‹ Pratique de la perfection chrétienneChapitre 69 sur 86 · CHAPITRE XXIH · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIH

Que la vue et le regret de nos péchés sont un moyen très-propre pour nous aider a supporter avec une extrême résignation toutes les afflictionsgénérales et particulières que Dieu nous envoie.

C'est un sentiment général de tous les bamts , confirmé par plusieurs passages de i tenture , que d'ordinaire les calamités publiques sont envoyées de Dieu , pour le châtiment des péchés des hommes. Cest pour nos péchés, Seigneur, «fcsoitAzarias dans la tournasse , que vous avez fait venir tous ces maux sur nous ; car nous avons péché , nous avons mal fait m nous éloignant de vous ; nous avons failli en toutes choses : nous n'avons ni écouté, ni observé vos préceptes , et nous n avons rien fait de ce que vous nous aviez commandé défaire pour être heureux : c est pourquoi nous avons bien mérité tous les malheurs que vous avez fait tomber sur nous; et généralement tout ce que vous avez jait contre nous, vous V avez fait avec justice.(i).^ous voyons par-là que Dieu châtioit son peuple, et qu'il le livroit entre les mains

musln^*1^0"1™ ha:C pr0pter Peccata nostra- Peccavl-

vimu? non V- Praec?Ptatua noa audmmns, nec obWa- S°?-omn- — t P^ccperas nobis, ut benè nobi*

iecisU nobis, ,n vero judicio fecisti. Daniel. 5. *8. et se^ *

de ses ennemis , lorsqu'il Favoit offensé ; comme nous lisons aussi en plusieurs endroits, qu'il le délivroit ensuite lorsque ce peuple , faisant pénitence de ses péchés , se convertissoit à Dieu de tout son cœur. C'est pourquoi Acliior , général des Ammonites , après avoirdit à Holopberne,queDieuprenoit les enfans d'Israèl sous sa protection, mais qu'il les cliâtioit lorsqu'ils s'écartoient de leur devoir , ajouta qu'avant que de les attaquer ,il tachât de savoir s'ils n'a voient point alors offensé leur Dieu en quelque chose, parce qu'en ce cas-là il pouvait s'assurer de la victoire ; mais que s'ils ne l'avoient point offensé, il abandonnât son entreprise, de peur qu'elle ne tournât a sa honte ; d'autant que Dieu , a qui personne ne peut résister, combattroit infailliblement pour son peuple. Lorsque Jésus-Christ guérit le paralytique, qui et oit malade depuis trente-huit ans \Vuilà, lui dit-ji* que vous êtes guérie ne péchez plus, de peur qu'il ne vous arriva pis (i) : et les saints docteurs observent que ces paroles du Sauveur marquent particulièrement cette vu rite. Suivant donc cette doctrine, un des moyens qui peuvent nous aider le plus à nous conformer a la volonté de Dieu dans toutes les adversités , tant générales que particulières , et à les supporter avec patience, c'est de rentrer aussitôt en nous-mêmes, de faire

(i) Ecce satins factus es ; jàm noli peccare, ne détenus tibi aliquid conlingat. Joan. 5. i4«

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réflexion sur nos péchés, et de songer combien justement nous méritons le châtiment que Dieu nous envoie. Car de cette sorte, quoiqu'il nous arrive de fâcheux , nous le supporterons doucement , et nous croirons , qu'eu égard à la grandeur de nos fautes , la punition est encore moindre qu'elle ne deyroit être.

Saint Bernard et saint Grégoire traitent parfaitement hien cette matière. Si l'on ressent extrêmement sa faute au-dedans, dit saint Bernard i), on n'en sentla peine au-dehors que peu ou point. C'est ainsi que David ayant la persécution de son fils présente devant les yeux , ne sent point l'outrage que son sujet lui fait en le maudissant. Mon fils , dit-il , qui me doit la vie, cherche à me Voter : à coinbien plusjorte raison le fils de Je mini a-t-il droit de me maudire {i)\ Saint Grégoire écrivant sur ces paroles de Joh: Et vous connoî* triez que v us recevez de lui un moindre châtiment que votre iniquité ne mérite (3) , se sert d'une comparaison qui explique trèsbien cette doctrine. De même, dit-il, que dans les blessures et dans les abcès , plus la plaie est grande et dangereuse , plus on souf-

(1) Culpa verô ipsa s i intùs sentitur , perfectè utiquè exterior pœna parùni , aut nihil sentitur. Bcrn. serm. de, a/lit. et h œ s'il, cor dis.

(a) Ecce ûlius mens, qui egressus est de utero rneo, quaerltanimam meam : quantô magis nùnc filius Gemini? 2. Reg. 16. 11.

(3) Gregor. Ub. 30. Moral, in hœc verba. Et intelligeres quôd multô minora exigaris ab eo, quàm meretur iniquitas tua. Job. ii, 6.

fre avec patience qu'on y applique îe fer et le feu ; de même, lorsque quelqu'un sent vivement la douleur de la plaie que le péché a faite à son ame, il endure de bon cœur qu'on lui applique le fer et le feu des souffrances , des mortifications et des humiliations , dont Dieu se sert pour faire suppurer cette plaie , et pour la guérir parfaitement. Caria douleur du châtiment, continue-t-il, devient moindre lorsqu'on reconuoît sa faute (i). Que si vous ne prenez pas en gré les souffrances et les afflictions qui vous arrivent , c'est que vous ne connoissez pas la grandeur delà plaie que le péché a faite en vous; ainsi, ne sachant pas l'abcès qui s'y forme, vous ne sauriez souffrir les opérations qu'il y faut faire.

Lessaints personnages, et les véritables serviteurs de Dieu, non-seulement reçoivent de bon cœur les afflictions et les peines, mais ils les désirent même, et ils les demandent à Dieu avec instance. Qui fera en sorte , disoit Job , que l'effet de ma demande arrive , que celui qui a commencé achève de me briser; qu'il étende sa main et quil me retranche > et que j aie la consolation de il en être point épargné dans les douleurs dont il ni afflige (2)} Le prophète royal avoit de pareils sentimens , lorsqu'il disoit : Eprouvez-moi > Sei~

(1) Dolor quippè flagelli temperatur , cùm culpa cognoseitur.

(2; Quis det ut venîat petitio mca, et qui cœpit, ipse me conterai; solvat mannm suam , et succidat me? et hase mihi sit cousolatio, ut affligeas me dolore . non parcat 1 Job» 6. et seq.

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gneur , et tentez-moi (i) , car je suis prêt à recevoir toute sorte de châtimens{2). Il m'est avantageux que vous m ayez humilié (3). Les vrais serviteurs de Dieu souhaitent si ardemment 7 dit saint Grégoire (4) , que Dieu les châtie et qu'il les humilie en cette vie, que même ils s'aflligent , lorsque venant a considérer leurs fautes , ils voient que Dieu ne les en a pas punis. Car alors ils craignent qu'il ne les veuille réserver à un châtiment plus rigoureux dans l'autre monde ; et c'est pour cela que Job ajoute : Et que j'aie la consolation de lien être point épargné dans les douleurs dont il m'afflige. C'est comme s'il disoit : Il y a des gens que Dieu épargne dans ce monde , pour les punir ensuite p'us sévèrement dans l'autre ; mais qu'il ne m'épargne point maintenant de cette sorte, afin qu'il m'épargne dans l'éternité ; que maintenant il me châtie comme un père charitable , afin qu'il ne me châtie pas ensuite comme un juge rigoureux. Je n'en murmurerai point , je ne mJen plaindrai pas même, et je ne m opposerai point à s"es saints décrets (f>); je trouverai , au contraire , dans mes souffrances, le sujet de ma consolation. C'est ce que disoit pareillement saint Augustin , lorsqu'il s'écrioità Dieu: Brûlez, Seigneur, coupez, et

(i) Proba me, Domine, et tenla me. Ps. a5. 2.

(1) Quoniàm ego in flagella paratus sum. Ps. 07. 18.

(3) Bonum niihi, quia humiliâsti me. Ps. 118. 71.

(4) Grcg. I. -. Mor. c. 7 et 8.

(5) Nec contradicam sermonibussanetis. Job. 6. 10.

ne m'épargnez en rien dans cette vie, afin que vous m'épargniez dans l'éternité (i).

C'est un effet de notrestupidité, quedJêtre si peu sensibles auxmauxdel'ame,et de l'être tant a ceux du corps ; car nos péchés nous devroient beaucoup plus toucher que toute autre chose ; etsinous connoissions bienl'énormité de nos fautes,le plus sévère châtiment nous sembleroît trop léger , et nous dirions avec Job: J'ai péché, foi effectivement failli, et je nen suis pas encore puni comme je le méritais (2). ^ous devrions toujours avoir ces paroles dans le cœur et dans la bouche ; car tout ce que nous pouvons souffrir en ce monde, 11 est rien en comparaison de ce que mérite un seul péché: Et vous connottriez que vous recevez de lui un moindrechdtimentquev>tre iniquité ne mérite. Quiconque feroit réflexion qu'il a offensé Dieu; et qu'il mérite par conséquent la damnation éternelle, quels affronts, quelles injures et quels opprobres ne souffriroit-il point avec joie, pour l'expiation des fautes qu'il a commises contre la divine majesté 1 Laissez, disoit David à ceux qui vouloient punir Semeï, qui le maudissoit '.peutêtre que le Seigneur regardera mon affliction } et que le Seigneur me rendra le bien pour la malédiction présente (3) , peut-être

(1) Hic ure , hic seca , hic hihil parcas , ut in œternum parcas. -Jugust.

{*) Peccavi, et verè deliqui, et ut eram digous , non recepi. Job. 33. 27.

(3) Si forte respiciat Dominus afllictionem meam , et reddat mihi Dominus bonum pro afflictione hàc hodiernâ, s. Rcg. 16. i],

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[u'après cela son courroux sera apaisé, et qu'il ne pardonnera mes péchés et aura pitié de noi; et ainsi je serai heureux d'avoir été ouragé. C'est avec un semblable esprit que nous Levons embrasser les affronts et les déplaisirs [ui nous arrivent. Qu'ils viennent peut-être [ue Dieu ayant égard à notre patience , recela nos souffrances en déduction des peines [ui sont dues à nos péchés : et ce que nous engageons comme un mal, deviendroit ainsi le )lus grand bien qui nouspouvoit arriver. Si e temps que nous perdons a nous plaindre et i ressentir nos maux, nous l'employions à entrer ainsi en nous-mêmes, nous plairions [avantage N Dieu , et nous trouverions plus Le soulagement dans nos peines.

Les Saints se servoient si ordinairement de :e moyen en semblables occasions, et cet exer- ;ice leur étoit si familier, que nous lisons de [uelques-uns d'eux, qu'ils attribuoientà leurs )échés tous les fléaux que Dieu envoyoit à onEglise;et que s'imaginant que leurs péchés néritoient encore une punition plus grande: Ze sont nos péchés , disoient-ils , qui sont :ause de tant de guerres ; ce sont nos péchés jui sont cause de la peste et des autres calamités que Dieu envoie.Ce qui peutcontribuer i confirmer une personne dans ces sentimens, î'est qu'effectivement Dieu châtie souvent ;out un peuple pour les péchés d'un seul tiomme ; comme nous voyons que pour le

5o4 pART- *■ TRÂIT1Ê viii# chap' XXIIIt péclié de David (i), Dieu envoya une peste si violente sur tout le peuple d'Israël , qu'il mourutsoixante et dix mille hommes en trois jours. On me dira peut-être que David étoit roi, et qu'il est vrai que Dieu punit quelquefois le peuple des péchés du prince. Mais que dira-t-on sur l'exemple d'Àchan , qui n'étoit qu'un homme particulier'! Cependant, parce qu'il avoit emporté quelques effets du pillage de Jéricho contre la défense(2), Dieu vengea cette transgression sur tout le peuple, en permettant que troismillehommesdesplusbraves de toute l'armée tournassent honteusement le dos a leurs ennemis , et ne se sauvassent qu'avec perte. Ce n'est donc pas seulement pour les péchés du chef,mais aussi pour les péchés d'un particulier5que Dieu étend quelquefois le châtiment sur toute une multitude ; et c'est dans ce sens que les Saints expliquent ce qui est répété si souvent dans VEcriture, que Dieu punit les péchés des pères sur lesenfans, jusqu'à la troisième et a la quatrième génération (3 ï.Car pour ce qui est du péché seul, elle nous assure que celui du père ne sera point imputé aunls,etque celui du fils ne sera point imputé au père. Celui quiaurapèchê, mourra ;le fils ne portera point V iniquité de son père, et le père ne portera point ViniquitêdesonfilsW>

(1) 2. Reg. 14. i5.

(2) Jos. 7. 4- 5 et 11.

(3) Qui reddis iniquitatem patrum fîliis, in tertiam et quartam progeniem. Eocod. 54- 7.

(4) Anima quce peccarerit ipsa morietur : filius non por-

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Mais pour ce qui est de la peine , Dieu tient une autre conduite : il châtie souvent les uns pour les péchés des autres ; et ainsi peut-être que pour mes péchés et pour les vôtres, Dieu châtiera toute la maison , ou même toute la compagnie.

^ Ayons donc toujours devant les yeux, d'un cote cette considération , et de l'autre la volonté de Dieu; et ainsi nous nous y conformerons aisément dans toutes les afflictions qu'il lui plaira de nous envoyer. // est le maître : qu il fasse ce que bon lui semblera (i). Qu'il sou fait selon qu'il a été ordonné dans le ciel (2). Je me suis tu, et je n ai pas seulement ouvert la bouche pour me plaindre, parce que c est vous Seigneur, qui avez fait tout ce que je souffre (3). Voilà ce que nous devons dire; voilà quelle doit être notre consolation dans les accidens les plus fâcheux. Dieu le veut , Dieu 1 ordonne, Dieu le fait, Dieu l'envoie , il faut recevoir tout de sa main , et il n est pas besoin d'autre raison, pour supporter toutes choses avec patience et avec joie, ^es saints docteurs expliquant ces paroles dit Palmiste : Et mon bien- aimé est comme le

tabit iniquitate* patris, et pater non portabit iniquitatem mu. Jbzeih. iS. 20.

Keg^^T.1™5 CSt ! qU°d b°nUm eSt ia ocuIis s,lis faciat. ^ 3 (2) Sicntautcmfueritvoinntasinccelo, sic fiât. i. Mach.

p/.358°^UtUi' n°n 3perUi ûsmeum> quoniàmtu fecislL

5o6 PART. I. TRAITÉ VIII. CHAP. XXIII.

vêtit des licornes (i), remarquent que Dieu se compare a la licorne, parce que cet animal a sa corne plus bas que les yeux , et qu'ainsi il voit bien où il frappe; au lieu que le taureau ayant les siennes sur la tête ne peut voir où il heurte. De plus-la licorne guérit avec la même corne dont elle b'esse ; et Dieu de même ne nous frappe point, que les mêmes choses dont il nous frappe ne servent à nous guérir.

Au reste, cette conformité et cette soumission aux cluitimens sont si agréables à Dieu , que quelquefois même c'est un moyen pour Tapaiser et pour l'empêcber de nous pumr. Il est rapporté dans les histoires ecclesnashques, qu'Attila, roi des Huns, qui désola tant de provinces, et qui se fit appeler a terreur du monde et leftèau de Dieu £>,s étant avance vers la ville de Troyes , en Champagne, saint Loup, qui en étoitévêque, sortit au-devant de

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il, vous qui troublez et qui terre? Je suis, répondit Attila, le fléau de Dieu ; et alors le saint, évêque lu, repartit Que le fléau de Dieu soit le ^^V^ï commanda qu'on lui ouvrit les portes. Ma . a mesure que les soldats entraient dans la Mlle, Dieu les aveugla de telle sorte, quils y pas sèrent, sans y faire le moindre mal ; car quoi-

(,) Et dilectus qaemadmodùm Ûlios anlcorDÎum. Ps. 'ï.VMèt» otbis, et fUgellum Dei. Staefcr". "ot. s.

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qu'Attila fût le fléau de Dieu , Dieu ne vou. ut pas toutefois qu'il le fût pour ceux oui Je recevoient comme son fléau, avec tant de soumission.

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