CHAPITRE XXIV
De la conformité que nous devons avoir a la volonté de Dieu dans les sécheresses de l oraison et de ce que nous entendons ici par le mot de sécheresse.
Cb n'est pas seulement dans les choses exteneures , naturelles et humaines , que nous devons nous conformer entièrement à la volonté de Die,, : ,1 faut nous y soumettre aussi de même dans celles où plusieurs croient qu il est de la samteté de désirer toujours de p us en plus, je veux dire dans les biens spirituels et surnaturels, comme dans les consolations divines, dans les vertus même, dans le don de 1 oraison , dans la paix intérieure de I ame, enfin dans tous les avantages delà grâce. Mais se peut-il faire, dira quelqu'un que dans ces sortes de choses il y ait aucun dérèglement de volonté et d'amour-propre et qu il soit nécessaire de se modérer même là-dessus? Je réponds qu'il peut y en avoir , et par-là on verra combien l'amour-propre est dangereux et subtil , puisqu'il se glisse même dans les choses les plus saintes? Les consolations et les douceurs spirituelles sont tres-avantageusesà l'ame, parce qu'elles lui
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DE LA CONFORMITÉ , etc. OOg
ment de toutes les affections de la terre. Mais quand ils sont une fois bien enflammés de l'amour divin, et que les vertus ont jeté de
Î>ro fondes racines dans leurs cœurs , alors il es exerce par des sécheresses, afin qu'ils augmentent en humilité et en patience, et que le servant purement pour lui , et sans aucune douceur sensible , ils méritent un plus grand accroissement de grâce et de gloire. De là rient que quelques-uns trouvent que lorsqu'ils étoient encore nouveaux dans la religion , ou que même ils n'y étoient point encore entrés, et qu'ils en avoient seulement le désir , ils recevoient beaucoup plus de consolations et de douceurs spirituelles que dans la suite. C'est que Dieu les traitoit alors selon leur âge, je veux dire, selonl'age qu'ils avoient à l'égard de la vertu. Pour les arracher et les sevrer du monde , et pour leur inspirer du dégoût et de l'horreur de toutes les vanités du siècle, il les nourrissoit de lait comme des enfans , et d'un lait spirituel , qui étoit plus doux que toutes les douceurs de la terre ; mais lorsqu'étant plus avancés, ils n'ont plus besoin d'être si délicatement traités , il leur donne aussi des alimens plus solides. C'est donc pour les fins de cette nature qu'il envoie d'ordinaire les douceurs et les consolations spirituelles ; et c'est pourquoi les Saints nous conseillent d'employer le temps de la consolation a nous préparer pour celui de la tentation , de même que dans la paix on fait
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ses préparatifs pour la guerre , étant presque infaillible que les consolations sont le présage d'une affliction prochaine.
Les consolations spirituelles sont donc très» avantageuses, si nous savons bien en user ; et lorsqu'il plaît à Dieu de les envoyer, il faut les recevoir avec actions de grâces : mais si quelqu'un s'arrêtant à ce qu'elles ont de sensible, ne les désiroit que pour sa seule satisfaction , et a cause de la douceur que l'ame y trouve, ce seroit alors un désir condamnable et undérèglementd'amour-propre. Comme on pécheroit si dans les choses nécessaires à la vie , comme le boire, le manger , et le dormir , on se proposoit pour fin le plaisir qui y est attaché : de même si dans l'oraison on avoit pour but les consolations et les douceurs , ce seroit un vice d'intempérance spirituelle. Il ne faut ni désirer ni recevoir ces sortes de choses dans la vue de notre contentement; mais il faut les regarder comme un moyen qui nous sert pour arriver aux fins dont nous avons parlé. Comme un malade qui auroit étélong-temps dégoûté des alimens qui lui sont nécessaires, se réjouit d'y retrouver quelque saveur, non pas précisément à cause du plaisir qu'il trouve à les manger, mais parce que ce plaisir réveillant son appétit , il peut prendre ensuite autant de nourriture qu'il faut pour recouvrer sa santé et ses forces : de même un serviteur de Dieu doit souhaiter les consolations spirituelles, non
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pas pour la douceur qu'il y trouve, mais parce que c'est un rafraîchissement céleste , qui lui donne du courage et des forces pour avancer dans le pénible chemin de la vertu, et pour y persévérer toujours avec constance. De cette sorte on ne désire point les consolations spirituelles pour elles-mêmes, mais seulement pour la plus grande gloire de Dieu, et en tant qu'elles y peuvent servir.
Mais je dis plus , je dis que même en ne les désirant que dans cette vue, qui est très-bonne et très-sainte, il peut néanmoins y avoir de l'excès dans ces sortes de désirs, et quelque mélange damour-propre. Si l'on souhaite, par exemple, ces consolations avec si peu de règle, et avec tant d'inquiétude et tant d'empressement , que manquant à les recevoir, on en ait l'esprit moins content et moins conforme à la volonté de Dieu, et qu'on s'abandonne aux plaintes et au chagrin, alors cette affection si violente est une convoitise spirituelle déréglée. Car il ne faut pas être tellement attaché à ces sortes de douceurs, que s'il ne plaît pas à Dieu de les envover, on en perde la paix de Famé et la conformité que l'on doit avoir à la volonté divine, puisque cette volonté est préférable à toute autre chose , et que ce qui importe le plus , c'est de se soumettre entièrement à ce que Dieu veut.
" Ce que je dis des douceurs et des consolations spirituelles, je l'entends pareillement du don de l'oraison, et de la facilité que nous
désirons y avoir , de la paix et de la tranquillité intérieure de l'ame, et de tons les autres avantages spirituels; car il peut y avoir du dérèglement dans le désir de ces sortes de choses , si on les souhaite avec tant d'ardeur et d'inquiétude, que manquant a les obtenir, on soit mécontent et chagrin, et qu'on ne puisse pas se conformer a la volonté de Dieu. C'est pourquoi , par ces mots de douceurs et de consolations spirituelles, nous entendons non-seulement les plaisirs sensibles de la dévotion, mais la substance même de l'oraison, et le don de pouvoir y persévérer avec toute l'attention et tout le recueillement d'esprit que nous souhaiterions. Ou plutôt c'est de cela principalement que nous voulons parler à présent, et c'est sur quoi nous prétendons montrer qu'il faut se conformer absolument à la volonté divine, sans se laisser emporter a des désirs trop ardens et trop inquiets. Car pour ce qui est des douceurs et des consolations sensibles, il n'y a personne qui n'y renonçât aisément, pourvu que d'ailleurs il fût assuré d'avoir ce qu'il y a de plus essentiel dans l'oraison, et qu'il en sentît le fruit en lui-même. Tout le monde sait assez que l'essence de l'oraison ne consiste point dans ces sortes de douceurs, et dans une dévotion tendre et sensible; ainsi, pour consentir à en être privé , il n'est pas nécessaire de faire beaucoup d'efforts, ni d'avoir une vertu bien sublime. Mais quand il arrive que dans les
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temps de l'oraison on se trouve dans une sécheresse si grande , qu'il semble que Dieu se soit retiré, et qu'on ressente l'effet de la malédiction dont il menaçoit son peuple, quand il lui disoit : Je ferai que le ciel sera de fer pour vous, et la terre d'airain (i); c'est alors que pour soutenir cet état avec toute la résignation qu'on doit, il faut une force et une vertu extraordinaire ; car le ciel paroît effectivement de fer, et la terre d'airain à ceux qui sont dans cette situation. Xonseulement ils éprouvent une sécheresse et une stérilité continuelles , sans qu'il tombe sur eux une goutte d'eau pour les consoler; mais ils sont aussi quelquefois inquiétés par des distractions perpétuelles, et par une infinité de pensées si étranges et si honteuses, qu'on diroit qu'ils ne se mettent en oraison que pour y être tourmentés par toutes sortes de tentations. Que si vous leur dites qu'ils pensent alors à la mort ou à Jésus-Christ crucifié , et que c'est un très-bon remède pour le recueillement de l'esprit, ils vous répondront, qu'ils savent bien que c'en est un très-bon, et que s'iSs le pouvoient pratiquer , ils n'auroient plus rien a désirer. Mais le mal est qu'ils ne sont pas maîtres de leur imagination, et que quand ils ont fait bien des efforts pour l'arrêter , rien ne les touche et rien ne fait impression sur leur cœur. Voilà ce qu'en matière de spiritualité nous
(1) Daboque vobis cœlum desuper sicut ferrum , et terrain œneam. Levit. 26. 29. et Dcut, 28. 20.
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appelons sécheresse et délaissement, et il faut qu'en cela, aussi bien qu'en tout le reste, nous nous conformions absolument à la volonté de Dieu.
Ce point, au reste, est d'une extrême importance, comme étant un des plus ordinaires sujets de plainte, et une des plus grandes mortifications que puissent éprouver ceux qui s'adonnenta l'oraison. Car, entendant dire d'un côté, que de la manière dont on s'acquitte de l'oraison, dépend la conduite de tout le re5te delà journée,etconsécutivementcell«de toute la vie, et que c'est un des principaux moyens que nous ayons, tant pour notre propre avancement spirituel, que pour l'édification de notre prochain ; et de l'autre s'imaginant être très-éloigués de s'en acquitter comme il faut, ils se laissent aller aux gémissemens et aux larmes, comme si Dieulesavoit abandonnés; et voyant que tandis qu'ils font inutilement toutes choses pour y réussir , d'autres y font sans peine de grands progrès , ils craignent d'avoir perdusa grâce, puisqu'ils neressentent plus les effets de sa présence. De là naissent en eux d'autres tentations encore plus dangereuses; comme de se plaindre de Dieu, parce qu'il les traite de cette sorte , et de vouloir quitter l'exercice de l'oraison, se figurant qu'ils n'y sont pas propres , puisqu'ils y réussissent si peu. Enfin, pour comble d' affliction,! e démon leur représente que ce n'est que pour leurs péchés que Dieu les laisse dans cet abandon ; et
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il y a des personnes que cette considération plonge dans untel accablement d'esprit, qu'ils sortent toujours de l'oraison commed'un supplice,et qu'ils s'entretiennent dans un chagrin qui les rend insupportables a eux-mêmes et a ceux qui les pratiquent. Nous allons , avec la grâce de Dieu, répondre suffisamment à toutes les plaintes et à tontes les objections que cette tentation peut donner lieu de former.