‹ Pratique de la perfection chrétienneChapitre 8 sur 86 · CHAPITRE Viri · texte numérisé non relu

CHAPITRE Viri

De la nécessité de la Méditation,

Hugues de saint Victor dit (i) que l'oraison ne peut être parfaite , si la méditation ne la précède , ou ne l'accompagne ; et cette doctrine est tirée de saint Augustin , qui dit (2) que l'oraison est tiède sans la méditation. La preuve de cette proposition est aisée : car si on ne s'exerce à connoître et a examiner sa foiblesse et sa misère , on sera trompé, on sera mal informé de ses besoins ; ainsi il arrivera que dans l'oraison on ne saura ni demander ce qu'il faut , ni le demander avec tout l'empressement et toute la ferveur qu'il faut. Plusieurs, faute de réfléchir sur eux , et de connoître leurs défauts , présument d'eux-mêmes ce qu'il n'en présumeroient pas , s'ils se connoissoient ; de là vient que dans l'oraison, ils s'arrêtent à toute autre chose qu'a ce qui leur est le plus nécessaire. Si vous voulez donc apprendre à prier, et à demander à Dieu ce qui vous convient , exercez-vous à considérer exactement vos défauts et votre foiblesse ; et quand vous en aurez une parfaite connoissance , alors vous saurez ce que vous devez demander ;

(1) Hugo de S. Vict. tract, de lande Orat.

(2) August.

et , comme un homme qui se sentpressé de la nécessité et delà misère, vous le demanderez avec toute l'instance et tou tel'ardeur que vous devez. Saint Bernard , parlant de la manière dont on parvient à la perfection : Personne , dit-il, ne devient parfait tout d'un coup; c'est en montant et non pas en volant , que l'on arrive au haut de l'échelle : montons-y donc; et quela méditation et l'oraison soient comme les deux pieds qui nous servent a y monter. Car la méditation nous fait voir ce qui nous manque, et l'oraison obtient de Dieu qu'il ne nous manque rien : l'une nous montre le chemin , l'autre nous y conduit ; enfin la méditation nous fait connoître clairement les périls qui nous environnent,et l'oraison nous les fait heureusement éviter (1). Mais saint Augustin passe encore plus loin , et dit que la méditation est le principe de toute sorte de biens (2). On ne sauroit en effet considérer combien Dieu est bon en lui-même, combien il est bon et miséricordieuxenvers nous, combien il nous a aimés , et combien il a fait et souffert de choses pour nous,sans se sentir brûler aussitôt d'amour pour un si bon maître. On ne sauroit envisager ses fautes et ses infirmités , sans

(1) Nemo repente fît summus; ascendendo, non volando, apprehenditur summitas scalae. Ascendamus igitur vflut duobus quibusdam pedibus , meditatione et oratioue. Meditatio si quidem docet quid desit : oratio, ne quid desit obtinet. Ilia Viam ostendit, ista deducit Meditatione deniquè agnoscimus imminentia pericula , orationc evadimus. Bern. serm. 1. de S. Andréa,

(2)Intellectuscogitabundus est principium omnis boni. Aug

s'humilier , et sans concevoir du mépris pour soi-même. On ne sauroit faire réflexion sur la lâcheté quel'on a euedans le service de Dieu , et sur les offenses quel'on a commises contre lui, sans reconnoître en même temps que l'on mérite toute sorte de châtimens. Et c'est ainsi que par le moyen de la méditation , Tame s'enrichit de toutes les vertus qui peuvent la rendre agréable aux jeux de Dieu.

C'est pour ce sujet que la sainte Ecriture nous recommande si particulièrement la méditation. Heureux l homme > dit le Prophète royal , qui médite jour et nuit sur la loi du Seigneur! Il sera comme un arbre qui est planté sur le courant des eaux 3 et qui rapportera son fruit dans sa saison (i). Heureux > dit-il ailleurs , ceux qui infléchissent sur ses promesses, cest une marque quils le cherchent de tout leur cœur (2) ; ou plutôt , c'est ce qui fait qu'ils le recherchent de cette sorte. Aussi le même prophète parlant à Dieu : Donnez-moi, dit-il, l'entendement , et je ferai de profondes réflexions sur votre loi > et je l'observerai de tout mon cœur (3). Que si, dit-il au contraire [dans un autre endroit , votre loi n'eût été le sujet ordinaire de ma méditation > peut-être que je

(1) El in iegeejus meditabitur die ac nocte. Et crit tanquàm lignum quod plantaturu est sccùs decursus aquarum , quod ffuctuai suum dabit in tempore suo. Ps. i.acfô.

(2) Beali qui gerutantur testimonia ejus ; in toto corde exquirunt eum. Ps. 18. 13.

(3) Da roihi iotellectum , etscrutabor legem tuain, et castodiam illam in toto corde meo. Ps 1 1S. 34.

serais demeuré dans mon humilité , et fjr serois péri (1) ; c' est-a-dire, comme l'interprète saint Jérôme , je serois demeuré dans les peines et dans les misères qui m'environnent. Ce qui doit nous donner encore une haute estime de la méditation , c'est que les saints disent qu'elle sert a toutes les vertus et a toutes les bonnes œuvres. Elle est , dit Gerson^ la sœur de la lecture spirituelle, la nourrice de l'oraison , la directrice des bonnes actions , et enfin la perfection et la consommation de toutes choses (2).

Mais afin que par l'opposition de son contraire , on vienne a lamieux connoître, il faut savoir que le défaut de réflexion est une des principales causes de tous les maux qui arrivent dans le monde , suivant ces paroles de Jérémie : Toute la terre est désolée d'une desolationuniversellc, parce quilny apersonne qui fasse aucune réflexion dans son cœur (3). Savez-vous pourquoi la terre est si désolée , quant au spirituel *!C'est parce qu'il n'y a presque personne qui rentre en lui-même , et qui repasse en son esprit les mystères ineffables de la religion, et les bontés infinies de Dieu. Car quel est celui qui oseroit pécher , s'il considéroit que Dieu est mort pour le péché , et

(i) ÏSini quôd lex tua mcditatio mra est ; tùnc forte pe- Tiisseni in hamilitate uieâ. h's. 118. 92.

(a) Soror lectionis, nutrix oralionis , directrix operis , om< niumquc pariter perfectio, et consuuimatrix existena. Gerson.

(3) Desolatbne desolata est omnia terra , quia nullus est qui recugitct corde. Jer. 12. il*

que le péché est un si grand mal /qu'il a fallu que Dieu se soit fait homme , afin que par sa mort il satisfit entièrement pour le péché , a la justice rigoureuse du Père Eternel? Et qui oseroit pécher , s'il considéroit qu'un seul péché mortel est puni par les peines éternelles de l'enfer? Si on faisoit une sérieuse réflexion sur ces paroles : Allez , maudits , dans le feu éternel (i) ; si on songeoit bien à la durée infinie d'une éternité malheureuse , et que tant que Dieu sera Dieu , il faudra brûler en enfer; y auroit-il quelqu'un qui, pour un plaisir d'un moment, voulût s exposer à des tourmenséternels ? Saint Thomas d'Aquin disoit ( 2) qu'il ne pouv oit comprendre comment il étoit possible , que celui qui étoit en péché mortel , eût quelque repos et quelque joie. Et, sans doute, il avoit beaucoup de raison, puisqu'un homme ne pouvant jamais être assuré d'un moment de vie , sait néanmoins infailliblement que s'il alloit mourir dans cet état , il seroit damné pour toujours. Nous lisons (3) que Damoclès, dans un superbe festin , et au milieu d'un concert admirable de toute sorte d'instrumens, ne pou voit goûter le plaisir de la bonne chère et de la musique, parce que sachant qu'il y avoit une épée nue quilui peudoit sur la tête , et qui n'étoit attachée qu'à un fil , il trembloit à tout moment qu'elle ne

(1) Discedite à me, maledicti, in igoem aeternum. Matth* 25. 4i.

(*j HisU Ord. S. Domin. p. 1. tib. 3. e. 3;. (3) Damoclès apud Cicer. Tusc, 5.

vînt à tomber. Quelle frayeur devroit donc avoir celui qui, au milieu des délices criminelles du monde et des ordures du péché,sait qu'à chaque instant il est menacé , non-seulement de la mort temporelle, mais de la mort éternelle ; que tout dépend d'un filet de vie ; qu'à toute heure il peut mourir subitement; et que s'étant couché le soir en parfaite santé, il peut se trouver le lendemain en enfer ] Un grand serviteurde Dieu disoità ce sujet: Qu'il lui sembloit que dans la république chrétienne, il ne devoit y avoir que deux sortes de prisons ; l'une pour les hérétiques, et l'autre pour les fous. Car, ou l'on croit qu'il y a un enfer destiné au châtiment éternel de ceux qui pèchent , ou on ne le croit pas. Si on ne le croit point , on mérite d'être mis à l'inquisition comme hérétique ; et si on le croit , et que cependant on demeure en péché mortel, on mérite d'être mis avec les fous , comme ayant l'esprit gâté de la plus insigne folie que l'on puisse jamais imaginer. Il n'y a point de doute que si nous faisions les réflexions que nous devons faire , cela nous serviroit d'un puissant frein , pour nous empêcher de tomber dans le crime: aussi est-ce par cette raison quele démon, qui connoît l'utilité que nous pouvons retirer de la méditation, essaie continuellement de nous en détourner par toute sorte de moyens. La première chose que les Philistins firent à Samson(i) , lorsqu'ils Teu-

(1) Judic, i5. 21.

rent pris, fut clelui crever les yeux.C'est aussi la première chose quele démon tâche de faire aux pécheurs ; s'il ne peut leur arracher entièrement les jeux delà foi, il tâche au moins de faire en sorte qu'ils ne s^en servent pas, et qu'ils croient comme s'ils ne croy oient point, afin qu'en voyant ils ne voient pas; quen acouiant , ils n écoutent pas , et ne comprennent point (i). Il tâche de les empêcher de réfléchir sur ce qu'ils croient ; il fait qu'ils n'y songent non plus que s^ils n'y croyoient aucunement; et, ce qui est à peu près égal pour ses fins , ne pouvant leur crever les yeux , il les leur ferme. Car de même qu'il est inutile de les ouvrir, si l'on est dans l'obscurité; aussi Jieser'c-il de rien d'être dans un lieu fort clair, si on les ferme , puisqu'on ne voit pas plus d'unemanière quede Faiitre.OrJa méditation estparticulièrement importante,parce qu'elle a cela de propre , qu'elle nous les fait ouvrir.

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