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CHAPITRE XXV

On satisfait à la plainte de ceux qui sentent de la sécheresse dans £ oraison.

Premièrement , je ne prétends point qu'il ne faille pas nous réjouir quand Dieu s'appi o-, clie de nous,et nous affliger quand il s'en retire; car il est impossible que l'âme n'ait une joie très-sensible de la présence de son bien-aimé, et qu'elle n'en supporte aussi l'absence avec douleur , puisque cet éloignement la laisse dans les sécheresses et dans les tentations. Jésus-Christ lui-même fut sensiblement touché desevoirabandonnéparsonpère,lorsqu'étant sur la croix, il s'écria : Mon Dieu , mon Dieu, pourquoi mavez-vous abandonné (i)? Mais ce que je demande , c'est que nous sachions faire notre profit de cette rude épreuve où Dieu met quelquefois ses élus, et que nous tâchions de nous fortifier l'esprit, en nous conformant a la volonté divine, et en disant : Tou-

(1) Deus meus, Deus meus, ut quid dereliquisti me? Matth. 27. 46.

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tefois, Seigneur, que votre volonté se fasse, et non pas la mien ne (i). Nous devons d'autant plus en user de cette sorte, que la perfection du chrétien ne consiste pas dans la douceur des consolations, ni dans la sublimité de l'oraison, et que notre avancement ne se mesure pas à cela, mais seulement à la règle de la véritable charité, qui est indépendante de toutes ces choses, et qui consiste a être parfaitement unis et soumis a la volonté divine, aussi bien dans l'adversité et dans l'amertume, que dans la prospérité et dans les douceurs. C'est pourquoi les croix et le délaissement spirituel doivent être reçus de la main de Dieu, aussi bien que les consolations et les faveurs ; et il faut lui rendre également grâces de tout. Si vous voulez. Seigneur, que jedemeure dans les ténèbres, soyez béni, et si vous voulez que je jouisse delà lumière, soyez béni; etsi vous voulez m' affliger, soyez béni (2). C'est ainsi que l'Apôtre nous conseille d'en user, lorsqu'il dit aux Thessaloniciens : Rendez grâces à Dieu en toutes choses; car cest là ce que Dieu veut que vous fassiez tous en Jésus-Christ (3). Que si la volonté de Dieu est telle, qu'avonsnous davantage à désirer. Je n'ai point d'autre affaire que de lui plaire : la vie ne m'a été donnée que pour cela, et ainsi, quelque obscur et quelque fâcheux que puisse être

?? (0 Verumtamen non sicut ego volo ; sed sicut tu. Matth. 2O. 39.

(2)'DeIm!t. Christi , lib. 3. c. i3.

(3) In omnibus gratias agite, haec est enim voîuntas Dei io Christo Jesu , in omnibus vobis. i. Ad Thess. 5. îS.

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le sentier [par où il lui plaira de me mener , il est inutile que je désire une route plus belle et plus aisée. Dieu veut conduire les autres par des campagnes agréables où ils goûtent mille douceurs , il veut que j'aille par un désert affreux, où je sois privé de toute sorte de consolation : je ne changerois pas ce qu'il y a de plus pénible dans ma route, contre tout ce qu'il y a de plus délicieux dans la leur. Voila le langage que tiennent ceux qui ont les yeux bien dessillés, et c'est ainsi qu'ils se consolent de tout. Ah ! s'il plaisoit a Dieu de nous les ouvrir, dit le père Avila (i), nous verrions plus clair que le jour, qu'il n'y a rien sur la terre ni dans le ciel, qui mérite d'être désiré ou possédé, si la volonté de Dieu n'y est jointe : et qu'au contraire , il n'y a rien de si méprisable et rien de si fâcheux, qui ne devienne d'un prix si inestimable, lorsqu'elle y est attachée. Il vaut mieux , sans comparaison, être dans les afflictions, dans les peines, dans les sécheresses et dans les tentations , s'il le veut ainsi, que de jouir de toutes les consolations imaginables , et des contemplations les plus élevées , en s'éloignant de sa volonté.

Mais si je croyois , dira quelqu'un , que la volonté de Dieu fût telle , et que ce fût là effectivement ce qu'il lui plairoit davantage , je m'y conformerois aisément; et quand je devrois passer toute ma vie dans cet état , je m'y soumettrois avec joie, parce que je sais

(0 M. Avila, Audi, filia. c. a .

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bien qu'il n'y a rien au monde a désirer, que de plaire à Dieu , et que la vie ne nous a pas été donnée pour autre chose. Mais il me semble, au contraire , que Dieu voudroit que j'eusse plus d'attention et plus de recueillement dans l'oraison, pourvu que j'y apportasse de ma part une meilleure disposition; et ce qui me fâche, c'est de croire que les distractions et les sécheresses qui m'empêchent d'y vaquer, ne viennent que de ce que je suis trop tiède, et que je ne fais pas assez tout ce que je puis. Car si je pou vois être content de moi làdessus, que je crusse a voir fait tout mon possible, et que je fusse bien persuadé qu'il n'y eut point de ma faute , je me mettrois l'esprit en repos. Cette plainte est très-bien fondée, et il n'y a rien à y ajouter, parce qu'ellecomprend tout ce qu'on peut dire la-dessus;desorte que nous aurons gagné un grand point, si nous y satisfaisons pleinement, puisque c'est une plainte très-ordinaire,etqu'il n'y a pointd'ame si sainte et si parfaite, qui ne ressente quelquefois de ces sortes de sécheresses et d'afflictions spirituelles. Saint François etsainteCatherine de Sienne n'en ont pas été exempts, quoiqu'ils fussent d'ailleurs si favorisés de Dieu ; et le grand saint Antoine, qui, après avoir passé les nuits entières en oraison , croyoit n'y avoir été qu'un moment , et se plaignoit que le soleil se levoit trop tôt,nelaissoit pas quelquefois d'êtretellement tourmenté d'une infinité de mauvaises pensées, que ne pouvantles chas-

DE LA CONFORMITE , etc. 5lÇ)

ser , il s'écrioit a Dieu : Seigneur, je vondrois bien être parfait ;mais l'égarement de mes pensées m'en empêche.SaintBernardseplaignant de la même chose : Mon cœur s'est desséché, dit-il, il s'est caillé comme du lait ^ il est devenu comme une terre aride et sans eau; et sa dureté est telle, que je ne saurois m'exciter à la componction et aux larmes. Je ne prends plus de plaisir h psalmodier , je n'ai plus de goût pour la lecture et pour l'oraison , je ne retrouve plus les saintes méditations que j'avois accoutumé de fa ire. Où est maintenant cet embrasement spirituel? où. est cette tranquillité d'ame?oùsont cettepaix et cette joie dans le Saint-Esprit ( i ) ? De sorte donc que la matière dont nous parlons regarde généralement tout le monde : or , j'espère qu'avec la grâce de Dieu, nous satisferons aussi aux plaintes et aux objections de tout le monde.

Je commence, premièrement, par vous accorder que tout ce que vous éprouvez de distraction et de sécheresse dans l'oraison, et toutela difficulté que vous trouveza y vaquer, neprovientquedevotrefaute.il est bon même que vous en soyez très-persuadé, et que vous reconnoissiez effectivement que c'est en punition de vos péchés passés et de votre nonchalance présente , que Dieu permet que vous

(i) Exaruit cor menm , coagulatum est sicut lac , factura est sicut terra sine aquà, nec compungi ad lacryma* , quia tanta est duritia cordis : non sapit psalmus , non légère hbet , non orare delectat, meditationes solitas non invenio. Ubi illa inaebriatio spiritùs ? Lbi mentis serenitas , et pax, et gaudium in Spiritu Sancto. Bern. serm. 54- sup. Cantica.

n'ayez nulle facilité pour l'oraison , nulle attention quand vous y êtes, nul recueillement d'esprit et nulle tranquillite.il ne s'ensuit pas de la cependant qu'au lieu de vous conformer en cela à la volonté de Dieu , vous ayez droit de vous plaindre. Voulez- vous le voir clairement? Je vous condamne par votre propre bouche (i). Ne confessez-vous pas que pour vos péchés passés et pour vos négligences présentes , vous méritez un grand châtiment de Dieu? vous l'avouez sans doute : vous demeurez même d'accord que vous avez mérité plusieurs fois l'enfer ; qu'ainsi il ne peut y avoir de trop grandes punitions pour vous dans le monde; qu'en comparaison de celles que vous méritez , tout ce que vous pourrez d'ailleurs souffrir, sera un effet de la miséricorde et de la bonté de Dieu : et qu'enfin vous recevrez comme un bienfait signalé les châtimens qu'il lui plaira de vous envoyer pendant cette vie, parce que vous les regarderez comme une assurance, qu'il vous aura pardonné vos péchés, et qu'il ne voudra pas vous châtier dans l'autre. Cela suffit, je n'en demande pas davantage; mais venons a l'explication de ce raisonnement.Les distractions , les sécheresses , les dégoûts, les afflictions , le délaissement spirituel, le ciel qui devient de fer, et la terre qui se fait de bronze pour vous, le peu de facilité que vous sentez pour l'oraison toutes les fois que vous voulez vous y appliquer, Dieu enfin,

(i) De ore tuo te judico. Lac. 19. 23.

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tjui semble se cacher à vous, tout cela, dis-je, est le châtiment que Dieu vous envoie pour l'expiation de vos péchés passés et de vos fautes présentes. Ne trouvez-vous pas que les uns et les autres méritent bien une pareille punition ? Oui , sans doute , vous le trouvez; sans doute , vous avouez qu'elle est légère , eu égard à ce que vous méritez , et qu'elle est également pleine de justice et de miséricorde : de justice, parce qu'ayant fermé tant de fois à Dieu la porte de votre cœur , ayant fait le sourd, lorsqu'il y frappoit avec de saintes inspirations, et les ayant si souvent rejetéeS , il est juste que maintenant il fasse la sourde oreille lorsque vous l'appelez, qu'il ne vous réponde point , et qu'au lieu de vous ouvrir la porte , il vous la ferme rudement en face. Vous ne sauriez disconvenir de cela , et voilà par conséquent la justice du châtiment que vous recevez entièrement établie. Mais vous ne disconvenez pas non plus qu'il ne soit aussi très-léger , eu égard à ce que vous méritez; et ainsi vous voyez qu'il est plein aussi de miséricorde. Conformez-vous donc à la volonté de Dieu , dans le châtiment qu'il vous envoie , et recevez-le avec actions de grâces, puisqu'il vous châtie avec tant de miséricorde et de douceur. N'avouez-vous pas que vous méritez l'enfer? De quel front osez-vous donc maintenant prétendre de recevoir des consolations et des faveurs dans l'oraison, d'y avoir un libre accès auprès de Dieu , de vous y en-

tretenir familièrement avec lui , et d'y jouir d'une paix et d'unetranquillitéqu'il n'accorde qu'à ses enfans bien-aimés ? Comment osezvous vous plaindre de n'avoir pas des choses que vous méritez si peu } n'y a-t-il pas trop de hardiesse et trop de présomption dans cette conduite? Contentez-vous que Dieu vous souffre dans sa maison , et qu'il consente que vous demeuriez en sa présence; c'est une grâce si grande et un bienfait si considérable, que vous ne sauriez en faire trop d'estime, ni en avoir trop de reconnoissance. Si nous étions véritablement humbles de cœur, de quelque manière que Dieu nous traitât, nous n'aurions point de bouche pour nous plaindre; et ainsi toutes les tentations que nous avons là-dessus se dissiperoient bientôt.

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