‹ Pratique de la perfection chrétienneChapitre 72 sur 86 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Comment on peut convertir les sécheresses et les dégoûts en une espèce d'oraison très - utile.

Ce n'est pas encore assez de ne pas nous plaindre de ces sortes de sécheresses et de dégoûts , il faut essayer même d'en profiter , et de les convertir en une excellente oraison, La première chose qui pourra nous y servir beaucoup, c'est, comme nous avons déjà dit dans le traité de l'oraison (i) , de nous adresser à Dieu et de lui dire : Seigneur , en tant que ceci vient de ma faute, j'en ai une dou-

(1) Traité 5. c. 19.

leur très-sensible, et j'ai un extrême regret du sujet que j'en ai donné ; mais en tant que c'est votre volonté et un juste châtiment de mes péchés, je l'accepte de bon cœur, et nonseulement jemesoumels maintenant à cette croix, mais je l'embrasse pour tout le reste de nies jours , et je vous en rends mille actions de grâces. Cet esprit de patience, d'humilité et de résignation à la volonté de Dieu lui est alorsinfiniment plus agréable que des plaintes et des inquiétudes fondées sur ce qu'on n'a pas de facilité pour l'oraison, et que l'on y est distrait par une infinité de pensées. Lequel croyez-vous qu'un père qui a deux enfans doive plus aimer, ou de celui qui se contente toujours aisément de tout ce qu'onlui dorme, ou de celui qui ne se contente jamais de rien, ,qui murmure et qui se plaint incessamment, qui trouve que tout ce qu'on lui donne est peu, en comparaison de ce qu'on devroit lui donner } Il ny a point de doute que le premier lui doit être plus agréable. Il en est de même de nous a l'égard de Dieu : nous sommes tous ses enfans : celui qui est d'une humeur paisible et accommodante , qui se conforme à la volonté de son père céleste en toutes choses, et qui se contente de toutes celles qu'il lui envoie, quelque fâcheuses qu'elles puissent être, celui-là plaît bien davantage à Dieu , que celui qui est difficile à contenter , et qui ne fait que se plaindre et murmurer de ce qu'on ne lui donne pas assez

à son gré. De plus, qui trouvez-vous qui en use mieux et qui excite plus la compassion et la charité , ou d'un pauvre qui gronde à une porte, dès qu'il voit qu'on ne lui répond pas assez tôt ou qu'on ne lui donne rien, ou d'un autre qui s y tient patiemment, quand il sait qu'on Ta entendu, et qui, sans oser presser de nouveau, et sans se plaindre, attend au froid ou a la phiie si on lui voudra donner quelque chose? il est constant que l'humilité de celui-ci inspire dessentimens de pitié, et que l'orgueil derautreexcitedesmouvemensd'indiimation.

La même chose nous arrive à l'égard de Dieu. Mais afin que Ton connoisse encore mieux l'excellenceed'utilité de cettesorted'oraison, et combien elle est agréable à Dieu , je demande quel plus grand fruit peut-on recueillir de l'oraison, que celui d'une grande patience dans les afflictions, d'une entière conformité a la volonté divine , et d'un extrême amour pour Dieu? X' est-ce pas là ce que nous devons nous proposer dans l'oraison?Cela étant, lorsque Dieu vous y envoie des sécheresses et des dégoûts , conformez-vous à sa volonté dans cet abandon spirituel où il vous laisse , et ce sera un des plus grands actes de patience et d'amour de Dieu que vous puissiez jamais exercer. Rien ne fait mieux voir l'excès de l'amour, que la grandeur des peines et des travaux qu'on souffre pour l'objet aimé. Or , il est constant que les sécheresses et les abandons dont nous parlons, sont les plus grandes

DE LA CONFORMITÉ , etc. 5^5

souffrances, les mortifications les plus sensibles , et les croix les plus douloureuses des véritables serviteurs de Dieu : car toutes les afflictions temporelles , qui regardent les Liens , la santé ou la réputation n'ont rien qui y soit comparable ; de sorte que se conformer entièrement en cela a la volonté de Dieu en imitant Jésus-Christ, clans l'abandon où il se vit sur la croix , et vouloir bien , par le seul désir de plaire à Dieu, accepter pour toute la vie une croixsi rude, c'est assurément un très-grand acte de patience et d'amour de Dieu , une sorte d'oraison très-sublime et très-utile, et l'effet d'une perfection très-consommée. Il j a tant de vertu et tant de mérite en cela , que ceux qui se soumettent ainsi à ces sortes d'afflictions, sont appelés par quelques-uns d'excellens martyrs (i).

Outre cela , pourquoi allez-vous h l'oraison , si ce n'est pour y acquérir une profonde humilité et une entière connoissance de vous - même ? Combien de fois avez-vous demandé à Dieu qu'il vous fît connoître ce que vous êtes \ et voila qu'il veut vous le faire connoître maintenant par le moyen des dégoûts et des sécheresses. Quelquesuns croient que la connoissance de soi-même consiste à avoir un extrême regret de ses péchés , et à les pleurer amèrement. Mais ils se trompent : cette componction est de Dieu , et non pas de vous ; et ainsi c'est

(i) Bios, in speculo Spirit, c. 5.

Dieu , et non pas vous que vous connoissez par-là. Ce qui est purement de tous, c'est la dureté, c'est l'insensibilité , c'est d'être comme un rocher , duquel il ne peut pas sortir une goutte d'eau , si Dieu ne frappe la pierre. C'est en cela que consiste précisément la connoissancede vous-même, et par conséquent le principe de toute sorte de tiens. \ ous la pouvez très-facilement acquérir dans les sécheresses dont vous vous plaignez; et pourvu que vous recueilliez ce fruit-là de votre oraison, elle vous aura été très-utile.

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