‹ Pratique de la perfection chrétienneChapitre 73 sur 86 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

De quelques autres raisons qui doivent nous porter , a nous consoler , et a îious conformer à la volonté divine dans les sécheresses et dans les dégoûts de l oraison.

Quoique pour nous entretenir toujours d'autant plus dans de grands sentimens d'humilité et dans une extrême confusion de nous-mêmes , il soit bon que nous pensions que nos péchés soient la cause des sécheresses que nous sentons, il faut néanmoins nous mettre aussi dans l'esprit qu'elles ne sont pas toujours une punition de nos fautes ; mais que quelquefois c'est un pur effet delà providence impénétrable de Dieu, qui fait part de ses dons et de ses faveurs à qui il lui plaît. Comme le corps ne doit pas

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être seulement composé des plus nobles parties qui le forment , l'Eglise doit avoir aussi plusieurs membres clifférens : de sorte qu'il ne faut pas que tous ceux qui en forment le corps mystique soient élevés a cette espèce d'oraison sublime, dontnous avons parlédans le cinquième Traité. Cependant ce n'est pas k dire que ceux h qui Dieu ne fait point cette grâce, en soient indignes; mais cJest qu'il connoîl qu'ils pourront mieux faire leur profit en quelque autre chose; et qu'ainsi illeur fera une Faveur plus signalée, eu les favorisant de quelque autre grâce, qu'enleuraccordantcelleci. Il y a en de très-grands Saints, qui peuvent ne l'avoir pas eue ; ou s'ils l'ont eue, ils ont dit avec saint Paul ; 1 Dieu ue phase que je me gfurifie eu autre chose , qu'eu la croix de Nutn-Seigueur Jésus-Christ (i).

Le pète Avila dit (o) à ce sujet une chose qui est d'une très-grande consolation. Il dit que Dieu laisse quelquefois certaines personnes dans une privation entière de toute sorte de douceurs spirituelles pendant plusieurs années, et souvent même pendant toute la vie. Mais leur partage, ajoutet-il , est , a mon avis, le meilleur, pourvu qu'ils aient une foi assez vive pour ne pas juger mal des ordres de la providence, et une patience assez courageuse , pour supporter avec fermeté un délaissement si rude.

(1) Mîhi autem absit gloriari, nisi in cruce Domini nostri Jesu Chtisti. AdGalat. 6. i4.

(2) M. Avila 9 t. 2. Epist. foi, 22.

Tout le monde se conformeroit aisément en cela a la volonté de Dieu, si chacun étoit bien persuadé que cet état lui fût plus avantageux que tout autre. Les Saints et les maîtres de la vie spirituelle allèguent plusieurs raisons pour le prouver ; mais je me contenterai de rapporter ici une des principales que donnent saint Augustin , saint Jérôme , saint Grégoire et généralement tous ceux qui traitent cette matière. C'est que tout le monde n'est pas capable de conserver l'humilité parmi les faveurs d'une contemplation élevée. A peine avons-nous jeté une larme dansl'oraison,que nous croyons exceller déjà dansla spiritualité, et que nous osons ensuite nous comparer, et peut-être même nous préférerauxplusparfaits. Il semble même que saint Paul ait eu besoin du contre-poids delà tentation, pour ne passe laisser emporter à la vanité qui pou voit lui venir de ce côté-là : Et de peur , dit- il , que la grandeur de mes révélations ne m enorgueillisse , l'aiguillon de ma chair , qui est le ministre de Satan , m'a été donné pour me tourmenter (i). Dieu permet que TApôtresoit inquiété d'une tentation qui l' humilie , et qui lui fasse connoître sa foiblesse, de crainte que son ravissement au troisième ciel , et la sublimité de ses révélations ne lui donnassent de la vaine gloire. De tous les chemins que l'on peut tenir dans la vie

(1) Et ne magnitudo revelationum extollat me, datas est mihi stimulus carnis œeae, angélus Satan» , qui me co«

iaphizet. 2. Cor, 12. 7.

spirituelle , celui de la contemplation est le plus élevé, mais il n'est pas le plus sûr, et c'est pour cela que Dieu , qui nous a tous créés pour une même fin, qui est lui, nous conduit tous aussipar la route qu'il sait être la plus convenable à chacun. Peut-être que si vous trouviez dans l'oraison toutes les facilités et toutes les douceurs que vous souhaiteriez , vous vous enfleriez d'orgueil ; au lieu que n'y rencontrant que des sécheresses , cela sert à vous entretenir toujours dans l'humilité et dans le mépris de vous-même : ainsi ce chemin-là est beaucoup meilleur et beaucoup plus sûr pour vous. Que si vous désirez d'aller par un autre , c'est que vous ne savez pas ce que vous demandez (i).

Saint Grégoire écrivant sur ces pai^oles de Job : S'il vient à moi , je ne le verrai point , et s il s'en va je ne m en apercevrai pas (2) , nous enseigne une doctrine qui vient trèsbien à notre sujet. L'homme, dit-il , est devenu si aveugle par le péché , qu'il ne connoît ni quand il s'approche de Dieu , ni quand il s'en éloigne; au contraire , ce qu'il se figure être une grâce, et lui pouvoir servir de moyen pour s'approcher le plus de Dieu, lui en attire la colère , et l'en éloigne davantage ; et ce qu'il croit être une marque de l'indignation et de l'éloignement de Dieu , est une faveur

(1) '^escilis quid petatis. Matlli. 20. 22.

(2) Lib. 9. Mora'. c. -, Si venerit ad nie , non videbû ouhî si abierit, non intelligam. Job. 9. 11.

particulière, qui lui donne occasion de s'unir inséparablement a lui. Car , qui est celui qui se voyant élevé à un degré d'oraison très-sublime , et y recevant tous les jours quelque nouvelle faveur, ne s'imaginerait pas que parlà ils'approclie incessamment de Dieu de plus en plus 1 Cependant ce qui arrive souvent de ces sortes de faveurs , c'est qu'elles donnent de l'orgueil et de la présomption ; ainsi les même choses que nous pensons qui doivent le plus nous élever et le plus nous approcher de Dieu , sont celles dont le démon se sert pour nous faire tomber dans le précipice. Lorsqu'on se voit au contraire privé de toute consolation spirituelle, et tourmenté dé pensées ou contre la pureté ou contre la foi , on s'imagine qu'on est abandonné de Dieu, qu'il est en colère et qu'il se retire de nous ; cependant c'est alors qu'il en approche davantage , parce que c'est alors qu'on s'humilie le plus, qu'on a moins d'opinion de ses forces, et plus de connoissance de sa foiblesse , que l'on a recours à lui avec plus de ferveur, qu'on y met toute sa confiance, et qu'on tâche de s'y unir si étroitement, que jamais on n'en puisse être séparé. 11 n'est donc pas sûr que le chemin le meilleur pour vous , soit celui que vous pensez ; mais la route par où il plaît à Dieu de vous conduire , est celle infailliblement qui vous est la plus convenable et la plus avantageuse.

De plus , la douleur même que vous res-

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sentez de ce qu'il vous semble que vous ne vous acquittez pas de l'oraison comme vous devez , est un sujet de consolation , puisque c'est une grâce particulière de Dieu, et une marque que vous Paimez.Car la douleur suppose l'amour , et on n'a point de regret de le servir mal, que l'on n'ait en même temps la volonté de le servir bien. Véritablement , si vous n'étiez point facile de le servir mal, et de vous mal acquitter de votre oraison et de tons vos autres exercices , ce seroit effectivement un mauvais signe ; mais d'avoir du déplaisir de ce qu'il vous semble que vous ne faites pas les clioses aussi-bien que vous devriez,c'est une très-bonne marque. C'est pourquoi , puisque la peine que vous souffrez en cela est un effet de la volonté divine, il faut que d'un côté cetteconsidération serve a apaiser votre déplaisir, en vous conformant à tout ce que Dieu veut ; et que d'ailleurs vous lui rendiez grâce de ce que, s'il y a du défaut et de la tiédeur dans vos actions , vousavezau moins un extrême désir de mieux faire.

De plus , comme la seule assiduité des grands à la cour du prince, est un service qu'ils lui rendent; de même quand vous ne feriez autre cbose dans l'oraison, que de vous y tenir en la présence de Dieu, ce seroit toujours le servir. Bienheureux celui qui mécoute , dit le Saint-Esprit par la bouche du Sage , et qui veille tous les jours à ma porte ,

et qui attend que je V ouvre (t). Il est conve^ naLle , soit à la grandeur de la majesté infinie de Dieu et à la bassesse de notre eondition , soit a l'importance de l'affaire dont il s'agit , que nous aillions souvent attendre a. sa porte. S'il lui plaît de vous l'ouvrir , remerciez-le; s'il ne vous l'ouvre pas, reconnossez que vous ne le méritez point; humiliez-vous en vous-même , et ce sera une manière de prier très utile et très-exellente. Il faut nous servir de ces sortes de considérations et de plusieurs autres de même nature , pour nous aider à nous conformer à la volonté de Dieu, clans les sécheresses qu'il nous envoie, et dans l'abandon spirituel où il nous laisse, et recevant tout de sa main avec action de grâces , dire avec saint Barthélemi des martyrs : Je vous salue, ô amertume, puisque toute fâcheuse que vous êtes , vous êtes pourtant remplie de toute sorte de grâces (2).

(1) Beatus hnmo , qoi audit me, et qui vigilat ad fores meas quotidiè , et observât ad postes ostii mei. Prov*

(2) Salve, amaritudo araarissima , omni gratiâ plena. Jn *$uo Compend. Cap. 26.

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