‹ Pratique de la perfection chrétienneChapitre 74 sur 86 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Que ces' un très-grand abus de quitter l exercice de r oraison, à cause des dégoûts et des sécheresses que Ton y éprouve,

^ De tout ce que nous venons de dire , il s ensuit que c'est un abus de quitter l'exercice de l'oraison, ou de s'y adonner moins qu a 1 ordinaire , parce qu'on s'y trouve dans un état de sécheresse , et qu'ainsi on s imagine qu'on ne fait rien qu'y perdre le temps. Cette pensée est une tentation dangereuse, qui a fait quitter l'exercice de 1 oraison , non-seulement à beaucoup de séculiers , mais aussi à beaucoup de religieux ; et quand elle n'en détourne pas absolument , elle fait du moins que Ton n'y donne pas tout le temps que l'on pourroit. Plusieurs commencent avec ardeur à s'adonner a l'oraison , et continuent de même tant qu'ils y trouvent de la satisfaction et de la douceur; mais quand les sécheresses et les distractions viennent , alors , s'imaginant que ce n'est plus faire oraison , mais que c'est commettre une faute que d'être en la présence de Dieu avec si peu d'attention et si peu de respect , et qu'ils le serviront inieux dans quelque autre exercice spirituel, ils sapphquent moins que de coutume a celui de la prière.Le démon qui voit leur reJâ*

chement et leur foiblesse, se sert de l'occasion, et prend tellement a tâche de les inquiéter pendant l'oraison , par toutes sortes des pensées et de tentations, qu'enfin rebutés, et se persuadant que le temps qu'ils passent de cette sorte est un temps mal employé., ils abandonnent tout-à-fait l'oraison , et avec l'oraison , le désir de leur perfection , et quelquefois même le soin de leur ame et celui de leur salut. C'est ainsi que beaucoup de gens se sont perdus. Ce sont des amis de table qui ne demeurent pas fermes dans le temps de la nécessité (i). Il n'y a personne qui ne veuille bien être heureux avec Dieu ; mais la véritable marque d'amour , c'est de vouloir bien souffrir avec lui. Ce n'est pas faire beaucoup que de persévérer long-temps dans l'oraison, quand on y reçoit des consolations et des douceurs ; la seule satisfaction qu'on y trouve peut obliger a cela , et si Von discontenue , lorsqu'elle manque, c'est une marque que l'on n'agit que par ce motif. Mais quand Dieu nous envoie des dégoûts , des sécheresses et des distractions , c'est alors que Ton connoît quels sont les véritables amis et les serviteurs fidèles , qui ne cherchent point leur propre intérêt , et qui n'envisagent que la volonté et le contentement de Dieu. C'est pourquoi nous devons persévérer alors avec un esprit d'humi-

(i) Est amicus socius mensae, et non permanebit in die necessitatis. Eccles. 6. 10.

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lité et de patience, et donner à l'oraison tout le temps qui y est destiné , et même un peu davantage, comme le conseille saint Ignace ( \), aiin de mieux surmonter la tentation , et de témoigner plus de fermeté et de courage contre le démon.

Pallade raconte de lui-même (2), que s'étant enfermé dans une cellule , pour y vaquer à la contemplation des choses divines, il s'y trouvoit dans une telle sécheresse, et il y étoit inquiété de tant de pensées , qu'il lui vint dans l'esprit d'abandonner cet exercice, comme n'y pouvant faire aucun progrès* Il alla trouver ace sujet le grand saint Macaire d'Alexandrie, lui conta cette tentation, et lui demanda conseil. Lorsque ces sortes de pensées, répondit ce Saint, vous diront que vous vous en alliez, et que vous ne faites que perdre le temps, dites h vos pensées elles-mêmes : C'est pour l'amour de Jésus-Christ que \e garde les murailles de cette cellule. C'étoit assez lui dire qu'il falloit persévérer , et que quand il n'eût point dû tirer d'autre fruit de cet exercice , que de Te continuer pour l'amour de Jésus-Christ; cela seul devoit lui suffire. Nous pouvons nous servir très-à-propos de cette même réponse, quand il nous viendra de pareilles tentations. Car notre propre satisfaction n est point le but que nous devons nous proposer dans cet

(1) Exer. spirit. annot. i3.

( a) Patladius in Hist. Laus.

exercice ; et ce n'est point dans cette vue qu'il faut nous y appliquer. Ce que nous devous nous y proposer, c'est de faire une action qui soit agréable à Dieu , par laquelle nous puissions nous acquitter enquelquesorte et d'une partie de ce que nous lui devons , comme à notre Dieu , et d'une partie des obligations que nous lui avons : comme a notre bienfaiteur; et cela étant , quoique parmi les sécheresses et les distractions , je ne croie pas pouvoir tirer aucun fruit de l'oraison , je ne laisserai pas A1 y persévérer , puisque c'est une chose qui lui plaît.

-Sous lisons de sainte Catherine de Sienne (i), qu'elle fut privée pendant plusieurs jours de toute sorte de consolation spirituelle, n'ayant plus alors sa ferveur accoutumée, et étant si cruellement inquiétée d'une infinité de pensées impures, qu'elle ne pouvoit s'en défaire. Elle ne laissoit pas cependant de faire toujours son oraison ordinaire , dans laquelle persévérant du mieux qu'elle pouvoit , elle parloit à elle-même de cette manière : Eh quoi! misérable pécheresse , méritez-vous aucune consolation ? Ne seriez-vous pas trop heureuse de passer toute votre vie dans les ténèbres et dans l'affliction où vous êtes , pourvu- que vous ne fussiez point damnée ? Vous ne vous êtes pas mise au service de Dieu , pour avoir

(i) Bios. c. 4 monit. spirit.

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cles douceurs dans cette vie , mais pour jouir éternellement de lui dans le ciel : prenez donc courage; continuez dans vos exercices , et persévérez dans la fidélité que vous devez a votre souverain Maître.

Imitons ces deux exemples, et fortifionsnous de plus par ces paroles d'un saint personnage (i) : Que ma consolation , Seigneur , soit de vouloir bien être privé de toule consolation humaine , et si votre consolation vient aussi a me manquer , que votre volonté et la juste épreuve où il vous plaira de me mettre , me tiennent lieu de toute sorte de consolalation. Lorsque nous aurons gagné sur nous d'attacher tellement notre satisfaction a la volonté divine, que même ce soit une joie pour nous de n'avoir point de consolation , si Dieu veut que nous en soyons privés, alors nous jouirons d'un contentement si parfait, que rien au monde ne sera jamais capable de nous troubler.

(0 Delmlt. Christi, lib, 3. c. 16.

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