CHAPITRE XXIX
Dans lequel ce que nous venons de dire se confirme par quelques exemples.
Dans les chroniques de Tordre de saint Dominique (1), il est rapporté qu'un religieux des plus considérables de cet ordre y vécut quelques années dans une pureté et dans une innocence de vie très-exemplaire , sans avoir jamaisreçula moindre consolation spirituelle dans aucun de tous les exercices de la religion. Cependant , comme il entendoit continuellement parler des faveurs que Dieu faisoit à d'autres , et des douceurs spirituelles dont il les combloit , il s'afRigeoit si sensiblement, qu'enfin une nuit, étant demeuré dans l'église après les matines, accablé de douleur, il seprosterna devant un crucifix; et là, pleurant amèrement, et presqueborsde lui-même, il s'emporta a faire celte plainte : Seigneur, j'ai toujours ouï dire que vous surpassez toutes vos créatures en bonté et en douceur. Vous me voyez ici devant vous, il y a plusieurs années que je vous sers. J'ai enduré pour l'amour de vous beaucoup de choses fâcheuses , et je me suis sacrifié tout à vous. Si j'avois servi un tyran, la quatrième partie du temps qu'il y a que je vous sers , il m'auroit déjà donné quelque marque de bienveil-
(i) Hist. Ord. Prœd. 1. p. lib. 1. c. 60.
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lance , du moins par une parole obligeante , par un souris ou par un regard favorable; mais vous, Seigneur , vous ne m'avez jamais fait la moindre Je toutes les faveurs que vous avez accoutumé de faire aux autres ; et vous, qui êtes la douceur même pour tout le monde, vous avez plus de dureté pour moi , que n'en auroit un tyran. D'où vient donc cela, Seigneur, et pourquoi me traitez-vous si rudement? A peine a voit-il aclievé ces paroles, que tout d'un coup il entendit un bruit épouvantable, comme si toute l'église se fût renversée de fond en comble :et alors, saisi de frayeur , et tournant la tête pour voir ce que c'éloit , il aperçut derrière lui un démon, qui tenant une barre de fer dans les mains , lui en déchargea un si grand coup sur le corps , qu'il le fit tomber le visage contre terre, sans pouvoir se relever. Il eut néanmoins encore assez décourage pour se traîner jusqu'à un autel qui étoit tout procbe;et là, ne pouvant plus se remuer à cause de l'extrême douleur qu'il sentoit , il demeura tout étendu , comme s'il eût été brisé a force de coups. Les religieux étant venus ensuite à l'office de prime , et l'ayant trouvé à demi-mort , l'emportèrent à l'infirmerie, sans savoir d'où pouvoit lui être arrivé un accident si étrange. Il y demeura trois semaines, souffrant de trèsgrandes douleurs , et rendant une puanteur si insupportable, que les infirmiers ne pouvoient presque pas approcher de lui , pour
le panser et pour le servir. Au bout de ce temps-là , il recouvra un peu ses forces , et dès qu'il put se lever, voulant se guérir entièrement de sa présomption et de son orgueil , il en alla chercher le remède au lieu même où il avoit commis la faute. La , plein d'une sainte confusion , et fondant en larmes, il fit une oraison bien différente de la première , confessant qu'il étoit coupable , qu'il ne mériloit aucune grâce , et qu'il n'y avoit point de châtiment dont il ne fût digne. Alors il entendit une voix du ciel , qui lui dit : Si vous voulez des consolations et des douceurs , il faut que vous soyez humble , que vous reconnoissiez votre bassesse, et que vous vous souveniez que vous êtes plus vil et plus méprisable que la boue et que les vers. Il fit si bien son profit de cet avertissement et de tout ce qui lui étoit arrivé , que depuis il fut un très-parfait religieux.
Nous lisons un exemple bien différent de celui-ci dans la vie de saint Ignace (i). Il y est rapporté que ce grand Saint , considérant ses fautes, et les pleurant amèrement , disoit qu'il souhaitoit que Dieu l'en punît, en le privant quelquefois de la douceur de ses consolations, afin que ce châtiment le rendît plus soigneux et plus ardent à son service; mais que Dieu avoit toujours tant de miséricorde pour lui , et qu'il le traitoit avec une si grande douceur, que plus il commet-
(i) In ejus vitâ , f. 5. '«. 1.
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it de fautes , et plus il désiroit d'en être îâtié de cette sorte ; plus le Seigneur lui îmoignoit de bonté , et plus il versoitabonaniment sur lui les trésors de sa libéralité îfinie. Aussi clisoit-il qu'il ne croyoit pas u'il y eût personne en qui ces deux choses 3 rencontrassent dans un tel excès que dans li ; l'une, d'offenser Dieu si souvent , et Taure d'en recevoir de si fréquentes faveurs. Blosius rapporte (i) qu'un saint homme , qui le Seigneur faisoit des grâces insignes , t communiquoit de grandes lumières dans oraison, demanda un jour à Dieu, par un xcès d humilité et par un ardent désir de lui >laire davantage , qu'il le privât des faveurs m'illui faisoit, si cette privation pouvoitle endre plus agréable à ses yeux. Dieu exauça ia prière, et retira tellement de lui toutes ses consolations pendant l'espace de cinq années,, jue durant tout ce temps-là , il n'éprouva jue des tentations , des sécheresses et des imertumes continuelles. Un jour que pressé de douleur, il plcuroit amèrement, deux anges lui apparurent pour le consoler; mais lui, refusant la consolation qu'ils vouloient lui donner : Je n'en demande point , leur ditil ; car pour toute consolation, il me suffît que la volonté de Dieu s'accomplisse en moi. Le même Blosius rapporte (2) que Jésus- Christ étant un jour apparu à sainte Brigide,
(1) Bios c. 10 Mon. spiritual, | (2) Id. ibid e. 4.
qui étoit dans un grand abattement d'esprit, lui demanda pourquoi elle étoit si affligée ; et que cette sainte lui avant répondu qu'elle étoit tourmentée d'une infinité de mauvaises pensées qui lui faisoient appréhender ses jngemens : IL est juste , lui répliqua le Sauveur, que comme vous vous êtes plue aux vanités du monde, contre ma volonté, vous soyez inquiétée , contre la vôtre , de plusieurs pensées vaines et méchantes ; et, pour ce qui est de mes jugemens, il est bon aussi que vous les craigniez ; mais il faut que ce soit avec modération et avec une ferme confiance en moi qui suis votre Dieu. C:ir vous devez tenir pour constant , que les mauvaises pensées auxquelles on résiste et que l'on éloigne de soi autant que Von peut, sont le purgatoire del'ame en ce monde, et le sujet de sa récompense dans le ciel Si vous ne pouvez pas les chasser tout-a-fait , contentez-vous de vous y opposer de toute votre volonté, et du reste souffrez-les avec patience. Mais prenez garde aussi de ne point attribuer cette résistance a vos propres forces, et qu'ainsi l'orgueil ne vienne à être cause de votre chute , car on ne sauroit demeurer ferme dans la vertu, qu'autant qu'on est soutenu par la grâce.
Tanière dit (i) que baucoup de gens s'adressant à lui dans leurs afflictions spirituelles,
(1) Taider. in pusil. consolât.
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et se plaignant qu'ils étoient dans un déplorable état, parce quJils ressentoient des peines d'esprits continuelles,, il leur répondoit que tout alloit bien pour eux , et que les choses mêmes dont ils se plaignoient ,, étoient une grâce que Dieu leur faisoit. Quand ils lui répartoient qu'ils croyoient, tout au contraire, que cela ne leur arrivoit que pour leurs péchés : Que ce soit pour vos péchés ou non, leur répliquoit-il, croyez toujours que cette croix vous vient de Dieu ; et ainsi ernbrassezla , en lui rendant grâces , et en vous résignant tout-à-fait entre ses mains. Que si on lui disoit qu'on se sentoit consumer intérieurement de sécheresse et d'ennui: Souffrez cela avec patience , répondoit-il, et vous recevrez par-là plus de grâces, que si vous ressentiez en vous les mouvemens d'une dévotion tendre et fervente.
Un grand serviteur de Dieu avoit coutume de dire que depuis quarante ans qu'il servoit Dieu, et qu'ils'appliquoit à l'oraison, jamais il n'y avoit reçu aucuneconsolation et aucune douceur ; que cependant il avoit toujours éprouvé que toutes les fois qu'il faisoit orai^ son , il sentoit ensuite plus de force pour s'acquitter de tous ses autres exercices spirituels ; et que lorsqu'il manquoit à la faire , il se trouvoit si languissant et si foible , qu'il étoit presque incapable de se porter à quoi que ce fût de vertueux.