CHAPITRE XXX
De la conformité que nous devons avoir à la volonté de Dieu . dans le -partage de toutes les autres vertus et de tous les autres dons surnaturels.
La même soumission que nous devons avoir à la volonté de Dieu , de quelque manière qu'il nous traite dans l'oraison , nous devons l'avoir aussi a l'ésard de tous les autres avantages delà grâce. 11 est bon de désirer la vertu, de s'y porter avec ardeur, et de s'efforcer de l'acquérir : mais il faut pourtant se gouverner en cela de telle sorte, que si nous n'arrivons pas au point de perfection que nous souhaitons, nous ne laissions pas de conserver la paix intérieure de Famé , de nous contenter de ce que Dieu veut , et de nous conformer entièrement à sa volonté. Si Dieu ne veut pas vous donner une pureté d'ange, et qu'il veuille vous humilier et vous éprouver par de continuelles tentations contre la chasteté , il vaut mieux vous soumettre humblement a la volonté divine, que de vous troubler, et de vous plaindre de ce que vous n'êtes pas aussi pur qu'un ange. Si Dieu ne veut pas vous donner une aussi profonde humilité qu'à saint François , une douceur d'esprit aussi grande qu'à Moïse et à David, ni une patience aussi cons-
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tante qu'a Job, et qu'il veuille que vous soyez intérieurement agi té par des mou vemens contraires, il est bon de prendre de la occasion de connoître votre bassesse ; mais il ne faut pas pour cela perdre la tranquillité de Famé, et vous abandonner à la douleur et aux plaintes , parce qu'il ne lui plaît pas de vous faire les mêmes grâces qu'a ces grands Saints. Je ne crois pas, dit le père Avila, qu'il 7 ait jamais eu de Saints si parfaits , qu'ils n'aient toujours désiré de le devenir davantage. Mais cela ne troubloit cependant pas leur paix; parce que ce n'étoit point un désir qui partît dune convoitise insatiable, mais un sentiment que le seul amour de Dieu leur inspiroit. De sorte qu'ils ne laissoieut pas de se contenter du partage qu'ils avoient reçu , et qu ils se seroient même contentés de moins, si Dieu leur eût moins donné; sachant bien que c'est une illusion de l'amour-propre , de désirer de grands dons, dans la vue de rendre de grands services à Dieu , et que l'amour véritable consiste à être satisfait de ce qu'onlui donne.
Ce discours, dira quelqu'un , semble aller a établir que nous ne devons point désirer avec ferveur d'être plus vertueux que nous ne sommes, mais qu'il faut abandonner tout à Dieu, aussi-bien le soin de l'ame que celui du corps; et cela étant, n'est-ce pas ouvrir la porte au relâchement, donner occasion a la tiédeur, et empêcher qu'on ne travaille à de-
venir plus parfait? Cette objection mérite d'être remarquée, et touche justement leseul inconvénient qu'il y ait à craindre dans la matière dont nous parlons. Il n'y a point de doctrine si sainte dont on ne puisse abuser,quand on n'en sait pas faire l'application ; et de crainte que cela n'arrive ici , tant en ce qui regarde l'oraison en particulier, qu'en ce qui concerne toutes les autres vertus en général, il est à propos de donner un plus grand éclaircissement des choses. Je ne dis pas que nous ne devions pas désirer de nous rendre chaque jouis plus parfaits dansla vertu, et nous efforcer d'imiter ceux qui y sont les plus consommés ( car c'est pour cela que nous sommes entrés dans la religion , et sans cela nous ne pouvons pas être de bons religieux), mais ce que je dis, c'est que comme dans les choses extérieures ei corporelles , il faut avoir un soin qui soit exemptd'inquiélude etd'avidité; il faut aussi que celui des intérieures et. des spirituelles ne puisse pas troubler notre paix, et nous empêcher de nous conformer entièrement à la volonté de Dieu. Lorsque Jésus- Christ dit à ses apôtres : Ne vous mettez point en peine, ni pour votre nourriture > ni pour votre vêtement (i),ce qu'il a prétendu défendre par-là, disent les pères, ce n'est que le trop grand empressement et le trop d'avidité ; car, pour le soin raisonnable
(i) Ne snlliciti si fis animae vestrae quid manducetis, neque corpori vestro quid induamini. Matth. 6. 25.
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et le travail, non-seulement il ne nous a pas été défendu , mais il nous a même été commandé. C'est une punition qui nous a été imposée , lorsque Dieu dit a Adam : Vous mangerez voire pain à la sueur de votre visage (i) ; et ce seroit tenter Dieu que de vouloir s'en dispenser. 11 en est de même à l'égard des choses spirituelles. Il faut les rechercher avec soin, et faire tout ce qu'on peut pour les ac* quérir; mais si en faisant tout ce qui peut dépendre de vous, vous trouvez encore que vous ne parveniez pas au point que vous souhaiteriez , il ne faut pas pour cela , quand même il vous sembleroit qu'il y auroit de votre faute, vous laisser aller a des sentimens d'impatience , qui seroient plus criminels que les défauts qui les causeroient. Tâchez de ne manquer a rien de tout ce qui peut êlre en votre pouvoir ; et si malgré tout le soin que vous y apporterez, il vous arrive de commettre quelques fautes , ne vous étonnez pas et ne perdez pas courage pour cela ; car nous sommes tous sujets à faillir. Nous ne sommes ni des anges ni des Saints confirmés en grâce ; nous sommes' des hommes foibles , et Dieu qui sait notre faiblesse et notre misère , lui qui conçoit deqwlie matière nous sommes formés (2) , ne vaut pas que nous nous découragions. Ce qu'il demande de nous après notre chute, c'est que nous en ayons du regret
(1) Tn sudnre vultùs tui vesreris pane tuo. Cènes. 5. 19.
(2) QuoDiàroipse cognovit figmentum nostruw. Ps. 102. i'4»
et delà confusion , que nous nous relevions promptement, que nous lui demandions de nouvelles forces , et que nous tâchions de conserver la tranquillité au-dedans et au-dehors. Car il vaut mieux que vous vous releviez tout d'un coup avec une sainte confiance, qui vous redouble le courage pour le service de Dieu, que de vous laisser abattre l'esprit, en croyant pleurer vos fautes pour l'amour de lui, et que de lui déplaire par votre chagrin, par votre manière languissante de le servir, et par mille autres choses qui partent de la même source.
Il y a seulement ici a craindre ce que nous avons déjà marqué ; c'est que le relâchement et la tiédeur ne se glissent par ce moyen dans notre esprit, et que nous ne manquions à faire ce que nous pouvons, sous prétexte qu'il faut que Dieu nous en donne auparavant la grâce, que tout nous doit venir de sa main, et qu'il n'est pas en notre pouvoir de rien faire davantage. Nous avons à nous défendre de la même chose touchant ce que nous avons dit de l'oraison , et à prendre garde que sous ce même prétexte la paresse et la nonchalance ne s'emparent insensiblement de nous. Mais quand cette entrée sera une fois bien fermée , et que de votre côté vous ferez effectivement tout ce qui vous est possible; il est constant que la patience et l'humilité que vous aurez dans vos chutes et dans vos foiblesses
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seront beaucoup plus agréables a Dieu , que les déplaisirs et les plaintes où quelques-uns s'abandonnent, parce qu'ilss'imaginent qu'ils ne font pas tant de progrès , qu'ils souhaiteroient dans l'oraison et dans la vertu, Car la grâce de la prière et de la perfection n'est point une grâce qu'on obtienne par force ou par chagrin; c'est une faveur que Dieu fait a qui il lui plaît , comme il lui plaît, et quand il lui plaît. Après tout , il est certain que tous ceux qui seront sauvés ne seront pas égaux eu vertu : ainsi il ne faut point nous désespérer , si nous ne sommes pas du rang des plus parfaits , ni peut-être même de celui des médiocres ; mais il faut nous conformer en tout à la volonté de Dieu , et lui rendre grâces de ce qu'il nous a fait espérer que nous pourrons nous sauver par sa miséricorde infinie. Si nous ne pouvons pas parvenir à. ne point faire de faute, remercions Dieu au moins de ce qu'il nous donne la grâce de connoître celles que nous faisons , et puisque pour aller au ciel , le sentier des vertus les plus sublimes , qui est fraye par peu de gens , est trop élevé pour nous , contentons-nous d'y arriver par le chemin de la connoissance et de la douleur de nos péchés,, qui est battu par quantité de personnes. Chacun, dit saint Jérôme (i), offre ce qu'il peut au temple de Dieu : les uns y offrent de l'or , de l'argent et des pierres pré-
(i) Hier on. in Prolog o Galealo.
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cieuses; les autres y présentent des étoffes de lin, de pourpre et d'écarlate; pour moi, je serai content si je puis donner quelques peaux de chèvres. Que ceux donc qui sont parvenus à une perfection consommée, offrent a Dieu leurs éminentes vertus et leurs contemplations sublimes ; il me suffira, quant à moi , de lui offrir ma bassesse, en me recon* noissant pécheur , en lui avouant que je suis rempli de défauts et d'imperfections, et en me présentant devant sa divine majesté, comme dénué généralement de toutes choses. Il faut se faire une joie intérieure de ces bons sentimens, et remercier Dieu qui nous les donne , de peur que si nous n'en avions pas de reconnoissance , il ne vint peut-être a nous les ôter.
Saint Bonaventure , Gerson et beaucoup d'autres (i) ajoutent à cela une chose qui confirme bien ce que nous venons de dire. Ils disent qu'il y a plusieurs personnes que la privation d'une vertu qu'elles désirent, rend plus ferventes a servir Dieu, qu'elles ne le seroient , si elles la possédoient ; car ne l'avant point, elles sont humbles, ardentes, soigneuses , elles s'efforcent toujours de se perfectionner , et elles ont continuellement recours a lui. Mais peut-être que, si elles l'avoient acquise , elles en concevroient de
(1) Bonnv. opus. de Prof. Relig. I. 1. cap. n. Gerson* tract, de Monte conlempl. Bart, de Martyribus in suo complet, p. 2. c. i5.
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l'orgueil, ou qu'elles se relâclieroient et qu'elles deviendroient plustièdes aie servir, et que s'ira a gin a nt qu'il ne leur raanqueroit plus rien , elles ne s'efforceroient plus de faire de nouveaux progrès. Tout ceci nous marque que nous devons de notre côté faire absolument tout ce qui dépend de nous, pour tacher d'acquérir la perfection, mais qu'après cela aussi il faut nous contenter de ce que le Seigneur nous donne, et ne pas nous affliger et nous plaindre de ce qu'il y a des choses qu'il n'est pas en notre pouvoir d'acquérir : car ce seroit , dit le père Avila (i), comme si on se chagrinoit de ce qu'on n'a pas des ailes pour voler.