‹ Pratique de la perfection chrétienneChapitre 77 sur 86 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

De la conformité que nous devons avoir a la volonté de Dieu , dans les biens de la gloire.

Non-seulement nous devons nous conformer à la volonté divine dans ce qui regarde les biens de la grâce , mais il faut aussi nous y soumettre dans ce qui concerne les biens de la gloire. Le véritable serviteur de Dieu doit même en cela être tellement dépouillé de tout intérêt , que l'accomplissement de la volonté divine lui donne plus

(i) M. Avila. t. ï.Epist. fol. 3a.

de joie , que son bonheur propre. Il est de la perfection consommée, dit un saint homme (2) , de ne chercher aucunement son intérêt propre , ni dans les petites choses, ni dans les grandes , ni dans les temporelles , ni dans les éternelles, parce que votre volonté, Seigneur, et le désir de votre gloire doivent toujours remporter sur tout le reste, et quJon doit trouver plus de consolation et plus de contentement en cela seul , qu'en tous les bienfaits qu'on a reçus ou qu'on peut jamais recevoir de vous.

C'est là proprement ce qui fait la satisfaction et la joie des bienheureux. Ils se réjouissent davantage de l'accomplissement de la volonté divine sur eux, que de leur élévation dans la gloire ; ils sont tellement transformés en Dieu et tellement unis a sa volonté , que c'est moins par retour sur euxmêmes , qne par effusion d'amour pour lui , qu'ils aiment la félicité qu'ils possèdent. De là vient que chacun d'eux est si content du degré de gloire où il est élevé , qu'il ne désire rien davantage, et qu'il n'est point ftché qu'un autre le soit plus que lui. Car dès le moment qu'on jouit de la vue de Dieu , on est tellement transformé en lui , qu^on cesse de vouloir par ses propres sentimens , pour ne vouloir plus que par ceux de Dieu ; ainsi à quoi que ce soit que la volonté de Dieu se porte , on y porte aussitôt la sienne propre , et on y trouve son contentement.

(1) Imit. Christ, t. ô.eap. 25.

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Cette perfection a éclaté en quelques grands Saints, comme en un Moïse et en un saint Paul, que le zèle du salut des âmes et de la plus grande gloire de Dieu transportait de teilesorte, qu'ils soublioient eux-mêmes pource sujet, et qu'ils ne se soucioientpasde leur propre béatitude. Ou pardonnez-leur cette faute, disoit le conducteur du peuple de Dieu , ou si vous ne le faites pas , effacezmoi du livre de vie oà vous m'avez écrit (i\ Je désirais , dit l'apôtre des gentils, d'être moi-même anathème et séparé de Jésus- Christ pour mes frères (2): Et c'est de là que saint Martin et plusieurs autres grands Saints apprirent à dire : Seigneur, si je suis encore nécessaire à votre peuple , je ne refuse point le travail (3). Ils préféraient ainsi de bon cœur les peines et les souffrances, pour la gloire et pour le service de Dieu , au repos et au bonheur éternel dont ils étoient près de jouir et c est là véritablement faire la volonté de Dieu sur la terre , comme elle se fait dans le ciel , que de mettre tout notre contentement a la voir accomplie, et de préférer celui de Dieu à notre propre intérêt et à la possession même du ciel et de la terre.

On peut concevoir par-là quelle est la per-

(1) Autdiinitte eis hanc uoxam , autsi non facis, dele mo de libro tuo quem scripsisti. Exod. 5i . 5a

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laborem. **** W ncCe^arius P°P«1° *** > non recuso

fection qu'exige cet exercice delà conformité à la volonté divine; puisque si nous devons détourner les jeux des biens mêmes de la grâce et de la gloire , pour n'envisager que le seul contentement et la seule volonté de Dieu, quel détachement ne faut-il point avoir de toute sorte d'intérêt temporel et des considérations humaines'? On peut aussi connoître par-là en même temps combien c'est être éloigné de cette perfection que d'avoir peine à se conformer à la volonté divine dans les choses dont nous avons parlé au commencement^ je veux dire, dans ce qui est de demeurer en telle ou telle maison, d'avoir tel ou tel emploi, de se porter bien ou mal, et d'être méprisé ou estimé. Nous disons qu'il faut faire plus de cas de la volonté et du contentement de Dieu, que de tous les avantages de la grâce et de la gloire, et vous vous attachez a des choses qui ne sont rien en comparaison de celle-ci. Lorsque l'on a tant d'ardeur pour l'accomplissement de la volonté divine, que par ce seul principe, et non par aucun motif de tiédeur, et de foiblesse de courage, on peut renoncer de bon cœur aux prééminences de la béatitude , et se contenter d'être le moindre dans la gloire, il est aisé de sacrifier le reste à la même considération, après y avoir sacrifié un bien qui surpasse infiniment tous les autres. C'est là le dernier effort que l'on puisse faire pour se conformer à la volonté divine. Si Dieu veut que je meure

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maintenant , et que je possède un moindre degré de béatitude que celui que je posséderois, si je vrvois encore vingt ou trente ans, j'aime mieux l'accomplissement de la volonté divine, qu'une plus grandeélévation de gloire, et si Dieu veut , au contraire; que je demeure encore long -temps dans la prison de mon corps au milieu des peines et des souffrances , je préfère encore cela à l'avantage d'aller jouir dès-à-présent, de la félicité éternelle, parce que je mets tout mon bonheur et toute ma gloire dans le contentement de Dieu et dans l'accomplissement de sa volonté. Vous êtes ma gloire , Seigneur , et c est de vous que vient toute mon élévation (i).

On raconte a ce sujet une chose assez particulière de saint Ignace (2). Un jour qu'il étoit avec le père Lai nez et quelques autres : Que croyez-vous, lui dit-il, que vous feriez, supposé que Dieu vous dit : Si vous voulez mourir maintenant , je vous tirerai de la prison de votre corps , pour aller jouir de la béatitude éternelle ; mais si vous voulez encore vivre; ]e ne vous donne assurance de rien , si ce n'est qu'en cas que vous persévériez dans la vertu , je vous récompenserai, et qu'en cas aussi que vous vous écartiez de la bonne voie , je vous jugerai selon vos œuvres ! Si donc notre Seigneur vous parloit de cette sorte, et que vous eussiez en même temps

(1) Tu esgloria mea, et exaltans caput meum. Ps. 3. 4* (s) Lib. 5. c. 2.

jquen vivant encore quelques années, vous pourriez lui rendre quelque service très-considérable,-que choisiriez-vous ? Pour moi, répondit le père Lainez , je vous avoue que je ne balancerons pas un moment à choisir d'aller jouir de Dieu, d'assurer mon salut éternel , et de me délivrer de toute sorte de dangers , dans une affaire aussi importante que celle-là. Et moi , repartit alors le Saint , je n'en userois pas de même : car si je jugeois que demeurant encore en vie, je pusse rendre quelque service signalé à Dieu , je le supplierois de m'y laisser pour ce sujet; et en cela , je ne considérerois purement que lui, sans aucun retour sur moi, et sans avoir aucun égard à la certitude infaillible d'être sauvé , ni au danger de ne pas l'être. Il étoit cependant très-persuadé qu'en ce cas-là, nonseulement son salut eût été également indubitable, mais qu'à cause qu'il auroit préféré le service de Dieu à la considération de son bonheur propre, sa récompense eût été beaucoup plus grande dans le ciel. Car, disoit-il , si un prince voyoit qu'un de ses sujets , par le seul motif de lui aller rendre quelque service important , se privât de jouir des grâces dont il lui auroit offert de le combler, ne se croiroitil pas obligé, non-seulement à lui faire ensuite les mêmes grâces, mais aies augmenter encore de beaucoup , puisque le refus de les accepter ne seroit parti que d'un excès de zèle pour son service ? Que si nous pouvons

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justement nous persuader que les hommes en useroient de cette sorte , eux qui naturellement sont ingrats , que ne devons-nous point croire que feroit Dieu , lui qui nous prévient' si libéralement par sa grâce, et de qui nous recevons tous les jours tant de bienfaits? Comment pourrions-nous craindre qu'il voulût nous abandonner et nous laisser tomber dans le précipice, parce que nous aurions différé pour l'amour de lui , de jouir de lui? Il est impossible de pouvoir se figurer cela d'un si bon maître.

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