CHAPITRE XXXII
De la conformité et de V union avec Dieu, par le moyen d'un parfait amour , et de la pratique au il faut suivre da ns cet exercice»
Afin que l'on connoisse mieux quelle est la perfection que renferme l'exercice de la conformité à la volonté de Dieu, et afin que nous fassions voir jusqu'où l'on peut aller par ce moyen, je yeiix, pour conclusion de cetraité, toucher ici quelque ebose de l'exercice que les Saints et les maîtres de la vie spirituelle reconnoissent pour le plus sublime de tous. Cet exercice est celui de l'amour de Dieu ; et sans doute il ne sera was hors de propos d'en parler ici , puisqu'un des principaux effets de l'amour étant , selon saint Denis , de faire que ceux qui s'aiment n'aient
qu'une même volonté en toutes choses, il s'ensuit, par conséquent, que plus l'on aimera Dieu , plus on sera conforme a sa volonté, et que réciproquement plus la conformité sera étroite, plus aussi l'amour sera parfait. Pour mieux expliquer ceci, il est besoin de nous élever par la pensée jusque dans le ciel, et d'y considérer que l'occupation continuelle des bienheureux est d'aimer Dieu , de se conformer entièrement à sa volonté, et de n'en avoir point d'autre que la sienne, d'autant que, plus nous approcherons de cette idée, plus il y. aura de perfection dans notre exercice. Saint Jean^, dans sa première épître canonique, dit que la vue de Dieu rend les bienheureux semblables a lui : Lorsqu'il nous apparoîtra dans sa gloire , nous serons semblables à lui , parce que nous le verrons tel qu'il est { r ). Et cela vient de ce qu'au même instant qu'ils voient Dieu , ils sont tellement transformés en lui , que leur volonté devient la même que la sienne. Voyons maintenant quelle est la volonté de Dieu , et ce qu'il aime souverainement, afin que connoissant par-là quelle est la volonté et quel est l'amour des bienheureux, nous connoissions en même temps quelle volonté et quel amour nous devons avoir. La volonté et l'amour suprême de Dieu sont la volonté de sa propre gloire , et l'amour de son être souverainement parfait
(i) Quor.iàm cùm appartient , similès ei erimus ; quoniàm videbimus eura sicuti est. 1. Joan. 5. 2.
et souverainement aimable ; et la volonté et l'amour des bienheureux sont la même chose que la volonté et l'amour de Dieu : de sorte que leur amour est un acte continuel , par lequel ils se portent incessamment a vouloir de toutes leurs forces , que Dieu soit ce qu'il est, qu'il soit aussi bon , aussi parfait , aussi heureux et aussi digne d'honneur et de louange qu'il l'est ; et comme ils voient en lui tout ce qu'ils veulent qui y soit , de là naît en eux une joie inconcevable de voir celui qu'ils aiment si rempli de perfection et si comblé de toute sorte de biens. Ce que nous voyons arriver quelquefois dans le monde peut nous donner une idée légère de cette joie suprême et toute divine que reçoivent en cela les bienheureux, Considérez quelle joie sensible est celle d'un fils qui aimant tendrement son père , le voit riche, sage, puissant , honoré , estimé de tout le monde et favorisé particulièrement de son roi. Il y a sans doute des en fans assez bien nés, pour ne trouver rien de comparable a la joie de voir leur père dans une estime et dans une élévation si hautes. Que si dans le monde, où les sentimens de l'amour sont si foibles et où les biens sont si méprisables, cette joie peut-être néanmoins si grande, quelle devons-nous croire qu'est celle des bienheureux, en voyant que leur souverain Maître , leur créateur et leur Père céleste, en qui l'amour les a entièrement transformés, est infiniment bon , infiniment
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saint, infiniment parfait et infiniment puissant , en voyant que tout ce qui est créé n'a reçu l'être et la perfection que de sa volonté seule, et qu'une feuille ne peut pas remuer sur l'arbre sans sa permission ] C est de cette joie que parle FApôlre, quand il dit que ni l'œil n'a point vu , ni Voreille n'a point entendu , ni le cœur de l'homme ne peut concevoir ce que Dieu a destiné à ceux qui l'aiment (i). C'est là ce fleuve d'eau vive, que S. Jean vit sortir du trône de Dieu et de l'agneau (2), Ce fleure dont le cours impétueux réjouit la cité de Dieu (3), ce fleuve dans lequel les bienheureux étanchent continuellement leur soif, et s'enivrent de l'amour divin, bénissant Dieu éternellement, et chantant sans cesse: Louez Dieu , parce que le Seigneur notre Dieu tout-puissant est entré dans son règne : réjouissons-nous , laissons-nous emporter à la joie, et rendons-lui gloire [%)• Us s'y réjouissent de la gloire et de la grandeur de Dieu ; ils l'en félicitent incessamment; et comme s'aaimant les uns les autres , ils disent tous : Bénédiction , splendeur, sagesse , action de
(i) Oci.lus non v-dit, noc au ris audirit , nec in cor lioiuinis ascendit , quac praepara\it Deus iis qui diligunt iiium. !. Cor. 2. 9.
(2) Fluvium aqnae rila procède n!cm de sede Dei et agni.
ApCC. 3 2. t.
(S) Fiumiuis iinpclus laeiifîcat civitatein Dri. Ps./yS. 5.
((.) Alléluia, quoniàm regoarit Dominu.s Dena noster.om- DÎpotcns ; gaudeamus, et exolteuins, et demus gioriarn ci. Apoc. ic). 6. 7.
DE LA CONFORMITÉ , etc. 56 1
grâces , honneur } puissance et force à notre Dieu j dans les siècles des siècles, (i).
Voilà , pour parler selon la foible portée de V entendement humain , quel est le perpétuel exercice de l'amour des bienheureuxdans le ciel , et quelle est leur conformité et leur union a la volonté divine ; et voila par conséquent ce que nous devons tâcher d'imiter à notre manière , afin que cette volonté s'accomplisse sur la terre, comme elle s'accomplit dans le ciel. LorsqueDieu commanda à Moïse de lui faire un tabernacle : Regardez , lui dit il , et faites les choses suivant le modèle qui vous en a été montré sur la montagne (2). C'est ainsi qu'à l'imitation de cequi se pratique sur cette haute montagne de la gloire , nous devons nous exercer continuellementà aimer et à vouloir ce qu'aiment et ce que veulent les bienheureux dans le ciel, et ce qu'aime et ce que veut Dieu lui-même , c'est-h-dire, la grandeur de sa gloire , et l'immensité de son être souverainement parfait et souverainement heureux.
Mais afin que chacun puisse faire plus facilement ce que nous disons, nous montrerons Succinctement en quoi consistela pratique de cet exercice. Quand vous êtes en oraison , élevez votre entendement à la considération de
(0 Eenediclio, t \ claritas , et sapientia, et gratiarum actio , et honor, et viitns , et fortitudo Deo nostro in ssecula saeculoriim. Amen. Apoc.-%\s>.
(■x) Inspice , et fac secundiim excmplar quod tibi iamonte monstratum e-t. Exod a5. l\o.
l'être infini de Dieu , de son éternité , de sa sagesse , de sa toute-puissance , de sa beauté , de sa gloire et de sa félicité ; et formez en même temps des actes de volonté, par lesquels tous vous réjouissiez en vous-même de ce que Dieu est ce qu'il est , de ce qu^il est Dieu , de ce qu'il ne tient que de lui-même l'immensité de son être et des biens infinis qu'il possède, de ce qu'il n'a besoin de rien , et que toutes choses ont besoin de lui, et de ce que par luimême, il est tout puissant et tout rempli de bonté, de sainteté et de gloire, et ainsi de toutes les autres perfections , qui sont en lui sans nombre et sans bornes. Saint Thomas ( i ) et tous les théologiens disent que c'est la le plus grand et le plus parfait acte d'amour de Dieu que l'on soit capable de produire: et c'est aussi le plus sublime exercice de conformité a la volonté divine que nous puissions jamais pratiquer. Car il n'y a point de plus excellent amour de Dieu, que celui que Dieu se porte a lui-même , qui est l'amour de sa propre gloire et de son être souverainement parfait , ni de volonté plus sainte que la sienne. Par conséquent , plus la manière dont nous aimerons Dieu ressemblera a celle dont il s'aime lui-même , plus il y aura de perfection clans notre amour et dans notre union et notre conformité à la volonté divine. De plus, s'il est vrai , ce que la philosophie , ou plutôt la nature même nous enseigne ,
(0 S. Th. 2. 2.0. aS. art. 5. ad 3. et arJ,
qu'aimer quelqu'un , c'est lui vouloir du bien ; il s'ensuit nécessairement , que plus on veut du bien a quelqu'un , plus on l'aime. Or le plus grand bien que nous puissions vouloir à Dieu, c'est celui qu'il possède; c'est l'immensité de son être , de sa bonté , de sa sagesse , de sa toute-puissance et de sa gloire. Car on peut bien,lorsqu'on aime quelque créature, non-seulement se réjouir des avantages qu'elle possède , mais lui en souhaiter encore plusieurs autres , d'autant que toute créature manque de quantité de choses; mais quant à Dieu , nous ne saurions lui désirer aucun bien qu'il ne possède, parce que son immensité embrassant entièrement toutes choses, et tout étant infini en lui, il est impossible qu'il ait plus de puissance , plus de gloire , plus de sagesse et plus de bonté qu'il en a.C'est pourquoi le plus grandbienque nous puissions lui VOuloir,et parconsécfuentl'amour le plus parfait que nous puissionsluiporter, c'est de nous réjouir des biens infinis qu'il possède , et de nous en faire un saint plaisir.
La sacrée humanité de Jésus-Christ , la glorieuse Vierge,' tous les Saints qui sont dans le ciel , et tous les chœurs des Anges se réjouissent incessamment de voir Dieu si rempli de perfections et de biens , et ils ne cessent d'en faire éclater leur joie par de continuels chants d'allégresse, et par les louanges éternelles qu'ils lui donnent. Bienheureux ceux qui demeurent dans votre mai-
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son , Seigneur , ils vous loueront dans les
siècles des siècles (i). Appliquons-nous à les imiter , suivant que l'Eglise nous l'enseigne, en joignant nos voix et nos cœurs à leurs cœurs et à leurs voiXjCt en disant avec un humble sentiment d'esprit : Saint, Saint, Saint , Seigneur, Dieu des armées , le ciel et la terre sont remplis de votre gloire (2). Exerçons-nous continuellement on du moins le plus souvent que nous pourrons , a louer et a glorifier Dieu , en nous réjouissant avec lui de l'immensité de tant de biens qu'il possède ; et de cette façon nous nous rendrons en quelque sorte semblables aux bienheureux et a Dieu même , et nous aurons le plus sublime amour de Dieu, et la plus parfaite conformité à la volonté divine , dont nous soyons capables.