La part de V amour incréé dans la dévotion au Sacré Cœur
Tout en mettant dans l’amour humain et créé du Christ l’objet spécial et propre de la dévotion envers son aimable Cœur, le P. Ramière proclamait que l’amour éternel et divin dont brûle Notre-Seigneur Jésus - Christ n’était nullement étranger à cette dévotion.
Et il en donnait ensuite ces trois belles raisons.
1. C’est par son Cœur et par l’amour humain de son Cœur que Notre-Seigneur « nous révèle avec le plus d’éclat l’amour infini de Dieu pour les hommes. » L’amour, observe-t-il, a trois aspirations souveraines : « il aspire à donner, à s’unir, à se sacrifier... L’Incarnation du Verbe de Dieu est le suprême triomphe de l’amour, précisément parce que, dans ce mystère. Dieu s’est donné pleinement à nous, s’est uni parfaitement avec nous, s’est entièrement sacrifié pour nous. Mais si, dans la personne du Verbe , incarné, nous cherchons le point où la donation a été plus complète, l’union plus intime, le sacrifice plus généreux... ce point culminant du mystère, ce nœud de la divine union, ce théâtre privilégié du grand sacrifice, ce centre plus lumineux, plus ardent du foyer de toute lumière et de toute clialeur, c’est le très aimable Cœur de Jésus. Oui, ce qui nous révèle plus que tout le reste l’ineffable mystère
de ramoiir de Dieu, c’est qu’il ait pris un Cœur semblable au nôtre, un Cœur passionné pour notre bonheur, compatissant à nos misères et infiniment désireux de partager avec nous toutes ses richesses i. »
2. C’est par son Cœur et par l’amour humain de son Cœur, que Notre-Seigneur nous porte de la façon la plus persuasive à rendre à Dieu amour pour amour. L^amour étemel de Dieu est un idéal trop élevé au-dessus de nos ' conceptions. Dans le Cœur de Jésus et dans son amour humain, nous trouvons, pour pratiquer le grand précepte de l’amour, un modèle à la fois souverainement parfait et parfaitement accessible : l’idéal descend au niveau de notre nature 2.
3. C’est par le Cœur de Jésus et l’amour humain de ce Cœur, que nous recevons plus abondamment les divines influences de l’amour incréé. La vie divine résulte en nous de l’imion du Saint-Esprit avec l’âme; « mais si ce divin Esprit nous est donné, ce n’est que par la communication que nous en fait le Cœur de Jésus... Puisque l’humanité du Sauveur est par rapport aux justes ce qu’est le chef pour les membres et le cep de la vigne pour les sarments, on ne saurait douter que la communication qu’elle leur fait de sa vie et de sa sève ne soit de sa part un acte d’amour, et, par conséquent, le résultat de la libre impulsion de son Cœur... Cette continuelle influence qui, suivant le Concile de Trente, vivifie les âmes justifiées, c’est du Cœur de Jésus qu’elle part; oui, ce sont les pulsations du Cœur de Jésus, les élans de son amour humain qui font couler ce fleuve de grâces dans les veines de son Église, comme les pulsations de notre cœur font ruisseler dans nos membres le sang qui les vivifie 3 * . L’amour divin n’est ainsi nullement étranger à la dévotion au Sacré Cœur:
(1) Art. cité, p. 275. 279.
(2) Art. cité, p. 280.
(3) Ibidem, p. 281.
nous L’y découvrons^ nous L’y aimons, nous en subissons l’influence.
Ces pensées du P. Ramière ne sont ni contestables ni contestées.
Que l’amour incréé, en tant qu’identifié avec la personne du Verbe, soit nécessairement honoré par les hommages dont la personne du Verbe est le sujet d’attribution : ce second point ne saurait non plus être révoqué en doute L
Mais la question se pose de savoir, si la charité incréée de Notre-Seigneur constitue partiellement l’objet spécial de la dévotion au Sacré Cœur.
Question libre : la revue des opinions l’a suffisamment montré; et, le P. Bainvel le reconnaît, aucun texte officiel n’est décisif pour la trancher 2. ^
La réponse négative qui est bien celle du P. Ramière ^ ne déroge en rien à la dignité et aux droits de la charité incréée, et n’empêche pas de voir dans le Sacré Cœur « la manifestation vivante de l’amour et de l’amabilité de Dieu Lui-même 4. »
En limitant à la charité créée l’objet spécial de la dévotion au Sacré Cœur, on ne nie pas la charité incréée, commune au Verbe avec le Père et le Saint-Esprit ; on ne la soustrait pas de l’objet complet de nos hommages ; mais on n’y voit pas V objet spécial qui occasionne immédiatement ces hommages ; on l’adore et on la bénit dans une manifestation distincte d’elle, moins sublime dans son essence, mais plus proche de nous et plus capable de nous toucher; on assigne à la dévotion un objet propre,
^ (1) Mais nous ne saurions conclure de là que l’amour divin rentre dans l’objet propre ou spécial de la dévotion.
(2) Ouvrage cité, p. 140.
(3) On remarquera que dans son article, le P. Eamèee ne parle jamais de la charité incréée comme appropriée au Christ.
(4) Bainvel, La Dévotion au Sacré Cœur^ p. 14.
analogue à ceux qui ont donné naissance aux autres dévotions envers le Verbe incarné; on fixe nettement notre regard sur une affliction, une amitié parfaitement compréhensible pour nous, parce qu^elle est de forme humaine, comme sur un bienfait de ramour créé, bienfait de même ordre, mais supérieur par son universalité à Texemple, à la libéralité, à la souffrance spéciale que nous contemplons dans les autres dévotions à Thumanité du Sauveur.
Néanmoins, nous préférons ménager à 'l’amour incréé une place, encore à préciser, dans l’objet même de la dévotion au Sacré Cœur.
Nous nous trouvons ainsi d’accOrd avec la majorité des auteurs qui se sont posé formellement la question. De plus, nous gardons à un ou à deux actes du Saint-Sièg^le sens qu’ils paraissent avoir à première vue.
Dans l’Office pour la fête du Sacré Cœur, nous l’avons noté, une strophe de l’hymne des Vêpres mentionne expressément l’Amour Créateur comme cause de l’Incarnation. Un décret de la S. Congrégation des Rites, du 6 février 1675, supprimé il est vrai dans la nouvelle collection authentique, renferme, nous l’avons vu également, dans le culte du Sacré Cœur le rappel symbolique de l’amour par lequel le Fils unique de Dieu a pris la nature humaine.
Enfin, les lois du symbolisme permettent cette extension d’objet. Et c’est là le point capital.
Nous l’avons, en effet, établi plus haut l’objet de la dévotion est formé par le Cœur de Jésus joint à l’amour qu’il symbolise. Tout revient donc à savoir comment et dans quelle mesure le Cœur véritable de Jésus, symbole de sa charité créée, peut l’être également de la charité incréée.
Le Cœur véritable de Jésus, disons-nous. En effet, avec le P. Bain^-el, nous tenons pour avéré, qu’il n’y a pas de
dévotion au Sacré Cœur, à proprement parler, là où le cœur de chair n’aurait rien à faire t.
Nous en conclurons aussitôt que seule cette charité incréée qui est appropriée au Verbe peut rentrer dans Fobjet de la dévotion au Sacré Cœur. Celle-là seule, effectivement, dont nous pouvons dire en un sens spécial qu’elle est « un amour de Jésus-Christ », peut être spécialement signifiée, symbolisée par le vrai Cœur de Jésus- Christ. A tout autre culte d’amour de Dieu, la dévotion au Sacré Cœur, — c’est encore une expression du P. Bainvel, — servirait tout au plus d’à-propos^.
Mais, dans ces limites, rien ne s’oppose à un élargissement du symbolisme du Cœur de Jésus. Car, vu l’unité de la Personne, tout amour qui peut, en un vrai sens, s’appeler amour de Jésus-Christ, se trouve, à nos yeux, naturellement représenté par son Cœur.
Quelle charité divine se trouve appropriée au Verbe de Dieu? Celle qui nous a donné Jésus. En effet, comme la nature humaine n’a été donnée qu’au Verbe, il nous est naturel de rapporter spécialement au Verbe l’amour éternel de Dieu qui la Lui a donnée pour nous. Aussi spontanément que nous disons : Le Christ a souffert par amour pour nous, nous ajoutons : par amour pour nous, le Christ s’est fait homme. Ne le chantons-nous pas implicitement dans le Credo de la messe, lorsque donnant dès l’abord au Fils de Dieu le nom de Jésus-Christ, qui ne Lui convient que depuis son Incarnation, nous professons croire en Jésus- Christ qui pour nous, pour notre salut, esr descendu du ciel, s’est incarné dans le sein de la Vierge, s’est fait homme, a souffert pour nous, et a été enseveli? Le Christ Lui-même n’a-t-Il pas fait cette appropriation dans ces paroles : « J’ai quitté le sein du
(1) Bainvel, La Dévotion au Sacré Cœur^ p. 135.
(2) Loco citato.
Père, et je suis venu en ce inonde; voilà que je quitte le monde et que je vais vers mon Pèrei? » Nous en arrivons ainsi à honorer dans le Sacré Cœur Famour iucréé, cause de l’Incarnation.
Mais, notons-le bien, nous y parvenons par une extension du symbolisme : fondé d’abord sur une participation véritable du cœur à l’amour humain, il s’applique maintenant à un amour auquel le cœur de chair n’est pas vitalement intéressé.
Faut-il aller plus loin, et admettre encore que, dans tous les bienfaits de la vie et de la Passion du Christ, nous honorons un amour créé et un amour incréé de Notre-Seigneur? Le P. Bainvel le pense. Nous opinons dans un autre sens, tout en n’attribuant à ce point qu’une importance secondaire 2. Aucun texte de l’Écriture aucun usage ecclésiastique, n’approprie, que nous sachions, à un amour divin de Dieu le Fils ces bienfaits déjà rapportés à son amour humain. Et les fidèles, pour nous servir d’un argument cher au P. Bainvel 4^ quand ils célèbrent l’amour auquel nous devons la Passion et
(1) Év. S. Jean, 16, 28.
(2) Le distingué professeur en appelle à une charité incréée qui mettrait en branle le Cœur de Jésus. Nous avouons peu saisir cette mise en branle, du moins s’il faut la considérer comme constante, de chaque instant, distincte de la mise en branle initiale. L’Écriture met le Sauveur sous la conduite du Saint-Esprit, plutôt que d’une volonté divine appropriée au Verbe. Et on ne peut pas faire de l’amour humain un simple instrument de l’amour divin.
(3) On ne peut alléguer le texte de la première épître de S. Jean, c. lu, V. 16. « In hoc cognovimus caritatem Dei quoniam ipse posuit animam suam pro nobis. Nous avons reconnu l’amour de Dieu eu ce qu’il a donné sa vie pour nous. » Même ainsi conçu, le texte peut s’entendre de l’amour humain de Notre-Seigneur. Mais le mot Dieu n’appartient qu’à une leçon douteuse de la Vulgate latine. Le texte grec donne simplement : « A ce trait, nous avons connu l’amour, que Lui (le Christ) a donné sa vie pour nous. >
TEucharistie, n’ont pas conscience d’honorer un double amour du Christ.
Nous disons donc finalement : Dans la dévotion au Sacré Cœur, dans cette dévotion tout au moins qui est entrée dans le culte public, Tamour qui forme ‘avec le Cœur de Jésus un seul objet de culte, c’est, au sens strict, l’amour humain et créé du Sauveur pour les hommes ; et, en un sens plus large, ce même amour humain et l’amour divin, approprié au Verbe, par lequel « le Verbe s’est fait chaire »
Conclusion, en harmonie parfaite avec les documents du Saint-Siège, déjà énoncée par plusieurs auteurs du siècle dernier, et qui se retrouve dans la formule du Cardinal Billot : « Dans le Verbe incarné, le cœur est le symbole de la charité incréée qui fit descendre le Verbe sur la terre et de la charité créée qui se manifesta dès le premier instant et Le mena à la croix 2. »
Le bienfait de l’Incarnation, mentionné dans un décret de 1675 et dans l’hymne de vêpres de l’Office, est passé sous silence dans la 6© leçon de l’Office, et se trouve également effacé dans le développement du culte. Cette mise au second plan nous montre elle-même que l’amour incréé n’intervient qu'au sens large dans l’objet de la dévotion au Sacré Cœur.
Que dirons-nous de la charité incréée qui s’est manifestée dans la création du monde et de l’Ancien Testament?
Malgré les brillantes synthèses oratoires auxquelles ce thème se prête et a donné lieu, nous devons la traiter de complètement étrangère à la dévotion au Sacré Cœur dont nous nous occupons. La création est d’habitude rapportée à Dieu le Père ; d'après Pie VIS, la substance de la dévo-
(1) Év. S. Jean, 1, 14.
(2) De Verho incarnato, p. 332.
(3) Lettre du 29 juin à l’évêque de Pistoie.
s. C. DE JÉSUS. II.
tion consiste à méditer et à vénérer l’immense charité de notre divin Rédempteur : il faut donc nous référer à la rédemption, non à la création ; le cœur, c’est, selon l’hymne de Laudes, le sanctuaire de l’alliance nouvelle, qui commence avec Jésus-Christ. D’après les révélations de sainte Marguerite -Marie, le cœur que Notre-Seigneur désire manifester aux hommes n’est pas antérieur à son Incarnation; et comment le cœur serait-il, même au sens large, le symbole réel d’un amour dont l’effet est antérieur à son existence? « D’autres y voient (dans le Sacré Cœur) écrit le P. Bainvel^, tout ce qui a rapport à ramoiir, et y retrouvent tout Dieu, Lequel, suivant le disciple bienaimé, est amour. Mais ceux-là sont portés à perdre contact avec le cœur réel, avec le cœur de chair de Jésus. Or, n’oublions pas que, sans ce contact avec le cœur de chair, il n’y a plus de dévotion au Sacré Cœur. »