‹ Pratique et doctrine de la dévotion au Sacré Cœur (volume 2)Chapitre 9 sur 102 · Qu’ est-ce qu’ aimer f · texte numérisé non relu

Qu’ est-ce qu’ aimer f

Dans la dévotion du Sacré Cœur nous analysons la personne et les deux natures du Christ, pour mieux comprendre sa charité. A ce dessein, demandons-nous plus généralement ce qu'est Tamour ; ce qu'il est pour l'homme, pour l'ange, pour Dieu.

Pour V homme J qu'est-ce qu'aimer?

Aimer, quand on donne à ce mot toute ^ sa force, son sens plein, ce n'est pas seulement vouloir du bien à quelqu'un ou le bien de quelqu'un, se porter vers lui par le désir; mais c'est encore éprouver à son sujet toutes les émotions de satisfaction et de regret, de joie et de tristesse, de crainte et d'espérance, que nous ressentirions pour nous-mêmes c'est tendre à une assimilation avec autrui qui confond nos intérêts et les siens ; c'est remarquer en nous cette bienveillance, ce désir, cette assimilation, et l'approuver, la goûter, l'entretenir. L'amour engage notre corps, notre âme, toutes nos facultés ; c'est une attitude, disons une « polarisation » de l’homme tout entier.

Voilà l'amour qui nous touche, nous captive, surpasse en prix tous les trésors.

Aimer ainsi, de purs esprits ne le sauraient. Et notre imagination, qui nous représente leur intelligence, se trouve impuissante à se figurer ce que nous appelons leur cœur. Notre analyse, sans doute incomplète et défectueuse, ne nous y découvre positivement que de l'estime, de la bienveillance : et un amour de pure volonté, pour parfait qu'il puisse être, nous laisse plutôt indifférents et froids.

En Dieuj l'amour est l’acte éternel, infiniment fécond, dont II s'aime dans le bonheur infini. Adorons ce qui dépasse trop notre portée.

Hors de Lui, à l'extérieur, il n'y a d'abord rien. Dieu

seul est. Rien donc, en dehors de Lui, n’est aimable. Dieu, crée ramabilité de l’être fini, en le créant luimême. Encore, ne peut-Il aimer la créature que de l’acte éternel dont II s’aime Lui-même ; et ne peut-Il l’aimer que pour lui faire du bien. Hors de Dieu, l’amour de Dieu ne saurait être que le bienfait.

Dans cet amour de Dieu, la créature reçoit un honneur immense digne de la ravir ; elle j découvre une gratuité parfaite qui augmente sa dette de reconnaissance; mais la sublimité de cet amour est moins capable de nous émouvoir. Car notre amour, non plus que notre indiflférence, ne saurait affecter Dieu, modifier son bonheur intime.

Mais voici qu’un bienfait de Dieu nous a valu l’Homrae- Dieu, qui sait aimer comme homme et comme Dieu. -

En tant qu’ homme, Il possède une charité, laquelle, p7ise en elle-même, se trouve au faîte de tout l’ordre créé. Pensons-y. Personne divine, infiniment heureuse et sans moi humain, le Christ nous réserve, dans sa nature humaine, une affection désintéressée et totale comme ne le saurait être aucune affection humaine. Aucune n’est plus pure dans son intention, plus constante dans sa durée, plus magnifique dans ses dons, plus ineffablement tendre dans ses effusions.

Comme charité du Christ, nouvel Adam, cette affection réside dans une volonté enrichie, jusqu’à la plénitude, des grâces et des dons, pour en devenir la source intarissable : elle est d’une portée universelle ; comme charité du Christ Fils de Dieu, elle participe à la sainteté substantielle du Verbe ; comme charité du Christ personne divine, elle est de valeur strictement infinie.

Outre cette charité créée, le Christ, en tant que Dieu, possède la charité incréée, éternelle, immuable, commune à toute la Trinité.

Une harmonie parfaite règne entre ces deux charités.

Mais raccord nMmpliqiie aucune absorption ; et cet accord ne peut être entendu d'une complète coïncidence d'objet.

Que la création du Cœur de Jésus ait été une inspiration de la charité divine envers nous, rien de plus vrai. Mais les affections créées du Sauveur ne peuvent être prises pour de simples répercussions de la charité incréée, analogues aux effets sensibles provoqués en nous par nos sentiments supérieurs. Tout l'amour du Christ plaît souverainement à la volonté divine : voilà qui est vrai ; mais que le Cœur du Christ palpite toujours sous l'influence de sa charité créée et de la charité incréée, voilà qui est faux. Ces deux charités ne sont pas en relation immédiate de subordination : les actes créés de Tamour du Christ se règlent immédiatement sur les amabilités proposées par rintelligence humaine du Christ comme acceptables selon l'ordre divin; et l'on sait que toute la science du Christ ne se puisait pas dans la science infinie de la divinité. Le Christ, d'ailleurs, peut aimer en tant qu'homme quelqu'un qui est eu disgrâce avec Dieu ; cet amour humain peut être conforme à la volonté divine, être désiré, commandé par elle. Ce même pécheur, cependant, est actuellement un objet d'aversion pour Dieu, par conséquent pour la charité incréée de Notre-Seigneur. '

L'amour créé nous offre ici de magnifiques perspectives. Dieu, dans sa nature divine, ne pouvait ressentir la plus noble des émotions humaines, la jpzïzeL Par sa charité créée, le Christ éprouve la pitié; et II l'éprouve digne du Sauveur des hommes en compatissant à toutes les misères du monde entier 2. Et maintenant encore. Il conserve à sa charité toutes les notes compatibles avec sa glorification. C'est dire que si, actuellement le Cœur du

(1) ScHOPENHAUER réduit à la pitié toute la bonté humaine.

(2) Voir là-dessus le magnifique exposé du Gard. Mercier. Mandement de carême, 1918.

CHRist ne peut plus s'affliger, souffrir, Il peut cependant et II veut être touché par nous, goûter vraiment les consolations que nous Lui offrons, se réjouir de notre fidélité, de nos progrès, de notre amour.

n. Conclusions ou Propositions.

Il nous reste à tirer les conclusions de ces prémisses ; à mettre en lumière quelques propositions qui s’en dégagent.

1. Le rang de la charité créée dans la dévotion au Sacré Cœur.

Assertion. La charité créée du Christ forme, avec son Cœur véritable, l’objet direct principal de la dévotion au Sacré Cœur. Les intérêts de la dévotion, comme ceux.des fidèles qui la pratiquent, demandent qu’on maintienne cet objet en son rang.

Sens de la proposition. Après les explications données plus haut, le sens de cette proposition nous paraît échapper à toute équivoque, à tout malentendu.

Nous avons suffisamment distingué le but -final de toute dévotion, qui est la dévotion; le sujet d' attribution ^ qui est toujours la personne honorée, c’est-à-dire, ici le Verbe incarné; et V objet spécial qui fournit aux dévotions leur matière et leur motif particulier.

Nous traitons ici de cet objet spécial. Nous y faisons entrer, à titre principal, le Cœur de Notre-Seigneur et sa charité créée, parce que, nous l’avons vu plus haut, le cœur de chair isolé de l’amour serait une matière vague, indéterminée, privée de la forme qui lui donne sa consistance et tout son prix ; et parce que l’amour, séparé du cœur, serait comme l’âme sans le corps : une partie essentielle et même la plus importante, mais une partie, non le tout. Rappelons-nous la formule : le cœur de chair avec la charité forme un seul objet complet de dévotion, comme le corps et l’âme constituent un seul homme.

Le Christ a aimé et aime par cette charité Dieu son Père et nous tous. Nous précisons davantage Tobjet, en n'y englobant directement que Tamour du Christ envers les hommes. Nous insistons finalement sur la valeur pratique de notre assertion, assertion que tout d'ailleurs vient établir ou confirmer.

Arguments. — 1. Ne s'impose-t-elle pas comme un corollaire d'une proposition généralement admise?

Nous pouvons bien, à l'heure actuelle, tenir ce point pour acquis : la raison spéciale de cette dévotion se trouve dans le cœur véritable du Sauveur, considéré comme symbole réel de son amour pour nous.

Pour connaître' l'amour qui intervient dans la dévotion, il suffit donc de découvrir l'amour dont ce cœur est le symbole réel. Or le cœur véritable du Sauveur est le symbole réel de son amour créé et ne saurait, au même titre, être celui de son amour incréé. En effet, le Cœur est le symbole réel de l'amour parce que nos affections, sensibles ou spirituelles, se répercutent en lui. D’un rythme tranquille et régulier quand le calme et des sentiments doux régnent en notre âme, le cœur précipite son allure au moment où nous sommes saisis d’émotions vives ; il se contracte dans nos angoisses et nos peines, et se dilate sous l'influence de nos joies et de notre bonheur.

La réalité du symbolisme se trouve liée de la sorte à une correspondance, réelle aussi et effective, qui existe entre les battements du cœur, les affections sensibles et les sentiments. Cette réalité ne postule d'ailleurs nullement que, de la même façon dont nos pensées s'accompagnent toujours d'images, nos affections spirituelles déterminent à chaque fois une modification organique qui influe sur la circulation du sang et le cœur^; elle n'exige même pas la perpétuité de l'accord entre le sens et la volonté.

(1) Certains le prétendent.

La base du symbolisme réel qui unit le cœur de chair à Tamour de l’homme, c’est qu’il est naturel à l’homme d’avoir ses sentiments mêlés à des impressions sensibles. N'eus avons conscience d’une correspondance normale entre nos émotions inférieures et nos affections supérieures ; et cette conscience nous fait spontanément reconnaître dans le cœur le symbole réel de l’amour.

Dans le Christ, l’admirable unité de la nature humaine produit un accord parfait, qui donne, peut-on dire, au symbolisme toute sa valeur.

Mais le symbolisme réel, aussi bien que la correspondance naturelle, s’arrête à l’amour créé. Acte unique, éternel, immuable, d’une volonté toujours paisible et heureuse, l’amour incréé ne produirait que par miracle une émotion sensible au cœur ; et comment serait-il sjTnbolisé, au moins immédiatement, par un cœur toujours en mouvement et en mouvement varié

En d’autres termes, comme nous l’avons montré précédemment par des arguments de raison et d’autorité, le cœur est le symbole réel de l’amour qu’il rend sensible, et qui, à tout le moins, se répercute en lui. Or, l’amour créé, sensible et spirituel, et cet amour seul, a dans le cœur humain du Sauveur des retentissements, est rendu directement sensible par le cœur. Donc, le cœur n’est directement le symbole réel que de l’amour créé. Même ceux qui font intervenir directement la charité incréée en doivent convenir. C’est d’une autre façon qu’ils peuvent reconnaître dans le Cœur du Christ le symbole de cette charité. Ils en appellent, par exemple, à une sorte

(1) Le T. R. P. Le Doré (dans sa brochure, p. 68-69), parle d’influences, d’actions réciproques que l’amour créé et l’amour incréé auraient l’un sur l’autre; de répercussions de l’amour créé sur l’incréé. Nous croyons n’avoir pas à insister sur cet anthropomorphisme. Celui-ci est d’ailleurs atténué par les explications, malheureusement peu précises, du livre ; p. 251, ss.

d’anthropomorphisme, usité dans la sainte Écriture, qui permet de représenter par un cœur la charité même de Dieu. Mais ce symbolisme imaginaire i, dont la valeur est complètement indépendante du fait de Tlncarnation, n’a rien de commun avec le symbolisme réel^ qui fait du Cœur de Jésus et de son amour un seul objet de culte^. Le cœur de la divinité n’existe que sur la toile, comme une simple image, digne seulement d’honneurs relatifs 3. On ne peut donc faire de l’amour incréé l’objet direct, immédiat du culte du Sacré Cœur, sans rompre avec la notion traditionnelle de ce culte, ou sans introduire dans l’objet une dualité qui détruit l’unité même de la dévotion.

2. Arguments d’autorité. — Le plus léger coup d’œil donné aux passages que nous avons précédemment reproduits, ne montre-t-il pas à l’évidence, que presque tous les auteurs qui ont traité de la dévotion au Sacré Cœur mettent a l’avant-plan un amour qui est l’amour créé? Le chanoine Leroy le concédait lui-même : « Le Cœur de chair est celui qui reçoit le plus directement et immédiatement nos hommages, dans V attention du dévot; l’amour humain les reçoit avec lui et par lui comme étant son symbole naturel^ » .

L’Église n’en agit-elle pas de même, quand elle nous attache principalement à ces deux témoignages de l’amour du Christ, la douloureuse Passion et l’Eucharistie, qui en est le mémorial? Ne l’oublions pas : le Christ est dans

(1) Imaginaire^ disous-noiis, et non métaphorique : le cœur.sywrépétons-le, n’est pas un cœur métaphorique. Quand on substitue, dans le langage, le terme cœur au terme volonté, alors le mot est employé dans un sens métaphorique, mais le cœur n’est pas pris pour symbole.

(2) Démontré auparavant. Voir art. 4.

(3) Sur le culte de Vimage, Voir Franzelin, De Verho incarnato, t, U, p. 458.

(4) Revue ECCLÉsiASTiquE de Liège, 1906, p. 147,

sa nature humaine Tinstituteur des sacrements. Dès lors, si FEucharistie, aussi bien que la Passion, dérive d’une charité créée qui est propre au Christ, l’amour du Christ auquel nous rapportons l’Eucharistie et la Passion sera avant tout et immédiatement l’amour spécial au Christ plutôt que la charité commune aux trois Personnes; l’amour qui arrêtera directement notre attention sera ramoiir qui est la cause immédiate et particulière de ces deux grands bienfaits, ce sera l’amour qui les achève et fait pour ainsi dire corps avec eux, plutôt qu’un amour qui en est seulement la cause générale et plus éloignée.

Un regard particulier accordé à la Passion, puis à l’Eucharistie, ne fait que renforcer ces considérations.

L’amour dont la passion est toute pénétrée se présente à nos yeux comme un amour souffrant, un amour sacrifié ; un amour où nous lisons l’acceptation volontaire de tous les tourments, un amour où nous puisons la plus grande leçon de courage, de générosité ; un amour qui nous ferme la bouche, quand, sous le coup de l'épreuve, notre lâche égoïsme nous porterait à récuser l’héroïque immolation du Christ, en objectant la puissance et le bonheur d’un Dieu. Tel est l’amour que le Christ nous témoigne dans son humanité : tel est seulement cet amour. La charité incréée est essentiellement bienheureuse.

Jésus-Christ lui-même, du reste, nous a proposé sa volonté de souffrir comme une obéissance à son Père, comme l’acceptation d’un calice présenté par ce Père divin, auquel, par là même, 11 rapportait la charité divine, cause de sa passion rédemptrice.

L’amour du Christ que la dévotion au Sacré Cœur met expressément en relation avec l’eucharistie, c’est, d’après les termes mêmes de l’Office i, l’amour qui institue ce

(1) Caritatem Christi patientis et pro generis humani redemptione morientis, atque in suae mortis commemoratione instituentis sacramentum corporis et sanguinis sui (6« leçon).

sacrement en souvenir de sa mort; c'est Tamour que contriste le spectacle de nos ingratitudes. Et c’est, dès lors, l'amour du Christ auquel nous devons la Passion l, l’amour qui seul a vraiment pu être contristé : l’amour de la nature humaine.

Apportons, à l’appui de cette seconde remarque, l’avis d’excellents auteurs. La VP leçon de l’Office reconnaît dans le Sacré Cœur le symbole de la charité du Christ souffrant et instituant la sainte Eucharistie. Marques 2 en conclut, qu’il n’est là question que de la charité créée. « Le Cœur du Christ, dit le P. de San^, symbolise, à proprement parler, la charité créée, celle surtout qui nous donna la Passion et l’Eucharistie. » Plus expressément encore, le P. Nilles^^ s’exprime comme suit : « De même que le Christ a souffert pour nous en tant qu’homme, et qu’il renouvelle comme tel dans l’eucharistie la mémoire de sa passion, de même la passion et l’eucharistie sont les principales démonstrations de la charité qu’il nous voue dans sa nature humaine. » Parmi les actions qui, dans l’humanité du Christ, sont un titre à l’adoration, le cardinal Franzelin range l’amour duquel l’Église tient l’aliment spirituel des sacrements 5.

Avec quelle assurance de conviction, le P. Ramière ne produisait-il pas le même argument, en écrivant ces lignes : Pour se convaincre que l’objet propre de la dévotion est l’amour humain et créé du Christ, « il suffit de lire attentivement les paroles mêmes du Sauveur, les écrits de sainte Marguerite-Marie, les décrets des Sou-

(1) Le Christ a souffert pour nous en tant qu’homme; et c’est comme tel qu’il renouvelle la mémoire de sa Passion (Martorelli et Castelle, Tkeses^ etc., n. 115.)

(2) Defensio cultus, p. 2, n. 18.

(3) De Verho incarnato (lithographie) c. 21.

(4) Cor Jesu^ divini Redemptoris nostri caritatis symholum^ p. 56.

(5) De Verho incarnato^ p. 467.

verains PontifeS; les formules du Missel et du bréviaire, en un mot, tous les documents où nous devons chercher la pensée de Dieu et de son Église au sujet de cette dévotion. Partout on verra que Tamour proposé aux hommes par le bon Maître, sous le symbole de son Cœur, est Famour souffrant, Famour qui s’épuise, Famour qui partage nos épreuves, qui compatit à nos misères, qui gémit de nos infidélités, Famour enfin qui transforma la vie du Sauveur en un long martyre, et lui fit endurer à Gethsémani une passion plus cruelle encore que celle dont ses bourreaux furent les instruments. Et n’est-ce pas ce que proclame sensiblement l’image bénie sous laquelle il a plu à ce doux Sauveur de nous présenter son amour, cette image d’un Cœur blessé, surmonté d’une croix, couronné d’épines? *

3. Les traditions liturgiques . — Aucune fête en l’honneur du Christ, écrit Benoît XIV, ne se rapporte au Fils comme à la seconde personne de la Sainte Trinité ; ces fêtes sont toutes des fêtes du Christ, c’est-à-dire du Dieu fait homme, représentant les grâces singulières et les mystères très profonds que le Verbe incarné a opérés pour le salut du genre humain F Ce texte est bien formel. Dans sa partie négative, il tendrait même à exclure de l’objet de la fête la charité incréée, qui appartient au Fils comme à la seconde Personne de la Sainte Trinité ; dans ses expressions positives, il mentionne les grâces et les œuvres de l’adorable humanité du Sauveur. Parmi les mystères très profonds que le Verbe incarné a opérés pour le salut du genre humain, le principal, qui les résume tous comme en leur principe, n’ést ce pas celui de Famour dont II nous a aimés dans sa nature humaine?

Le Christ Lui- même ne donne-t-Il pas son martyre

(1) De Beatificatione et canonizalione^ 1. iv, p. 2, c. 30, n. 2.

comme preuve suprême d’amour : « Il n’y a pour personne de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis ^ ? » saint Paul unit également l’amour et les souffrances de Jésus dans sa célèbre exclamation : « Il m’a aimé, et II s’est livré Lui-même pour moi 2. >

Léon XIII, à son tour, dans son encyclique Divinum illud sur la dévotion au Saint-Esprit, déclare qu’il n'existe pas de fête en l’honneur du Verbe selon sa seule nature divine ; que les honneurs du Christ rejaillissent sur la Trinité. Sans nous attarder à discuter la raison du qualificatif seule^j les premières paroles font, à tout le moins, intervenir toujours la charité créée du Christ ; les suivantes lui donnent une importance principale. Car l’honneur rendu principalement à la charité incréée, identifiée avec la nature divine n’aurait pas à rejaillir sur la Trinité : il s’adresserait à la Trinité même, comme le vocatif de l’oraison dominicale, Notre Père. Du reste, l’encyclique Divinum illud enseigne positivement, que la mission extérieure d’une Personne divine est l’unique raison des honneurs propres qu’elle reçoit. La charité créée mais non la charité incréée, fait partie de la mission extérieure de Jésus-Christ.

Afin d’en parfaire l’argumentation, rappelons, ici encore, que la dévotion et la fête du Sacré Cœur ont le même objet propre 4.

(1) Év. S. Jean. 15, 13. Cf. 10, 15.

(2) Ép. aux Galates, 2, 20.

(3) Dans tout honneur rendu au Christ, la nature divine est toujours honorée, en tant que c’est en elle que subsiste le Verbe. De ce point de vue, les fêtes du Christ honorent toujours sa nature divine. Sans le qualificatif seule, le langage du Souverain Pontife eût pu sembler incorrect, même quand il s’agit d’une fête se rapportant directement à la nature humaine, celle de la Passion, par exemple.

(4) Nilles, De rationihus, etc., t. i, p. 224. Pour mettre le culte de son cœur en harmonie avec les usages liturgiques, ne suffirait-il

4. Les révélations J oczasion de la fête et du culte public. Dans ces révélations, Notre-Seigneur apparaissant à la Sainte lui découvre son Coeur véritable et lui dit : € Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes. » Sur les lèvres dhin homme, même d’un Homme-Dieu, qu’est- ce à dire? Voilà ce Cœur qui a palpité par l’effet de mon indicible amour ; voilà ce Cœur avec lequel j’ai vraiment tant aimé les hommes. L’amour humain de Notre-Seigneur fait réellement ainsi palpiter son Cœur ; à cet amour, mais à cet amour seulement, le Cœur a participé. Et cet amour ne serait pas spécialement et principalement signifié par les paroles du Sauveur : « Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes? » Pour le nier, ne faudrait-il pas comme à plaisir s’écarter du sens naturel?

Et si nous poursuivons les citations de la Sainte, quel cœur nous présente-t elle? Un cœur qui s’est épuisé en aimant ; un cœur qui se plaint, un cœur qui souffre de

pas de son objet extérieur, le Cœur véritable de Jésus, peu importe, ensuite la nature de l’amour auquel ce Cœur sert de symbole? La fête de ce Cœur symbole ne sera-t elle pas nécessairement une fête du Verbe incarné? M. le professeur Van der Meeesch nous a intelligemment fait cette objection (Collationes Brugenses, t. xii (1907), p. 516). Nous l’accordons sans peine : la fête du Cœur vivant pris pour symbole serait une fête de JÉsus-Homme; mais ce ne serait plus la fête du Sacré Cœur, correspondant à la dévotion telle qu’elle est reçue dans l’Église. Il ne s’agit pas simplement de fêter ou d’honorer un symbole. Sous le symbole du cœur, les fidèles sont pressés par l’Église de célébrer la charité du Christ (Office, 6® leçon). « Sous le nom et le titre du Cœur de Jésus, il s’agit en réalité de la fête de l’amour de Jésus ». (De Gallifet, Nouvelles observations, etc. Observation I, citée dans Nilles, De rationihus, t. I, p. 336). L’objet principal du culte, dit le P. Foch, « c’est l’amour que nous porte Notre-Seigneur » {La éie intérieure, n. 37). Citons encore le P. Bainvel : « L’objet propre de la dévotion, c’est le cœur et l’amour. » {La dévotion au Cœur de Jésus, c. m, p, 34). Si donc cet amour était uniquement ou principalement l’amou/ divin de Jésus, la fête deviendrait d’autant une fête de la divinité.

Tin gratitude dont son amour est payé. Cet épuisement, cette plainte, cette souffrance : autant de traits qui ne conviennent qu’à Tamour humain. « Voilà ce Cœur, — tel est le langage que la Sainte prête à Jésus, — voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes, qu’il n’a rien épargné jusqu’à s’épuiser et se consommer pour leur témoigner son amour, et au lieu de reconnaissance, je ne reçois de la plupart que des ingratitudes. Mais ce qui m’est encore le plus sensible... » — L’auteur des Sources de la piété a-t-il tort d’écrire : « Ce Cœur est un cœur de chair, un cœur d’homme. L’amour qu’il représente est bien au fond l’amour humain^ puisqu’il souffre L »

Que dire enfin des textes privés et même des textes semi-officiels, tels le mémoire des évêques de Pologne, n. 37, des objections du promoteur de la Foi, qui font expressément du cœur le siège ou le symbole des afiections intérieures du Christ, surtout de son amour pour son Père et pour les hommes ; donc d’un amour conçu dans la nature humaine?

5. La place de la fête dans le cycle des fêtes chrétiennes. Une série de fêtes successives, depuis la Noël jusqu’à la Fête-Dieu, nous donne à goûter les principaux bienfaits de notre cher Rédempteur. La fête du Sacré Cœur vient couronner ce glorieux cycle des fêtes, et nous offrir l’occasion de les honorer, comme dans un centre commun qui les réunit : l’amour d’où tous dérivent.

Or, puisque la volonté humaine du Christ a voulu chacun de ses bienfaits et les a voulus en aimant, n’est-il pas naturel de les rapporter d’abord à ce centre homogène ? Dans les mystères de la vie et de la Passion du Sauveur, écrit Franzelin^, « l’objet complet du culte,

(1) Les sources de la piété. Complément à la pratique progressive de la confession et de la direction. 2° partie, 2° étude.

(2) De Verho Incarnatio, p. 458, III.

c’est le Verbe agissant et souffrant dans son humanité >. N’achèverons-nous pas la pensée du célèbre théologien en ajoutant : « Dans le cœur où nous les réunissons comme dans leur lieu d’origine, l’objet au moins immédiatement principal du culte, c’est le Verbe aimant dans son humanité *?

6. La raison d'être de la dévotion. Les écrits de la Sainte en font foi. Par cette dévotion Notre- Seigneur veut secouer la torpeur des fidèles, arracher les hommes à leur indifférence, les retirer de l’abîme du péché. De quelle manière? Par le mojœn d’un amour qui les touche, les attendrisse et qu’ils soient capables d’émouvoir à leur tour. En somme, ces révélations du Sacré Cœur contiennent une immense démonstration de miséricorde ; et il y retentit un grand appel à la pitié : le plus généreux, le meilleur des sentiments humains.

Or, pour émouvoir notre pitié, que faut-il? Un de nos semblables qui souffre. Et quel amour pouvons-nous toucher? Quel amour avons-nous pu affliger; quel amour pouvons-nous maintenant encore consoler et réjouir? L’amour humain du Verbe incarné.

Supprimez cet amour. Il vous reste un amour infini sans doute, mais dont vous ne pouvez saisir la parfaite immobilité; un amour toujours bienheureux, dont la réalité, en ce qui nous concerne, est toute dans des bienfaits extérieurs à celui qui aime. Notre souffrance même. Dieu, dans sa sainteté infinie, en contemple, en approuve la justice. Il ne saurait y compatir.

Afin de se rendre capable de pitié, Il se fait homme; Il souffre Lui-même, et en souôrant, son cœur s’émeut de commisération. Il souffre tant et par amour pour tous, que toute souffrance de chacun de nous trouve un écho dans son cœur, comme le cœur de chacun de nous doit faire écho à ses souffrances ; et que notre souffrance commune avec le Christ disparaît, aux yeux de Dieu, comme souf-

£ franco stérile du coupable pour devenir la souffrance régénératrice des fils de Dieu.

Tel est Tamour que nous devons maintenir à Tavantplan dans la dévotion au Sacré Cœur. Les réflexions que nous venons d’émettre, celles qu’un peu plus loin nous allons emprunter au P. Ramière justifient pleinement notre insistance. On n’enlève pas à une dévotion sa raison d’être; et on ne saurait la laisser dans l’ombre sans nuire grandement à la dévotion au Sacré Cœur et au bien spirituel des fidèles.

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