Diverses dévotions au Sacré Cœur de Jésus
Dès l’abord nous avons observé, que bien des routes excellentes peuvent nous frayer l’accès au Cœur de Jésus, et que la dévotion au Sacré Cœur peut revêtir des significations diverses. Des travaux aussi intéressants qu’utiles passent en revue les personnages vertueux et les saints dont la piété s’est fixée sur le Sacré Cœur. L’on fait ainsi l’histoire du culte du Sacré Cœur, plutôt que celle de notre dévotion.
Assurément, toute institution est préparée dans des créations précédentes : il n’est pas d’Ordre religieux qui ne soit pas comme esquissé avant de naître. Néanmoins l’histoire de chaque Ordre ne remonte pas au-delà de sa fondation. De même, les conceptions de sainte Marguerite- Marie se ressentent de dévotions précédentes ; nous ne chercherons pas cependant à faire remonter plus haut qu’elle dans l’antiquité, une dévotion que Notre -Seigneur
nous présente « comme un dernier effort de son amour, qui voulait favoriser les chrétiens en ces derniers siècles^ ».
Ou, si Ton aime mieux, nous rangerons dans une sorte de préhistoire les hommages enflammés rendus auparavant à Tamour ou au Cœur de Jésus.
Il est également vrai que les fondements de la dévotion sont révélés avec le christianisme; et nous pouvons dire que dès la dernière Cène, elle a sa raison d’être. Dès lors Tarn our excessif de Notre-Seigneur ne se trouve-t-il pas aux prises avec l’oubli et la plus noire ingratitude? Mais toute préparée qu’elle paraisse, elle demeure comme cachée dans le sein de Dieu, jusqu’au moment où Jésus, par la voix d’une humble religieuse, propose « aux chrétiens un objet et un moyen si propre pour les engager à L’aimer 2 » .
Nous sommes à même maintenant de nous représenter plus exactement la variété de formes que peut prendre la dévotiun qui gardera le nom commun de dévotion au Cœur de Jésus.
Tout en conservant au Cœur de Jésus sa signification propre, on peut tendre immédiatement à l’adoration, à la glorification, à l’imitation du Cœur de Jésus, comme à l’amour réparateur : ces tendances distingueront autant de dévotions du Cœur de Jésus.
La signification qu’on attachera au mot Cœur, si elle varie, diversifiera davantage encore les dévotions au Sacré Cœur. Suivant, en effet, que vous le prenez au sens littéral ou au sens métaphorique, vous changez l’objet matériel de la dévotion et par conséquent la dévotion elle-même^.
(1) Vie et Œuvres^ H, 275.
(2) Vie et Œuvres, II, 275.
(3) La dévotion au Cœur de Jésus, telle que l’entend le B. Eudes, est beaucoup plus étendue d’objet; la signification du mot cœur y
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L’on peut, par la voie ascendante, monter du Cœur de JÉSUS au cœur de Dieu, s’attacher à un Dieu visible ^ pour être entraîné à l’amour des choses invisibles ; et l’on peut aussi de l’amour de Dieu, du Cœur de Dieu, descendre au Cœur de Jésus. L’on rapporte alors toute l’œuvre de Dieu à son amour; et on reconnaît dans le Sacré Cœur la plus sublime expression, la plus parfaite image de cet amour. L’amour du Cœur de Jésus n’est alors qu’un des bienfaits de l’amour de Dieu 2.
ARTICLE VT Coup d’œil d'ensemble.
Résumé. U objet complet de là dévotion au Sacré Cœur, c’est-à-dire, la Personne honorée avec la raison particulière des hommages qui Lui sont rendus, c’est le Dieu- Verbe fait homme, nous montrant dans son Cœur blessé un amour dévoué jusqu’à la mort et payé d’une noire ingratitude : cette ingratitude L’afflige profondément; et II demande d’être consolé par un amour réparateur.
L’objet spécial de la dévotion, c’est le Cœur du Christ, avec la charité qu’il symbolise.
Ce Cœur symbolise au sens strict l’amour qui seul peut être affligé et seul consolé : l’amour créé et humain. Mais amour humain d’un Dieu, cet amour est adorable et de valeur strictement infinie.
Et cet amour est considéré dans deux grands bienfaits : la passion, surtout la passion intérieure de Notre-Seigneur et la sainte Eucharistie.
est également moins précise, puisqu’il parle de trois cœurs de Jésus qui ne sont qu’un cœur : « le Cœur divin, le Cœur spirituel, le très saint Cœur de son corps déifié ». Voir Bainvel, p. 399.
(1) Préface de la Nativité.
(2) Sainte Thérèse adopte cette marche dans une lettre à l’évêque d’Osma (éd. Poussielgue, 1900. 1. 361«).
Outre cette charitée créée, le Cœur symbolise également, dans un sens plus large, la charité incréée qui fit descendre le Verbe sur la terre.
L’amour symbolisé par le Cœur de Jésus démontre à son tour la charité incréée commune au Père, au Fils et au Saint-Esprit, à laquelle, par le culte du Sacré Cœur nous rendons finalement hommage.
Sublimes sont les démonstrations d’amour contenues dans la croix et l’eucharistie: plus sublime, la charité qui les inspire. Et quand cette charité est conçue à la façon humaine et qu’elle se trouve d’autre part divinisée par la personne qui porte en elle le foyer, ces inspirations créées d’un Dieu ont des attraits irrésistibles pour nous emporter jusqu’à Dieu et à son amour infini. Le Cœur du Christ est le gage suprême de l’amour éternel de Dieu.
Telle est la dévotion au Sacré Cœur. Saint Paul en a donné la formule quand il a dit : « Il m’a aimé et II s’est livré Ljii-même^ ». C’est sur cet amour que la dévotion au Sacré Cœur appelle notre pensée et notre reconnaissance.
Reconnaissance ! Hélas ! je regarde autour de moi : quel triste spectacle d’ingratitude ! Et l’appel à l’amour devient l’appel à la compassion affectueuse et expiatoire.
Expiation dont l’idée peut remplir notre vie, dicter nos sentiments, animer tous nos actes. Notre-Seigneur nous en a demandé trois manifestations spéciales : La Fête du Sacré Cœur; l’adoration du jeudi au vendredi; la communion réparatrice.
Ce sont là les éléments que l’analyse découvre dans la dévotion officielle de l’Église, qui est aussi la dévotion contemporaine au Sacré Cœur. Elle existait avec ces caractères, quand mourut la Sainte, tsous nous sommes efforcés de maintenir cette conception, que le P. Bainvel
(1) Ép. aux Galates, 2, 20.
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déclare à bon droit « très précise et très large l ». Très précise, pour émouvoir et nettement orienter vers le grand but de l’amour réciproque et réparateur ; très large aussi, au point de nous conduire dans tout l’intérieur du Sauveur, et d’englober logiquement l’imitation et toutes les formes d’hommages; bref, au point de donner tout l’homme à tout Jésus.
Diffusion de la dévotion. Dieu Lui-même qui conduit les événements et prend à cœur l’exaltation d’un Fils humilié et devenu obéissant jusqu’à la mort 2^ atteste les richesses de la dévotion par l’admirable ditfusion d’un culte contredit, combattu et calomnié.
La grande apparition date de 1675. Dès 1726, les suppliques adressées au Pape par des rois, des évêques, l’Institut des Visitandii.''s, témoignent d’un essor déjà universel. Moins de cent ans après les révélations, la requête des évêques polonais, qui va aboutir le 25 janvier 1765 à l’institution de la fête du Sacré Cœur, peut signaler près de onze mille confréries érigées dans les diverses parties du monde ; invoquer les approbations des évêques, l’accord des Ordres religieux, la propagation de la dévotion parmi le peuple de tous les pays. Pie IX, en 1856, étend la fête à l’Église universelle.
Au second centenaire de la grande apparition , 525 évêques supplient le Pape de ITmmaculée Conception de consacrer au Sacré Cœur la ville de Rome et le monde ; de faire prononcer cette consécration dans tout l’univers ; et d’en prescrire le renouvellement annuel. Pie IX se contente pour lors d’approuver une formule de consécration, et d’encourager à la réciter, par une exhortation et des indulgences. L’élan spontané des fidèles réalise une manifestation des plus grandioses que l’histoire ait enre-
(1) La Dévotion au Sacré Cœur, p. 433.
(2) Ép. aux Philipp., 2, 8.
gistrées. Le 16 juin 1875 fut, pour le Sacré Cœur, un jour d’inoubliable triomphe.
Nous fera-t-on grief, de rappeler ici que, déjà quelques années auparavant, le 8 décembre 1868, la Belgique s’était, à la voix de ses évêques, spécialement consacrée au Sacré Cœur, et qu’à l’issue de la grande guerre, après cinquante ans révolus, elle a, en présence de son Roi, renouvelé cet acte dans l’enthousiasme confiant de la victoire?
Cependant, à la fin du XIX© siècle, le 25 mai 1899, par son encyclique Annum sacrumy Léon XIII, voulant porter à leur comble les honneurs rendus au Cœur de Jésus, enjoignit pour le 11 juin la consécration au Sacré Cœur, non pas seulement du monde catholique, mais du genre humain tout entier. Le successeur de saint Pierre, parlant à la face du globe habité, proclame cette royauté universelle du Christ que, sous les huées des Juifs, le Christ s’était reconnue devant Pilate, et dont la réalisation forme actuellement la suprême espérance des deux actuels et de la terre présente.
Un peu auparavant, le Saint-Siège, par Porgane de la S. Congrégation des Rites, avait officiellement approuvé les litanies du Sacré Cœur.
Le 8 août 1906, Pie X accorda à la célébration du mois du Sacré Cœur de précieuses indulgences, parmi lesquelles une plénière toties quoties, analogue à celle de la Portioncule.
Enfin, par un décret du 22 août 1906, le même Pape ordonna que, chaque année, dans toutes les églises paroissiales, et toutes les autres où la fête du Sacré Cœur se célèbre, on renouvellerait la consécration du genre humain.
Et après le déchaînement d’une guerre mondiale, il fut donné à la piété de Benoit XV, de canoniser sainte Marguerite -Marie, et de promouvoir la consécration des familles au Cœur du Prince de la paix.
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Tous les vœux formulés en 1875 étaient accomplis et même dépassés, à l'exception d'un seul, qui tendait à l'élévation de la fête au rite double de première classe avec octave comme fête patronale de toute l'Église ^
Voyant ainsi flotter partout la bannière du Sacré Cœur, Léon XIII faisait retentir par le monde ce cri d'émerveillement et d'espérance : « Voici qu' aujourd'hui s'ofîre à tous les regards un autre signe, un autre présage divin : le Cœur de Jésus, surmonté de la croix, brillant d'un radieux éclat parmi les flammes qui l'entourent. C'est en Lui que doivent se placer toutes les espérances ; c'est de Lui qu'il faut demander et attendre le salut. »
Cette conduite providentielle suffit bien à nous remplir de confiance, à nous mettre sous les yeux le prix inestimable de la dévotion, pour chaque âme en particulier, comme pour l'avenir de l'Église et du monde.
Mais la divine bonté se complaît à nous voir humblement rechercher les raisons intimes de ses décrets infiniment sages.
Efîbrçons-nous donc de comprendre la valeur insigne de la dévotion au Sacré Cœur; d'en mettre en relief l'excellence, les avantages et l'opportunité.
U excellence. Par sa portée, elle s'étend à tous les mystères de la Foi, à la sainte Trinité, dont elle nous rappelle les trois personnes, l'amour immanent et les œuvres extérieures ; à l'Incarnation, dont elle médite le principe et le terme : un Dieu fait homme ; au dogme du péché, dont elle suit l'œuvre fatale dans le cœur de l'Agneau qui va l' effacer ; à celui de la rédemption par la croix, dont elle contemple le drame dans l'âme du Prêtre- Victime ; au mystère de l'Eucharistie, autour duquel elle se concentre, et par lui à tous les sacrements ; aux mys-
(1) Elle est actuellement de rite double de première classe, mais sans octave.
tères de la grâce en nous, dont elle nous découvre la source. Déjà Bossuet avait écrit : « En ce Cœur (de Jésus) est Tabrégé de tous les mystères du christianisme : mystères de charité dont Forigine est au cœur ; un cœur, s’il se peut dire, tout pétri d’amour ; toutes les palpitations, tous les battements de ce Cœur, c’est la charité qui les produit 1 ».
Qu’est'Ce que le vrai christianisme? C’est la religion de Jésus, c’est la religion de l’amour. Le culte du Sacré Cœur nous dit sans cesse Jésus et amour. On peut donc y voir le résumé et comme l’essence même de la religion chrétienne.
De plus en plus, dans l’Eglise catholique, le culte du Sacré Cœur est la forme qu’adopte le culte de Jésus - Christ. Et comme l’amour cherche mille manières de se prouver, la dévotion au Sacré Cœur s’ingénie à donner davantage les hommes à Jésus. Et avec quel succès ! En 1882, un jeune religieux émet l’idée d’une consécration des familles au Sacré Cœur. Dès 1889, plus de deux millions de familles s’étaient vouées au Cœur de JÉsrs !
Aux yeux et dans l’âme des fidèles, le Sacré Cœur et Jésus-Christ tendent à se confondre. Léon XIII a pu déclarer que la dévotion au Sacré Cœur était une note de la vraie Église : elle sert à la distinguer des Eglises séparées et des sectes.
Avantages de la dévotion. Voyons ensuite combien ce culte si excellent seconde le plan divin de la révélation progressive du Verbe envoyé par le Père. Jésus-Christ doit être prêché d’abord aux Juifs comme le Messie attendu. Bientôt il s’agit d’en faire adorer partout la divinité. Mais celle ci risque d’éclipser la nature humaine. On ne peut méconnaître l’infinie grandeur de Dieu : on doutera des prodiges de sa miséricorde. Que d’hérésies et
(1) Panégyrique de S. Jean, apôtre, 3® point.
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d’erreurs autour de la double nature subsistant dans la seule personne du Christ! Quand la vérité a prévalu, que les dogmes ont été proclamés, il faut encore en vivre et faire vivre. Il faut faire valoir Jéscs-Ciirist dans la société et dans l’âme chrétienne.
Que remarquons-nous? Après peu de siècles de christianisme, un oubli pratique de Jésus-Christ, et comme un retour à la piété rigide de l’Ancien Testament. Dans le haut moyen-âge, le saint sacrement se voit relégué dans un coin perdu du temple : on ne vient pas l’adorer, on ne s’en nourrit guère. Julienne de Cornillon précède alors sainte Marguerite-Marie. Elle est chargée d’obtenir la Fête-Dieu. Et le grand docteur saint Thomas se fait le chantre du Dieu de l’autel.
Le protestantisme compromet ensuite l’œuvre de restauration. Au sein même du catholicisme, une réaction rigoriste retourne à l’esprit de la loi antique.
On dirait que le démon pousse l’homme à refuser les honneurs dus à l’humanité du Verbe. Forcé par l’évidence, le croyant protestant ou janséniste se résigne à adorer la divinité ; il lui répugne d’adorer un homme ; il en coûte plus encore à son orgueil de se servir de cet homme et de passer par les moyens de sanctification que sont les sacrements.
Tout en achevant de nous faire connaître Jésus-Christ, et en nous ménageant l’entrée dans le sanctuaire intétérieur de son âme, la dévotion nous pousse par la communion fréquente, à puiser dans les sacrements l’eau vive qui jaillit jusque dans la vie éternelle. Elle fut l’éloquente réponse de la piété vraiment catholique à ces écoles suspectes ou hérétiques qui insistaient sur les sévérités du Juge jusqu’à mettre, en oubli la bonté dii Sauveur.
Ecoutez ce jugement d’un livre dédié tout entier à la glorification du Christ. < L’Eglise catholique affirmant avec beaucoup de force et sans concession aucune le dogme de la divinité « métaphysique > du Fils de Dieu,
Ton dit parfois qu’un des périls dont elle doit le plus soigneusement se garder/ c’est le péril du docétisme... Pratiquement, puisque la réalité de la nature humaine du Sauveur est dogmatiquement fixée depuis Chalcédoine, ce qu’on devra craindre c’est de ne pas prendre assez à la lettre, de ne pas « réaliser » selon leur pleine valeur les enseignements de l’Écriture touchant les faiblesses qu’il a prises pour nous. Or, il est incontestable, que la dévotion au Sacré Cœur a puissamment agi dans ce sens antidocétiste ; elle a conservé ou réveillé chez les catholiques une puissante idée de Jésus Homme, de Jésus faible, de Jésus souffrant. On peut méditer la crucifixion de la chair du Christ et rester, pour ainsi dire, docète par l’âme, parce qu’on n’entre pas dans le mystère de la passion de son cœur. Marguerite -Marie et ses disciples n’ont pas de plus chère contemplation que celle des douleurs intérieures du Maître, et non seulement de son épouvante et de son ennui, mais encore de son inexplicable contrariété à Dieu, lorsqu’il est devant Lui, froissé, opprimé, abîmé dans sa juste fureur, chargé des péchés des hommes. Ainsi cette dévotion récente, qu’on a accusée d’amollir et de féminiser le christianisme, ramène aux mystères les plus forts du Nouveau Testament, ceux de l’expiation du péché par les soufîrances de l’Homme-Dieu. Rien, sans doute, depuis deux siècles, n’a tant contribué à exciter dans les cercles pieux l’intelligence et l’amour de l’humanité du Sauveur. Notez qu’ici l’amour de Jésus est préseuté dans un symbole parfaitement compréhensible, et donc sous une forme vraiment populaire... Olier, Bérulle, Condren, ont eu une grande intelligence et un grand goût du Verbe fait chair, du mystère de son abaissement. Mais ils ne le mettent pas à la portée du peuple comme Marguerite -Marie L »
(1) Christus, p. 931. 932, Art. des PP. Brou et Rousselot.
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Opportunité de la dévotion. Les lignes que nous venons de citer insinuent des avantages qui nous convainquent également de ropportunité spéciale et croissante de la dévotion au Sacré Cœur.
Observons l’évolution des tendances sociales. Les hommes résistent de plus en plus à la contrainte, à l’autorité, à l’inégalité. Moins accessibles à la terreur, ils prétendent être amenés au devoir par des motifs plus nobles que la crainte ou l’intérêt. La vertu désintéressée les séduit, les éblouit. Ils refusent aussi de croire le Maître sur parole ; ils veulent raisonner par eux-mêmes, être strictement persuadés.
La distinction des classes sociales les révolte quand elle ne s’explique pas par le bienfait. Un égoïsme plébéien exclusif s’oppose à l’égoïsme jouisseur des plus riches. Et comme il est celui du grand nombre, que n’avons-nous pas, dans notre monde contemporain, à redouter de ses excès?
Comparez maintenant à ces tendances, l’influence de la dévotion au Sacré Cœur. Elle veut entraîner les hommes, non pas par la crainte, mais par l’amour. Elle en appelle au sentiment le plus pur du cœur humain : la compassion, la pitié.
Elle met ensuite Jésus- Christ à la portée du peuple. L’amour de Dieu ne nous touche que lorsque nous lui donnons les traits de l’amour humain. Mais ce serait pure fiction, sans le Cœur de Jésus-Christ. Or, le goût des fictions semble passé. On réclame du réel. Le peuple auquel vous prêchez l’amour de Dieu, la sympathie qu’il nous porte, la peine que Lui causent nos offenses, le plaisir qu’il ressent à nous voir vertueux, nous demandera : Dieu a-t-il un corps, pour sentir comme nous? Et sur notre réponse forcément négative, il conclura avec la hardiesse de ce temps : Ces sentiments sont donc imaginaires comme le corps lui-même ; cet amour de Dieu, je ne le saisis pas.
Maintenant, n’hésitons pas, en parlant ou en écrivant.
à rapprocher du peuple Jésus-Christ et son amour. « C’est comme Dieu fait homme qu’il montre sa bonté et conquiert l’amour. Or, comme nous devons Le servir et nous attacher à Lui bien plus par amour que par crainte, n’oublions pas sans doute qu’il est Dieu, mais fixons tout particulièrement nos regards sur sa très aimable humanité L » N’est-ce pas entrer dans les desseins de Notre- Seigneur Lui-même, qui a voulu nous attirer à son Cœur, pour nous rendre plus sensibles la délicatesse et l’immensité de son amour ? Mettons donc clairement sous les yeux des fidèles, un cœur qui bat réellement, qui éprouve des émotions semblables à celles qu’ils éprouvent eux-mêmes dans leurs meilleurs moments ; qui, s’il ne peut plus souffrir, peut vraiment encore être consolé par eux, jouir de leur affection 2 • un cœur plus sensible que n’importe quel autre cœur aux influences de tous les sentiments de l’âme ; un cœur qui aime les hommes à l’excès, d’un amour de même forme que celui dont ils peuvent le payer de retour. Identifiée avec la nature divine, la charité est trop au-dessus de toute conception, pour aisément nous émouvoir. Humaine dans sa forme, divine dans la personne qui la possède, elle est digne de tout hommage et très capable de nous toucher. L’amour du Cœur de Jésus, comme Jésus-Christ tout entier, est alors la voie excellente, indispensable, encore humaine et déjà divine, qui nous élève au Père, c’est-à-dire à l’adorable Trinité. Nous honorons le Cœur vivant de Jésus, pour y trouver l’amour qu’il symbolise et nous élever par ce dernier jusqu’à l’amour de la sainte Trinité,
(1) Eaîiièee, Messager^ t. xiv (1868), p. 277.
(2) En écrivant ces lignes, nous revivons l’impression que cette simple remarque fit sur un prêtre adonné au saint ministère, le regretté P. J. B. Paquet. « Nous pouvons causer vraiment de la joie à Notre-Seigneur ! Quelle découverte! Que de fruits j’en attends! Quelle ressource pour toucher les cœurs ! »
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dont cet amour lui -même est un suprême bienfait.
A Técole du même Maître, venu pour servir et non pour être servi, ceux qui dominent les autres, les privilégiés d’ici-bas, apprendront à être riches ou puissants comme Lui Tétait; ils apprécieront le bonheur de se dévouer plus que celui de faire étalage de faste ou de puissance; et les humbles, à leur tour, rapprochés de ce Cœur, réapprendront à aimer.
L’ère de la paix sociale sera, de la sorte, inaugurée. Et pourquoi pas celle de la paix internationale?
Depuis avril 1904, au sommet des Andes, entre le Chili et la République Argentine, se dresse une statue monumentale du Christ Rédempteur. Elle s’y dresse pour rappeler et confirmer à jamais le baiser de réconciliation définitive que les deux peuples voisins, trop longtemps rivaux ennemis, se sont donné là, tandis qu’on immolait Thostie pacifique l. N’est-ce pas pour nous un symbole instructif et réconfortant? Ne nous enseigne-t-il pas, ne nous laisse-t-il pas entrevoir de quelle manière le monde moderne réalisera enfin ses longues aspirations vers une paix stable, fondée sur l’amitié universelle, sur la fraternité des hommes et des nations? Recueillons ces annonces presque prophétiques de Léon XIII : « L’on s’est égaré, il faut reprendre la voie ; les ténèbres se sont épaissies dans les intelligences ; il faut que la lumière de la vérité dissipe cette obscurité; la mort nous envahit; il faut s’attacher à la vie. Alors enfin, il sera loisible de guérir tant de blessures; alors le droit , refleurira ; on pourra espérer lui voir reprendre son ancienne autorité ; la paix sera rétablie avec ses charmes, ses avantages; le glaive, les armes tomberont des mains, lorsque tous accepteront avec joie l’empire du Christ, lorsque tous Lui obéiront
(1) Jorge Fernandez Pradel, Le Chili après cent ans d'indépendance. Paris, 1912, p. 44.
et que « toute langue confessera que Notre -Seigneur Jésus-Christ est dans la gloire de son Père. (Ép. aux Philipp. 2, 11)1. »
La plus grande erreur qui de nos jours s’oppose à la Foi, Perreur panthéiste, attire les esprits à contempler, à sonder l’immense Nature, tous les côtés apparents du grand Tout impersonnel dont ils font partie.
Ils en chantent les merveilles, et trouvent parfois des accents magnifiques pour en célébrer la beauté et la grandeur. Mais, au bout de leurs louanges, un besoin de leur cœur les laisse pleins d’angoisse. Au soir de leur existence, ils n’aperçoivent comme Taine, qu’une belle déesse, qui n’a l’air ni bon ni méchant, et qui, de sa robe traînante, balaye et renverse en passant les frêles édifices de leurs vies 2. Et ce cri leur échappe :
« Dis-moi, Nature, ô toi, notre éternelle mère,
* Dis, n’as-tu rien pour nous d’affectueux, de tendre?
» Tu semblés une mère et n’en as pas l’accent :
» Nul cœur ne bat-il donc dans ton immensité?
» Nous vois-tu seulement? Sais-tu que sur la terre » Il est un être étrange auquel vivre et jouir » Ne suffiront jamais, qui veut aussi comprendre ;
» Dont l’âme a tressailli d’un immense désir ;
» Dont le cœur veut aimer et qui cherche à te tendre » Ses deux bras, tout surpris de ne point te trouver 3. » Eh bien ! Dieu, le vrai Dieu, a mis ce désir dans nos cœurs pour y répondre. Il s’est formé un cœur humain;
(1) Lettre encyclique du 25 mai 1899 sur la consécration du genre humain au Sacré Cœur.
( 2 ) Entretien de Taine malade avec Mgr n ’Hulst . Yoy . Baudrillaet, Vie de Mgr d'Hulst, t, ii, p. 504,
(3) Gütau. Vers d^ un philosophe. Paris, 1906.
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Il lui a donné les proportions du monde, pour qu’elles deviennent celles de son amour divin. La philosophie distingue une nature naturée, passive, faite ; et une autre nature naturante, agissante : le Verbe de Dieu.
Ce Verbe s’est fait chair afin d’aimer tout ce qu’il a fait.
Hommes, ne vous plaignez jamais d’être délaissés : vous savez vers qui tendre les bras, à qui donner votre cœur.
Nous est-il permis, à cette place, de formuler humblement un vœu que nous estimons utile aux progrès de notre chère dévotion au Sacré Cœur?
Gardons-la précise et concrète, et dirigeons-la vers l’eucharistie.
Gardons-la précise, simple, éloignée de tout raffinement, pour qu’elle demeure à la portée de tous et continue d’émouvoir les fibres sensibles de nos âmes. Le vague, qui semblerait l’agrandir, pourrait la perdre.
Destinée, non pas seulement à une élite intellectuelle, mais au peuple catholique tout entier, elle doit garder les propriétés d’une dévotion vraiment populaire. Il est superflu de faire observer combien cette considération du sujet de la dévotion nous invite à mettre en évidence l’amour humain de Notre-Seigneur, et tout ce qui ménage à nos facultés supérieures le concours de notre sensibilité.
Rendons la dévotion au Sacré Cœur de plus en plus eucharistique : c’est dans l’eucharistie que Jésus habite réellement parmi nous avec son Cœur débordant d’amour ; tournons les regards des hommes vers le tabernacle beaucoup plus que vers une image : l’image ne vit pas ; Jésus vit sur l’autel. C’est sur l’autel qu’il est apparu à la Sainte; c’est de là qu’il vient se donner à nous en nourriture, avec une prodigalité de nature à nous bouleverser, si nous n’étions rassurés par les invitations pressantes de son Vicaire, le Souverain Pontife romain.
Tout ce que nous avons à apprendre dans la vie se
résume à recevoir la vie du Christ ; à la développer en nous : craindre Dieu et observer ses commandements, c’est là le tout de l’homme ^ ; et le tout du chrétien, c’est de communier à Jésus-Christ.
ARTICLE VII
De la dévotion au Saint- Sacrement de l’autel rapprochée de la dévotion au Sacré Cœur 2.
La dévotion au Saint-Sacrement, dont notre plan nous amène à donner un court aperçu, honore directement le corps de Jésus-Christ, comme en témoigne le nom latin de la fête, Soleanité du Corps du Seigneur. Dans la sainte Eucharistie, le corps se trouve seul présent en vertu des paroles; l’âme et la divinité s’y trouv^ent par concomitance, et comme inséparables du corps glorieux du Sauveur.
Grâce à ce sacrement, Jésus est présent parmi nous ; s'immole pour nous ; et son corps devient la noimniure spirituelle de nos âmes, le gage de notre immortalité. Çe triple bienfait de la présence^ de Vimmolation et de la donation en nourriture^ constitue la raison spéciale des honneurs que nous y rendons au Christ.
A ces motifs, directement puisés dans la considération d’une munificence infinie, s’ajoutent ceux que suggère la vue de notre ingratitude envers l’auteur de ces bienfaits suréminents.
Si nous rapprochons cette dévotion de la dévotion au Sacré Cœur, nous trouvons que, d’une part, la dévotion au Saint-Sacrement honore le corps tout entier, dont la
(1) Eccl. 12, 13.
(2) Voir là dessus le sermon de Bouedaloue, que simule déjà le P. DE Gallifet, dans son ouvrage sur le Sacré Cœur. "