LA GRANDE PROMESSE DU SACRÉ CŒUR AUTORITÉ. SIGNIFICATION. USAGE
ARTICLE I
L’autorité de la Grande Promesse.
1. Au mois de mai de Tan 1688^, sainte Marguerite- Marie écrivait à la Mère de Saumaise :
« Un jour de vendredi, pendant la sainte communion, Il (le Sauveur) dit ces paroles à son indigne esclave, si elle ne se trompe : Je te promets ^ dans V excessive miséricorde de mon Cæur^ que son amour tout-puissant accordera à tous ceux qui communieront- neuf premiers vendredis du mois, tout de suite, la grâce finale de la pénitence ; ils ne mourront point en sa disgrâce, ni sans recevoir les sacrements, mon divin Cœur se rendant leur asile assuré en ce dernier moment 2. »
Ces paroles énoncent Tinsigne faveur que Ton s’est accordé depuis à nommer la Grande Promesse.
Elles ne sont pas prises directement sur l’autographe, mais sur une transcription. En effet, la correspondance entre la Sainte et la Mère de Saumaise, qui se conservait au monastère de la Visitation de Dijon, a disparu depuis la Révolution française. Heureusement, les mains qui
(1) « Cette date n’est pas certaine. Les Annales du Monastère de Dijon (p. 146) citent un fragment de cette lettre et la donnent comme postérieure au mois de février 1689... Un ancien manuscrit de la Visitation de Paray. . . fixe à la même lettre la date du 13 octobre 1687 ou 1689, le dernier chiffre est illisible. > A. Hamond : Le texte de la Grande Promesse. (Études, 20 juin 1903, t. 95, p. 854.)
(2) Vie et Œuvres, t. 2, p. 159 (195, 2^ éd.)
ont copié les écrits de la Sainte, si elles se sont permis des retouches de style et des abréviations, n’ont jamais « modifié ni une idée essentielle ni un fait bien net : jamais on n’a rien ajouté au texte primitif i. »
Nous possédons d’ailleurs trois versions différentes 2. Variant un peu pour la forme, elles se confirment mutuellement pour le fond.
Voici la version où M. A. Hamond reconnaît le mieux la manière de la Sainte, et qui lui paraît par conséquent se rapprocher le plus du texte original.
« Et un jour de vendredi, pendant la sainte communion, il fut dit ces paroles à son indigne esclave, si elle ne se trompe : « Je te promets, dans l’excessive miséricorde de mon Cœur, que son amour tout-puissant accordera à tous ceux qui communieront neuf premiers vendredis du mois de suite la grâce de la pénitence finale, ne mourant point en sa disgrâce ni sans recevoir leurs sacrements [,] se rendant leur asile assuré en ce dernier moment. »
La Grande Promesse est également rappelée par Mgr Languet, dans son fidèle récit des faits et des grâces singulières qui ont rempli l’existence de la servante privilégiée du Sacré Cœur^. Mgr Languet ne reçut aucun démenti. Jusqu’en 1789, le manuscrit de la Sainte fut .visible pour tout le monde.
Le doute n’est donc pas possible ; pour tout ce qui est essentiel dans la Promesse, nous possédons un témoignage authentique de la Sainte 4.
Empressons-nous d’écarter la seule objection qui pour-
(1) A. Hamond, art. cité.
(2) L’une d’elles se trouve dans la Vie écrite par les contemporaines, Vie et Œuvres, t. I, p. 241 (318, 2^ éd.)
(3) Vie de la vénérable Mère Marguerite-Marie, etc , p. 241, édit, de 1729.
(4) Voir, dans la note (1) de la page 136, eencore une preuve de cette assertion.
ARTICLE I. l'autorité DE LA GRANDE PROMESSE 133
rait s'élever contre la valeur des expressions dubitatives : il me semble, si je ne me trompe.
Ces atténuations ne sont qu’apparentes. Elles ne démontrent aucune hésitation de la Sainte, mais sa parfaite obéissance. Sa Supérieure, la Mère de Greyfié, nous apprend dans un mémoire écrit en décembre 1690, deux mois avant la mort de la Sainte 1, qu’elle lui avait donné pour direction « de ne point parler des grâces extraordinaires qu’elle recevait, qu’en termes douteux, comme il me semble, ou il m’a semblé, ou, si je ne me trompe; et de ne s’y point fier avec tant de fermeté qu’elle ne fût prête à s’en départir, sous le jugement des personnes qui lui seraient supérieures ou qui auraient droit d’en faire examen. Elle m’a paru, ajouta-t-elle, toujours très fidèle à cet avis 2. »
Nous pouvons donc lire le texte en supprimant ces restrictions, et tenir pour acquis que la Sainte affirme le fait de la Grande Promesse aussi formellement que les autres révélations du Sacré Cœur.
Le témoignage est authentique ; mais quelle est son autorité ?
2. Il ne saurait évidemment être question de transformer les lettres de la Sainte en textes inspirés, proposant des dogmes nouveaux à la foi catholique. Nous ne devons, nous ne pouvons même pas leur accorder l’assentiment suprême réservé à la parole de Dieu 3. Des révélations particulières peuvent sans doute être providentiellement ordonnées au bien général du peuple chrétien ; mais même en ce cas elles ne sauraient être crues de foi divine. Les communications faites aux Saints dans l’intimité de la
(1) Ce mémoire vaut une déposition faite sous serment.
(2) Vie et Œuvres, t. I, p. 130.
(3) Voy. Benoît XIV, 'De canonizatione, etc., 1. 2, c. 32, n. 11 h 3, c. 53, n. 15.
prière ne sont point une parole nouvelle que Dieu adresse au monde ; et leur caractère divin ne repose pas sur des preuves capables de fonder la certitude de la foi.
Assurément, les témoins privilégiés qui, au sortir d’un ineffable commerce avec le Très-Haut, nous rapportent les merveilles de sa tendresse, méritent tout notre respect. Leur sincérité et leur bonne foi sont à Tabri du soupçon. Mais eux-mêmes, tout les premiers, ils protestent qu’ils ne sont pas infaillibles ; c’est comme en tremblant, et après de multiples précautions, qu’ils se décident à une divulgation modeste des divins secrets; ils se déclarent toujours disposés à répudier leurs propres assertions, si l’Église les jugeait en quelque point répréhensibles. De plus, l’expérience a prouvé que les révélations des Saints sont parfois mélangées d’erreurs qui ne compromettent en rien la plus éminente vertu.
Vis-à-vis des révélations et des extases, la prudence nous impose donc une attitude qui ne connaît ni les dédains téméraires ni les enthousiasmes irréfléchis. La raison examine les fondements qui les établissent, et les accepte dans la mesure des garanties qu’elle leur a trouvées.
L’approbation que l’Église donne aux écrits des Saints, les honneurs qu’elle décerne à leur mérite, ne modifient point cette attitude. La canonisation prouve l’intégrité de la personne ; le jugement approbatif atteste seulement que rien dans les œuvres ne blesse la foi, les mœurs, la piété.
Quelle certitude avons-nous en somme des révélations particulières?
Non pas celle que donne l’autorité divine, ni celle qui résulte de l’évidence ; mais cette assurance morale que fait naître le récit d’un témoin digne de foi ; cette simple adhésion que nous accordons à des probabilités sérieuses qui ne sont infirmées par aucune raison contraire.
Ce genre comporte évidemment plusieurs degrés-. Le
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caractère du Saint, sa réserve habituelle, les examens auxquels ses communications furent soumises renforcent la valeur de son témoignage. La netteté, la précision de la formule prévient le danger des altérations qui vicient parfois la traduction humaine d’une vision d’en haut. Le rôle providentiel surtout, échu dans l’Église à certaines révélations, l’heureuse influence exercée par elles, sont une excellente confirmation de leur réalité. Le bien aime à s’appuyer sur le vrai. Et l’on conçoit difficilement qu’une utilité générale et durable soit liée à un faux point de départ. Les constantes merveilles des pèlerinages de Lourdes, les fruits de pénitence et de salut produits dans les âmes, n’accroissent-ils pas, chaque jour, notre persuasion, que le commencement même fut marqué d’une empreinte surnaturelle ?
3. Il nous reste donc à rechercher, si les promesses du Sacré Cœur ne sont pas, elles aussi, entourées de garanties particulières.
Aucun catholique ne révoque en doute la mission confiée par Notre-Seigneur à Sainte Marguerite -Marie, d’appeler l’attention du monde chrétien sur les trésors cachés dans son divin Cœur. Toute l’histoire de cette dévotion, les contrariétés qu’elle eut à subir de la part de l’hérésie, puis le spectacle extraordinaire de sa difiusion et de ses fruits ; les approbations authentiques qu’elle reçut de l’Église, l’initiative prise par S. S. Léon XIII d’une consécration générale du monde au Sacré Cœur, et enfin l’impulsion définitive qui entraîne la catholicité entière vers ce centre d’amour, prouvent à la fois le bon plaisir que Dieu prend à ce culte et l’authenticité des révélations qui en furent l’occasion L
(1) Nous employons ce terme à dessein. Les motifa d’honorer le Sacré Cœur sont puisés aux sources mêmes de la Foi. Celle-ci nous dévoile toutes les richesses contenues dans le Cœur de l’Homme-
Or, les promesses font partie de ces révélations ; elles sont pour la dévotion au Sacré Cœur un attrait de plus et un stimulant capable de supprimer les dernières hésitations. « Afin d'augmenter l’empressement des hommes à correspondre aux vœux si surprenants et si ardents de son amour, Jésus les invite, les attire tous à soi, par l’espoir de promesses magnifiques. * Ainsi s’exprime S. S. Léon XIII, dans la Constitution Benignae^ du 28 juin 1889. L’on sait d’ailleurs quelle lenteur mit la Sainte à assumer une mission dont elle s’estimait indigne; avec quelle humble docilité, elle accepta la direction de ses Supérieures et le contrôle de plusieurs hommes éminents en doctrine et en sainteté.
N’avons-nous pas là les meilleures raisons d’adhérer avec une simple confiance à la vérité de ces promesses prises dans leur ensemble?
Parmi celles-ci, nulle n’est nette et précise comme la Grande Promesse du Sacré Cœur. Lors du procès de béatification, elle a été soumise au jugement des théologiens romains L Elle apparaît encore spécialement liée à la dévotion des premiers vendredis, qui a reçu du Saint-Père de si beaux privilèges et de si hautes recommandations 2.
Si donc la magnificence du privilège peut nous rendre
Dieu. Mais à Voccasion des révélations de sainte Marguerite-Marie ces richesses furent prêchées au monde et divulguées davantage.
(1) Ce point est très intéressant à relever. A Kome, chez les Visitandines, on garde le manuscrit de la traduction italienne authentique, des écrits de la Sainte, présentés au procès de béatification. La Grande Promesse s’y lit, fortement marginée : preuve manifeste qu’elle n’apas passé par surprise, mais après mûr examen. (M. Charrier, l’auteur de la vie du V. P. de la Colombièee, a vérifié ce point en 1895. Nous devons le renseignement à l’obligeance de M. A. Hamond, l’auteur de la récente vie de sainte Marguerite- Maeie.)
(2) Voyez plus haut la lettre circulaire du Cardinal Préfet des Rites adressée aux Évêques, au nom e Sa Sainteté, le 21 juillet 1899.
plus difficiles, la valeur du témoignage répond à la grandeur de Tobjet.
La promesse a des titres voulus pour être admise par nous, non pas comme une vérité absolument irréfragable, mais comme un de ces faits moralement établis, que Fesprit accepte sans anxiété et sans doute positif.
D’ailleurs, toute insistance est maintenant superflue, puisque le texte de la Grande Promesse a été intégralement inséré dans la Bulle de canonisation de sainte Marguerite -Marie. Voy. Litterae décrétâtes : « Ecclesiae consuetudo *, 13 mai 1920. Acta Ap. SediSj 2 nov. 1920 (tom. 12) p. 502. 503.
ARTICLE II
La signification de la Grande Promesse.
Fixés désormais sur la valeur historique de la Grande Promesse , nous avons maintenant à en aborder Fexplication.
Le texte se divise naturellement en deux parties, dont la première s’arrête aux mots la grâce jinale de la pénitence. Cette partie est évidemment la principale, et nous' nous y attacherons davantage.
Nous tâcherons ensuite d’éclaircir en peu de mots les paroles suivantes, d’où se tirent parfois des difficultés et des objections.
Je te promets^ dans V excessive miséricorde de mon Cœury que son amour tout-puissant accordera à tous ceux qui communieront neuf premiers vendredis du mois tout de suitey la grâce finale de la pénitence ^ .
(1) Publication de Paray-le-Monial, Vie et Œuvres, t. 1, Vie par les Contemporaines, p. 191 5 t. 2, lettre 82, p. 159.
Ce texte a donné lieu à trois genres d’interprétations.
Les uns ont concentré toute leur attention sur la pratique recommandée. Neuf communions mensuelles, en l’honneur du Cœur miséricordieux de Jésds, dictées par l’ardent désir de vivre en son amour et de mourir en sa grâce, avec tous les efforts, tous les sacrifices qu’elles imposent, et les autres actes de piété qui en sont l’accompagnement nécessaire ou naturel, voilà bien assez pour rompre avec de mauvaises habitudes, réduire les passions, créer une volonté forte et libre, et faire descendre des grâces abondantes dans une âme toute disposée à une généreuse coopération. Quelle cure spirituelle! Que ne promet-elle pas pour l’avenir, et même pour l’heure décisive de la mort !
Pour vraies que soient ces considérations, elles ne sauraient évidemment être acceptées comme une explication suffisante de la promesse. Ne le remarque-t-on pas? Celle-ci disparaît. Notre-Seigneur, après avoir conseillé l’exercice, a tout dit; sa promesse n’y ajoute aucune efficacité nouvelle ; sans vertu assignable, elle n’a qu’un rôle apparent et se trouve virtuellement annulée.
D’autres, comme effrayés de l’immensité de la faveur, semblent éprouver le besoin de l’atténuer. Ils recourent à cette fin, à des sous-entendus. Assurément, observentils, Notre-Seigneur ne demande, en termes exprès, que neuf communions. Mais II suppose tacitement qu’aucun péché postérieur ne fasse démériter de Lui, et surtout, qu’aucune présomption ne rende indigne du privilège. Non seulement pendant la neuvaine des communions, mais même après l’avoir accomplie dans les meilleures dispo • sitions, le fidèle risque toujours, suivant eux, de perdre par sa fragilité ou une témérité imprévue le fruit de ses efforts antérieurs. Si Notre-Seigneur est prêt de son côté à accorder une grâce de pénitence finale. Il ne la promet pas efficace pour tous ceux qui auront fait les premiers
vendredis : Il ne leur donne aucune assurance contre eux-mêmes.
Qu'est-ce à dire, pour parler net? C'est que, indépendamment de la manière de pratiquer la neuvaine des communions, l’effet de la promesse est subordonné à des conditions nouvelles, non exprimées par la Sainte. C’est que les communions du premier vendredi me vaudront des secours plus abondants pour bien vivre et persévérer, sans qu’ils doivent être ceux-là mêmes avec lesquels Dieu sait qu’en réalité je vivrai bien ou finirai par me convertir. Les chances de salut sont augmentées, mais rien de plus.
Qui ne voit l’opposition littérale de ce langage avec celui de la Sainte? Là où elle dit « A tous ceux qui communieront... la grâce finale delà pénitence * ces interprètes en exceptent un grand nombre ; quand, pour confirmer son dire, elle ajoute : « Ils ne mourront point en ma disgrâce », eux introduisent ce complément : « Ils ne mourront point en ma disgrâce, si, bien entendu, ils ne Vont pas encourue pendant leur vie. Mais sont-ils tombés, fût-ce par faiblesse humaine^ ils peuvent sans doute fonder sur leurs communions du premier vendredis un espoir plus grand de conversion sincère, mais ils n'ont plus aucune assurance. »
Qui ne voit aussi, qu’une conclusion aussi modeste cadre peu avec la magnificence des expressions? Ce résultat dépasse-t-il encore les fruits naturellement attendus d’un si long entraînement à la ferveur? Faut-il parler, à ce propos, d'une excessive miséricorde et d'un triomphe de l'amour? Et la promesse, si elle n’est pas entièrement supprimée, ne disparaît-elle pas comme spéciale, puisque des grâces abondantes sont promises à tant d’autres formes de la piété, surtout envers le Sacré Cœur?
On conviendra qu’il faut des raisons péremptoires pour commander tant de réserve. Lesquelles apporte-t-on?
On invoque, d’une part, l’argument d’analogie, et.
d’autre part, la double nécessité de ne pas compromettre la doctrine de l’Église sur l’incertitude du salut, et de ne pas favoriser de téméraires présomptions.
Pesons d’abord l’argument d’analogie.
La sainte Écriture, observe-t-on, promet en divers endroits, la justification, la vie éternelle, à la foi, à l’espérance, à la réception de la sainte Eucharistie, voire à l’aumône, et cependant, des passages subséquents le prouvent, d’autres conditions sont en outre requises. Puis, d’après une opinion accréditée, le salut est garanti à ceux qui porteraient le scapulaire du Mont-Carmel. L’on s’accorde cependant pour exclure de cette faveur ceux-là qui s’en feraient un titre pour prévariquer. Les mêmes règles ne valent-elles pas ici?
En ce qui concerne la sainte Écriture, nous serions en droit de nier l’analogie. Les livres inspirés nous révèlent l’économie générale du salut. Toute louange, toute recommandation d’une disposition ou d’une œuvre y est destinée seulement à faire ressortir la place que, parmi d’autres, elle tient dans cette économie, et nullement à nous apprendre une valeur nouvelle qu’elle peut devoir à une promesse particulière.
Ensuite, les diverses parties de la sainte Écriture se complètent, et forment avec la tradition un tout harmonieux, un seul corps de doctrine. De ce que telle condition n’est pas relatée dans un passage, il ne s’ensuit pas qu’à proprement parler on puisse la traiter de sous-entendue, lorsqu’elle se trouve exprimée ailleurs, dans quelqu’un des Livres saints. Au contraire, le texte de la promesse, tel qu’il est rapporté par la Sainte, est censé complet par lui-même.
En troisième lieu, est-il même vrai que certains passages de l’Écriture semblent attribuer une causalité
totale et exclusive à des influences partielles? Cette apparence n’est-elle pas due plutôt à des citations tronquées, à de mauvaises traductions? Ainsi, pour reprendre les exemples donnés, l’Apôtre l ne dit pas que l’homme est justifié par la foi, mais : « Nous concluons (des raisonnements faits plus haut) que l’homme est justifié par la foi sans les œuvres de la loi. * Il s’agit donc là d’une simple déduction dont la portée est la suivante : < Pour sauver l’homme, la foi ne requiert pas les observances de la loi ancienne * . La foi n’y est nullement présentée comme suffisante pour la justification. Si l’on traduit Spe salvi facti sumus^ par : « L’espérance nous sauve, » on commet un gros contresens. Il faut dire : « Nous ne sommes encore sauvés qu’en espérance » . Car l’Apôtre entend expliquer par là, comment, tout en étant rachetés, nous soupirons encore avec la création entière, et languissons dans l’attente des effets de l’adoption divine. Si, dans sa première épître^, saint Jean s’écrie : « Quiconque confesse que Jésus est Fils de Dieu, Dieu demeure en lui, et luimême en Dieu, » il ajoute au verset suivant : « Dieu est charité, et quiconque demeure dans la charité demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui. » N’est-ce pas dire, que, si la foi véritable établit entre Dieu et nous une première union, celle-ci s’achève par la charité? Il ne faut pas oublier d’ailleurs, que cette épître est dirigée contre des hérétiques qui niaient la divinité du Christ ou son Incarnation, et que ces paroles sont l’antithèse de ces autres : « Tout esprit qui détruit Jésus-Christ 4 n’est pas de Dieu. > Elles répondent dès lors à cette expression,
(1) Épître aux Romains, 3, 28. Nous prenons les textes cités par Bellaemin, Controv. Du sacrement de Pénitence^ 1. 2, c. 7, n. 12, et qu’on invoque d’ordinaire.
(2) Ép. aux Romains, 8, 24.
(4) Par l’une ou l’autre de ces erreurs, 4. 3.
répétée plus d’une fois : « Tout esprit qui confesse que Jésus-Christ a pris une chair véritable, celui-là est de Dieul... Quiconque croit que Jésus est le Christ, celui-là est né de Dieu 2 ». Bien clair encore est le passage de Tobie sur Taumône^ : « L’aumône délivre de la mort, c’est elle qui efface les péchés, » pourvu qu’on prenne la peine de lire les mots suivants : « et fait trouver la miséricorde et la vie éternelle > . Que peut signifier ce texte, sinon ceci : Les bonnes œuvres, dont l’aumône est le type, font trouver miséricorde ; et la miséricorde fait descendre la grâce qui assure la vie éternelle?
Que dirons-nous enfin de la magnifique assurance de Notre-Seigneur relative à l’Eucharistie : « Celui qui mange ce pain vivra éternellement4 * ? Rien n’empêche de lui conserver son sens naturel. Notre-Seigneur nous y enseigne la vertu propre de sa chair divine : elle est, pour ceux qui s’en repaissent, un principe de résurrection et de vie éternelle. Ils ne mourront pas pour toujours; ils vivront éternellement. Nulle part II ne nous dit : Qui manducavit semely celui qui a une fois goûté cet aliment, celui qui l’a reçu autant de fois aura la vie éternelle; mais II dit : Qui manducat, c’est-à-dire, celui qui fait de ce pain sa nourriture ; celui qui s’en nourrit suivant les règles établies par Lui-même et par son Eglise. Exigeons-nous davantage pour assurer à cette promesse son plein effet?
Cette réponse nous suggère celle qu’il nous faut donner à l’objection empruntée à la Vierge du Carmel. Remarquons d’abord qu’aucun texte authentique, aucune relation démontrée fidèle ne nous fournit une formule dont nous puissions peser les expressions. Acceptons, faute de mieux, les termes cités par Benoît XIV. Les promesses du
(4) S. Jean, 6, 55.
scapulaire, requièrent, d'après leur teneur même y que la mort nous trouve revêtus des livrées de Marie. « In hoc moriens aeternum non patietur ^incendium^. Qui meurt avec cet insigne sera préservé des flammes éternelles. » Marie d’ailleurs, c’est bien évident, entend récompenser la pieuse confiance qu’on place en son intercession en revêtant son insigne ; et elle ne promet rien au téméraire qui, usant du scapulaire comme d’un talisman, prétendrait s’en faire un titre pour pécher sans crainte et sans remords. Il cesserait de satisfaire à la condition requise pour les faveurs du scapulaire celui qui s’abandonnerait à la présomption, tout comme manquerait à la condition prescrite par le Sacré Cœur, celui qui, par une semblable témérité, vicierait quelqu’une des neuf communions. Les auteurs peuvent donc à bon droit, pour le scapulaire, exiger l’absence de la présomption jusqu’à la mort : ils ne font que demander jusqu’à la fin une condition que jusqu’à la fin on savait devoir être accomplie. Mais la persévérance jusqu’à la mort dans cette même disposition négative ne peut figurer parmi les conditions du privilège du Sacré Cœur, sans faire violence au texte de la Sainte. D’après les termes employés par celle-ci, la promesse de Notre-Seigneur n’est subordonnée à aucune pratique de durée indéfinie. Longtemps même avant la mort, il peut être pleinement satisfait à toutes les conditions. Voilà ce qui fait la spécialité et l’excellence de la Grande Promesse.
Restent encore, pour appuyer les restrictions, des scrupules et des soucis éminemment respectables dans leur objet. Loin de nous la pensée de déserter la, doctrine traditionnelle de l’Église ou d’ouvrir la voie aux témérités ! Mais il ne sera pas malaisé de montrer que la suppression des restrictions n’entraîne pas ces graves inconvénients. Nous le ferons en justifiant la troisième interprétation.
(1) Cf. Benoît XIV, De festis Christi et B. V. Mariae, 1. 2, c 6, n. 8.
Auparavant, prévenons un malentendu. Nul ne songe à substituer les neuf communions à la justice intérieure nécessaire au salut. La question n’est pas de savoir si quelqu’un qui, même à l’heure de la mort, refuserait de se convertir serait sauvé par l’infaillible effet de la dévotion des premiers vendredis. Personne ne dit cela; personne ne le pense. Mais ceux qui conservent à la Grande Promesse toute sa valeur nient cette hypothèse. Et ils raisonnent comme il suit : La grâce de Dieu peut-elle triompher de la faiblesse comme de l’obstination humaine? Est-elle capable d’empêcher la présomption future et à plus forte raison l’endurcissement dans ce péché? Évidemment.
— Pouvons-nous, sans la grâce de Dieu, persévérer dans la justice? La foi nous dit que non. — Dieu, qui donne à tous des grâces pleinement suffisantes, peut-Il accorder à quelqu’un celles qu’il sait devoir être efficaces, c’est-à-dire suivies des actes salutaires et de la pénitence finale? Sans aucun doute. — Peut-Il cela en vertu d’une promesse, absolue ou conditionnelle? C’est bien certain. — Par conséquent, la Grande Promesse peut contenir cette garantie, tout comme la promesse divine d’assister à un triomphe de l’Église nous garantirait jusque-là contre les accidents mortels.
Cette remarque faite, peu de mots suffisent pour exposer et défendre la troisième interprétation.
Quel est le sens littéral de ce qu’on appelle « la Grande Promesse? > Ceux qui communieront neuf premiers vendredis de suite avec les dispositions voulues auront tous la grâce de la persévérance finale. Et, par conséquent, les fidèles qui, de bon cœur, s’efforcent de réaliser cette condition sont moralement assurés de leur salut.
L’on nous accordera aisément que, suivant les règles
générales d’interprétation, le sens littéral doit être retenu, sauf preuve du contraire. Or, y a-t-il rien qui, en l’espèce, s’oppose à cette acception? Non, à notre avis, ni la crainte des abus, ni la définition du concile de Trente sur l’incertitude du salut. En effet, celui qui ferait les neuf premiers vendredis avec l’intention de négliger ensuite ses devoirs se mettrait évidemment lui-même hors des conditions requises, qui demandent neuf bonnes communions. La mauvaise volonté ne pourrait donc venir qu'après cette neuvaine. Outre que de ferventes communions, continuées pendant près d’un an, disposent peu l’âme aux abus de la présomption. Dieu saura précisément par sa grâce empêcher qu’on y tombe, ou du moins qu’on y persévère.
N’en agit-Il pas ainsi avec ceux auxquels II révèle leur prédestination? Ceux-ci cessent-ils de devoir mériter jusqu’au bout la récompense éternelle? Et la certitude, même absolue, qu’ils peuvent avoir de leur salut, supprimet-elle chez eux la condition de « viator^ » c’est-à-dire de voyageur qui n’est pas au terme de sonpèlerinage terrestre?
Quant à l’incertitude du salut proclamée par le concile de Trente 1, elle est pleinement sauvegardée. Car la réalité même de la révélation faite à la Sainte, l’exactitude des termes dans lesquels elle rapporte la promesse, la vérification par nous de la condition requise, tout cela ne nous est connu qu’avec cette certitude morale qui laisse assez de chances d’erreur pour nous faire toujours opérer notre salut avec crainte et tremblement.
En résumé, des trois explications possibles, l’une annule la promesse, la seconde lui enlève sa spécialité, la troisième seule, en restant fidèle au sens naturel des termes, conserve à la promesse l’immense portée qu’elle a dans le
(1) Sess. 6, ch. 16. Le concile y fulmine l’anathème contre celu qui, en dehors d’une révélation particulière, prétendrait avoir la certitude absolue et infaillible de sa persévérance finale.
texte de la Sainte. Aussi Notre-Seigneur en parle-t-Il comme à! un excès de sa miséricorde ^ d^un triomphe de son amour tout-puissant. Et ce magnifique langage, le luxe d’expressions dont se sert la Sainte pour célébrer la grandeur du privilège, nous paraissent un argument décisif pour adopter cette troisième interprétation, et, dans cette heure sombre de l’histoire, laisser aux amis du Sacré Cœur toute la joie de la plus douce et de la plus légitime espérance. Spe gaudentes^.
D’accord avec nous pour conserver aux termes de la promesse toute leur valeur, un auteur très estimable arrive par une autre voie k en restreindre singulièrement la portée et les efièts. Quelle condition, se demande le R. P. Smit2, se trouve exigée? A prendre les mots au pied de la lettre, Notre-Seigneur ne requiert que neuf communions faites matériellement neuf premiers vendredis de suite. Cependant, nous en convenons tous, des communions sacrilèges ne satisfont pas à la condition. Or, de même que le bon sens catholique conçoit qu’il faut des communions en état de grâce, il saisit également que ces communions doivent être offertes au Sacré Cœur, que ce doivent être des communions de réparation, puisque le culte du Sacré Cœur est avant tout un culte de réparation. Mais qui dit réparation, dit des dispositions opposées à cette froide indifférence, à cette tiédeur, dont Notre-Seigneur se plaint à la Sainte. Dès lors, il est raisonnable de penser que Notre-Seigneur subordonne le plein effet de ses promesses à des communions qui Lui soient parfaitement agréables. Il faut donc des communions ferventes.
Impossible d’ailleurs de préciser le degré de ferveur
(1) Ép. aux Romains, 12, 12.
(2) Voyez le messager hollandais Maandrozen, ter eere van Jésus Heilig Hart (décembre 1904 à janvier 1905, et février 1906).
nécessaire. Seulement Notre-Seigneur est en droit d'exiger beaucoup de ferveur pour être pleinement satisfait d’une communion réparatrice.
Ceux donc qui offrent au Cœur de Jésus une série ininterrompue de neuf communions réparatrices faites, le premier vendredi, avec toute la ferveur nécessaire, possèdent, dans ces communions, un gage certain de persévérance. Des communions bonnes mais ferventes ne contiendront pas cette pleine garantie; elles constitueront néanmoins un exercice spécialement efficace pour obtenir la grâce suprême de la persévérance finale.
Nous croyons avoir fidèlement résumé le raisonnement du P. SxMiT, fondé tout entier sur ce principe : Rien ne nous autorise- à croire que la portée de la promesse dépasse cette signification des mots qui, aux yeux d’un catholique, paraîtra naturelle.
Ce principe est acceptable ; mais, malgré toute l’estime que nous professons pour des études mûries comme celles du R. P. Smit, nous croyons devoir en contester, au moins partiellement, l’application.
Volontiers nous ’ concédons que l’exercice des peuf communions doit être pratiqué en l’honneur du Cœur de Jésus et intentionnellement mis en relation avec la Grande Promesse ; tout prêtre habitué à célébrer dignement sa messe quotidienne ne satisfait donc pas de ce seul chef à la condition. Notre-Seigneur récompense ceux qui remplissent formellement son désir. Si les communions ne sont influencées par ses promesses, comment y verra-t-Il ce recours affectueux, confiant, filial, que son divin Cœur sollicite et se plaît à rémunérer.
Tout bon catholique concevra cela sans peine. Mais peu de catholiques comprendront qu’on aille plus loin encore, qu’on scrute la notion de réparation pour en tirer la nécessité d’une ferveur peu commune, et que la garantie promise à « tous ceux qui communieraient neuf premiers
vendredis de suite * devienne, en fait, le privilège de quelques âmes d’élite? La plupart ne reconnaîtront pas là une faveur qui nous est annoncée comme un excès de miséricorde, un triomphe d'un amour tout-puissant. L’interprétation leur paraîtra entachée de subtilité théologique, et due à cette peur singulière que l’homme éprouve parfois à admettre une bonté infinie.
Nous ne saurions donc nous ranger à l’avis du R. P. Smit. Celui-ci ne peut, du reste, nous reprocher aucun manque de logique.
Si, pour les faveurs du scapulaire, nous demandons que l’on porte avec dévotion l’habit de la sainte Vierge, nous ne réclamons pas une dévotion parfaite ou extraordinaire. Nous voulons seulement qu’en portant cet habit on offre à Marie un hommage qui lui plaît, comme l’hommage d’une bonne communion plaît nécessairement au Coeur qui nous a donné la sainte Eucharistie en nourriture L
Ils ne mourront point en sa disgrâce, ni sans recevoir leurs sacrements, mon divin Cœur se rendant leur asile assuré en ce dernier moment.
Dans cette phrase, complémentaire de la Grande Promesse, les mots : ni sans recevoir leurs sacrements, paraissent, au premier aspect, garantir la réception effective des derniers sacrements. Combien cependant de saints prêtres ou de religieux sont enlevés par une mort soudaine ! Tout dévoués au Sacré Cœur, ils avaient, mieux que personne, rempli la condition. La vérité de la Promesse en deviendrait-elle suspecte ; ou serait-ce un indice de restrictions sous-entendues?
ü) L’objection que le P. Smit emprunte aux conditions nécessaires pour la pleine efficacité de la prière, etc., a été prévenue plus haut.
Nullement. Ces faits indéniables achèvent de nous éclairer sur le sens de ces paroles ; ils confirment une interprétation déjà suggérée par le contexte. Notre- Seigneur ne promet point la réception des derniers sacrements d’une manière absolue, mais II s’engage seulement à fournir l’occasion de les recevoir à ceux qui en auraient besoin pour rentrer en grâce avec Lui.
Observons d’abord combien diffèrent d’obiet la grâce de la pénitence finale et celle des derniers sacrements. La première concerne un bien absolu, indispensable; la seconde un bien relatif, d’ordinaire fort à souhaiter, mais qu’une grâce meilleure peut toujours compenser. La réception effective des sacrements n’est pas un gage infaillible de salut ; la confession suppose une certaine présence d’esprit et possession de soi-même qui devient parfois une source d’inquiétudes. Bref, il est peu probable que la réception des derniers sacrements fasse l’objet d’une promesse aussi absolue que la mort dans l’amitié de Dieu.
Interrogeons maintenant le contexte^.
Etudions la manière dont procède la Sainte. La promesse a pour objet direct la grâce de la pénitence finale. « Je te promets, dans l’excessive miséricorde de mon Cœur, que son amour tout-puissant accordera à tous ceux qui communieront neuf premiers vendredis du mois, tout de suite, la grâce finale de la pénitence. » Voilà, en définitive, une première expression ou formule de la promesse. Elle est complète, mais très concise. La seconde ne sera-t-elle pas, tout naturellement, expllea-
(1) Dans une édition précédente, nous avions insisté sur Texpression leurs sacrements, comme étant moins catégorique et moins générale que les sacrements. Nous croyons nous être trompé. Depuis lors, nous avons appris que recevoir ses sacrements était, du temps de la Sainte, une locution courante en Bourgogne et ailleurs ; on la trouve encore aujourd’hui dans plusieurs provinces.
tive^? « Ils ne mourront point en sa disgrâce, ni sans recevoir leurs sacrements. » Ces mots ne détaillent-ils pas plus explicitement le contenu de la proposition précédente ? A l'heure de la mort, on peut se trouver en état de grâce ou avoir besoin d'y rentrer. Nul n'y rentre sans le vœu du sacrement de Pénitence; et la réception eâective, soit de ce sacrement, soit de l'Extrême-Onction, soit même de l'Eucharistie, peut pour beaucoup revêtir le caractère d'une nécessité.
Voilà donc tout ce que, d’après nous, Notre-Seigneur entend dire : « Ils ne mourront point en ma disgrâce, et recevront à cet effet les sacrements voulus ». Et qu'on n’objecte point la particule ni, qui paraît annoncer une faveur distincte de la précédente. Même dans les textes de droit, il arrive parfois qu’il faille prendre aut (ou bien) pour et (et), et réciproquement. Il n'y a pas lieu de se montrer ici plus difficile. Nous suppléerons donc sans peine un par conséqiientj et nous comprendrons ainsi la phrase : « Ils ne mourront point en ma disgrâce, ni, par conséquent, sans recevoir leurs sacrements. » La mort soudaine des zélateurs du Cœur de Jésus n'a plus rien alors qui nous surprenne. Et, d’autre part, les attentions providentielles qui ménagent souvent à ces personnes une occasion inespérée de recevoir les sacrements démontrent plutôt que Notre-Seigneur donne plus qu'il n'a promis, qu’il se plaît d'ordinaire à assurer les sacrements, même quand ils sont simplement utiles.
Les derniers mots enfin, « mon divin Cœur se rendant leur asile assuré en ce dernier moment, » qn rappelant toute l'attention sur le salut éternel, nous semblent montrer encore que, dans la pensée de sainte Margüerite-
(1) Il se peut même que, saus la tenir de Notre-Seigneur, la Sainte ait ajouté de bonne foi cette explication comme une conséquence découlant naturellement de la promesse qui lui avait été faite.
ARTICLE III. l’usage DE LA GRANDE PROMESSE 151
Marie, la mention des sacrements n’est qu’accessoire, et qu’il s’agit surtout, sinon exclusivement, de donner aux privilégiés de la Grande Promesse l’assurance morale de leur salut éternel.
ARTICLE III
L’usage de la Grande Promesse.
Nous conservons donc aux termes de la Grande Promesse la valeur naturelle que leur attribue le langage. Ni le texte ni le contexte ne fournissent un autre sens; et l’orthodoxie la plus scrupuleuse ne nous oblige aucunement à restreindre la portée des expressions. Ce sens nous est dès lors imposé, si nous ne voulons arbitrairement remplacer l’interprétation par la divination et la conjecture.
Assurément, les atténuations des timides sont dictées par de louables intentions, mais la peur du vrai nous a toujours paru une piètre défense du bien. Ce procédé dispense parfois de recherches laborieuses, mais il n’est qu’un expédient toujours précaire et souvent périlleux. Demandons plutôt à la vérité elle-même des armes d’une trempe meilleure. Souvent il suffira de la faire apparaître sous son jour réel. La vérité ne nuit, que mal entendue ou maladroitement présentée.
Nous sommes ainsi naturellement amenés, après un examen qui portait sur le fond de la cause, à nous préoccuper de la forme et du revêtement. Jusqu’à quel point convient-il de publier et de recommander un privilège aussi magnifique? Telle est la question que nous voudrions examiner dans ce dernier paragraphe. Elle intéresse principalement ceux qui sont chargés de la formation ou de la conduite des âmes. Mais ce que nous devons prêcher aux autres, nous avons à le tenir pour nous-mêmes. La manière dont nous présentons la Grande
Promesse doit correspondre à celle dont nous l’envisageons. L’usage public de la prédication trace les règles de l’usage privé. Notre investigation pourra donc, pensons-nous, profiter aux fidèles en général : en nous renseignant sur l’intention qui inspire de semblables faveurs, nous apprenons la façon d’en jouir saintement et de nous en servir pour le plus grand bien de nos âmes. Voilà pourquoi nous avons intitulé ce paragraphe : Usage de la Grande Promesse.
Et d’abord, est-il opportun de prêcher au peuple cette merveille de la miséricorde divine? Oui, répondrons-nous sans hésiter, car cette prédication est conforme aux vœux de Notre-Seigneur Lui-même. Après les appels répétés de S. S. Léon XIII, après la consécration solennelle du monde entier au Sacré-Cœur, qui donc oserait faire de la dévotion au Cœur de Jésus-Christ l’apanage de quelques âmes privilégiées? Or, les leçons mêmes du Bréviaire en font foi : les promesses sont appelées à servir de stimulant à cette dévotion. « Jésus, y lisons-nous, apparut à la Sainte ; Il lui ordonna de faire rendre à son Cœur un culte public, que de grandes grâces viendraient récompenser L » Et la sainte qui nous a transmis les promesses, que nous apprend-elle sur les intentions du Sauveur? C’est aux hommes engagés dans la voie de la perdition que Notre- Seigneur veut manifester son Cœur, avec tous les trésors d’amour, de miséricorde, de grâce, de sanctification et de salut qu’il contient 2. Parmi ces trésors, ne devons-nous pas comprendre avant tout une faveur annoncée en ces
(1) Office de Sainte Mabguebite-Maeie, 5® leçon. Voyez plus haut, p. 7, les paroles de S. S. Léon XIII, empruntées à sa Constitution Benignae.
(2) Quatrième lettre, du 3 nov. 1689, au P. Croiset. Lettres inédites, Toulouse, 1890, p. 141.
ARTICLE in. l’usage DE LA GRANDE PROMESSE 153
termes : « Je te promets, dans V excessive miséricorde de mon Cœur.,, » Bien plus, comme pour faire ressortir rintimité du lien mutuel, la Sainte n’énonce guère les promesses, notamment celle-ci, sans insister d’abord sur le plaisir que prend Notre-Seigneur d’être aimé, connu et honoré de ses créatures Déjà même la seule généralité
(1) Citons, pour plus de précision et d’intérêt. « L’ardent désir qu’il avait d’être aimé des hommes et de les retirer de la voie de la perdition... Lui avait fait former ce dessein de manifester son Cœur aux hommes avec tous les trésors d’amour... Tous ceux qui voudraient Lui rendre et procurer tout l’amour, l’honneur et la gloire qui serait en leur pouvoir. Il les enrichirait avec abondance et profusion de ces divins trésors du Cœur de Dieu. » 4® Lettre, citée. — « Il lui (à la Sainte) a donc fait connaître derechef le grand plaisir qu’il prend d’être honoré de ses créatures, et il lui sembla qu’alors Il lui promit « que tous ceux qui seraient dévoués à ce sacré Cœur ne périraient jamais ». 2® Lettre, du 24 août 1685, à la mère DE Saumaise ( Vie et Œuvres^ t, 2, p. 64 ou 101, 2° éd.) — « Il m’a confirmé que le plaisir quTl prend d’être aimé, connu et honoré de ses créatures est si grand, que, si je ne me trompe (formule imposée par la Supérieure), Il m’a promis que tous ceux qui Lui auront été dévoués et consacrés ne périront jamais » (vient alors une série de promesses définies.) 33® (34) L. à la Mère Greyfié, 1685. ( Vie et Œuvres, t. 2, p. 68 ou 105.) — « L’ardent désir qu’il a de les répandre (ses grâces) dans les âmes et les cœurs bien disposés... Lui fait désirer d’être connu, aimé et glorifié de ses créatures... Un jour de vendredi... « suit la Grande Promesse ». L. 82 (83) à la mère DE Saumaise. {Vie et Œuvres, t. 2, p. 159 ou 195.) — « Si l’on savait, combien cette dévotion est agréable à Jésus-Christ, il n’est pas un chrétien..., qui ne la pratiquât d’abord » (puis les promesses pour les divers états.) L. à son Directeur. {Vie et Œuvres, 1. 2, p. 285 ou 334.) — « C’est ce qui Lui donne un si ardent désir d’être connu, aimé et honoré des hommes, dans les cœurs desquels II a tant de désir d’établir par ce moyen l’empire de son pur amour, qu’il promet de grandes récompenses à tous ceux qui s’emploieront à Le faire régner... Il fait connaître ce désir être si excessif, qu’il promet que tous ceux qui se consacreront et dévoueront à Lui, pour Lui donner ce plaisir que de Lui rendre et procurer tout l’amour, l’honneur et la gloire qui sera à leur pouvoir, suivant les moyens qu’il leur en donnera, Il ne les laissera jamais périr. » L. 2 au
des expressions de la Grande Promesse : tous ceux; la mention d'une réconciliation finale par les sacrements, qui paraît s'adresser à d'autres âmes que les ferventes, manifestent suffisamment l’intention de mettre cette faveur à la disposition de tous.
Certes, la Sainte, choisie la toute première pour l'apostolat de cette dévotion, n’eût pas enveloppé cette promesse de mystère, elle qui s'écriait : « Que ne puis-je raconter tout ce que je sais de cette aimable dévotion au Sacré Cœur de Jésus, et découvrir à toute la terre tous les trésors de grâces que Jésus- Christ renferme dans ce Cœur adorable et qu’il a dessein de répandre avec profusion sur tous ceux qui la pratiqueront. Je vous conjure. Mon Révérend Père, n'oubliez rien pour l’inspirer à tout le mondes » Lettre à son Directeur. (Vie et Œuvres ^ t. 2, p. 285 ou 334, 2® éd.).
Nous ne voudi’ons pas être plus sages, mieux avisés que Notre-Seigneur ou sa servante; et rassurés désormais sur l'opportunité de la publication, nous examinerons seulement la bonne manière et le style réclamés par le sujet.
Les amis du Sacré Cœur tomberont aisément d'accord sur cette formule : La Grande Promesse doit être prêchée
P. Ckoiset, 10 août 1680. {Vie et Œuvres, 2^ éd., t. 2, p. 243.) — « L’adorable Cœur de Jésus veut établir dans tous les cœurs le règne de son amour... et II me semble qu’il en a un si grand désir, qu’il promet de grandes récompenses à tous ceux qui s’y emploieront. > L. 116, à Sœur Jeanne -IVIadeleine Joly, 10 avril 1690 {Vie et Œuvres, t, 2, p. 241 ou 291.)
Nous avons fait les citations dans l’ordre et d’après le texte du R. P. DE Feanciosi, Promesses de N.-S. J.-C., etc. Montreuil-sur- Mer, 1895.
(1) Dans son intéressant article des Études (t. 95, p. 857), le P. A. Hamond nous apprend que bien avant la seconde partie du XIXe siècle, la pratique des neuf premiers vendredis était, dès 1714, en honneur au monastère de Moulins.
ARTICLE III. l’usage DE LA GRANDE PROMESSE 155
dans le même esprit dans lequel elle fut faite. Et cet esprit lui-même, comment le découvrir? Apparemment, en recherchant les raisons préposées à cette immense libéralité.
Tout impuissants que nous soyons à pénétrer les conseils du Très-Haut, nous pouvons suivre cependant le rayon dont Lui-même daigne nous illuminer. Les principes généraux révélés à notre raison et à notre foi, des indices positifs qui accompagnent les œuvres divines, nous permettent d’écarter certaines fins, d’en assigner d’autres qui, sans épuiser une sagesse infinie, suffisent à rendre celle-ci admirable à nos yeux.
1. En cette vie, où il nous faut croire. Dieu ne manifeste rien pour satisfaire notre curiosité. Pierre s’inquiète de Jean : « Seigneur, qu’adviendra-t-il de celui-ci? » — « Que t’importe? Contente-toi de me suivre L » A la question théorique et vaine 2 sur le nombre des élus, Notre- Seigneur répond par un conseil tout pratique : « Efforcezvous d’entrer par la porte étroite 3. — A quand le second avènement du Messie? Les disciples cherchent en vain à le savoir. Il n’est donné à nul homme de connaître le jour 4. Toutes ces questions sont écartées comme indifférentes à la grande chose qu’il nous intéresse d’apprendre : notre rôle, notre devoir. Nous sommes donc bien en droit de conclure, que le but de la Grande Promesse ne saurait être non plus de donner à beaucoup comme la révélation anticipée de leur béatitude à venir.
2. La Grande Promesse ne peut tendre davantage à renverser l’économie de l’Évangile ni même à la contrarier, à la déranger. « Tout royaume divisé périra 5... Le
(1) S. Jean, 21, 22.
(2) Cfr Fonce, S. J. Die Parabeln des Herrn^ p. 623.
(3) S. Luc, 13, 23.
(4) S. Matth., 24, 36.
(5) S. Luc, 11, 17.
ciel et la terre passeront ; mes paroles ne passeront pasi. » Les lois du salut demeurent telles qu'elles sont établies dans le code de la loi nouvelle. « Si vous voulez entrer dans la vie, observez les commandements 2 ». Les oeuvres qu'inspire la foi et qu’informe la charité sont et restent pour l’adulte ses seuls titres à obtenir la couronne des élus. Après, comme avant la neuvaine des communions, cette vérité demeure entière.
3. Qui nous contestera encore que le divin Maître n’entend pas favoriser le relâchement? Loin de là! Ecoutez' donc comme II se plaint de la froideur des hommes, et comme II brûle d’obtenir d’eux les hommages plus parfaits « d’une libre, amoureuse et franche volonté 3 » !
La Grande Promesse n’est donc, dans l’esprit de Notre- Seigneur, ni un aliment de la curiosité, ni un complément de l’Évangile, ni un prétexte de relâchement. Mais quelle fin positive lui est assignée?
1. Nous l’avons vu surabondamment dans les emprunts faits plus haut aux écrits de sainte Marguerite -Marie : la Grande Promesse partage avec les autres promesses la destinée commune d’exciter à la dévotion au Sacré Cœur. Jusque-là le Bon Maître condescend à notre faiblesse, qu’il daigne ajouter à ses propres attraits l’appât de splendides récompenses !
2. Ensuite, parmi les honneurs qui lui sont spécialement agréables, Notre-Seigneur a plus d’une fois indiqué la communion eucharistique et notamment la communion réparatrice du premier vendredi. Neuf communions faites de suite à pareil jour sont bien capables d’inculquer cette
(1) S. Marc, 13, 31.
(2) S. Matth., 19, 17.
(3) Lettre 44 de la Sainte à sœur Mabie-Madeleine des Escüres, 21 juin 1606 : Vie et Œuvres, t. 2, p. 121.