ARTICLE III. I/USAGE DE LA GRANDE PROMESSE
excellente habitude. L’invitation à communier neuf fois est donc une invitation à communier toujours.
3. Notre-Seigneur prétend aussi, par la dévotion à son Cœur, étendre davantage le règne de son amour. Fruit de l’amour divin en tant qu’homme. Rédempteur par amour. Il ne désire rien tant que d’être servi par amour. Jamais Il ne lui manqua des âmes choisies, pour s’écrier, émues, avec saint Paul : « Il m’a aimé et s’est livré Lui-même pour moii *, et se sentir, à l’exemple du saint Apôtre, pressées de l’aiguillon de cet amour : « La charité du Christ nous presse 2 ». Mais ce motif d’amour, qui est le dernier mot de la sagesse, devrait plus universellement guider les chrétiens. Notre-Seigneur les y convie de la même voix dont II les appelle à se grouper autour de son Cœur. Il prétend ruiner l’empire de Satan, « pour nous mettre dans la douce liberté de l’empire de son amour^ ». Et combien à propos ! Les temps étaient proches, où le bras séculier cesserait de protéger l’Église : aucune contrainte extérieure ne retiendrait plus ni le prêtre dans les obligations sacrées de son ministère, ni le religieux dans la tâche ardue de son perfectionnement spirituel, ni le simple chrétien dans la soumission aux lois de Dieu et de l’Église. Du dehors viendraient même plutôt de multiples sollicitations à forfaire. L’indécision des esprits, l’énervement des caractères, la confusion amenée par d’incessantes controverses, et même peut-être l’adoucissement des mœurs, allaient diminuer l’horreur du péché et affaiblir l’impression des menaces futures, pourtant si justement redoutables. Quel danger, si l’on n’aime ! Le motif de l’amour n’est donc pas seulement le plus parfait, il est
(1) Ép. aux Galates, 2, 20.
(2) Ép. 2 aux Corinthiens, 5, 14.
(3) Lettre 4 de la Sainte au P. Croiset, 3 nov. 1689, Lettres inédites. Toulouse, 1800, p. 141.
encore le plus approprié à la nécessité du temps présent. Or, certes, toute assurance du salut, toute sécurité morale, est bien propre à développer Tesprit d’amour dans les âmes de bonne volonté. En éloignant de leur vue ses armes vengeresses. Dieu ne leur fait-Il pas goûter davantage la douce liberté des enfants d’adoption, la suavité de son empire paternel?
4. N’bésitons pas enfin à attribuer au Cœur de Jésus la délicate attention de rassurer les âmes timorées à l’excès. Hélas ! ceux-là tremblent le moins qui ont le plus sujet de trembler! Les communions du premier vendredi, avec la promesse qui s’y trouve jointe, sont offertes aux fervents comme un moyen de dissiper leurs terreurs.
Nous pouvons, semble-t-il à présent, aborder directement la question principale que nous nous sommes posée.
1. Pour commencer, ici encore, par la partie négative, nous ne saurions d’abord nous élever avec assez de force contre un genre de prédication où la pratique des neuf vendredis prendrait l’air d’une monnaie avec laquelle on achète le paradis. Quelle méprise déplorable, de confondre l’effet propre de la grâce et celui de l’œuvre salutaire qui en est le fruit, moyennant notre coopération ! « Ce que je suis, je le dois à la grâce de Dieu, disait saint Paul, mais sa grâce ne fut point stérile en moiL « La prière de Moniciue obtint du ciel la conversion d’AuGusTiN ; et l’on peut dire, en ce sens, qu’AuGusTiN fut sauvé par les pieuses supplications de sa sainte Mère. Pourtant, la cause immédiate de sa sanctification fut la grâce intérieure librement acceptée par lui, et sa sainteté a consisté dans la grâce sanctifiante qui ornait son âme et les actes des vertus plongées en elle comme dans une terre admira -
(1) I Ép. aux Corinthiens, 15, 10.
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blement féconde. De même, les promesses faites pour exciter au bien ne remplacent jamais les œuvres qui sont l'essence de ce bien. La Grande Promesse vaut une grâce miséricordieuse, mais les bonnes actions qu'elle pousse à accomplir méritent seules l'éternelle récompense. Non plus qu'il ne dira à Augustin : « Réjouis-toi, serviteur bon et fidèle, car ta mère a prié pour toi, » Notre-Seigneur, en jugeant les vivants et les morts, ne s'adressera à personne en ces termes : « Réjouis-toi, serviteur bon et fidèle, car tu as communié neuf premiers vendredis de suite..., car tu as porté le scapulaire ». Mais II dira : « Réjouis-toi, car j'avais faim et tu m'as donné à manger, j'avais soif et tu m'as donné à boire ^ ». En d'autres termes, les mérites acquis par la grâce de Dieu sont seuls couronnés ; et, dans ces mérites, la pratique des neuf vendredis et le port des livrées de la sainte Vierge figurent simplement eux-mêmes comme de bonnes actions, une confiance, un hommage méritoires, exprimés à Notre-Seigneur en sa Personne ou dans sa Mère.
Ces distinctions peuvent paraître délicates. Raison de plus, pour peser nos expressions et éviter celles qui risquent d'être travesties en dispense d'effort et de labeur. Ne disons jamais en termes équivalents : « Voyez comme il en conte de se faire une position ici-bas. Pour sauver votre âme, pour obtenir un bonheur sans fin, Notre- Seigneur vous demande une seule heure pendant neuf mois. » Loin de là, Notre-Seigneur nous demande la vie entière, mais II accepte la fervente pratique des neuf vendredis comme une prière efficace pour avoir la grâce de Lui dédier cette vie en effet.
Arrière, bien plus encore, toute comparaison avec les travaux des hommes apostoliques et les rigueurs des pénitents, comme si nous n’avions pas, suivant un texte
(1) S. Matth., 25, 35 et suiv.
célèbre, à nous lever de la table sainte, forts comme des lions, rendus terribles à Satan, et tout pénétrés envers notre Chef d’un amour qui nous entraîne sur ses pas à une vie sainte et mortifiée.
De tels rapprochements sentiraient une réclame plus digne de la foire que de la chaire, et il y aurait bien à craindre que leur premier effet ne fût de faire manquer aux conditions mêmes de la Grande Promesse : la volonté de persévérer et la résolution d’une vie foncièrement chrétienne.
En général d’ailleurs, il importe beaucoup de ne pas s’abuser sur le rôle des pratiques extérieures. L’âme y peut puiser un secours, et le prochain un sujet d’édification. Plusieurs furent choisies par le Christ pour être les signes et les canaux de sa grâce : le mépris des sacrements serait sacrilège. D’autres nous sont imposées par la sainte Église : en les négligeant à dessein, nous serions coupables d’orgueilleuse révolte. Et ce serait encore une forme d’orgueil, que de dédaigner les pieuses coutumes qui font partie des mœurs chrétiennes. Mais il y a loin de cette simple accommodation à des usages louables et d’une exactitude dictée par les soins d’une piété sincère, à une exécution machinale et à un culte superstitieux d’observances mesquines, strictement définies pour le nombre et la façon. Le Saint-Siège a dû fréquemment réprouver ces prières à accomplir suivant un rit déterminé, tel nombre de fois, ni plus ni moins, pour obtenir infailliblement certaines grâces même temporelles. L’on a fait des additions d’indulgences dont le moindre inconvénient est leur manque d’exactitude ; et ces faveurs, octroyées comme accessoires de bonnes œuvres, sont devenues l’objet principal des préoccupations d’une certaine piété. Que de fois, l’on s’est moins soucié de faire bien que de faire beaucoup, à l’encontre du conseil de Notre-Seigneur, qui nous avertissait de ne pas estimer nos prières d’après le nombre de
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paroles qui y étaient prononcées i ; et des calculs étroits et égoïstes ont défloré souvent des pratiques recommandables. Les sacrements mêmes n’échappent pas toujours à cette demi-profanation. Dans le peuple, chez les bonnes gens, la simplicité excuse aisément une certaine étroitesse d’idées et des pratiques un peu mesquines ; mais la complicité de ceux qui les guident serait moins pardonnable. Notre-Seigneur nous demanderait compte d’avoir rapetissé sa religion, fondée sur la justice et l’adoration en esprit, aux proportions d’un formalisme peu édifiant, qui rappelle ces éléments vides dont II voulut nous affranchir 2. De nos jours d’ailleurs, cette imprudente naïveté, cette façon trop matérielle d’entendre le christianisme n’est-elle pas même une occasion de scandale? Ne risque-t-elle pas de renforcer la barrière des préjugés qui empêchent des âmes sincères de revenir ou de se convertir à cette religion de vérité et d’amour dont le besoin les tourmente?
Gardons-nous donc bien de faire passer la pratique des neuf vendredis pour une voie également sûre et commode d’aller au ciel, comme si Notre-Seigneur se ravisait et rétractait sa déclaration : « Celui qui veut me suivre, qu’il se renonce lui-même^ » !
2. Nous ajouterons encore, qu’il convient peu, à notre sens, de prêcher isolément la Grande Promesse. Elle n’est pas faite pour elle-même, mais elle fut proposée par Notre-Seigneur comme un encouragement à la communion réparatrice du premier vendredi, qui, elle-même, est une forme de la dévotion au Sacré Coeur. Suivons le plan que nous trace sainte Marguerite -Marie. Parlons de l’amour de Jésus-Christ, de son désir d’être aimé ; proclamons les devoirs que cet amour nous impose, les conseils qu’il nous
(1) S. Math., 6, 7.
(2) Ép. aux Galates, 4, 39.
(3) S. Matth., 16, 24.