ART. III. LE CŒUR EN RELATION AVEC LA CHARITÉ
c’est que ce sont des cœurs qui me sont consacrés. » Là-dessus, d’ailleurs, on est d’accord. Lisez, par exemple, le P. DE Gallieet {op. cit. liv. I, cliap. iv) : « Pour la parfaite intelligence de ce culte, dit-il, il ne suffit pas d’envisager le Cœur de Jésus uni à la divinité, plein d’amour pour les hommes, et, à ce double titre, digne de nos adorations et de notre amour ; il faut, de plus, considérer quelles cruelles offenses lui ménage l’ingratitude des hommes, de quelles atroces injures il est accablé, et comment il se trouve ainsi mériter, non seulement notre amour, mais encore, s’il est permis de parler ainsi, notre commisération et notre compatissance » .
Cette affliction, bien réelle, fut éprouvée aux jours de la vie mortelle du Sauveur! et notamment dans cette nuit d’agonie au jardin des Olives, où Jésus fut au cœur de sa passion, parce qu’il éprouva alors la passion de son Cœur2.
Sans exclure les autres démonstrations de l’amour du Christ, la dévotion au Sacré Cœur s’attache à deux principales, les souffrances de la Passion^ et Vinstitution de la sainte Eucharistie. Écoutez le récit de la Sainte. A peine Notre-Seigneur lui a-t-il représenté son Cœur comme s’épuisant, pour ainsi parler, à convaincre les hommes de sa tendresse, qu’il se plaint des injures dont Il est l’objet dans le Saint Sacrement de son amour. « L’objet particulier de cette dévotion, dit le P. Croiset^ est l’amour immense du Fils de Dieu, qui L’a porté à se livrer pour nous à la mort, et à se donner tout à nous dans le Très Saint Sacrement de l’autel. » « Le Cœur du
(1) Olim^ jadis, dit le P. de Gallifkt, De Cultu..., liv. I, chap. v.
(2) « Ce mystère de l’agonie est un saint des saints. C’est le cœur de la passion du Christ, parce qu’elle est la passion de son Cœur. » (Mgr Gay, Méditations sur les mystères du Rosaire.)
(3) La Dévotion au Sacré Cœur, 1^® partie, chap. i, au commencement.
Christ, ajoute le P. de San^, est, au sens strict, le symbole de Tamour créé du Christ pour nous, surtout de celui qu’il nous témoigne dans sa passion et dans l’eucharistie. » Quelle charité honorons-nous, d’après la sixième leçon du Bréviaire? La charité du Christ souffrant et instituant, en mémoire de sa mort, le sacrement de son corps et de son sang.
Conclusion. — La définition du P. de G-allifet se trouve justifiée. Le culte du Sacré Cœur s'attache à honorer le divin Cœur de Jésus^ en le considérant comme brûlant d^ amour pour les hommes ^ etj en même temps ^ comme très affligé (jadis), à cause des outrages dont ces hommes V abreuvent dans leur ingrate impiété’^.
ARTICLE IV
L’objet propre de la dévotion au Sacré Cœur est le Cœur du Christ, symbole réel de son amour.
‘Les questions s’enchaînent les unes aux autres. Pourquoi, nous demandions-nous, le Cœur est-il l’objet d’une dévotion spéciale? Et nous répondions : A cause des liens qui l'unissent à l’amour de Jésus-Christ. Cette réponse provoque aussitôt la question complémentaire : Quelle raison de le choisir à cause de ces liens?
Et voici notre nouvelle réponse : Parce que ces liens en font le symbole universellement accepté de l’amour, et, par là même, la meilleure représentation sensible de cet amour.
Symbolisme qu’il nous faut expliquer, si nous voulons franchir heureusement une troisième étape vers la connaissance nette et distincte de l’objet de la dévotion au Sacré Cœur.
(1) De Verho incarnato, chap. xxi.
(2) De Cultu... liv. ni, chap. m.
ART. IV. CŒUR DU CHRIST, SYMBOLE DE l’AMOUR 27
Le symbole est une réalité sensible, prise pour représenter une autre réalité, abstraite ou spirituelle. Nous recourons aux symboles concrets pour revêtir d’une forme matérielle, plus adaptée à nos facultés, les êtres spirituels, dont nous n’avons pas d’idée propre.
Cette substitution d’une réalité à une autre est fondée sur des analogies. Celles-ci consistent souvent dans des ressemblances véritables ou figurées, comme quand nous symbolisons la pureté par la blanche fleur du lis; la douceur, par l’agneau ou la colombe ; l’ardeur de la passion par celle de la flamme; elles résident parfois dans des liens réels entre les deux objets, notamment le lien qui unit la cause à l’effet. La santé est symbolisée par les vives et fraîches couleurs qu’elle amène sur le visage, l’intelligence par la tête où elle reluit et où, à cause du cerveau, elle nous paraît placée i.
(1) Bien que fondés l’un et l’autre sur des ressemblances, destinés à satisfaire notre besoin de représentations concrètes, le symbole et les métaphores sont séparés par des différences caractéristiques qu’il importe de ne point perdre de vue. La métaphore détourne le mot de sa signification propre, le symbole la lui conserve; celle-là cache l’objet signifié d’ordinaire, — le lion, par exemple, — pour n’en retirer qu’une qualification, — la force, — dont elle veut revêtir un autre objet, — Achille, par exemple ; — le symbole demande à l’objet lui-même de représenter, sous ses couleurs, un autre objet plus éloigné, plus abstrait; dans la métaphore, le mot fait disparaître une réalité voisine de nous; dans le symbole, cette réalité sert de mot. Nous recourons aussi au symbole pour simplifier, synthétiser, unifier. Ainsi un simple drapeau représente l’idée si complexe de patrie. — Nous ne saurions donc approuver M. Baeuteil d’avoir écrit {Genèse du culte du Sacré Cœur^ p. 43) : « Qu’est-ce donc que le cœur symbolique? Ce n’est autre chose que la réunion du cœur réel et du cœur métaphorique. »^Dans une même expression, un même emploi, le mot ne se prend pas à la fois au sens propre et au sens figuré. Puis, le symbole ne suppose pas la métaphore, n’a pas été créé par elle; c’est bien plutôt l’usage symbolique du cœur qui a fait la
Le symbolisme fondé sur des liens véritables est circonscrit à Tobjet qui se trouve en correspondance effective avec la réalité symbolisée. A vous supposer une force extraordinaire et ime exemplaire douceur, tout lion peut symboliser votre force, tout agneau, votre douceur ; mais le symbole réel de votre santé ne se trouve que dans les couleurs de votre visage ; seule votre tête me représente votre intelligence. Des couleurs vives pourront cependant servir de symbole à la santé en général, et de même la tête à rintelligence ; mais, dès que nous individualisons Tobjet, il nous faut aussi individualiser ce genre de symboles.
Il est, dès lors, aisé de voir comment le cœur, sans nullement ressembler à Tamour, sans même être le siège d’aucune affection, est cependant le symbole réel et naturel de toutes les affections humaines.
D’une part, bien que leur cœur soit caché dans la poitrine, les cœurs que nous avons vus nous permettent de concevoir une image nette du cœur de quelqu’un; et d’autre part, bien que nous ne puissions pas lire dans le cœur les sentiments auxquels correspond le rythme des mouvements, cette correspondance nous fait attribuer au cœur ces sentiments eux-mêmes : nous les localisons dans le cœur, nous semblons comme saisir dans le cœur le principe des affections; notre imagination nous le représente sous cette forme; le cœur devient le symbole réel et naturel de l’amour. Le Gard. Billot a pu écrire à ce propos : « Le cœur est le symbole de l’amour, parce qu’il en est l’organe 1, » proposition indiscutable, si l’on veut bien prendre le terme organe dans l’acception large, vérifiée même par de simples répercussions.
métaphore. Le cœur symbolique, c’est le cœur réel dans sa fonction réelle de symboliser l’amour.
(1) De Verho incarnato, th. 36, coroll., p. 332.
ART. IV. CŒUR DU CHRIST, SYMBOLE DE l’ AMOUR 29
Nous restons fidèles à ce symbolisme dans les formes humaines sous lesquelles nous nous représentons les purs esprits, et la divinité elle-même ; le cœur du corps fictif que nous leur prêtons sera le symbole de leur amour, et nous parlerons du cœur de Dieu, comme du cœur de rhomme. Seulement, ici, et cette remarque a son importance pour la suite, la réalité du symbolisme disparaît avec la réalité même du corps et du cœur : il est imaginaire^ comme le corps tout entier auquel il est rattaché.
Au symbolisme du cœur se relie une métaphore^ selon laquelle le cœur signifie la volonté en tant qu'elle aime. Il y a donc lieu de distinguer soigneusement Taspect symholigue, propre au cœur véritable, et l’emploi métaphorique du mot cœur^.
Ces explications font nettement saisir le sens et la portée de cette proposition : Dans la dévotion au Sacré Cœur, le cœur n’est pas pris au sens métaphorique, nous l’avons démontré dans l’article II, mais le cœur est pris comme le symbole réel et naturel de V amour. Nous ramenons ainsi la proposition sur laquelle s’ouvrait cette section, proposition aisée à démontrer.
Le Cœur du Christ est pris comme symbole. Les Actes du Saint-Siège, à partir du premier décret de 1765, ne cessent d’en faire foi. Ils parlent de renouvellement symbolique du souvenir, d’image symbolique de la charité. (Voir plus loin les citations).
Il est pris comme symbole réel, a) C’est son Cœur véritable que Notre-Seigneur découvre à sainte Marguerite- Marie; c’est de ce Cœur qu’il dit : « Voilà ce Cœur qui a
(1) Certains auteurs parlent d’un cœur symbolique comme d’un cœur pris au sens figuré. Nous tenons ce langage pour fautif. Cœur symbolique, c’est tout cœur qui sert de symbole : or, le symbolisme appartient avant tout au cœur réel. Il peut, de là, passer à un cœur imaginaire. Mais même alors, l’emploi du mot cœur n’est pas métaphorique.
tant aimé. » Aimer, pour un cœur véritable, n’est-ce pas produire des affections ou en ressentir les impressions?
h) Le P. DE Gallifet, les postulateurs de la cause, invoquent sans cesse la correspondance effective entre le cœur et les sentiments. Plus récemment. Pie IX proclamait encore que le culte du Sacré-Cœur est celui du Cœur brûlant d’amour envers le genre humain ; le culte du cœur, siège de la divine charité. (Voir plus loin les citations.)
c) Nulle raison de s’attacher encore au cœur physique et vivant de Notre-Seigneur, si la dévotion au Sacré-Cœur s’appuie sur une simple métaphore. Les adversaires le comprenaient fort bien; nous avons, plus haut, réfuté leurs prétentions.
d) Cette vérité, déjà évidente, ressort encore de la différence que les Actes du Saint-Siège établissent et maintiennent entre le culte du Sacré-Cœur et celui de la sainte Face. S’ils reconnaissent et approuvent le culte rendu au cœur vivant du Sauveur, ils désapprouvent le culte spécial et direct de la sainte Face'^. Ils admettent seulement que l’on continue à vénérer l’antique image de la Face meurtrie du Sauveur et les copies de cette image, afin de s’exciter ainsi à un souvenir plus vif et plus fécond de la passion du Sauveurs. Dans la dévotion au Sacré-Cœur,
(1) Décretdu Saint-Office, 4-5 Sanctæ Sedis,2hflA:’è.)
(2) On se demandera peut-être, pourquoi l’empreinte des souffrances, si profonde sur la face meurtrie du Sauveur, ne justifierait pas un culte spécial de cette face, tout comme le lien avec l’amour justifie le culte spécial du Cœur de Jésus. Nous remarquons deux différences. La face adorable de Jésus n’exprime pas que la douleur, et les stigmates sanglants ont fait place au rayonnement de la plus pure des joies. La face réelle du Sauveur ne saurait donc être un symbole de souffrance, et la face souffrante ne répond à aucune réalité actuelle : elle reste seulement sur la toile où elle se trouve dépeinte. Le culte ne peut donc être que celui d’une image. Au contraire, le Cœur de Jésus ne fut qu’amour, et il continue d’être en rapport réel avec un amour qui ne cessera jamais.
ART. IV. CŒUR DU CHRIST, SYMBOLE DE l'aMOUR 31
Vimage du cœur n’est pas le symbole qu’on honore : elle représente le cœur véritable et vivant qui, lui, reçoit nos hommages comme symbole réel et naturel de l’amour; dans le culte de la sainte Face, l’image ne nous présente pas à honorer le visage véritable du Sauveur, mais jpassiouy symboliquement exprimée sur la toile. La conception, qui est juste, appliquée au culte de la sainte Face, serait la fausse conception à laquelle des catholiques teintés de jansénisme pensaient réduire le culte du Sacré Cœur. Et dans cet exemple, nous comprenons mieux ce qu’était le cœur purement symbolique qui, d’après eux, intervenait seul dans la dévotion au Cœur de Jésus.
Mais ces preuves sont surabondantes. Nous pouvons, sans hésiter, formuler notre nouvelle conclusion : L’objet propre de la dévotion au Sacré Cœur est le cœur, symbole réel de Vamour du Christ; et, dans cet objet, l’élément formel, c’est cette qualité de symbole réel. En d’autres termes, le Cœur est honoré, parce que et en tant qu’il est {identiquement) le symbole réel de l’amour de Jésus -Christ.
Corollaire très important. — L’aspect sous lequel nous envisageons le cœur rappelle ce que nous disent d’ailleurs expressément les révélations de la Sainte. Nous honorons le Cœur du Christ, afin de mieux honorer son amour, afin d’être plus touchés par cette représentation sensible, que la blessure reçue sur la croix achève de rendre expressive. Ces honneurs rendus à l’amour constituent donc la fin prochaine de cette dévotion. Si le lien réel avec l’amour du Christ explique et justifie la dévotion au Sacré Cœur en tant qu’elle se termine au cœur, cet amour lui-même explique et justifie cette même dévotion en tant qu’elle se termine à Jésus-Christ, qui est, nous l’avons dit en commençant, l’objet ou le terme primaire de la dévotion. Nous honorons spécialement Jésus- Christ, parce qu’il aime ; nous honorons son Cœur, parce que ce Cœur
est le symbole de cet amour. L’amour constitue ainsi l’objet formel de la dévotion au Sacré Cœur, si nous nous reportons au terme primaire. En ce sens, Pie VI a pu dire : (c La dévotion au Sacré Cœur consiste en substance à méditer et à vénérer, dans l’image symbolique du cœur, l’immense charité et les effusions d’amour de notre divin Rédempteur 1. » Et le P. de Gallifet : « Pour peu que l’on considère attentivement la nature de cette fête, l’on comprendra et l’on sentira que, sous le nom et le titre du Cœur de Jésus, il s’agit en réalité de la fête de l’amour de Jésus 2. « La fête fut concédée, lisons-nous dans le Bréviaire*^, afin que sous le symbole de ce très saint Cœur, les fidèles célèbrent avec plus de dévotion et de ferveur la charité du Christ. »
Mais n’allons pas, ainsi que plusieurs écrivains semblent le faire, distinguer comme deux objets qui termineraient parallèlement la dévotion au Sacré Cœur : l’un, matériel ou sensible, l’autre formel ou spirituel. S’il y avait deux objets séparables, il y aurait, le P. J. -B. Terrien le remarque fort à propos 4, deux dévotions au Sacré Cœur. Il faut au contraire que l’objet formel et l’objet matériel de la dévotion soient simplement les deux éléments, l’un matériel, l’autre formel, d’un seul et même objet. Ils peuvent l’être dans le cas présent, grâce au symbolisme. Comme s’exprime le P. de Gallifet, « l’objet immédiat de la fête, c’est l’amour qui rend le cœur ardent, l’amour qui forme avec le cœur un tout invisible 5, » le cœur et
(1) Lettre à Scepion Ricci, évêque de Prato-Pistoie.
(2) Nouvelles observations pour la concession de l’office et de la messe du Sacré Cœur. Observation II, citée par le P. Nilles, De Mationihus...^j t. I, p. 336.
(3) Leçon VI de l’Office.
(4) La Dévotion au Sacré Cœur de Jésus, chap. m, p. 34.
(5) Dans l’apologie offerte à Benoît XIII, liv. ii, chap. u. Cité par Nilles, De liationihus...^^ t. I, p. 340.
ÀRT. IV. CŒUR DU CHRIST, SYxMBOLE DE l'aMOUR 33
Tamour sont un seul objet : c'est le cœur, symbole réel de l'amour, ou c'est l'amour symbolisé par le cœur. « Voilà donc, dit fort bien le P. Terrien, l'objet propre de la dévotion au Sacré Cœur : ce n'est ni le cœur de chair à l'exclusion de l'amour, ni l'amour à l'exclusion du cœur, mais le cœur et l'amour. Qui dit < le Cœur de Jésus *, dit ces deux choses, ou plutôt ne dit qu'une seule chose, composée, pour ainsi dire, de deux éléments inséparablement conjoints dans l'unité d'un même objet, comme le corps et l'âme se combinent dans l'unité substantielle d’une seule et même nature. J'adore le Cœur matériel de Jésus, mais, en l'adorant, je le regarde comme le symbole vivant qui personnifie pour moi tout son amour; j’adore l'amour de Jésus, mais, en l'adorant, je le contemple dans la manifestation naturelle et sensible où Jésus me le montre dans le cœur de chair. Ce qu'il y a de principaly c'est l'amour : car les actes dont ce culte est formé ne descendent pas de l'amour au cœur, ils montent du cœur à l’amour. Cependant le cœur physique est V auxiliaire sacré qui met l'amour à la portée de ma faiblesse : car c’est par lui qu'il se révèle à moi, par lui qu’il me touche, en lui que je l'atteins l. »
Ces considérations contiennent en même temps la réponse à cette question intéressante : Le culte du cœur physique de Notre-Seigneur est-il essentiel à la dévotion au Sacré Cœur? La question ne se pose pratiquement que pour la dévotion privée. Dans le culte publiCy il est de toute nécessité que l'on présente la dévotion au Sacré Cœur telle que la Sainte l'a fait connaître et que l'Église l'a approuvée. Le cœur véritable et vivant en est un élément indispensable. L'enlever serait d'ailleurs donner
(1) La Dévotion au Sacré Cœur de Jésus, chap. iv, p. 37. Nous citons d’autant plus volontiers cet écrivain, que nous aurons plus loin à le contredire.
s. G. DE JÉSUS. II.
gain de cause aux adversaires de la dévotion ; ce serait encore, sous prétexte de la spiritualiser, la rendre moins accessible à tous ; ce serait, à peu près, remplacer Jésus- Christ par son âme.
Même dans la dévotion privée, si Ton conçoit certes un culte très recommandable dont Tamour de Notre-Seigneur formerait Tobjet exclusif, ce culte ne serait plus cependant le culte spécial du Sacré Cœur. L'élément principal, sans doute, serait conservé, mais pour devenir Tobjet matériel complet; le cœur entrerait pour partie dans cet objet, comme élément secondaire d'un objet plus générai, puisqu’il participe réellement à l’amour; mais il disparaîtrait de l’avant-plan, comme élément sensible et symbolique, pour ne plus être qu’obscurément compris et signifié. L’attention cesserait de se porter sur lui, tout comme, pour la plupart des fidèles, la fête du Saint-Sacrement, bien qu’elle inclue le corps de Notre-Seigneur, a cessé d’en être la fête. Ce corps pourtant est directement appelé sous les saintes espèces par les paroles sacramentelles. Ainsi tout culte des souôrances de Notre-Seigneur n’est pas nécessairement le culte des cinq plaies qui les symbolisent. A coup sûr, suivant les tempéraments et les attraits, la représentation du cœur physique sera plus ou moins vive et précise ; mais qui se croira assez au-dessus des conditions communes de l'humanité, pour penser qu’il n’a que faire du secours des symboles, de ceux surtout que la bonté divine ménage providentiellement à notre faiblesse présente?
Retenons donc le Cœur matériel, sensible; retenons-le pour entourer son image des marques d’honneur que nous savons être agréables au cher Sauveur des hommes : que son Cœur reste gravé dans notre pensée, et que nos actes intérieurs s’y attachent dans la mesure où son souvenir, sa représentation peuvent aider notre amour.
ARTICLE V
L’amour dont le Cœur de Jésus est le symbole.
A dessein, dans l’article précédent, nous avons parlé de l’amour du Christ sans plus le définir. Le lecteur se sera aperçu d’une lacune. Plus d’une fois, le doute lui sera venu : quel amour fait- on intervenir? Tout amour appartenant au Fils de Dieu, notamment aussi l’amour pour son Père, ou seulement son amour pour les hommes? L’amour, qu’il éprouve dans les deux natures qui sont Lui, ou seulement celui qui dérive de sa nature humaine?
« Ces questions sont d’une haute importance, remarque le P. Ramière, et leur examen peut nous servir, non seulement à mieux connaître le Cœur de Jésus, mais peut-être à nous former sur l’Incarnation, qui est le point capital de notre foi, des notions plus exactes et moins confuses C »
Le désir de contribuer à dissiper, pour notre part, des obscurités et des incertitudes qui nous paraissaient s’accumuler avec le nombre des publications théoriques ou pratiques traitant de la dévotion au Sacré-Cœur, nous fit entreprendre d’abord dans les Etudes^, puis dans les éditions précédentes de cet ouvrage, un travail spécial sur cette matière.
Le P. Ramière jugeait d’ailleurs la réponse aussi facile que digne d’attention; et, en la donnant, il se croyait d’accord avec les théologiens les plus accrédités 3. Notre thèse, où nous reprenions ses idées, souleva pourtant des controverses. Elle eut ses partisans convaincus : tel le R. P. Alvéry, dans la Revue Augustinienne^ ; ses adver-
(1) Messager nu Sacré Cœur, t, xiv (1868), p. 274.
(2) 20 janvier; 10 févr. 1906, t. 106, pp. 146. 179. 472-495.
(3) Messager du Sacré Cœur, t. xiv (1868), pp. 274-275.
(4) 15 fév. 1907, pp. 173-190.
saires ardents au point de paraître un peu aveuglés par un zèle, au reste, saint dans son principe : tel le T. R. P. Ange le Doréi, tel le chanoine Leroy^. Des formules de conciliation furent également proposées, surtout par le P. Vignat^ un peu par le P. Bainvel^^ qui déclara ses conclusions admissibles par nous.
Ces débats ont eu leur utilité. Instructifs pour nousmêmes, ils nous permettent maintenant de retoucher notre étude, et de présenter, en dehors d’idées polémiques, une théorie plus complète, et, nous l’espérons, plus généralement satisfaisante.
Pour plus de clarté, nous diviserons cet article en plusieurs paragraphes.
§ 1. LE MYSTÈRE DE l’iNCARNATION, l’AMOüR CRÉÉ ET l’amour INCRÉÉ.