‹ Pratique et doctrine de la dévotion au Sacré Cœur (volume 2)Chapitre 5 sur 102 · LA QUESTION POSÉE A CE POINT DE VUE · texte numérisé non relu

LA QUESTION POSÉE A CE POINT DE VUE

Ce premier paragraphe rattache la question au mystère le plus consolant de notre foi, au mystère du Verbe incarné. Avec quel soin il importe d’en sauvegarder la conception catholique, et, par conséquent, de ne pas se départir, même dans les termes employés, des usages reçus dans l’Église ! Dans un rapide aperçu, rappelons les points principaux du dogme du Verbe fait chair.

Décidée, accomplie par la Trinité tout entière, l’œuvre de l’Incarnation du Verbe, qui implique la conception

(1) Le Sacré Cœur de Jésus, son amowr (réponse au P. Vermeersch) 1908. Il ne faut pas confondre cette brochure avec l’ouvrage plus étendu de même titre, postérieur à la béatification du V. Père Eudes : « Le Sacré Cœur de Jésus, son amour, diaprés la doctrine du B. Jean Eudes, Père, Docteur et Apôtre de la dévotion au Sacré Cœur., ouvrage intéressant et moins polémique d’allure.

(2) Revue ecclésiastique de Liège, octobre et novembre 1906.

(3) Études, t. cvn, 1. C 5

(4) La dévotion au Sacré Cœur de Jésus, p. 141, note 1.

active du Christ et la réunion active de son humanité avec la personne du Verbe, est spécialement attribuée au Saint-Esprit. « Et incarnatus est de Spiritu SanctOy » chantons-nous dans le Credo de la messe. « Et il s'est incarné par le Saint-Esprit ». « Qui conceptus est de Spiritu Sancto, » disons-nous dans le Credo de l'Office : « Il a été conçu du Saint-Esprit. » Saint Thomas justifie ce langage par une triple raison. En Dieu, le principe de ITncarnation est Tamour. Or, le Saint-Esprit, amour du Père et du Fils, se voit attribuer les œuvres de Famour de Dieu. A la nature humaine prise par le Verbe échut une pure grâce, un bienfait absolument gratuit. Or, les opérations de la grâce sont appropriées au Saint-Esprit. LTncarnation produisit un homme substantiellement saint et fils de Dieu par nature. Or, TEsprit-Saint est l'Esprit sanctificateur; c’est lui qui fait les hommes enfants de Dieu. Cette œuvre ineffable de l'Incarnation ne donna cependant la nature humaine qu’à la seconde personne de la très sainte Trinité, au seul Verbe de Dieu, appelé, depuis l'Incarnation, Jésus-Christ. Des hérésies opposées nous valurent dans la suite des siècles un concept plus précis de ce dogme d'amour. Pour nous borner aux principales, Nestorius (439) détruisait l'union théandrique, en distinguant dans le Christ deux personnalités : la personnalité humaine, née de la Vierge Marie, et la personnalité du Verbe, engendrée de toute éternité par le Père. Grâce à une union, commencée dès la conception du Fils de Marie, et qui devait recevoir des mérites postérieurs de la personne humaine ainsi déifiée sa confirmation et son achèvement, ces deux personnes étaient, pour N'estoriüs, inséparablement unies, jusqu'à former une seule personne morale et faire participer la personne humaine aux honneurs propres du Verbe éternel. Malgré une certaine excellence, cette union rentrait dans le genre des communications momentanées dont la divinité hono-

rait les prophètes l. Par une tendance toute opposée, les sectes monophysites, à la suite du moine Eutichès (454), concluaient de l’unité de la personne à l’unité d’une nature composée que constitueraient, depuis l’Incarnation du Verbe, la nature divine et la nature humaines. Cette hérésie, anathématisée au concile de Chalcédoine, qui suivit de vingt ans le concile d’Ephèse (431) où fut condamné Nestorius, reparut sous une nouvelle forme avec les monothélites. Tout en admettant deux natures essentielles dans le Verbe, ceux-ci ne comprenaient pas comment la nature humaine pouvait être pour Lui ce qu’elle est pour nous, lé principe de tout un ordre d’activité. A leurs yeux, le Verbe avait dans sa nature divine le principe immédiat de toute action, de toute résignation ; en opérant et en souffrant. Il se servait de la nature humaine comme d’un instrument inerte, dénué de vouloir et d’énergie propre 3. A l’encontre de ces erreurs, l’Église se montre également jalouse de maintenir l’unité de la personne et la distinction des deux natures : la nature divine, commune, avec toutes ses perfections et toutes ses volontés, au Père, au Fils et au Saint-Esprit, et la nature humaine, âme et corps complets, propre, avec toutes ses opérations et volontés, au Verbe incarné. En d’autres termes, l’union substantielle de la nature humaine avec Dieu ne s’est pas faite dans la nature divine, mais dans la seconde personne de la sainte Trinité, personne identifiée avec cette nature. Comment l’union a-t-elle pu se faire dans la personne, sans se faire dans une nature identique à cette personne, c’est là un mystère dont la profondeur tient à l’insondable abîme du mystère

(1) Voir Franzelin, De Verho incarnate!^, th. 22, notamment à la fin, p, 182, éd. 2,

(2) Voir Franzeun, De Verlo incarnato^^ th. 21, p. 172,

(3) Ihid., th. 40, p. 387.

de la sainte Trinité. Nous savons toutefois et professons que Tunion personnelle exclut toute absorption d’une nature par Tautre, comme aussi toute confusion, tout mélange de la nature divine et de la nature humaine, dont résulterait une troisième nature, composée des deux précédentes.

Il y a donc en Jésus-Çhrist deux natures , deux volontés, marchant d’accord, sans doute, et subordonnées l’une à l’autre, mais physiquement, essentiellement distinctes, et dont il importe de maintenir la distinction aussi bien que la réalité. Or, qui dit deux volontés, dit aussi deux amours. Dans le Christ, se trouvent donc la charité éternelle, incréée, identifiée avec le Père, le Verbe et le Saint-Esprit, et une charité créée, humaine et sanctifiée, par laquelle le Christ aime son Père et nous aime.

La question se pose donc naturellement : Par le culte du Sacré-Cœur J nous vénérons spécialement V amour de Jésus-Christ, Lequelf L’amour créateur de l’univers, ou le plus sublime des amours créés ; l’amour qui fit Lazare, ou l’amour qui pleura sur lui?

En d’autres termes, comme s’exprime le P. NillesI, l’objet de la dévotion au Sacré Cœur, ce n’est pas un cœur méthaphorique, ce n’est pas non plus le cœur réel pris en lui-même absolument, mais c’est le cœur, symbole réel de Vamour : de quelle charité est-il le symbole dans le culte du Sacré-Cœur? De la charité identifiée avec l’essence divine, commune aux trois Personnes de la Sainte Trinité, ou de la charité conçue dans la nature humaine, la seule propre à Jésus-Christ?

Ou bien, aurions-nous tort de poser la question sous forme disjonctive. Nos hommages n’ont-ils pas deux objets, l’amour créé et l’amour incréé? Ces deux objets

(1) Cor Jesu ut caritatis symholum, p. 9-25.

se trouveraient-ils sur des plans différents, Fun étant plus immédiat que l’autre, ou, malgré l’abîme qui sépare leur nature, apparaîtraient-ils comme réunis, fusionnés dans le culte? Le cœur servirait-il de symbole aux deux charités, et cela d’une même façon ou de deux façons différentes?

Autant de points à éclaircir, si nous voulons parvenir à mieux qu’à ces idées confuses qui favorisent peu les élans de la ferveur.

Notons-le toutefois : l’amour que le Christ nous porte dans sa nature humaine n’est pas un amour purement humain; il est divin, à considérer la personne qui aime; c’est l’amour d’un Dieu; la dignité, la valeur en est infinie. Plutôt qu’humain, nous devons l’appeler théandrique : c’est la charité d’un Dieu dans la nature humaine prise par Lui.

Il nous faudra, plus tard, insister sur cette notion.

Pour le moment, avant d’en aborder le fond même, disposons-nous à un examen impartial de la question, en parcourant diverses opinions émises par les auteurs ou insinuées dans les décisions du Saint-Siège.

Page 1