LES OPINIONS DES AUTEURS
Observations préliminaires. Deux remarques nous serviront à mieux comprendre la pensée des auteurs.
10 Le fait d’attribuer à la charité du Christ des caractères qui conviennent tous à sa charité créée (telle est même la qualification de divin, donnée à son amour) équivaut à porter la vue, la vue directe tout au moins, sur cette charité créée et non sur l’incréée. En effet, a) L’amour d’un cœur humain est censé humain lui-même, si l’on ne dit pas le contraire. — h) Si la charité incréée revendique une place, surtout sur le même plan que la charité créée, on ne conçoit guère qu’on en taise ou dissimule les attributs distinctifs.
2o Non seulement toutes les souffrances volontaires du Sauveur, son dévouement héroïque jusqu'à la mort, en d'autres termes sa Passion et sa croix, mais encore l'institution des sacrements et notamment de la sainte Eucharistie, sont des oeuvres qu’il accomplit dans son Humanité. Assurément, le miracle de la présence réelle du Christ sous les espèces sacramentelles ne s'opère pas sans l'intervention de la divinité comme cause principale ; mais néanmoins, d’après l'enseignement de la théologie, l’auteur immédiat des sacrements, c’est le Christ, en tant qu’homme. A cet effet. Il se trouvait investi dans sa nature humaine d’un pouvoir, appelé pouvoir d’excellence, grâce auquel II attachait à des signes sensibles, la vertu de produire la grâce E Une volonté humaine du Christ est donc vraiment cause de l’eucharistie comme de la Passion et de son sacrifice. Si ce double bienfait témoigne de la charité de Dieu envers l’homme, s’il nous fait répéter après saint Jean : « Sic Deus düexit mundum^ Dieu a tant aimé le monde 2^ » il se rapporte aussi immédiatement à l’amour créé du bon Pasteur, qui donne sa vie pour ses brebis et pourvoit affectueusement à leur pâture.
Voici maintenant, sur la question que nous cherchons à résoudre, divers avis, recueillis chez des représentants célèbres de la dévotion au Sacré Cœur comme chez des organes estimés de la science théologique.
1.* Sainte Marguerite -Marie occupe, dans l’histoire de la dévotion, une place à part, au tout premier rang. L’humble fille de saint François de Sales n’est pas théologienne. Ne nous attendons pas à trouver chez elle des indications formelles et précises; celles-ci devront plutôt se déduire de ses écrits.
Comment conçoit-elle la dévotion? Comment, dans ses
(1) Cf. S. Thom, III® p., q. 68, art. 3, c.
(2) Év. S. Jean, 3, 16.
apparitions, le Cœur de Jésus lui est-Il représenté? Comme un cœmr passionné d^amour^; comme un cœur ouvert par une large blessure et couronné d’épines 2. « De cette humanité sacrée sortaient des flammes de toutes parts, mais surtout de son adorable poitrine, qui ressemblait à une fournaise. » — Le « tout aimant et tout aimable cœur... était la vive source de ces flammes ». — En retour d’un amour porté à l’excès. Il se plaint de ne " recevoir des hommes « que des ingratitudes et méconnaissances » . « S’ils me rendaient quelque retour d’amour, ajoute-t-Il, j’estimerais peu tout ce que j’ai fait pour eux, et voudrais, s’il se pouvait, en faire davantage. » Il va jusqu’à la supplication : « Donne-moi ce plaisir, de suppléer à leur ingratitude ». Dans l’apparition de 1675, que l’on s’accorde à considérer comme la principale, Notre-Seigneur se montre encore affligé par l’ingratitude. . . Le P. Bainvel en conclut justement, que « la dévotion se dessine comme un amour de réparation envers l’amour méconnu, comme un amour d’union à Jésus victime pour l’amour des hommes, demandant pour eux pitié et pardon^. »
Semblable culte, à quel amour peut-il se rendre, sinon à l’amour créé?
Comment, du reste, la Sainte comprend-elle l’intervention du Sacré Cœur?
Comme une médiation entre Dieu et les hommes l : le Christ est médiateur dans son humanité.
Invoque-t-elle le Sacré-Cœur? Voici les termes qu’elle emploie : « O cœur embrasé et vivant d’amour. . . cœur qui brûlez d’amour et pour Dieu et pour moi, je vous adore, je vous aime, je me fonds d’amour et de respect devant
(1) Apparition du 27 décembre 1673.
(2) Grande apparition de 1673-1674.
(3) La dévotion au Sacré Cœur de Jésus, p. 24.
(4) Lettre 39 à la Mère Greyfié, 1685 ; 1. 43 à Sœur Marie-Madeleine des Escures, 21 juin 1686 5 1. 44 à la Mère GreTfié, 1686.
VOUS. Je m'unis à vos saintes dispositions; je veux, oui, je veux et brûler de vos feux et vivre de votre viei. » Ne s'adresse-t-elle pas à l'amour humain, à cet amour conçu à la fois pour Dieu et pour elle?
Dans sa lettre 44, à la Mère Greyfié, elle demande deux offices de médiatrice et de réparatrice j qui supposent plutôt l'amour humain.
En sens opposé, le P. Bainvel cite ce seul texte : « Il (le Sacré Cœur) les enrichirait... de ces divins trésors du Cœur de Dieu qui en était la sources. » Mais ce texte est peu concluant. Le Père ne peut raisonner que de la façon suivante : « Comment Marguerite -Marie ne verrait-elle que l'amour humain de Jésus, quand le Dieu aimant est si présent à sa pensée? » Mais, observe-t-on aussitôt, pour voir l'amour incréé, en fait-on nécessairement l'objet propre d’une dévotion?
2o Dans les annales de la dévotion au Sacré Cœur, le premier nom à inscrire, après sainte Marguerite-Marie, est celui du guide spirituel que Dieu lui envoya pour reconnaître l'origine surnaturelle et divine des révélations touchant le Sacré Cœur. Le vénérable P. de la Colom- BRiÈRE, S. J., considère le divin Cœur comme « le siège de toutes les vertus, la source de toutes les bénédictions et la retraite de toutes les âmes saintes ». Les principales vertus qu'on prétend honorer dans ce Cœur sont, dit-il, l’amour plein de respect et d’humilité pour Dieu son Père, la patience et la douleur pour nos péchés, une compassion très sensible pour nos misères, un amour immense malgré ces mêmes misères, et une égalité inaltérable causée par la plus parfaite conformité à la volonté divine. « Ce Cœur est encore dans les mêmes sentiments... Pour tout cela, il
(1) Vie et Œuvres^ II, 498.
(2) La dévotion au S. Cœur, p. 131, note 2, citant Lettres inédites, 1. iv, q. 141.
ne trouve dans le cœur des hommes que dureté, qu’oubli, que mépris, qu’ingratitude : il aime et il n'est pas aimé... Pour réparation de tant d’outrages *, le saint religieux lui consacre son propre cœur et s’abandonne entièrement à Luii. Nulle part, ailleurs, croyons-nous, le P. de la CoLOMBiÈRE ne s’exprime plus clairement sur la dévotion au Cœur de Jésus. Or, à en juger d’après ces expressions, non seulement le cœur appartient lui-même à l’humanité, mais encore tous les sentiments qu’on y reconnaît, qu’on y honore, sont des sentiments divins que Notre- Seigneur éprouve dans sa nature humaine.
30 Sur les instances même de la Sainte, le P. J. Ceoiset, S. J., expliqua le culte du Sacré Cœur, dans un livre dont elle disait^ ; « Le tout, si je ne me trompe^, est si parfaitement de son agrément (de Notre-Seigneur), que je ne crois pas qu’il faille rien changer » .
Sans le dire en termes exprès, le P. Ceoiset démontre partout que dans le culte du Sacré Cœur il ne considère comme objet spécial que le cœur humain et la charité créée du Sauveur. L’exellence du cœur adorable de Jésus, il la tire de l'union avec la personne divine et des vertus dont le cœur est orné'^; les bienfaits dont, au paragraphe 3 du chapitre lîl, il évoque le souvenir sont la rédemption et l’institution de la sainte Eucharistie. Il résume en ces termes l’économie de la charité du Christ : « Ce Dieu s’est rendu pour ainsi dire plus sensible en se faisant homme, et ce même homme a fait au delà de tout ce qu’on peut s’imaginer capable d’engager tous les hommes à l’aimer... Ce sont là les effets de l’amour que Jésus a pour nous ».
(1) Retraite spirituelle, offrande au Sacré Cœur, à la fin.
(2) Lettre au P. Croiset, 21 août 1690.
(3) On sait que la Bienheureuse employait par obéissance ces expressions adoucies.
(4) pe partie, chap. m, § 1.
Enfin, les premières lignes de Fouvrage circonscrivent ainsi Fobjet particulier de la dévotion : « C’est Famour immense du Fils de Dieu, qui L'a porté à se livrer pour nous à la mort, et à se donner tout à nous dans le Très Saint Sacrement de Fautel, sans que la vue de toutes les ingratitudes et de tous les outrages quTl devait recevoir en cet état de victime immolée jusqu'à la fin des siècles ait pu L'empêcher de faire ce prodige i » .
40 Le P. Froment, S. J., contemporain du P. Croiset, composa, en même temps que ce dernier, un traité sur la Véritable Dévotion au Sacré Cœur de Jésus. La date où elle vit le jour nous décide seule à citer une œuvre qui n'eut guère de succès. Le P. Sommervogel^ n'en mentionne qu'une édition. Et le traité, tombé dans l'oubli, était devenu fort rare, quand il fut réimprimé dans la Petite Bibliothèque chrétienne^. Dès le début. Fauteur entend le Cœur de Jésus dans l'acception la plus ample : * L'on peut prendre en divers sens le Sacré Cœur de Jésus, savoir, non seulement pour le cœur de chair^ qui fait partie du corps tout adorable du Fils de Dieu, mais encore pour la volonté., tant la divine que l’humaine, de ce Dieu-Homme, laquelle nous a toujours aimés d'un amour si ardent, et enfin pour ce même amour; c'est en tous ces divers sens qu'on prend le Cœur de Jésus dans tout cet ouvrage, c'est-à-dire, en un mot, qu'on y regarde
(1) Nous citons Fédition publiée par le P. de Franciosi, Montreuil, 1895. L’omission de certaines formalités fit mettre le livre du P. Croiset à l’Index, le 11 mars 1704. 11 en fut retiré le 24 août 1887, grâce aux pressantes démarches de l’archevêque de Vrhbosine, Mgr Stadler. En tête de son édition, le P. de Franciosi a inséré une épître dédicatoire, dans laquelle ces démarches sont exposées.
(2) Bibliothèque des écrivains de la Compagnie de Jésus.
(3) Bruxelles, Vromant, 1891. La composition simultanée du traité du P. Froment et de celui du P. Croiset causa quelque embarras à la Sainte. Voir sa lettre du 18 février 1690 au P. Croiset, cité par Letierce, Etude sur le Sacré Cœur, t. n, p. 27.
le Cœur de Jésus comme le siège de cet amour excessif qui L’a porté à se livrer pour nous à la mort et à se donner à nous jusqu’à la fin des siècles dans le Très Saint Sacrement, le clief-d’œuvre de son divin Cœur, et la consommation de son amour envers les hommes, qui ne sont que froideur, qu’indilférence pour Lui » . Ces lignes nous semblent révéler quelque confusion. Dans les développements, l’auteur perd assez de vue la charité incréée.
50 Nul, peut-être, ne travailla plus efficacement à l’approbation du culte public du Sacré Cœur qu’un disciple du P. DE LA CoLOMBiÈRE, guéiT à la suite d’un vœu fait par le P. Croiset, le célèbre P. de Gallifet, S. J. Les instances qui finirent par emporter l’assentiment du Saint-Siège émanèrent de lui ou s’inspirèrent constamment de ses écrits ; et son ouvrage sur V Excellence de la dévotion au Sacré Cœur fut bientôt « devant l’opinion le manuel par excellence de la dévotion au Sacré Cœur l * . Peu d’autorités sont comparables à la sienne. Or, il appert clairement par son livre et par ses plaidoyers qu’il place dans la charité créée du Christ l’objet spécial (spirituel) 2 de la dévotion au Sacré Cœur. 11 explique tout le culte du Sacré Cœur par l’imion hypostatique du Cœur de Jésus avec la personne du Yerbe, et par un amour dont ce Cœur a dû éprouver les impressions. « Comme l’amour, dit-il, dont le Seigneur Jésus, en tant qu’homme, a aimé Dieu le Père et les hommes eux-mêmes, a été conçu selon la manière propre à la nature humaine, il s’ensuit qu’à l’amour spirituel, si intense, de l’ame du Christ, a dû naturellement correspondre un amour sensible, proportionné, dans le cœur 3 >. Comment, ensuite.
(1) Letierce, op. cit., p. 153.
(2; Il distingue, en effet, un objet sensible^ le cœur, et un objet spirituel formé par l’amour.
(3) De Cultu...^ liv. 1, cbap. i.
exalte-t-il le Cœur de Jésus? Il y voit une noble partie du corps, il note les rapports de ce Cœur avec les affections de Tâme, Tunion avec la personne divine, Tamour dont il brûle pour Dieu, la sainteté du Verbe à laquelle il participe, les dons qu’y a versés l’Esprit Saint, les vertus, la gloire qu’il rend à Dieu, Et, vis-à-vis des hommes, ajoutet-il, ce Cœur est celui de notre Rédempteur E
50 Le Cardinal Gterdil^ répète plusieurs fois que le Cœur de Jésus-Christ est pris comme le symbole de Vimmense charité du Christ, mais sans déclarer si cette charité est créée ou incréée. Ce silence nous porte à croire qu’il n’a pensé qu’aux sentiments de la nature humaine, d’autant plus qu’en faveur du culte il allègue cette raison, que le Christ lui-même a ratifié l’attribution au cœur des affections, des sentiments de l’âme.
70 Benoît Tetamo, S. J., écrivit, en 1772, sa Dissei'tation apologétique sur le culte du Sacré Cœur. Dans l’appendice I, chapitre i, il reconnaît que le Cœur de Jésus symbolise l’amour incréé et l’amour créé. Un décret de la sacrée Congrégation des Rites, de 1765, sur lequel nous aurons à revenir, semble avoir inspiré son avis. A la fin du chapitre ii, se demandant comment un cœur de chair pouvait symboliser une charité incréée, il affirme n’y voir pas plus de difficulté, qu’à exprimer, par le mot cœur, la charité de Dieu.
8® Peu après, en 1781, un membre de la Compagnie supprimée, Emanuel Marques, publie son célèbre ouvrage, Defensio cultus Sacratissimi Cordis Jesu. 11 y aborde
(1) Ihid., liv. Il, chap i. Le Christ est Médiateur et Rédempteur, eu tant qu’homme, non par sa nature divine. Saint Paul, Première épître à Timothée, 2, 5. Voir Franzelin, De Verho incarnato, th. 46, p. 497.
{2) Animadversiones in notas CL. Feller de nonnidlis pr oposi tionihus damnatis Pistoriensis synodi. Animadversion^', et nota ex animadversione. Opéra, t. xiv, pp. 348 et 378. Romae, 1809.
expressément la question qui nous intéresse. Voici, en résumé, sa réponse : a) Le culte et la fête du Sacré Coeur concernent formellement la charité du Christ envers les hommes, non celle du Christ envers Dieu, h) Cette charité est, à parler strictement, la charité créée, surtout celle que le Seigneur nous témoigne dans la Passion et l'Eucharistie. Le Cœur du Christ n’a pas, en effet, avec l'amour incréé, ces affinités et cette analogie sur lesquels se fonde le symbolisme ; et dans l’office pour la fête, l'Église déclare expressément que l'on honore la charité du Christ souffrant, et renouvelant dans l’Eucharistie le souvenir de sa mort. L’oraison de la fête rappelle les mêmes bienfaits. Et tout l'office, comme les répons après les leçons le démontrent, est parta^ entre ces deux mystères d’amour; c) Cependant l’admirable accord de la volonté humaine du Christ avec la volonté divine nous révèle dans la charité créée du Christ une imitation parfaite de la charité incréée. Dès lors, le symbole de l’une devient, en quelque sorte, le symbole de l’autre; et, dans un sens plus large, l’on peut comprendre la charité incréée dans le culte du Sacré Cœur. A l’appui de cette opinion, Marquès allègue le décret, déjà cité, de 1765. On y dit que « par la célébration de l’office et de la messe, on renouvelle symboliquement la mémoire de cet amour divin, par lequel le Fils unique de Dieu a pris la nature humaine » : « Voilà, dit Marquès, l’amour incréé. » Le décret ajoute : « Et (par lequel) devenu obéissant jusqu’à la mort, (le Fils de Dieu) a déclaré se donner aux hommes en exemple de mansuétude et d’humilité de cœur. » « Voilà, reprend Marquès, l’amour crééL »
Aux yeux du célèbre François-Antoine Zaccaria, S. J., le culte du Sacré Cœur est bien le culte de l’humanité du Verbe ; le Cœur du Christ ne participe en rien à
(1) Defensio cultus SS. Cordis Jesu, pars 2, propositio la, n. 15-19.
la charité incréée, mais seulement à la charité créée ; et Fobjet de la fête ne saurait être un cœur purement symbolique ; c’est le Cœur véritable du Sauveur, uni à rhumânité et à la personne du Verbe et symbole de la charité 1. Zàccaria nous paraît donc borner à Tamour créé l’objet spécial de la dévotion au Sacré Cœur. '
IQo S. Alphonse de Liguori a composé une suite de touchantes méditations en l’honneur du Sacré Cœur. Dans l’introduction, il s’exprime de la sorte : « Il est à propos de dire que l’objet spirituel (de la dévotion) est l’amour dont brûle le Cœur de Jésus envers les hommes ; attendu que l’amour s’attribue communément au cœur. L’objet matériel est le très saint cœur ». Voulant ensuite justifier la dévotion, le saint s’attache à faire ressortir que le cœur, bien qu’il puisse ne pas être le siège des affections de l’homme, « a cependant la plus grande part dans ces affections, comme dans les souffrances... » Cette considération ne vaut que pour l’amour humain. Les méditations elles-mêmes découvrent l’amabilité du Cœur de Jésus dans les perfections et les vertus qui ornent son cœur : un amour ardent envers Dieu son Père, etc.
Toutefois, dans la seconde méditation « Cœur aimant de Jésus », S. Alphonse rappelle que ce Dieu nous a aimés durant l’éternité; que pour notre amour, Il s’est fait homme... La pitié, dit-il dans la cinquième méditation. Le fit descendre du ciel en la terre.
Les titres des méditations sont suggestifs ; 5^ méditation, Cœur compatissant; 6® Cœur libéral; 7® Cœur reconnaissant; 8® Cœur méprisé; 9® Cœur fidèle.
11® Les travaux du docte et pieux Muzzarelli (1768- 1813) sont toujours marqués au coin d’une riche érudition
(1) Antidoto contra i libri prodotti o da prodursi dal sign. Blasi intorno alla divozione al S. Cuore die Oesù^ pp. 20. 21. 33. 61 et n. 16, p. 108. Florence, 1773.
et d une sûre orthodoxie. Mais il ne nous paraît pas que sa disseHation su?' les règles pour parler et écHre avec exactitude sur la dévotion et le cidte dû nu Sacré Cœur de Jésus-Christ^ fournisse ces idées claires et précises quül avait Tintention de donner et que l'on pouvait attendre de son talent. S’écartant du langage ordinaire i qu'il pense suivre, Muzzarelli fait de Jésus-Christ lui-même l'objet matériel, véritable et propre de la fête et de la dévotion au Sacré Cœur. Le cœur en est l'objet formel, ou motivant le culte. Le cœur peut se prendre doublement, ou, au sens propre, pour le cœur de chair, victime de la charité, et alors il ne peut recevoir les appellations de la nature divine 2 5 ou dans un sens symbolique ou métaphorique^, lequel peut s’appliquer à la volonté créée ou incréée, à la charité créée ou inbréée. L'Eglise a varié dans ses expressions; elle prouve par là son intention d'associer les deux concepts., Bref, Muzzarelli exprime le plus clairement sa pensée dans la formule insérée dans la préface : « L'objet matériel, propre, immédiat et direct de la fête du Sacré Cœur de Jésus est Jésus-Christ lui-même, et cette fête est occasionnée ou motivée par le souvenir de son immense charité, représentée sous le symbole de son Sacré Cœur, ou le Cœur même victime de charité ».
12oSans traiter formellement la question, le P. Roothaan traduit sa pensée dans la lettre sur le culte du Sacré Cœur de Jésus, qu'il adressa à la Compagnie dont il était le supérieur général. Dans ce culte, dit-il, les fidèles célèbrent les bienfaits d’un Sauveur plein d'amour, sa passion, sa
(1) Le P. Letiebce le reconnaît, op. cit., t. n, p. 440, note.
(2) 11 reconnaît cependant (p. 16) que l’expression : « le Cœur de Jésus nous a aimés d’un amour infini », peut s’entendre de son amour créé de dignité infinie. — Nous citons l’édition française d’Avignon, 1826, faute d’avoir sous la main l’édition italienne.
(3) Xe nous lassons pas de dire que nous n’admettons pas la synonymie de ces deux expressions. (Voir plus haut, article IV.)
mort, et Tinstitution de la sainte Eucharistie ; et prennent pour rôle de réparer les injures auxquelles ce Sauveur est en butte, principalement dans ce mystère d'amour. L'amour du Sacré Cœur est celui « qui a porté Jésüs- Chriot à se donner durant toute sa vie, depuis sa conception, et surtout dans sa passion, sa mort, et dans la sainte Eucharistie, où II ne cesse d’être notre victime ^ ».
130 Le P. Gautrelet, S. J., après avoir nettement dit que le Cœur de Notre-Seigneur représente sa sainte humanité et la résume tout entière, semble bien conclure de l’union hypostatique du Cœur avec la personne, qu’on y trouve Jésus-Christ tout entier, donc aussi l’amour de la nature divine. 11 ne précise pas davantage 2.
14® Qui lit attentivement les pages que le savant C. Franzelin, s. J., consacre dans son traité De Verho incarnato à l’adoration de l’humanité du Christ et notamment de son Sacré Cœur, se convaincra sans peine que l’objet spécial du culte est, d’après lui, l’amour du Christ dans sa nature humaine. Non seulement, il n’y a pas un mot pour dire que le Cœur de Notre-Seigneur est aussi le symbole d’un amour adorable en lui-même, et pour lui-même, mais de plus^ : a) il assimile le culte du Sacré Cœur au culte des mystères du Verbe incarné. Or, « dans tous ces mystères, l’objet complet du culte, c’est le Verbe, agissant et soutirant dans son humanité ». h) Il met en parallèle le culte du Sacré Cœur et le culte des cinq plaies, comme répondant, celui-ci à la vie et à la passion extérieures du Verbe incarné, celui-là à sa vie et à sa passion intérieures, c) Le Cœur, dit-il, est considéré comme manifestant les affections théandriques, et
(1) LiUerae de cultu SS. Cordis Jesu, p. 8, 13. Anvers, 1848,
(2) Manuel de la dévotion au Sacré Cœur^ art. 2.
^ (3) Nous citons la seconde édition, Rome, 1874.
comme le symbole de la charité et de toute la vie intérieure du Rédempteur, Dieu-Homme. Or, Notre-Seigneur est réparateur et rédempteur dans sa nature humaine 1.
15^ La pensée du grand Newman nous paraît rendue dans son admirable prière : « Mon Dieu, mon Sauveur j’adore votre Cœur sacré; car ce cœur est le siège de toutes vos plus tendres affections pour nous, pécheurs. Il est rinstrument et l’organe de votre amour; Il a battu pour nous; Il a soupiré d’un grand désir de notre amour; Il a souffert douloureusement pour nous et pour notre salut. Le zèle l’enflamma, pour que la gloire de Dieu fût manifestée en nous et pour nous. Il est le canal par lequel votre affection humaine débordante est venue à nous; par lequel est venue à nous toute votre divine charité. Toute votre incompréhensible compassion pour nous, comme Dieu et comme homme, comme notre Créateur, notre Rédempteur et notre Juge, est venue à nous et y vient toujours par ce Sacré Cœur en un fleuve aux courants mêlés inséparablement. O symbole très sacré et sacrement de l’amour divin et humain dans sa plénitude. Vous m’avez sauvé par votre force divine et par votre affection humaine, et enfin par ce sang miraculeux dont Vous débordiez^.»
Iflo Le P. DE San, dans son cours autographié^, et le P. Nilles^, adoptent l’opinion de Marquès. Au sens strict, le Cœur de Jésus ne symbolise que l’amour créé ; au sens large, il symbolise également l’amour incréé. Le P. Nix,
(2) Méditations et prières. 3® partie, xvi, Le Sacré Cœur, trad. par Maeie -Agnès Péeaté, avec une étude sur la piété de Newman, par Brémond. Paris, Lecoffre, 1906.
(3) De Verho incarnato, chap. xxi.
(4) Cor Jesu, divini Redemptoris Nostri caritatis symbolum.
Insprück, 1872. 11 y exprime plus clairement sa pensée sur la présente question, que dans son grand ouvrage. *
C'ultus SS. Cordis Jesu, ne diffère pas notablement de ces auteurs quand il fait de la charité créée l’objet prochain et immédiat du culte, et de la charité incréée, Tobjet éloigné
17» Dans son grand ouvrage, De SS. Corde Jesu y ejusque cultuy et dans son commentaire ' des Litanies, M. le chanoine Leroy assigne comme objet au culte du Sacré Cœur la charité divine et la charité humaine du Christ^.
18o Le P. Bucceroni, S. J., Commentarii in cultum SS. Cordis Jesuy se rapproche assez de Muzzarelli. Il distingue, lui aussi, le cœur au sens propre et le cœur au sens métaphorique. Celui-ci peut symboliser la charité créée et incréée ; et il est comme tel Fobjet formel de la dévotion au Sacré Cœur^.
190 En Angleterre, le P. Bernard Dalgairns, de rOratoire, n’envisage que l’amour créé dans son beau livre lhe dévotion to the heart of Jesus^.
20® Chez le P. Chevalier, le fondateur des Missionnaires du Sacré Cœur, et quelques auteurs récents, le champ de la dévotion s’étend indéfiniment. Ils retrouvent le Cœur de Jésus dans le Verbe par qui tout a été fait; et le fondement de la dévotion aurait été jeté lors de la création du monde 5.
210 « Dans le Verbe incarné, dit le P. Billot, le cœur est le symbole à la fois de la charité incréée qui fit descendre le Verbe sur la terre, et de la charité créée qui, éclatant dès le premier instant, le conduisit jusqu’à la croix 6. »
22o En développant leurs thèses sur le culte du Sacré
(1) P. 40. (2) Voir n. 175.
(3) Voir pages 11, 21, 21, 22,
(4) Voir notamment les chapitres ii et m.
{b) Le Sacré Cœur de Jésus, Paris, 1886.
(6) De Verhoincarnato , th. 36, p. 332.
Cœurl, les PP. A. Martorelli et J. Castella, S. J., admettent que ce culte comprend l’amour incréé et Tamour créé, bien que Pamoiir créé en soit plus strictement l’objet.
230 Le P. J. -B. Terrien. S. J., a le mérite de très clairement poser la question. Il donne très catégoriquement la plus grande extension à l’objet. « La réponse, dit- il, ne peut être douteuse... Qui nous permettrait, en méditant l’amour de Jésus, de morceler en quelque sorte cet amour, et de séparer ce que l’ordre a réuni dans une harmonie si divine? Quoi! je verrais en mon Sauveur au tombeau de son ami Lazare, et l’amour de Dieu qui va commander à la mort, et l’amour à la fois spirituel et sensible de l’homme qui console Marthe et Marie, qui s’attendrit jusqu’à verser des larmes; et je ferais comme un choix parmi ces manifestations d’amour, retenant les unes, négligeant les autres, au lieu d’adorer et d’aimer le Seigneur Jésus dans l’imité de son multiple amour? » « Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le divise pas », nous dit-Il dans son Évangile. Ailleurs, il déclare ne pas exclure totalement du culte l’amour de Notre- Seigneur pour son Père 2.
Malgré toute notre déférence pour le savoir et la piété d’un écrivain qui a si bien mérité du Sacré Cœur et de la sainte Vierge nous ne pouvons nous empêcher de trouver que l’énergie de l’affirmation dépasse de beaucoup la valeur des preuves fournies. Il ne s’agit pas de morceler un amour, mais de sauvegarder mieux une distinction que Notre-Seigneur inculque à l’endroit même auquel le P. Terrien se réfère. L’action, et par consé-
(1) Theses de cuUu SS. Cordis Jesu.
(2; La Dévotion au Sacré Cœur deJésus^ pp. 80. 81. 86. 87.
(3) On connaît le célèbre ouvrage : La Mère de Dieu et la Mère des hommes.
quent Tamour de la divinité, à qui Jésus les attribue-t-Il ? A ce Père qu’il remercie de L’avoir exaucé L II ne s’agit pas de troubler l’harmonie entre les deux amours, mais plutôt d’en maintenir l’ordre de subordination, en montant graduellement de l’amour créé à l’amour incréé. Retournant la parole invoquée, ne pourrait-on pas dire : € Les choses que Dieu distingue, que l’homme ne les confonde pas ^ ?
240 Peu d’avis ont l’autorité de celui du P. Henri Ramiêre, s. J. Ne passa-t-il pas sa vie entière à étudier et à propager le culte du Sacré Cœur? Il se prononce résolument. « Bien que, dit-il, l’amour éternel et divin dont brûle Notre-Seigneur Jésus-Christ, ne soit nullement étranger à la dévotion envers son aimable Cœur, V objet propre de cette dévotion est son amour humain et créé^.
(1) Év. S. Jean, 11, 41.
(2) L’auteur se méprend également sur la valeur et le sens des Actes du Saint-Siège, dont, page 81, il invoque l’autorité comme irréfragable. Il ne peut citer, en effet, qu’une strophe de l’hymne des vêpres et le décret de 1765. Or, même à les supposer d’autorité irréfragable, l’un et l’autre document ne rapportent à un amour divin du Cœur de Jésus que la seule Incarnation. Pour quel motif, nous le dirons plus loin, dans nos conclusions, qui d’ailleurs ne les contredisent pas. Il est vrai que, page 82, se trouve encore alignée une réponse de la Congrégation des Rites. Mais cette réponse n’est en réalité qu’un des considérants que le secrétaire de la Congrégation dit avoir été envisagés par la sacrée Congrégation, avant de résoudre les doutes insérés dans un rescrit du 3 avril 1821, également passé sous silence dans la dernière édition des Décrets authentiques. Dans là précédente, ce décret avait le numéro 4579, et la relation du secrétaire figurait en note. Au surplus, cette relation se référait également au décret de 1765, et n’attribuait au Cœur de Jésus que l’incarnation rédemptrice, l’institution du saint Sacrement et le sacrifice de la Croix.
(3) Les divers amours du Cœur de Jésus. Messager, t. xiv, (868) p. 275.
On ne saurait de bonne foi récuser ce témoig-nage, en alléguant que Ton peut faii’e de Tamour créé l’objet propre sans exclure de ce même objet l’amour incréé i. Les paroles mêmes du P. Ramièee font à l’amour incréé une part différente ; et le contexte démontre à V évidence son option pour le seul amour créé.
250 Répondant à notre question, M. l’abbé Baruteil, dans son récent volume, Genèse du culte du Sacré Cœur de Jésus 2, s’exprime ainsi : « Par l’amour de Jésus, honoré comme l’objet de cette dévotion, on doit comprendre l’amour du Fils de Dieu pour son Père et pour les hommes, aussi bien avant qu’après son incarnation, mais dans un certain ordre qu’il convient de préciser 3. » Et plus loin il reconnaît que « l’objet principal du culte du Sacré Cœur est son amour et comme Dieu et comme homme pour nous. »
200 Plus récemment encore, le Messager du Sacré Cœur a reproduit ^ des articles publiés par le P. Thill dans le Theologische Quartalschritt de Lmz, sous ce titre, le Cœur dans la dévotion au Sacré Cœur. Après une exposition très érudite des significations du mot cœur, après des explications qui attirent toute l’attention sur l’humanité de Jésus- Christ, le docte écrivain formule cependant cette assertion : « Cet amour de l’Homme-Dieu est humain en même temps que divin, et, comme tel, éternel, souverainement sage, tout-puissant et infiniment miséricordieux 6 > .
(1) Revue ecclésiastique de Liège, novembre 1906.
(2) Paris, 1904.
(3) P. 152. (4) Ps. 155.
(5) Juin, 1905, etc.
(6) P. 355. Inutile de faire observer que cette expression ne peut être entendue au pied de la lettre. Il serait évidemment' contraire à la pensée de l’auteur d’admettre dans le Christ un seul amour réellement humain en même temps que divin. Les deux amours
270 Le R. P Alvéry, des Augustins de T Assomption, consacre à Vohjet propre de la dévotion au Sacré Cœur une étude très fouillée, où il adopte notre conclusion L
280 Le R. P. ViGNAT, S. J. ne fut notre adversaire que pour une heure. Après une contradiction loyale et courtoise, il proposa cette formule de conciliation : « Dans le culte que nous rendons au Cœur de Jésus nous ne fêtons pas Famour divin du Verbe pris en lui-même, mais son amour humain, et en lui, la manifestation la plus touchante de son amour incréé 2. »
290 Le R. P. Bainvel, S. J. reconnaît que les textes officiels ne résolvent pas la question. « Ils ont un sens très beau et très plein dans le sens de Funion personnelle de la nature humaine et par là du cœur humain de Jésus avec le Verbe de Dieu 3. » Il s’appuie ensuite sur la pratique des fidèles, pour comprendre dans Fobjet propre de la dévotion Famour créé de Jésus et l’amour incréé : non pas tout amour incréé, mais Famour qui est en contact avec l’humanité de Jésus ; Famour qu’on regarde dans la personne du Verbe fait chair, ou qui se trouve en rapport causal avec l’Incarnation 4.
Il estime d’ailleurs ses conclusions admissibles par
nous 5.
oQo Le P. Ange Le Doré donne à Fobjet de la dévotion au Sacré Cœur la compréhension la plus large possible. Il distingue trois Cœurs de Jésus, le Cœur divin (incréé), qui
qui appartiennent au même Christ ne sauraient être confondus en un seul. Leur unité ne peut être qu’objective; elle résulte d’un parfait accord, qui nous montre, au-dessus de la volonté créée, une volonté incréée se dirigeant vers le même terme.
(1) Revue Augustinienne, février-mai 1907.
(2) Études, juin 1906, p. 665.
(3) Dict. de Vacant., xviu, col. 289.
(4) La dévotion au S. C. de Jésus, 2® partie, ch. i.
(5) Ibidem, in fine.
est à la fois le Cœur du Père, du Fils et du Saint-Esprit, le Cœur spirituel et le Cœur corporel. La dévotion au Sacré Cœur nous propose aussi directement Pamour de Jésus pour son Père que son amour pour les hommes; son Cœur symbolise Pamour incréé aussi bien que Pamour spirituel de la nature humaine. Le R. P. ne se préoccupe du reste pas de discerner « Pobjet final, Pobjet causal, Pobjet total, Pobjet dans un sens strict ou dans un sens large, Pobjet propre et direct i ».
310 Le R. P. de Franciosi, S. J., un vétéran de la dévotion au Sacré Cœur, a consacré ses dernières années à compléter son grand ouvrage. Le Sacré Cœur de Jésus et
(1) Le S. C. de Jésus, son amour. Réponse au R. P. Vermeersch (sic). Yoy. les pp. 37. 38. 43. 46. 64. 72. — Il est regrettable, qu’en prenant la peine de nous consacrer une réponse, le T. R. P. n’ait pas pris celle de bien traduire notre pensée, ni même de nous citer exactement. Comparez, par exemple, la manière dont p. 2 et 11 de la brochure du R. P. nous semblons traiter le décret du 6 fév. 1675, avec les pages (55-60) que nous consacrons à cet acte du Saint-Siège P. 2, dans la citation ; « L’autorité d’une énonciation poétique ne saurait prévaloir ; on ne saurait objecter des strophes assujetties au mètre, » ces mots essentiels sont omis : « L’autorité d’une énonciation poétique ne saurait prévaloir sur la formule claire et précise de la 6^ leçon du même office (du Sacré Cœur)... L’on ne saurait objecter des strophes assujetties au mètre, contre les enseignements précis des leçons de l'office. » P. 3, on nous porte en compte un extrait de La Croix, qui n’est pas de nous. P. 8, notre texte s’enrichit de cette phrase : « Mais l’amour pour Dieu n’entre pas dans l’objet de notre dévotion. » La fausse citation se répète avec une petite variante p. 73. P. 50, pourquoi nous faire dire « toiis les documents du S. Siège, » alors que nous avions écrit simplement : « Les documents » ?
Nous respectons d’ailleurs le sentiment de piété filiale auquel le T. R. P. Le Doré semble avoir obéi en écrivant sa dissertation. Hâtons-nous de le dire : l’auteur a, depuis, refait sa brochure, modifié considérablement son travail {Le Sacré Cœur de Jésus, son amour, p. 8). Et son ouvrage nous paraît à la fois, bien meilleur et beaucoup plus conciliant.
la Tradition ^ . Le vénérable vieillard ponvait-il nous laisser un souvenir plus touchant, que les lignes où il reproduit notre thèse? A la suite du P. Ramière, il en appelle à « tous les documents où nous devons chercher la pensée de Dieu et de son Eglise au sujet de cette dévotion » pour conclure que des deux amours de Jésus-Christ, Pamour humain et créé forme seul Tobjet propre de la dévotion au Sacré Cœur. « Nous avons compris, répète-t-il, que ces deux amours (le créé et Tincréé) appartiennent à la dévotion au Cœur de Jésus, mais que le premier seul, quoique bien moins excellent, est Tobjet propre de cette dévotion. » L’objet spécial de la dévotion, ajoute-t-il encore dans notre sens, n’est pas l’amour dont le Cœur de Jésus brûle pour Dieu : « c’est l’ineffable charité qui l’a porté à se sacrifier tout entier pour nous, et à se donner à nous sans réserve. »
32o M. Charles Sauvé, de la compagnie de Saint- Sulpice, suit Muzzarelli en proposant la personne de Notre Seigneur comme le grand objet, l’objet matériel propre, immédiat et direct, que nous adorons sous le titre de Sacré Cœur. Et dans cette personne, l’objet spécial de la dévotion est, au premier plan, le cœur physique ou symbolisant; au deuxième plan, la charité finie de Notre- Seigneur, surtout dans la Passion et dans l’Eucharistie; au troisième plan, « d’une manière moins prochaine mais réelle, » la charité de sa divinité ; et nous adorons cette divinité surtout comme visant, ou préparant, ou réalisant, ou appliquant les mystères de la Passion et de l’Eucharistie. Telle est, d’après lui, l’opinion générale des théologiens les plus autorisés; et son langage lui est dicté, assure-t-il, moins par des raisons théologiques que par l’autorité des documents romains et l’enseignement commun 2.
(1) Casterman, 1908. Seconde édition, publiée après la mort du pieux auteur.
(2) Le culte du Sacré Cœur. Préface, p. xv et xvi; et première élévation.
330 Plus récemment, le P. Foch, S. J. 1, formule ainsi nettement son avis : « Puisque en Notre-Seigneur les volontés humaine et divine sont inséparables comme les natures, on ne peut pas non plus séparer dans le culte du Cœur de Jéscs son amour divin de son amour humain. L’un et l’autre sont indivisiblement l’objet de cette dévotion.
« Mais, quoique inséparàbles, il n’en sont pas confondus; on peut, on doit très nettement les distinguer, les voir, les étudier chacun avec leurs caractères propres et dans leurs rapports mutuels.
« Il semble aussi qu’on doive plus spécialement s’attacher à honorer l’amour et le cœur humain de Notre- Seigneur, si l’on veut entrer dans l’esprit propre de la dévotion au Sacré Cœur et dans les intentions de l’Église au sujet de cette dévotion. »
Ailleurs, le même auteur fait du cœur physique l’objet secondaire de la dévotion ; le principal c’est le cœur spirituel, la volonté infiniment aimante de Notre-Seigneur, et l’amour que nous porte Notre-Seigneur.
340 Dans sa lettre pastorale de mai 1915, Son Éminence, le Cardinal Mercier, s’exprime comme suit : « Rendre hommage au Sacré Cœur, ou mieux, à l’amour dont ce Cœur est le symbole, ce n’est certes pas honorer en N'otre- Seigneur un amour exclusivement humain, comme s’il pouvait y avoir dans le Christ, des actes de créature purement humaine, indépendants de la Personne divine du Verbe; mais ce n’est pas, non plus, se tourner directement vers son divin amour, comme nous le ferions en acclamant la Trinité sainte ou l’une des trois Personnes divines; non, l’hommage au Sacré Cœur s’adresse immédiatement au Christ, à l’amour théandrique du Christ ; il bénit, il acclame, il adore l’amour que le Christ, en tant
(1) La vie intérieure^ art. 4.
que Verbe fait homme, nous a révélé par son œuvre rédemptrice, par sa Passion et par sa mort, par la divine institution de FÉglise, continuation vivante de Lui-même à travers les siècles et pour Téternité, dans laquelle tout ce qui circule de lumière et de chaleur surnaturelles, sort du foyer humano- divin de son Cœur Sacré. »
Inutile, croyons-nous, de multiplier davantage les citations. La conclusion suivante se trouve établie à suffisance.
Les contemporains de la Bienheureuse, préoccupés d’assurer des hommages spéciaux au cœur physique de Jésus-Christ, Font mis en relation avec Famour de Notre- Seigneur, sans se demander formellement s’il s’agissait de Famour appartenant en propre à la nature humaine, ou de Famour créé et de Famour incréé à la fois. Tel est cependant leur langage, que l’intervention de Famour créé ressort avec évidence de leurs écrits, tandis que celle de Famour incréé ne peut être qu’indirectement déduite de leurs assertions.
Quand, depuis la fin du XVIIIe siècle, la question s’est nettement posée, la plupart des auteurs ménagent une place aux deux charités dans l’objet de la dévotion. Chez le petit nombre, les deux charités sont mises sur le même plan et pour ainsi dire confondues; pour beaucoup, la charité incréée n’est que l’objet au sens plus large ou plus éloigné. Le Cœur de Jésus symbolise manifestement toute sa charité créée, qui rentre, à ce titre, tout entière dans la dévotion au Sacré Cœur. Mais il n’en va pas de même de la charité incréée. Les auteurs qui réclament expressément une place pour cette charité, la font pourtant intervenir inégalement. Pour les uns, tel le Cardinal Billot, il ne s’agit que de la charité incréée à laquelle nous devons l’incarnation du Verbe ; d’autres avec le P. Bainvel, introduisent dans l’objet de la dévotion tout Famour incréé qu’on regarde dans la personne du Verbe fait chair
OU qui se trouve en rapport causal avec l’incarnation; d’autres enfin prétendent y admettre même cet amour incréé qui n’a aucun contact formel avec l’humanité de Jésus.
Consultons maintenant les actes du Saint-Siège.