LES DÉCRETS DU SAINT-SIÈGE
10 Nous citerons, en premier lieu, le Mémorial présenté par les évêques de Pologne et l’archiconfrérie romaine à la Congrégation des Rites. Sans émaner du Saint-Siège, ce document fait clairement connaître sa pensée. En effet, le décret du 26 janvier 1765, rendu par la Sacrée Congrégation des Rites, déclare simplemenf accéder à la supplique des évêques et de l’arcliiconfrérie, sans faire aucune remarque corrective. Dès lors, « il est manifeste que les différentes questions sur la nature V objet et la ft^i du culte du Cœur de Jésus, tel qu’il est approuvé par l’Eglise, ne sauraient se trancher sans avoir égard à la doctrine du Mémorial. »
Or, ce Mémorial se réfère constamment au P. de Gal- LiFET. Comme celui-ci, les signataires déclarent que le Christ est l’objet primaire du culte, et que l’objet secondaire en est le Cœur, que ce Cœur doit être considéré comme enflammé d’amour pour les hommes, et cruellement offensé par leur ingratitude. Il est enflammé d’amour, car l’amour dont le Christ Jésus a aimé son Père et les hommes a été conçu à la façon humaine : il y a donc eu dans le Cœur un amour sensible correspondant à l’amour spirituel qui réside dans l’âme 2.
Le Mémorial antérieur, présenté sous Benoît XIII, et publié par le P. Nilles, tient un langage identique.
(1) Nilles, De Dationihiis...^ t. I, cliap. iii, p. 153.
(2) Voir les numéros 27. 34. 37. 38, par exemple, chez Nilles, De JRationihus...^^ p. 113. 120.
Pourquoi le culte spécial du Sacré Cœur? A cause des affections de ce Cœur, parce que, à Pexclusion des autres, cette partie de Thumanité a ressenti les impressions les plus fortes d’amour, de douleur, de contrition, de compassion; « Tamour immense de Notre-Seigneur Jésus- Christ s’y trouve, non seulement contenu et représenté, mais comme inscrit et sculpté ^ » . Tout cela, c’est l’amour du Christ dans son humanité.
2» Quelques jours à peine depuis la concession du 26 janvier, la S. Congrégation des Rites, dans un nouveau décret du 6 février 1765, proclame que « la messe et l’office tendent à renouveler symboliquement l’amour divin sous l’impulsion duquel le Fils unique de Dieu a pris la nature humaine, et, devenu obéissant jusqu’à la mort, a déclaré donner en exemple aux hommes la mansuétude et l’humilité de son Cœur 2. » Le texte du décret, strictement entendu, fait conclure, avec Margiuès et plusieurs autres 3, que l’on y mentionne un amour divin, commun à toute la Trinité, et un amour humain, particulier au Christ. L’obéissance jusqu’à la mort, la mansuétude et l’humilité du cœur relèvent d’un amour créé;
(1) Nilles, De Hatiùnibus...^, p. 74-76. '
(2) Observons, cependant, que ce décret, inséré dans les éditions précédentes, a été rayé du recueil officiel des décisions de la Sacrée Congrégation des Eites. Cette suppression nous empêche de trop nous appuyer sur ce rescrit. En effet, la commission de révision s’était tracé pour règle d’enlever les décrets inutiles ou contradictoires : inutiles, comme répétés à satiété ; contradictoires soit avec d’autres décrets, soit avec des prescriptions certaines du droit ou de la liturgie actuelle. Interrogée sur les motifs de cette radiation, la Sacrée Congrégation n’a pas jugé à propos de s’expliquer. Nous gênât-il, nous pourrions ne pas en tenir compte.
(3) Notamment, le secrétaire de la Sacrée Congrégation des Rites, dans sa deuxième observation. Mais cette observation se trouve déjà, d’un autre chef, taxée d’erreur. Voir Nilles, De Bationibus, pp. 163-164, note.
Tamour, cause de FIncarnation, ayant nécessairement précédé celle-ci, paraît identifié avec la nature divine.
Nous n’éprouvons aucune répugnance à souscrire à cette interprétation, en harmonie, d’ailleurs, avec une strophe de l’hymne de vêpres. (Voir plus loin le texte de cette strophe.)
Est-ce la seule pourtant dont le texte soit susceptible?
Qu’on veuille bien y réfléchir. Dans tout le mystère de notre rédemption. Dieu a voulu faire éclater la suavité autant que la force de sa Providence. Il a, nous enseigne la théologie, daigné faire dépendre notre salut de la libre acceptation par le Verbe incarné de sa mission et de sa mort. Ajoutez que le plein usagé de la raison coïncida, pour le Christ, avec le commencement de son existence terrestre. C’est à son entrée dans le monde, que le Christ, selon saint PauU, accepte de s’immoler entièrement à toute volonté de son Père. « Voici que je viens, ô Père, pour faire votre volonté. » Voici que je viens, non par l’effet de ma volonté humaine, mais acceptant dans cette volonté, mon incarnation, tout comme au jardin des Olives, cette volonté acceptera mes souffrances ; et dirigeant ainsi mon humanité vers le salut des hommes.^ cette volonté qui fut dans le Christ dès sa conception, l’incarnation elle-même peut être rapportée. Par une anticipation, d’autant plus naturelle ici que la personne du Christ est éternelle, nous reporterions à un instant avant Pincarnation une charité qui réellement est tout au plus concomitante et logiquement postérieure. N’est-ce pas ainsi qu’une allégorie assez usitée met en scène le Verbe comme s’offrant à son Père pour aller sauver l’humanité? Cette figure emprunte toute sa vérité à la volonté humaine du Sauveur, à son empressement pour aller sauver les hommes selon le bon plaisir de son Père.
(1) Ép. aux Hébreux, 10, 5-10.
C’est-à-dire, qu’elle représente l’oblation décrite par saint Paul dans le passage cité de l’épître aux Hébreux. Et la pensée même de cette figure nous serait- elle venue, si le Verbe ne s’était pas fait chair, et s’il ne nous était pas naturel d’ « humaniser » le Verbe avant son incarnation dans le temps, de Lui prêter dès lors une physionomie, une volonté, des affections et des attitudes humaines?
En faveur de cette interprétation du décret de 1775, militent encore les considérations suivantes. Le texte du décret, si nous voulons le relire, fait dépendre d'itne seule impulsion d’amour (amorem quo) l’Incarnation et les exemples de mansuétude et d’humilité. Langage peu précis et même inexact, si la charité est incréée dans le premier cas, et créée dans le second. La charité de la nature divine est autre, en effet, que la charité de la nature humaine : elle est même extérieure à cette nature. Et ce langage pourrait surprendre de la part de l’Église, intéressée à distinguer les deux charités aussi soigneusement que les natures et les volontés.
Nous pouvons encore rapprocher le décret de l’épître aux Philippiens (2, 6-8). « Etant en forme (nature) divine, ce n’était pas à ses yeux (du Christ) une usurpation injuste, de s’égaler à Dieu. Toutefois, Il s’est vidé lui-même, ayant 'pris la forme (nature) de l’esclave, rendu semblable aux hommes et trouvé homme par son extérieur. 11 s’est humilié, devenu obéissant jusqu’à la mort, jusqu’à la mort de la croix. » Le décret ne rappelle-t-il pas ces deux dernières phrases, quand il parle de l’amour divin qui a porté le Fils unique de Dieu à se faire homme et à devenir obéissant jusqu’à la mort? Et ne s’appuie-t-il pas encore sur saint Paul, pour y joindre le célèbre passage évangélique 1 où, d’après une interprétation assez en
(1) Êv. selon S. Matthieu, 11, 29.
s, C. DE JÉSUS. IL
vogue, Notre-Seigneiir se propose en exemple de mansuétude et d’humilité 1 ? L’apôtre, ea effet, au verset 5 du même chapitre de la lettre aux Philippiens, avait engagé les chrétiens à reproduire en eux les sentiments de Jésus. C’est donc bien de l’apôtre que s’inspire la Sacrée Congrégation ; et nous pouvons conclure de ce rapprochement, que, sans expliquer directement leur pensée, les auteurs du décret de 1765 ont voulu simplement donner à leurs paroles le sens qu’elles avaient chez saint Paul.
Il est vrai que les paroles de saint Paul sont en controverse. Voici comment nous croyons devoir les expliquer.
Saint Paul, au verset 6, énonce un fait permanent, qui est pour le Christ un titre inviolable à l’égalité avec Dieu dans la gloire et les honneurs : la possession de la nature divine. A cette dignité et à ce droit, il oppose la conduite du Christ, où se révèle, en notre faveur, un double oubli de Lui-même, a) Le Christ se vide, pour ainsi dire, de la nature divine, en prenant par son incarnation la nature humaine, de façon à ne se distinguer en rien des autres hommes ; et b) dans cette nature. Il s’humilie jusqu’à la mort de la croix. Cette seconde manière de s’oublier est celle de la volonté humaine. Comment, dans le sens expliqué plus haut, n’y pas rapporter la première, rappelée également dans la deuxième épître aux Corinthiens (8, 9) : « Riche qu’il était. Il s’est réduit à l’indigence, afin de nous enrichir par sa pauvreté », alors que nous y sommes invités par la logique et par le parallélisme avec le passage cité de l’épître aux Hébreux (10, 5-10)? Si tel est le sens des versets de saint Paul, ils rendent plus plausible de soi une interprétation analogue du décret de 1765.
(1) Le sens littéral de ce texte est celui-ci : « Venez constater par expérience la mansuétude et l’humilité de mon Cœur. » Le Christ ne propose donc pas directement son exemple.
Toutefois, la plupart des auteurs rapportent à la volonté divine du Christ la kainôsiSy ce dépouillement de la forme divine, et les rédacteurs de Tacte de 1765 ne se seront pas mis en peine pour découvrir au texte de saint Paul un sens qui n’apparaît pas tout d’abord.
Acceptons donc le décret de 1765 avec sa signification plus obvie ; d’autant plus que celle-ci se retrouve à l’hymne des secondes vêpres, en la fête du Sacré Cœur, dans la strophe suivante : « Ton amour t’a contraint de prendre un corps mortel, pour nous rendre, nouvel Adam, ce que l’ancien nous avait enlevé : eet amour qui, après avoir magnifiquement fondé la terre, la mer, les cieux, a pris en pitié les erreurs de nos pères et a voulu rompre nos chaînes. »
30 Dans l’office approuvé pour toute l’Église, Clément XIII et la Congrégation des Rites indiquent comme objet de la fête, la charité qui a porté le Christ à mourir pour nous et à instituer le Saint-Sacrement de l’autel.
40 Pie VI s’exprime de la sorte, en réfutant, le 29 juin 1781, le mandement de l’évêque de Pistoie (SciPiON Ricci) : « La substance de la dévotion au Sacré Cœur de Jésus consiste à méditer et à vénérer, dans l’image symbolique du cœur, l’immense charité, l’amoureuse prodigalité de notre divin Rédempteur!. > Ces paroles, prises dans leur sens propre, nous indiquent, comme objet formel et spécial du culte, l’amour que Notre-Seigneur nous porte comme Rédempteur. Or, ce que saint Augustin disait de la médiation 2 vaut, au même titre, de la Rédemption : le Christ est rédempteur dans sa
(1) Nilles. De Rationihus^ etc., 1. 1, p. 334, note, ou encore p. 344.
(2) « Non quia Deus sed quia homo. » (Enarrationes in ps. 103, n® 8. Migne, P. L. t. xxxvi, col. 1383.) « Jésus-Christ, à la fois Dieu et Rédempteur, » dit Léon XIII, dans son encyclique Annum, sacrum. Par cette expression même, il enseigne que le Christ n’est pas rédempteur dans sa nature divine.
nature humaine, non dans sa nature divine. C’est donc là qu’est le siège de cet amour. « Le principe élicitif de tous les actes de l’œuvre rédemptrice, dit le P. Foch, n’est et ne peut être que la nature humaine, la volonté humaine de Jésus- Christ L »
50 Deux concessions de la fête, accordées par Pie VII, désignent pour objet celui qu’indique l’invitatoire de l’Office. « Adorons le Christ qui a souffert pour nous. » « Nous avons, dit le Pape, exaucé les vœux des fidèles qui désiraient voir amplifier le culte du Cœur de Jésus, pour célébrer avec plus de ferveur l’excessive charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, souffrant et mourant pour la rédemption du genre humain 2. >
60 Pie IX, aussi bien dans le décret du 23 août 1853, par lequel il étend à toute l’Église la fête du Sacré Cœur, que dans le bref de béatification de sainte Marguerite- Marie, considère le culte du Sacré-Cœur comme « celui de l’immense charité du Cœur de Jésus... le moyen d’exciter dans les hommes cette flamme d’amour dont brûle le Cœur de Jésus ; c’est le culte du Cœur brûlant d’amour envers le genre humain ; c’est le culte du Cœur, siège de la divine charité 3 », L’amour dont le Cœur est le siège, dont il est enflammé, qu’il désire communiquer, c’est l’amour conçu dans la nature humaine.
70 La plupart des Pères du Concile du Vatican, dans leur supplique pour obtenir l’élévation du rite de la fête, définissent l’objet de la dévotion : la charité du Christ, sous le symbole de son Cœur. Ils rappellent que le Pape a créé « une nouvelle légion d’apôtres, ces hommes qui unissent leurs prières aux prières du Cœur de Jésus, toujours vivant pour interpeller en notre faveur 4 ».
(1) La vie intérieure, n° 25.
(2) N1LLE8, De Rationihus^ etc., 1. 1, p. 345.
(3) Ibid., p. 346, 347.
(4) Nilles, De Rationibus, t. 1, p. 100.
8® Dans son admirable encyclique Annum sacrum, du 25 mai 1899, où il ordonne la consécration du genre liumain au Sacré Cœur et accomplit ce qu’il a lui-même appelé le plus grand acte de son pontificat, Léon XIII ne s’explique pas sur l’objet de la dévotion. Il n’arrive qu’incidemment à dire : * Et puisque le Sacré Cœur est le symbole et la vivante image de l’infinie charité de Jésus- Christ ». Cette infinie charité peut s’entendre de la charité créée et doit, à notre avis, s’entendre ainsi. Autrement nous devrions prêter au Souverain Pontife l’intention de rompre avec le sentiment général et le langage usuel, pour ne voir plus dans le Sacré Cœur que le symbole d’une charité divine à l’exclusion de celle dont le cœur éprouve les nobles répercussions.
Enregistrons ce nouveau résultat de notre enquête. Réserve faite d’un seul décret, dont l’autorité est contestable, ni l’amour incréé de N otre-Seigneur ni son amour envers son Père, n’obtiennent une mention expresse dans les actes du Saint-Siège concernant la dévotion au Sacré-Cœur.