Cor Jesu, rex et centrum omnium cordium, miserere nohis
Cœur de Jésus y roi et centre de tous les cœurs, ayez pitié de nous! (Ps. 44 ; Épître aux Hébreux, 2,8).
1. La royauté entendue sans tempérament éveille l’idée d’un pouvoir légitime, unique et absolu. Régner sur le cœur est bien plus que dominer le corps. Rien n’échappe à celui qui se soumet la plus noble partie de l’homme ; un empire volontairement accepté s’étend du cœur à toute la personne et à tous les biens qu’elle possède. D’autre part, le centre d’un cœur est le point vers lequel ses affections convergent comme autant de rayons ; c’est l’objet qui l’attire tout entier comme son lieu de repos.
Notre invocation reconnaît au Cœur de Jésus une royauté universelle sur les cœurs, elle en fait le centre autour duquel ils gravitent tous.
II. 1. Jésus-Christ est le Fils de Dieu, par nature. Depuis son Incarnation, son Père reconnaît en Lui le nouvel Adam, le chef de tout le genre humain ; la suzeraineté la plus légitime, la plus absolue, la plus universelle, Lui est donc vraiment échue. Et c’est bien sur les âmes, sur les cœurs, qu’il prétend régner : jusqu’à dédaigner ici-bas l’empire extérieur et matériel, et à se montrer satisfait d’obtenir la foi et l’amour.
2. Que son Cœur soit le centre de tous les cœurs, comment un douter? Ne réunit-Il pas tous les attraits, tous
article II. INVOCAT. 13. ROI ET CENTRE DES CΆRS 219
les charmes capables de conquérir la sympathie, l’enthousiasme, l’amour? Tout ce qui peut faire aimer un coeur se trouve en Lui : hors de Lui, tout est agitation vaine et déception finale. « Venez à moi, proclamait-Il, et vous trouverez le repos de vos âmes i » .
III. Notre-Seigneur a prédit sa royauté universelle sur les coeurs. « Quand j’aurai été élevé de terre, cloué sur la croix, j’attirerai tout à moi 2. » Glorieuse prophétie, dont l’accomplissement, commencé à la mort même de Notre-Seigneur, se poursuit à travers les siècles. Déjà maintenant, en dépit des impiétés et des blasphèmes, nul n’est aimé comme Lui. Et à la fin du monde, au jugement dernier, tandis que tout genou se ploiera devant son nom, tout cœur L’aimera : Il sera vraiment le Roi et le centre de tous les amours. Seuls, ceux-là ne seront pas attirés vers Lui, en qui, avec la dernière espérance, se sera éteinte toute affection, toute faculté d’aimer.
IV. Une raison spéciale fait mindre, dans cette invocation, la puissance dominatrice aux attraits spontanés. Nul, en effet, ne va à Jésüs-Christ qu’attiré par son Père 3, c’est-à-dire sous l’impulsion de la grâce divine que Jésüs-Christ a méritée et nous octroie par FEsprit- Saint. Telle est, d’autre part, la puissance de cette grâce, qu’elle est capable de triompher de toutes les résistances, de toutes les rébellions. Le Cœur de Jésus règne tandis qu’il attire, et II attire en régnant.
V. L’invocation nous paraît occasionnée par lePsaume 44, Eructavit cor meum. Cet épithalame royal célèbre tout à la fois la beauté, la grâce, la majesté, tous les attraits en un mot, et la valeur victorieuse du Roi qui combat pour la vérité, la justice et la paix. « Ses flèches aiguës,
(1) Évang. selon S. Matthieu, 11, 29.
(2) Évang. selon S. Jean, 12, 32.
(3) Évang. selon S. Jean, 6, 44.
220 PARTIE LITÜRGIdUE. CH. III. LITANIES COMMENTÉES
d’après la Vulgate, vont droit au cœur des ennemis. » La littérature ascétique s’est plu à entendre ce triomphe, plutôt que d’un pouvoir homicide, du prestige moral qui terrasse l’ennemi en le gagnant et le convertissant. Le Messie y apparaît dès lors comme un Roi dont la force réside dans une invincible attraction.
VI. Nous réciterons Vuyez pitié de nous dans le sentiment de ce Psaume, suppliant Notre-Seigneur de nous attirer plus pleinement à Lui; Lui offrant nos cœurs pour qu’il y règne; Lui répétant les énergiques expressions de la prière liturgique, rebelles nostras etiam compelle voluntates^ : forcez nos volontés rebelles d’être à Vous* Ou, suivant l’oraison de la Sainte, nous demanderons de L’aimer en toutes choses et au-dessus de tout : Ut te in omnibus et super omnia diligentes^ et de mériter ainsi d’avoir dans ce Cœur notre demeure perpétuelle : jugem in eodem corde mansionem habere mereamur !
14. Cor Jesuj in quo sunt omnes thesauri sapientiæ et scientiæ, miserere nobis!
Cœur de Jésus, qui renfermez tous les trésors de la sagesse et de la science, ayez pitié de nous! (Épître aux Colossiens, 2, 3).
I. L’invocation est empruntée au chap. 2, t. 3, de l’épître aux Colossiens. L’apôtre y souhaite ardemment aux fidèles la pleine connaissance du « mystère de Dieu le Père et du Christ Jésus, dans lequel sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science >. L’explication littérale de ce passage n’est pas exempte de difficulté. A notre avis, les trésors de la sagesse et de la science y sont rapportés au mystère plutôt qu’au Christ. L’Apôtre nous paraît, une fois de plus, exalter la profondeur insondable de ce mystère de la Rédemption et de la Prédesti-
(1) Secrète du samedi avant le dimanche de la Passion.
ARTICLE. II. INVOCAT. 14. TRÉSOR DE SAGESSE 22l
nation des hommes, qui lui arrache ailleurs une exclamation parallèle : O profondeur des trésors de la sagesse et de la science divines l ».
Il nous faut donc prêter à notre invocation un sens indépendant du verset d’où elle est tirée.
II. En fonction de la sagesse) la science dit un ensemble de connaissances que la sagesse utilise pour une noble fin. Ainsi, la science infinie de Dieu Lui sert à faire éclater sa sagesse dans le gouvernement de ce monde et dans toute son action providentielle. La sagesse humaine utilise le savoir de l’homme pour régler la conduite où elle brille.
Sagesse et science se complètent donc l’une l’autre. Le savant privé de sagesse ressemble à un navire qui porte une riche cargaison, mais n’est pas gouverné. Sage, mais dépourvu de science, il ne conduit au port qu’une barque vide ou chargée de lest. La sagesse puise dans la science l’information qui lui est indispensable.
Mais notre invocation attribue au Cœur de Jésus, non pas une sagesse et une science quelconques, mais tous les trésors de la sagesse et de la science. Que faut-il à cet effet? Tout trésor est constitué par une abondance
de richesses réunies et mises à la disposition du possesseur. Le trésor apparaît ainsi formé de trois éléments : l’abondance, la collection, le libre usage. Pour que le Cœur de Jésus renferme pour nous tous les trésors de la sagesse et de la science, il faut donc qu’en Lui se trouvent toute la sagesse, toute la science qui existent éparpillées parmi les hommes, et il nous faut la faculté de les puiser en Lui.
1. Combien cela se vérifie du Cœur de Jésus! Sagesse in créée et Verbe substantiel de toutes choses, le Christ
(1) Épître aux Eomains, 11, 33. Comparez également la 1« épître aux Corinthiens, 1, 18-31 ; 2, 12.
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est, dans sa nature divine, la sagesse et la science infinies, et la lumière de tout homme venant en ce monde i. Et à sa nature humaine. Il a communiqué, concernant Dieu et le monde, toute la sagesse, toute la science que se partagent les intelligences du ciel et de la terre. Qufil s’agisse de la vision héatifique de l’essence divine : nul ne plonge, autant que le Christ, son regard dans la divinité; de la science infuse : personne, autant que le Christ, n’est gratifié de la lumière et des dons du Saint-Esprit ; de la science acquise : aucun esprit, capable de progrès, n’a la puissance ou les moyens dont dispose le Christ. Les connaissances réunies de toutes les créatures n’approchent pas de la science du Sauveur.
2. Il ne possède pas moins toute la sagesse. L’Homme- Dieu n’est-Il pas, dans toute sa vie humaine, le sublime modèle de notre vie? Par qui, si ce n’est par Lui, fut exécuté le grand dessein de la Rédemption du monde, ce chef-d’œuvre de la Sagesse divine?
Mais pourquoi, dans les Litanies, cette sagesse et cette science semblent-elles rapportées au cœur? Le cœur ne connaît pas; le cœur n’est pas formellement sage. Il est vrai. Mais tous les biens de la sagesse et de la science sont à la disposition de la volonté. Par le cœur, la sagesse et la science deviennent nos trésors : c’est l’amour qui nous les dispense, e’est l’amour qui nous donne le Christ pour Maître. Maître également désireux de nous communiquer sa sagesse et la science qui seule importe, la science du salut, l’art surnaturel d’orienter vers notre fin toute notre érudition.
III. Le Cœur de Jésus possède tous les trésors divins, ceux de la sainteté et de l’amour, comme ceux de la sagesse et de la science. Pourquoi nommer ceux-ci de préférence aux autres? Il convenait de le faire pour de
(1) Évang. selon S. Jean, 1, 9.