ARTICLE II. INVOCAT. 15. PLÉNITUDE DE LA DIVINITÉ
III. 1. Nous venons de préciser ainsi la signification et la raison d’être de notre invocation, en même temps que nous en avons démontré la vérité. Déjà auparavant, dans la troisième invocation des Litanies, l’union substantielle du Cœur de Jésus avec la personne du Verbe fut explicitement formulée ; la septième invocation nous a rappelé comment cette union substantielle, aussi bien que la plénitude de la grâce sauctifiante, faisaient excellemment du Cœur de Jésus la demeure du Très-Haut. Voici maintenant que notre attention est attirée sur cette grande conséquence de l’union substantielle avec le Verbe : le Cœur de Jésus est habité par la divinité tout entière. Vérité que nous avons rendue sous cette forme très simple : le Verbe, auquel la nature humaine du Christ est substantiellement unie, ce Verbe est Dieu, identifié avec toute la divinité. L’union avec le Verbe entraîne donc l’union avec la divi-
d’autres traduisent par son essence ou substantiellement ; d’autres voient marquée une opposition avec l’état du Christ avant l’Incarnation. Alors la divinité résidait en Lui sans corps, maintenant elle a un corps. Cela revient à affirmer l’union substantielle, puisque cela revient à dire que le Christ est le Dieu fait homme.
Il nous paraît pouvoir donner à ce passage un sens plus précis, suggéré par le mot grec TrXriptojjLa, qu’emploie saint Paul pour désigner la plénitude qu’il attribue au Christ. Déià, du temps de l’Apôtre, s’ébauchaient ces erreurs gnostiques, qui s’imaginaient la divinité comme se prolongeant dans une multitude d’Éons, émanés d’elle, dont chacun faisait apparaître formellement quelqu’une des perfections cachées dans les profondeurs insondables de l’être divin. L’ensemble de ces Éons contenait et exprimait la plénitude (TrXiQpoiua) ou le plérôme de l’être divin. A ce plérôme fictif, formé par des êtres intermédiaires qui se divisent, pour les rendre plus tangibles, les perfections divines, saint Paul oppose le plérôme véritable, réalisé par le Christ, où toutes les perfections divines (la plénitude de la divinité, xo TTXTjpcufjLa XTjc; OEo'xTjxoi;) habitent incarnées, c’est-à-dire sous la forme la plus accessible de toutes, la forme corporelle, corporaliter ; où elles sont, dirions-nous, d’une manière angihle,
i. c us .lûsrs U ' »
nité tout entière : la plénitude de la divinité habite dans rhumanité, dans le Cœur du Christ.
2. Cette explication peut suffire. Pour qui voudrait pénétrer plus avant dans cette vérité, nous ajouterons que la quinzième invocation exalte une suite de ce que les théologiens appellent la « périchorèse * {circuminsessiOy 'TrôpLy wpTiO-'.ç) des trois personnes divines ^ La périchorèse est une sorte de pénétration réciproque qui respecte pourtant la distinction constitutive. Nous l’adorons, sans la comprendre, dans l’insondable mystère de la très sainte Trinité, où elle est la réunion de trois Personnes distinctes dans une seule nature identifiée avec chacune. S’il est vrai de dire que le Père a toute la nature divine, est un avec elle ; que le Fils a toute la nature divine, est un avec elle ; que le Saint-Esprit a toute la nature divine, est un avec elle; il est vrai également que le Père est dans le Fils et dans le Saint-Esprit ; que le Fils est dans le Père et dans le Saint Esprit ; que le Saint-Esprit est dans le Père et le Fils, et cela totalement : les trois Personnes rentrent l’une dans l’autre, au point que Notre-Seigneur a pu dire : « Philippe, celui qui me voit, voit aussi mon Père 2 ».
Et il s’ensuit évidemment que l’union substantielle, qui donne le Verbe à la nature humaine du Christ, lui donne également, non pas formellement ni au même titre, mais à raison de l’identification réelle avec le Verbe, la divinité tout entière. Dans le Cœur de Jésus, habite ainsi la plénitude de la divinité.
3. Les théologiens parlent aussi d’une périchorèse entre les deux natures du Verbe Incarné. Mais cette chorèse est moins rigoureusement entendue, puisque la
(1) Sur la double périchorèse que nous allons rappeler, voy. Fbanzelin, De Verbo incarnato, p. 342-344, th. 37, cor. 1.
(2) Évung. selon S. Jean, 14, 9.
ARTICLE II. INVOCAT. 16. OB.rET DES COMPLAISANCES 227
nature liumaine n'est pas identifiée avec la Personne du Fils comme Test la nature divine. Pourtant, une sorte d’immanence mutuelle provient de ce que la même Personne se trouve être tout à la fois vrai Dieu et vrai homme. De là suit, en effet, que depuis l’Incarnation, la nature humaine est intérieure au Dieu-Verbe, aussi bien que la nature divine, et que la nature divine est intérieure à JÉsüS-Homme, aussi bien que la nature humaine. Depuis rincarnation également, en nommant le Verbe, je nomme Celui qui est indissolublement homme ; en nommant Jésus, je nomme nécessairement le Dieu-Verbe.
IV. Ayez pitié de nous! Ayez pitié de" la faiblesse de notre intelligence, et agréez les humbles efforts que nout faisons pour balbutier vos grandeurs ! Inspirez-nous une estime plus haute de cette présence spéciale de la très sainte Trinité, qui est un fruit de la grâce que Vous noug avez méritée. Partis de si bas, élevés si haut, puissionsnous au moins par la profondeur de nos adorations témoigner de notre humble, mais vive reconnaissance !
16. * Cor Jesuj in qiio Pater sibi bene complacuity miserere nobis!
Cœur de Jésus^ objet de toutes les complaisances du Père céleste, ayez pitié de nous! (Évang. selon saint Matthieu, 18, 5.)
I. Deux fois, dans l’Évangile l, le Père céleste reconnaît Jésus-Çhrist comme un Fils tout aimable 2^ en qui II •e complaît. L’invocation des Litanies est transcrite du récit de la Transfiguration fait par saint Matthieu, où nous retrouvons l’adverbe bene, bien, pleinement, pour
(1) Év. S. Matthieu, 3, 17 ; 17, 5 ; év. S. Luc, 9, 35.
(2) Le grec ayaTTrixof; se dit de quelqu’un qui est chéri à cause de ses agréments, de sou amabilité, qui est chéri parce qu’il mérite de l’être.
228 PARTIE LlTÜRQICiüE. CH. III. LITANIES COMMENTÉES
marquer Fintensité^ la plénitude de cette complaisance.
Ce récit de la Transfiguration contient encore chez les deux Evangélistes, saint Matthieu et Luc^, le grand conseil d’écouter ce Fils bien-aimé.
II. Le Cœur de Jésus jouit, à deux titres, de toutes les complaisances du Père céleste :
1. Par son union substantielle avec la Personne du Verbe, le Cœur de Jésus participe d’abord à la complaisance infinie que Dieu a pour Lui même. En effet, l’absolue perfection de la nature divine est pour Dieu la source et l’objet d’une complaisance strictement infinie. Complaisance commune à toute la Trinité, qui la ressent et qui la termine, mais que nous attribuons au Père en tant qu’elle concerne le Fils. La Personne du Fils est l’objet de cette complaisance comme identifiée avec la nature divine, et
^II la communique à tout ce qui Lui est intrinsèque, donc à la nature humaine, dont II s’est revêtu pour nous. De même que le Sacré Cœur est strictement adorable parce qu’il est le Cœur du Fils de Dieu, de même il devient, comme tel, l’objet d’ime complaisance pleine et sans bornes, car elle est strictement infinie.
2. Mais Dieu s’est complu aussi dans son Fils fait homme pour une raison qui est propre à son humanité. Les Saintes Lettres nous découvrent cette raison. Observez les circonstances où le Père déclare solennellement se complaire en son Fils bien-aimé. C’est d’abord au baptême de Jésus-Christ : confondu dans la foule des pécheurs, le Fils de Dieu s’y manifeste l’Agneau qui efface les péchés du monde et qui accomplit toute justice^. La déclaration se renouvelle dans la Transfigu-
(1) Dans la 2^ épître de saint Pierre (1, 17), qui rappelle aussi la Transtiguratiou, les mots, écoutez-Le n’appartiennent pas au texte grec original. Ils sont propres au texte latin de la Vulgate.
(2) Évang, selon S. Jean, 1, 29; S. Matthieu, 3, 15.