PIED BOT
La thérapeutique reprend tous ses droits pour le pied bot congénital. On est rassuré sur l'état des muscles, bien qu'ils aient, dans les années qui vont suivre, beaucoup à gagner, et l'indication est précise : il faut réduire et le plus tôt possible. C'est donc trèsprès de la naissance, dès le premier mois même, qu'il faut commencer le traitement. Un autre motif qui doit porter h agir dès la naissance, malgré les difficultés qui dépendent du petit volume du membre, est le principe suivant, mal apprécié de la plupart des médecins orthopédistes : c'est que pour guérir le pied bot, il faut de l'immobilité, et qu'espérer redresser un pied bot en laissant continuer la marche dans un appareil, est une illusion. Nous avons donc devant nous dix-huit mois à peu près pendant lesquels le pied pourra être modelé à loisir. Lorsqu'on est consulté pour un enfant de deux à quatre ans, ou même plus âgé, atteint de pied bot congénital, il faudra encore exiger le repos et la privation de la marche.
On peut obtenir beaucoup par l'usage de la main seule, etl'exemple de M. Mellet est là pour le prouver. Des assouplissements, des redressements doux et gradués, renouvelés chaque jour, et soutenus, après chaque épreuve, par un petit bandage ouaté-cartonné, amènent en quelques mois une transformation complète dans les cas moyens. Mais 011 trouver celui qui pourra exercer ces manipulations avec la suite, le temps, l'iiabileté, la patience, la douceur, dont l'ensemble en assurerait le succès, et, quand les os sont déformés, qui peut espérer obtenir autre chose qu'une amélioration sans doute passagère? Il ne faut pas de demi-moyen pour le pied bot, car les difficultés sont souvent extrêmes ; il faut, dès qu'on le peut, gagner tout ce qu'on peut, et c'est pourquoi la ténoïomie est presque constamment indiquée.
L'opération a besoin d'être entourée de certaines précautions ; à part cela, elle est d'une grande simplicité. La précaution capitale, c'est de faire un long trajet sous-cutaké, d'établir la piqûre loin de la saillie sur laquelle on va faire scier le ténotome. Prenons pour exemple la section sous-cutanée du tendon d'Achille. Elle devra porter à une certaine distance au-dessus de l'insertion calcanéenne : chez l'adulte, ce serait environ ù /i centimètres au-dessus de celleci ; on voit ce que ce doit être chez le nouveau-né. Peu importe
que la piqûre cutanée ait lieu en dedans ou en dehors; on ne risque pas plus dans un sens que dans l'autre : ce qui importe, c'est que cette piqûre, qui sera faite avec le bout d'une lancette ou d'un bistouri aigu, et qui intéressera non-seulement la peau, mais le tissu cellulaire sous-cutanée, soit distante de plus de 2 centimètres du bord correspondant du tendon. Pendant qu'un aide opère avec force le redressement et fait ainsi saillir la corde tendineuse, le chirurgien enfonce dans la piqûre le bout émoussé de son ténotome, il le fait cheminer sous la peau, puis entre celle-ci et le tendon, et tournant le tranchant contre le tendon, il le coupe lentement par des mouvements de scie. On ne doit pas prétendre couper le tendon dans toute sa largeur ni dans toute son épaisseur avec la lame ; il faut en intéresser la plus grande partie pour que la division s'achève comme par éclatement et rupture des fibres latérales et antérieures que la lame a respectées. De cette façon on ne court aucun risque : tout d'un coup, avec un bruit de craquement tout spécial, on sent un vide, oii le doigt se loge aisément entre le bout calcanéen et le corps du tendon. On est ainsi assuré de la division complète d'arrière en avant de la corde résistante, car les deux bouts ne bâilleraient pas ainsi s'ils étaient unis par autre chose que par leur gaine celluleuse. Sur le côté opposé à la ponction, il faut pourtant s'assurer qu'il ne reste pas une petite corde verticale, et la diviser si on la sent. — Certes on pourrait tout aussi bien attaquer le tendon par sa face profonde : l'action du ténotome entre la peau et le tendon semble plus facile et plus rassurante, sinon aii talon, oii il n'y a rien à risquer, au moins dans d'autres régions, car le ténotome, pénétrant peu à peu, moitié par un mouvement de scie, moitié par une propulsion en avant, ne peut et ne doit rien intéresser en dehors des fibres rétractées. La forme du ténotome est bien arrêtée maintenait pour nos fabricants : la portion tranchante doit être courte et étroite, mais résistante ; le manche doit être fixe et solide, plus qu'on ne les fait généralement, car c'est ainsi que la main conserve sa légèreté.
Sauf le tendon du tibial postérieur, sur lequel nous allons revenir, la section des autres tendons du pied est toujours facile, avec le soin d'éloigner le plus possible la piqûre et de n'agir que là où le tendon est saillant. Faut-il couper du premier coup ce qui résiste, et
PIED BOT. TÉNOïOMlE.
faire ainsi deux, trois et môme un plus grand nombre de ténotomies ? A coup sûr, ce serait une imprudence, surtout chez les enfants à la mamelle : il vaut mieux attendre, et faire les sections nouvelles après deux ou trois mois, quand on est sûr de leur utilité, car la ténotomie du triceps sural au-dessus du talon a suffi souvent dans ces cas où d'autres rétractions apparaissaient à la naissance.
Presque toujours, dans le varus équin des nouveau-nés, j'ai pratiqué dans le premier mois la section du tendon d'Achille tout seul, mais j'y joins, au renouvellement de l'appareil, celle du tibial postérieur, qui me paraît indispensable toutes les fois que l'adduction de l'avant-pied est très-prononcée, et qui m'a donné d'excellents résultats. Je n'en ai jamais vu résulter d'accidents, bien que la plaie qu'on produit alors soit plus sérieuse que dans les ténotomies ordinaires. On procède de la façon suivante : Le tendon n'est jamais très-saillant, mais, même chez le nouveau-né, on le sentira entre la pointe et la malléole interne de la face interne du scaphoïde. La piqûre est faite, soit en avant, soit en arrière de la malléole, et, quel que soit le lieu d'entrée, on ne risque rien, puisqu'on n'intéresse, dans le trajet, là que la peau et le tissu cellulaire. Le ténotome est introduit à plat et retourné vers l'union du scaphoïde et de l'astragale ; on le pousse et on le fait scier jusqu'à ce qu'on soit arrêté par les os. Vous voyez qu'on doit intéresser les ligaments du pied et que le trajet doit avoir une grande longueur pour prévenir tout accident.
Les ténotomies aident la réduction, et rien de plus : sans contention, on obtiendrait peu de chose. Quoique la première enfance se prête médiocrement à l'emploi de l'appareil amidonné, c'est encore lui qui nous apporte la meilleure assistance. Dès que le tendon est coupé et que le redressement est obtenu par des mouvements auxquels on imprime l'énergie convenable, l'appareil est appliqué. Il sera fendu au bout de quinze jours pour reconnaître la position ; les pressions et contre-pressions nécessaires seront faites, et en l'espace de deux ou trois mois, les autres ténotomies, si par hasard leur nécessité est reconnue, seront pratiquées. L'immobilité absolue aura ses avantages pendant plusieurs semaines et alternera plus tard avec l'assouplissement quotidien. Ou s'attache à ne mettre le pied
TUMEURS BLANCHES, PIED BOT
dans la bottine qui le tiendra redressé que quand il s'approche de la forme normale. Si on laisse marcher le jeune sujet avec un des nombreux appareils à pied bot qui ont la prétention de corriger la difformité, on n'obtiendra que bien peu de chose. La perfection dans lacorrection du pied bot, et la perfection estici bien rare, ne s'obtient qu'au prix d'efforts soutenus pendant toute la première enfance Les mouvements communiqués doivent être exécutés chaque jour par la mère ou la bonne. Mais combien il y a encore à faire, et pour les appareils à mouvement, et pour les appareils à redressement, presque tous illusoires dans l'objet qu'ils poursuivent. L'excitation des muscles faibles par l'électrisation localisée est un complément bien utile pour assurer la force et l'agilité du membre, mais son effet orthopédique est insignifiant.
IIL Le vALGus peut être congénital aussi bien que le talus et l'équin. Maisle valgus accompagné de douleur est une affection trèscommune, acquise, et se montrant graduellement ou très-vite chez les jeunes gens des deux sexes, surtout ceux qui se tiennent très-longtemps debout, comme les blanchisseuses, etc., et qui doivent marcher en portant des fardeaux. Le pied plat valgus douloureux est, comme l'a démontré M. Duchenne (de Boulogne), le résultat de l'affaiblissement, de la paralysie partielle du muscle long péronier latéral. Car, ainsi que nous le savons, la voûte plantaire, par ses deux piliers, est la base de sustentation du membre inférieur. C'est le long péronier qui creuse la voûte plantaire, c'est lui qui tient abaissée la sailhe sous-métatarsienne ou talon antérieur. S'ilfaibht, le pied s'aplatit, le poids du corps vient appuyer sur le bord externe de l'avant-pied, et principalement sur la tête du cinquième métatarsien ; le tiraillement etles violentations des jointures contrairement à leur direction naturelle, et de plus le spasme et la contraction des muscles antagonistes du grand péronier, amènent "ces douleurs qui rendent la marche bientôt insupportable. Cette découverte de M. Duchenne (de Boulogne), en désaccord avec l'enseignement de Bonnet (de Lyon), a eu une importance considérable pour les malades, car, avec Bonnet, on pensait qu'au contraire le grand péronier latéral était contracturédans le valgusdouloureux, et l'on était amené à sa ténotomie. Comme type de ce que l'observation nous montre
VALGUS DOULOUREUX.
souvent et de la thérapeutique à appliquer, donnons ici un résumé du cas oii M. Duchenne, en 1858, reconnut la nature du valgus douloureux, et appliqua pour la première fois le vrai traitement dont il a constaté, maintes fois depuis, l'efficacité.
« Jeune fille de dix-huit ans, blanchisseuse, éprouve, pendant la station ou la marche, des douleurs au niveau de la moitié externe et antérieure de l'articulation du pied gauche avec la jambe ; en même temps le pied se renverse sur son bord interne, et sa pointe est entraînée en dehors. On lui conseille un appareil qui la laisse sans soulagement. M. Duchenne, en l'examinant, constate les phénomènes suivants : Absence complète de la voûte plantaire, renversement du pied sur son bord interne et saillie considérable de la malléole interne ; convexité du bord interne du pied, avec saillie au niveau du scaphoïde, et en ce point un durillon; des durillons existaient aussi en dehors et en avant de l'avant-pied, et en dedans et au-dessous de la première phalange du gros orteil, tandis qu'au niveau de la saillie sous-métatarsienne du gros orteil, la peau était entièrement fisse. Les muscles extenseurs des orteils et court péronier latéral étaient contracturés. Sous l'influence de la faradisation, le long péronier latéral se contractait très-faiblement et abaissait à peine le bord interne de l'avant-pied, tandis qu'à droite le muscle entrait énergiquement en action et exagérait la courbure de la voûte plantaire. Pendant la station ou la marche, l'extrémité interne et antérieure de l'avant-pied ne touchait pas le sol, même lorsque la malade voulait se tenir sur la pointe du pied. Quelques séances d'électrisation deux fois par semaine; l'appareil est abandonné, les douleurs diminuent. Après douze séances, le péronier se contracte bien et abaisse avec force le talon antérieur ; le pied est moins plat ot la malade sent qu'elle appuie au bon endroit son pied dans la marche et la station. Aussi sous le talon antérieur l'épiderme durcit en même temps que disparaissent les durillons du bord interne du scaphoïde et de la face inférieure de la première phalange. Malgré tout, le renversement du pied sur son bord interne, c'est-à-dire le valgus proprement dit, continuait. M. Duchenne réduisit le renversement par des manœuvres vigoureuses, accompagnées de craquements, et le pied fut maintenu dans sa nouvelle position . En résumé, l'électrisation continuant, la guérison fut radicale. »
TUMEURS BLANCHES, PIED BOï.
Il est difficile d'établir comment procèdent les désordres variés, dont l'ensemble constitue le pied plat valgas douloureux. La paralysie partielle du long péronier latéral est-elle initiale? Sont-celes jointures qui souffrent à cet âge de l'adolescence, où le système osseux tend à prendre sa forme définitive? M. Duchenne, sans s'expliquer catégoriquement sur l'enchaînement des symptômes, rapproche cet état des déviations de la taille chez les jeunes filles, et il est probable qu'ici et là tout marche un peu ensemble. Mais ce qui importe plus que toutes les explications, c'est le fait dominant de la faiblesse du muscle long péronier latéral, et la restitution par l'électricité de sa force normale.
Un jeune homme de dix-sept ans, dans les mêmes conditions que le sujet précédent, se présenta, en 1857, à l'hôpital des Cliniques pendant que j'y remplaçais M. Nélaton. Ignorant les opinions de M. Duchenne, je crus à la contracture de l'extenseur des orteils et à celle des deux péroniers latéraux dont les tendons se dessinaient audessus de la malléole externe, et j'étais disposé à faire la ténotomie de ces trois muscles, d'après les errements de Bonnet. M. Duchenne nous démontra que le malade, ayant un pied plat, ne pouvait présenter de contracture du grand péronier latéral, et insista sur la section seule du court péronier, que je pratiquai d'après ses indications, et à laquelle j'ajoutai la ténotomie de l'extenseur. Le valgus se réduisit bien, mais le malade continua de souffrir dans sa marche, et ne fut radicalement guéri qu'après deux mois et demi de faradisation du grand péronier.
Le valgus, qui coïncide presque toujours avec la platitude du pied, peut pourtant s'accompagner quelquefois de pied creux, comme l'a encore démontré M. Duchenne. Si nous nous rappelons ce qui a été dit des effets de l'électrisation localisée des muscles de la jambe, on devine que ceci répond à la contracture du long péronier latéral. Dans tous les faits de pied creux valgus observés par lui, M. Duchenne a noté : abaissement de la saillie sous-métatarsienne et augmentation delà voûte plantaire; diminution du diamètre transverse de l'avant-pied au niveau des têtes des métatarsiens et torsion de l'avant-pied sur l'arrière-pied produisant des plis obliques à la face plantaire; saillie du tendon du long péronier latéral; enfin, comme complication possible, contracture du court péronier et de
VALGUS.
l'extenseur des orteils. Le pied creux valgus ne cause pas de douleurs par lui-môme, sauf une pression pénible sur le dessus du scaphoïde et la ■ possibilité de douleurs rhumatismales, lesquelles peuvent bien avoir donné le premier élan à la contracture. Pour guérir le pied creux valgus, on joint à la ténotomie du grand péronier latéral l'électrisation suivie de son antagoniste, le jambier antérieur.
SYPHILIS
SYPHILIS
Les problèmes si délicats et si importants que la syphilis soulève chaque jour, et qui touchent l'individu, la famille, la société, ont pris dansées derniers temps une clarté et une précision égales au vague qui les a si longtemps voilés à nos yeux. Sans doute il faut qu'avant tout le médecin sache reconnaître du premier coup d'œil la manifestation syphilitique, et cette sorte de famiharité s'acquiert, non par les lectures , mais par l'habitude qui naît peu à peu de la vue et de la comparaison des sujets malades. Cependant la vraie boussole, propre à guider sûrement à travers des difficultés de toutes sortes, c'est, sur l'origine et l'évolution de la maladie, une doctrine bien arrêtée, telle que l'ont instituée les travaux de ces quinze dernières années.
Quand, en 1832, M. Ricordprit en main le service des vénériens de Paris, l'idée que la plupart des médecins se faisaient de la maladie syphilitique était bien simple : tout était vérole : chancre, blennorrhagie , végétations, balanite, bubons, etc. Il suffisait que l'accident fût aux organes génitaux et précédé d'un rapprochement sexuel plus ou moins suspect. La marche et le déroulement pour ainsi dire de l'affection était à l'aventure, comme son début et son origine; le protée syphilitique, ainsi l'appelait-on, revêtait toutes les apparences, et son évolution capricieuse, sans ordre ni règle, échappait îi toute prévision.
Ricord pourtant, en entrant dans ces tristes salles qu'il a comme illuminées par son entrain, sa popularité et son glorieux enseignement, y trouva installé par Gullerier neveu, son prédécesseur, un premier progrès qui devait conduire à tous les autres : je veux dire la séparation de la blennorrhagie. — A la fin du dernier siècle.
SYPHILIS
Benjamin Bell avait déjà fourni à ce sujet une ample démonstration, et en 1812 la question mise au concours par la Société de médecine de Besançon : « Déterminer par des expériences et des observations concluantes s'il y a identité de nature entre le virus de la gonorrhée virulente et celui de la vérole», etc. ; cette question montrait oii en étaient à cet égard les esprits curieux. Hernandez, chirurgien en chef de la marine à Toulon, mérita le prix par un • mémoire qui confirmait victorieusement la non-identité des deux virus. Malgré tout, cette vérité passait encore, aux yeux de l'immense majorité des médecins de 1832, pour une sorte de paradoxe : Ricord finit par la faire accepter universellement, et par délivrer les victimes de la blennorrhagie, c'est-à-dire tout le monde, d'un long et inutile traitement mercuriel, ainsi que de l'épouvantail d'une infection constitutionnelle.
Mais, au bout de quelque temps de séjour à l'hôpital du Midi, une autre distinction bien autrement importante frappa son regard pénétrant. « Le chancre est ordinairement induré, dit-il, quand les accidents secondaires doivent avoir lieu. » — Ce n'est guère là encore que le mot de J. L. Petit: «Le chancre cause presque toujours la vérole, surtout s'il durcit. » Mais, d'année en année, la pensée de Ricord s'accentue et se précise ; il ne dit plus « ordinaii^ement » , il dit « fatalement le chancre induré est suivi de vérole constitutionnelle » . — Puis il signale l'accompagnement obligé du chancre induré, l'engorgement indolent des ganglions voisins. « Au contraire, ajoute-t-il, le chancre simple ou non induré n'infecte jamais; c'est un accident purement local; jamais l'adénite indolente ne l'accompagne. Quand, et ce n'est pas l'ordinaire, il irradie du côté des ganglions, c'est une adénite aiguë et bientôt suppurée, et souvent la suppuration donne lieu à un chancre ganglionnaire. »
La découverte de cette grande vérité, la verve et l'éloquence dépensées à la soutenir sous les yeux de plusieurs générations de médecins, voilà la gloire de M. Ricord. C'est là ce qui le place à la tête du mouvement actuel, bien qu'il ait goûté plus tard l'amertume de voir agrandir et féconder ses idées par une dernière découverte qu'il avait pour ainsi dire sous la main, et que, laissant échapper, il aurait dû plus tard accueillir et défendre.
Le chancre est un pour M. Ricord : « Le chancre induré en est la
M. IltCORt» ET M. 13ASSEREAU.
variété la plus importante. Le chancre induré est ti la vérole ce que la vraie pustule vaccinale est au vaccin. Le chancre simple est un Taux vaccin. Un malade reçoit l'une ou l'autre variété en raison de sa réceptivité particulière. » — Nous qui voyons clair maintenant, nous nous demandons comment le célèbre syphihographe a pu s'arrêter là. Gomment n'a-t-il pas été éclairé en voyant un môme sujet contracter à intervalle un chancre simple, puis un chancre induré, ou môme présenter en même temps les deux chancres? Lui qui avait si bien établi que le sujet infecté n'a pas deux fois la vérole ! Et quelles occasions son immense pratique lui offrait sans cesse de confronter le sujet qui donne avec celui qui reçoit, l'empoisonneur et sa victime !
La confrontation, c'est par elle enfin que M. Bassereau en 185/i a fondé la doctrine du dualisme virulent, l'un des plus grands prog rès des sciences médicales à notre époque : « Le chancue simple ne reproduit QUE LE CHANCRÈ SUIPLE. Le CHANCRE INDURÉ NAÎT DU CHANCRE
INDURÉ. )) Historien érudit aussi bien que profond investigateur, M. Bassereau trouve dans l'histoire cette séparation radicale des deux chancres que la source même des virus lui a révélée. On sent des traces du chancre simple dès les temps les plus anciens et chez tous les peuples. La vraie vérole au contraire date de la fin du xv° siècle, et apparaît pour la première fois au siège de Naples par Charles VIII (l/i9/i), aj)portée par les aventuriers espagnols et italiens, et ceux-là la tenaient des compagnons de Christophe Colomb débarqué à Barcelone en lZi93, (Voyez la discussion si claire et si convaincante de M. Bassereau sur l'ancienneté du chancre et l'invasion moderne de la vérole.) — Quelle lumière subite 1 Plus heureux que son maître M. Ricord, dont il partage la gloire, M. Bassereau jouit de ce rare bonheur de voir sa découverte confirmée par tous les travaux contemporains, et, depuis dix ans, on n'a pas opposé à la masse énorme des confrontations positives un seul fait certain qui ait apporté un démenti à la doctrine, à, la loi de Bassereau. Et quelques-uns restent encore sourds à cette acclamation des observateurs 1
La séparation, la dualité des virus, s'est encore trouvée confirmée par les remarquables travaux poussés dans une autre direction : M. Clerc, en 1855, établit la loi capitale de la non-inoculabilito
SYPHILIS
du chancre induré sur celui qui le porte. Dès lors l'accident initial de la syphilis se présente à nous sous sa vraie physionomie : comme l'avaient déjà dit Baumès et M. Gazenave, mais à tûtons, puisqu'ils confondaient les deux chancres, se trompant aussi bien que M. Ricord, qui déniait l'incubation parce qu'il n'avait pu étudier que l'évolution du chancre simple, cet accident initial est le résultat d'une incubation et le produit d'une infection déjà accomplie quand il apparaît. Dès la poussée du chancre et même avant, le sujet est pris par la diathèse syphilitique; il ne peut recevoir un autre chancre induré, et M. Clerc montre que, pour la même raison, le chancre induré est d'habitude solitaire, ou si, ce qui est exceptionnel, plusieurs chancres indurés paraissent en même temps, ils sont toujours contemporains. Au contraire, les chancres simples sont presque toujours multiples, successifs, et peuvent s'inoculer à l'infini chez le sujet. Si l'inoculation n'a été qu'un leurre continuel pour M. Ricord, dans les mains de M. Clerc elle dévoile une loi et devient un instrument puissant et incessant de diagnostic. — Vous êtes dans le doute sur le caractère d'une ulcération, inoculez le sujet: résultat positif : chancre simple; — négatif : chancre induré. — Nous disons tout cela d'une manière absolue ; nous verrons tout à l'heure l'obscurité et finalement la lumière éclatante qui y porte le chancre mixte.
Désormais la science, remise dans sa voie, reprend les faits d'inoculation à des sujets vierges si malencontreusement bafoués par M. Ricord, et en accumule de nouveaux. — Il faut les citer tous, car ce sont les assises les plus solides de la doctrine moderne de la syphilis. Pourquoi faut-il, avant de les rapporter, se voir contraint de protester contre de semblables expérimentations ? — Le service rendu à la science, et par conséquent à l'humanité, ne saurait excuser ce qui doit être vraiment nommé, dans plusieurs des faits qui suivent, abus de confiance et attentat sur des faibles ou des ignorants.
1. En 1835, le 15 novembre, M. Wallace (de Dublin) inocule un homme de vingt-sept ans. Trois piqûres sur chaque épaule; le pus puisé sur des pustules syphilitiques. Le lli décembre, à la place des piqûres se voient des papules qui ont apparu depuis trois ou quatre jours. Ces papules sont rouges-brunes , couvertes d'une légère squame. Bientôt ce sont des croûtes, et au-dessous d'elles, des ulcé-
INOCULATIONS ARTIFICIELLES
rations. Engorgement des glandes du cou, etc. En janvier, croûtes dans les cheveux, angine, exanthème....
2. Deuxième de Wallace. — Pus tiré de pustules croûteuses datant de quatre semaines. On inocule au prépuce un jeune homme de vingt-trois ans, le 1" juin 1835. Le 28 juin, une croûte recouvre l'endroit de la piqûre. Adénite bi-inguinale indolente. La croûte se formait déjà depuis quelques jours. On fait tomber la croûte par l'application d'un emplâtre, et l'on trouve au-dessous d'elle une plaque rouge brun, entourée d'une aréole légèrement tuméfiée. Dans les jours suivants, la plaque ulcérée de la verge change peu d'aspect. Vers la fin de juillet, tous les signes d'une vérole confirmée.
3. Observation de Vidal. — Lel" novembre 18Zi9, M. Boudeville, interne en pharmacie, est inoculé aux deux avant-bras. Pus tiré de pustules syphilitiques. Du 3 au 13 novembre, inflammation légère et pustuleuse des piqûres. Du 15 novembre au 5 décembre, rien. Le 5 décembre, pustules avec engorgement ganglionnaire. Aucun détail sur les pustules, qui ne guérirent que six semaines après. En mars seulement, tous les symptômes de vérole constitutionnelle.
k. Première observation de M. Waller (de Prague), 6 août 1850. — Un enfant de douze ans, teigneux, est inoculé à la cuisse avec du pus de plaques muqueuses. Pour l'inoculer, on applique un scarificateur bien propre sur la cuisse et l'on barbouille les plaies avec le pus ; de plus, on fixe sur ces plaies de la charpie imbibée du pus. Les quatre premiers jours, inflammation. Puis pendant une semaine, rien. « Le 15 août, dit l'auteur, c'est-à-dire le onzième jour, je re- » marquai à l'endroit oîi l'inoculation avait été faite quelques taches )) rouges, et le 30 août, par conséquent vingt-cinq jours après l'ino- )) culation, j'y découvris déjà quatorze tubercules cutanés, dont la » plupart avaient pris naissance dans les cicatrices mêmes des plaies )) du scariûcateur. Ces tubercules étaient presque tous confluents ; » quatre seulement situés sur les bords étaient isolés. Base large, » volume d'une lentiUe ou d'un pois. Durs au toucher, ils étaient » la plupart d'un rouge sale. Leur forme était presque exactement » arrondie; sur quelques-uns on apercevait une légère desqua- » raation. Les jours suivants, les tubercules augmentent de volume » et se confondent. C'est alors une plaque de la largeur d'un thaler,
SYPHILIS
» noueuse , saillante d'une demi-ligne au-dessus du niveau de la )) peau, et recouverte d'écaillés grisâtres qui s'épaississent et finis- )) sent par former une large croûte commune à tous les tubercules. » En détachant la croûte , les tubercules apparaissent alors sous i> forme d'élevures plates, légèrement excoriées, mais qui se recou- » vrent promptement de nouvelles écailles minces , sèches et gri- » sâtres. j> — Vingt-sept jours après l'apparition des tubercules, syphilide, etc.
C'est avec tristesse qu'on lit les quolibets accumulés par M. Ricord contre cette magnifique observation.
5. Deuxième de M. Waller (de Prague), — Un garçon de quinze ans, atteint de lupus, est inoculé le 27 juillet 1850 à la cuisse. Même mode que chez le précédent, à l'aide des plaies d'un scarificateur. Mais la matière inoculée est cette fois du sang d'une femme atteinte de vérole secondaire. Les plaies du scarificateur sont barbouillées du sang syphilitique et de charpie imbibée du sang et fixée sur les plaies. Il ne survient aucune inflammation. Au bout de trois jours, les plaies étaient fermées. — « Le 31 août, trente-quatre jours après l'inoculation, je remarquai, dit M. Waller, là où l'inoculation avait été faite, deux tubercules distincts, de la largeur d'un pois, d'une teinte rougeâtre pâle, secs à leur surface. Les jours suivants, ils s'agrandirent, se réunirent par leur base, se couvrirent d'écaillés, et une auréole d'un rouge obscur les entoura tous deux. La base devint ferme et résistante. Au 15 septembre, tout cela était devenu un ulcère du volume d'un œuf de pigeon, entouré d'une auréole cuivrée et cachée par une croûte. Trente-deux jours après l'accident initial, exanthème, etc. »
6. Première observation de M. Rineker, chirurgien de l'hôpital de Wurtzbourg. — Un jeune médecin de vingt-quatre ans s'offre à l'inoculation, qui lui est pratiquée le 5 janvier 1852. Le sujet qui fournit le pus est un enfant syphilitique de deux mois, séjournant à l'hôpital, et qui succombe quelques jours après. Pour inoculer le bras gauche du trop courageux confrère, on emploie le procédé du vésicatoire. Le vésicatoire guérit, mais, en se séchant, son pourtour se couvre d'une éruption fugace avec violentes démangeaisons. Le 2 février, on note une rougeur foncée , cuivreuse, exactement limitée à la surface du vésicatoire. Les bords durcissent, surtout en
INOCULATIONS ARTIFICIELLES
bas où la matière inoculée avait été déposée en plus grande quantité. Huit jours après, toute la surface est recouverte de tubercules brunûtres, durs, et en grande partie couverts de squames. Bientôt plusieurs prennent l'aspect du rupia. Vaisseaux lymphatiques un peu douloureux; ganglions engorgés et douloureux. Pommade mercurielle qui fait diminuer cet état local, puis cautérisation énergique k la pâte de zinc. Cinq mois seulement après l'inoculation, le malade, après du malaise, de la céphalée, est pris de plaques muqueuses au voile du palais, aux lèvres, à la langue, au scrotum. Un traitement mercuriel amena une solide guérison,
7. Deuxième de M. Rineker (de Wurtzbourg). — C'est M. le docteur Warnery (de Lausanne) qui demande à être le sujet de l'expérience. L'inoculation lui est faite le 13 février 1852, Il faut dire que quelque temps auparavant il avait été soumis à la prétendue syphilisation. Treize chancres lui avaient été inoculés. Peut-être croyait-il trouver dans cet antécédent une immunité contre les dangers qu'il affrontait. La matière inoculée à son vésicatoire fut empruntée aux tubercules du précédent confrère à leur summum de développement. Voilà donc le premier exemple de l'inoculation d'un accident dit mal à propos primitif. Le 9 mars, vingt-quatrième jour après l'inoculation, à l'endroit inoculé se montre une tache rouge, puis des papules. En quelques jours elles deviennent des tubercules confluents, cuivrés, entourés d'une base dure, couverts de croûtes brunâtres peu adhérentes ou de squames minces et grisâtres. — Quand le caractère syphihtique est bien déclaré, une pommade mercurielle fait en trois semaines disparaître l'accident local. Mais, près de trois mois après l'inoculation (quatre-vingts jours), les symptômes les plus pénibles se déclarent. Céphalée intolérable, insomnie, perturbation profonde des principales fonctions. Puis syphilide lenticulaire delà tête, du cou, plaques muqueuses de la gorge, du scrotum, du pénis. M. Warnery laisse se développer ces symptômes pendant deux mois. Alors il prend à l'intérieur l'iodurc de potassium et emploie localement une pommade mercurielle. La guérison est complète en septembre.
8. Nombreuses inoculations d'un médecin de prison en Allemagne (l'anonyme du Palatinat) laites en 185G. Elles ont été publiées par la Société de médecine du Palatinat, et le secrétaire de
SYPHILIS
la Société s'en porte garant. Depuis leur publication, leur authenticité a été démontrée.
Quatorze malades furent inoculés. Quatre seulement furent réfractaires. La matière fut empruntée à des pustules et ulcérations secondaires d'une fille vérolée; neuf furent inoculés avec le sang, dont trois seulement avec succès. Chez les dix sujets où l'inoculation réussit, la marche fut identique. Plus ou moins d'inflammation les trois ou quatre premiers jours; puis rien. Après un espace de temps dont le plus court fut quinze jours, le plus long quarantedeux, il se déclarait aux points inoculés une tache rouge foncé. La tache s'élevait les jours suivants, devenait une papule squameuse et peu à peu un tubercule couronné d'une croûte. Sous la croûte une ulcération; puis syphilis constitutionnelle. En effet, pendant que les tubercules s'ulcéraient, il survenait souvent, avec fièvre et malaise général, des taches à la peau. Les taches duraient des semaines pour passer à l'état de psoriasis et de tubercules cutanés ; l'angine survenait ensuite.
9. Observation de MM. RoUet et Guyenot, 7 janvier 1859, — Garçon teigneux de dix ans. Quatre inoculations au bras avec du
liquide de plaques muqueuses.
, Il février. — Papule rougeâtre.
Le 5. — Trois pustules grosses comme une tête d'épingle à la place des trois piqûres.
Le 7. — Les pustules se rompent et forment trois ulcérations superficielles.
Du 8 au lli. — Les ulcérations s'étendent.