‹ Pratiques et croyances médicales des MalgachesChapitre 8 sur 12 · DITES DIABOLIQUES · texte numérisé non relu

DITES DIABOLIQUES

Généralités. — Les maladies nerveuses sont attribuées par les Malgaches, à la puissance du diable et des esprits malins. Ce sont Y hystérie , Y épilepsie et la rowanenjana. Pour traiter ces maladies on s’adresse au mpisikidy (devins), aux razana (ancêtres) et aux vazimba. Nous allons voir successivement la manière malgache de traiter chacune de ces maladies.

Hystérie.

( kasoa ).

Les gens qui vous en veulent peuvent donner cette maladie ; elle peut provenir aussi d’une grande contrariété, d’un amour méconnu . Dans la grande île, on ne sait pas que l’hystérie peut attaquer l’homme et on ne sait donc pas la soigner.

Pour éviter les conséquences d’un refus (vengeance

avec toutes ses suites), une jeune fille est tenue d’accepter la première demande en mariage qui lui est faite. La maladie est très répandue et pour le traitement on tombe dans le domaine de la fantaisie pure.

Exemple : pour guérir l’hystérie on prend la dernière paille (' volom-bodin-trano , poil de la maison) du toit de la maison de la patiente, à l’extrémité sud. On la pile dans un creuset, on râpe une partie de la tige d’une Courge ( Voatavo ) et en ajoute un peu d’eau tiède ; puis on aspire le tout avec le tube formé par ce qui reste de la tige et on en emplit les oreilles de la malade. Quand ce mélange s’est refroidi la malade est déclarée guérie. Il est nécessaire de renouveler ce traitement plusieurs fois, mais il n’y a pas de limites.

Quand la maladie provient d’un mauvais sort qu’on a jeté à la jeune fille, il suffit de prendre une marmite bien noire, de réveiller l’hystérique dans sa crise et de la forcer à fixer cette marmite. Au bout d’un certain temps la malade doit être guérie de son accès.

Un procédé, non moins baroque, mais dans lequel je maintiendrai le mot malgache, pour ne pas choquer les oreilles françaises, est celui qui consiste à l’emploi du volom-body de la femme. On prend un balai avec lequel on frotte le corps de la tête au pied, puis on arrache à la malade, le volom-body , en son milieu, on va le placer dans un petit trou creusé en terre, à l’endroit où deux routes se croisent, et on recouvre le trou d’une pierre plate.

Cette opération terminée, ou conduit l’hystérique à une

cascade, dans laquelle on la plonge à trois reprises. La maladie disparaît subitement. Cette conception du volombody de la case, de celui de la femme et le trou dans lequel on les amis est un rapprochement voulu avec la cause de Thystérie, car on nomme aussi cette maladie adalam-pitia qui veut dire folle d’amour.

Un autre traitement consiste à prendre la bande d’étoffe (rambon-tsalaka) qui sert de caleçon aux hommes, de la tremper dans l’eau la plus fraîche que l’on puisse trouver et d’en frapper inopinément la malade au visage. Le froid, la violence du choc et le saisissement suffisent pour faire revenir l’hystérique.

On emploie aussi une plante le Kélimaïka (d 'ekely, petit, et a, presser) pour faire une tisane.

Epilepsie.

(androbe, au grand jour).

Les Malgaches nomment ainsi cette maladie parce que l’épilepsie se produit bien souvent au grand jour et dans la foule. Ils croient que c’est une maladie du cerveau contagieuse par la salive.

Les parents seuls osent approcher le malade ; pour se soustraire à la contagion, les personnes présentes, tout en se maintenant à une distance respectable^ jettent sur lui de Uherbe verte ou la petite couronne que les femmes mettent sur la tête pour porter les fardeaux. Cette couronne s’appelle hcdana .

Pour prévenir l’accès on prend une plume de Corbeau et un morceau de bois de Hazotokano, (arbuste à feuilles très amères), on brûle le tout et on fait avaler les cendres avec de l’eau.

RAMANEN JANA (manie dansante).

Il y a quelque quarante ans les étrangers habitant la capitale et les indigènes entendirent parler à mots couverts d’une maladie, inconnue jusqu’ici, semblant venir de la ré-gion du sud.

On appelait cette maladie ramanenjana qui veut dire rigide. Ce nom Rapportait aucune explication sur la maladie. Peu à peu, elle envahit la capitale et quelques mois après elle y devient fréquente. C’était d’abord des groupes de deux ou trois personnes, accompagnés de musiciens, / qui dansaient sur la place publique. Quelques semaines après ces personnes se comptaient par centaines, si bien qu’on ne pouvait faire un pas dehors sans y voir plusieurs bandes de ces danseurs. Le mal se répandit avec une rapidité incroyable et atteignit les villages les plus éloignés et les chaumières isolées de Ylmerina.

L’imagination de tout le monde était très excitée en raison des évènements politiques qui s’accomplissaient à la cour du roi Radama IL

Un parti hostile aux étrangers s’était formé pour combattre le progrès et leur attribuer la provenance de ce mal.

Les individus qui en étaient atteints appartenaient presque tou aux classes inférieures de la société, c’étaient surtout des jeunes femmes de 14 à 25 ans; il y avait aussi un très grand nombre d’hommes, mais il ne dépassait pas le quart du chiffre total.

Les gens qui échappaient à la contagion étaient ceux dont l’esprit était tranquille, qui n’avaient pas de préoccupation et qui étaient plutôt sympathiques aux étrangers. L’exception dont ils jouirent sembla provenir de la supériorité de leur éducation et de leur instruction car on rencontrait plutôt la maladie chez les individus ignorants el superstitieux. Ils étudièrent le phénomène sans craindre d’en être victimes, car la peur prédispose à la maladie. Les malades se plaignaient le plus souvent d’un poids très lourd et d’une douleur dans la région précordiale, d’un malaise général, d’une raideur (d’où le nom ramanenjana ) dans la nuque. Ils éprouvaient aussi des douleurs dans le dos et dans les membres, ils ne pouvaient voir la couleur rouge. Ils avaient la circulation très active et quelquefois présentant des symptômes fébriles. Puis ils montraient une agitation nerveuse.

Si alors, la moindre agitation agissait sur eux, s’ils entendaient, par exemple, un chant ou le son d’une musique, ils devenaient incapables de se maîtriser, ils échappaient à toute force extérieure, couraient où la musique se faisait entendre et dansaient, souvent pendant plusieurs heures, avec une rapidité vertigineuse, balançant la tête à droite et à gauche d’un mouvement monotone, parlant à peine,

agitant les mains. Les danseurs ne chantaient pas, mais ils soupiraient bien souvent, les yeux hagards, la face congestionnée; la physionomie prenait une expression d’absence, comme s’ils avaient été tout à fait étrangers à ce qui se passait autour d’eux. La danse était réglée à peu près sur la musique, toujours rapide, et pas assez au gré des danseurs; elle devenait souvent une simple suite de sauts. Ils dansaient ainsi, aux yeux étonnés de tous les assistants, comme s’ils eussent été possédés de quelque esprit malin, fatiguant la patience et la force des musiciens qui se relayaient fréquemment entre eux jusqua ce que les danseurs tombassent subitement comme foudroyés.

Si la musique venait à s’arrêter, ils partaient en avant avec une rapidité inouïe, jusqu’à ce qu’ils tombassent à terre dans un état d’insensibilité complète; on les rapportait alors chez eux et les malades semblaient guéris. Le malade effectivement pouvait être guéri, mais bien souvent une nouvelle crise éclatait plus tard, s’il venait à entendre le son de la musique du à subir une excitation en rapport avec la maladie. Les malades aimaient à porter des cannes à sucre qu’ils tenaient à la main ou sur l’épaule, en dansant. On les voyait aussi évoluer avec une bouteille pleine d’eau sur la tête et la maintenir avec une adresse incroyable.

Ils franchissaient les obstacles sans se blesser. C’était habituellement au son du tambour qu’ils dansaient, mais les autres instruments ne les laissaient pas insensibles. Quand on n’avait pas d’instruments, il suffisait de battre la mesure avec les mains et de chanter un air affectionné des patients.

Les malades de la capitale préféraient choisir comme lieu de rendez-vous la pierre sacrée qui se trouvait dans la plaine, au-dessous de la ville, et sur laquelle on couronnait les souverains de Madagascar. Ils dansaient là pendant plusieurs heures et terminaient la scène en déposant sur la pierre une canne à sucre en guise d’offrande.

Les autres se réunissaient le soir dans les cimetières et dansaient au clair de lune au milieu des tombes jusqu’à une heure très avancée de la nuit. Ils prétendaient entretenir des relations avec les morts et avec les rois et reines défunts.

En décrivant plus tard leurs sensations, ils disaient avoir éprouvé celle d’un cadavre attaché à leur personne et qu’ils entraînaient avec eux sans pouvoir s’en débarrasser.

D’autres parlaient d’un poids qui les attirait incessamment en bas ou en arrière. Ils avaient en horreur, par dessus tout, les Porcs et les chapeaux. La seule vue de ces animaux ou de ces objets leur donnait des convulsions. Elle excitait toujours leur fureur. Les Pourceaux sont considérés comme impurs dans plusieurs parties de l’île, cela explique pourquoi ces animaux sont un objet de crainte superstitieuse. Les chapeaux, de leur côté, rappellent le souvenir détestable des étrangers, les indigènes n’en portant pas.

Il est plus difficile d’expliquer l’antipathie de la couleur rouge dont nous avons parlé plus haut. Le fait pourtant est que l’on rencontrait toujours ce symptôme dans la ramanenjana.

Cette maladie doit se rattacher évidement à des préjugés politiques et sociaux qui forment un lien puissant entre une foule de personnes, ce qui en explique le caractère épidémique. Le choix des tombes, pour les évolutions chorégraphiques des patients, trouve son explication dans le culte des ancêtres et le respect des tombeaux qui sont un trait si caractéristique des mœurs indigènes.

On remarque aussi que c’est à l’époque où les esprits sont très surexcités, et où l’on a de vives préoccupations que le mal prend un caractère épidémique.

Cette maladie avait rarement une issue funeste. Des cas de mort se sont pourtant présentés quand on a empêché les patients de se livrer à leur manie, c’est-à-dire quand on s’est opposé à leur volonté. Il semble que la danse et les chants étaient un excellent moyen de donner issue à l’effervescence interne qui devenait funeste lorsqu’elle était violemment comprimée. La musique réglait des mouvements qui pouvaient devenir dangereux pour tout le monde s’ils avaient été abandonné's à eux-mêmes. Il est pourtant bien remarquable que cet exercice physique était complètement inoffensif pour la santé.

Disons encore que dans ces manifestations maladives dont la réalité est certaine, il se mêlait une certaine proportion d'imposture de la part de quelques-uns. Tous les prétendus malades n’étaient pas de vrais malades. Il est assez difficile de démêler les motifs variés qui pouvaient faire agir les faux malades. Ceux-ci mêmes, agissant d’abord par imitation, ont pu devenir les victimes de leur

imposture.

Pour conclure, nous dirons que le traitement consiste à ne pas s’opposer à la volonté des malades 5 an contraire, il faut leur procurer des musiciens ou des chanteurs pour que la crise suive son cours ; il faut cacher toute étoffe rouge, faire disparaître les meubles présentant une teinte rougeâtre et supprimer les chapeaux, éloigner les Porcs et ne pas laisser à la portée des malades tout ce qui peut les contrarier. La loi malgache permettait à cette époque de tuer ceux qui s’emparaient du bien d’autrui. 11 y eut un arrêté pour ordonner de ne pas faire de mai aux ramanen jana lorsqu’ils étaient reconnus réellement comme tels, car nous Pavons dit, ils avaient la manie de dérober des cannes à sucre.

Page 1