‹ PraxitèleChapitre 3 sur 15 · J. — E1RÉNÉ ET PLOUTOS · texte numérisé non relu

J. — E1RÉNÉ ET PLOUTOS

(Musée de Munich.)

en 370. Ce serait donc dans les années qui suivirent que les Mantinéens, après avoir achevé de bâtir leur enceinte, durent songer à décorer leurs édifices. Vitruve — il est d’ailleurs le seul à affirmer ce fait, qui reste fort douteux — nomme Praxitèle parmi les maîtres auxquels aurait été réservée une part dans l’entreprise des sculptures du fameux Mausolée d’Halicarnasse; c’est en 353 que l’érection de cet édifice a été commencée. Ce qui est mieux attesté, c’est que Praxitèle avait orné de sculptures l’autel du temple d’Artémis à Ephèse; or, il ne peut s’agir là que du troisième temple, qui vint remplacer le monument que la torche d’Erostrate avait détruit en 356. Voici enfin une dernière donnée. Elle ne repose d’ailleurs que sur une hypothèse; mais celle-ci présente un tel degré de vraisemblance qu’elle est admise aujourd’hui par presque tous les archéologues. Les femmes d’Athènes, en 346, dédièrent dans le temple d’Artémis Brauronia, à l’Acropole, une statue de la déesse qui devait y figurer auprès de l’antique xoanon taillé dans un tronc d’olivier. Cette statue, on croit en posséder une copie dans la statue du Louvre qui est connue sous le nom de Diane de Gables.

Cette date de 346 serait la plus récente que l’on puisse alléguer à propos de Praxitèle. Celui-ci a dû disparaître avant l’avènement d’Alexandre; aucune anecdote n’établit une liaison quelconque entre le maître athénien et le prince qui eut Apelle et Lysippe pour peintre et pour sculpteur ordinaires. On incline donc à croire que Praxitèle est né vers 390 et mort vers 340. 11 laissait deux fils, Képhisodotos

et Timarchos, qui furent, eux aussi, des artistes démérité. Ils étaient en pleine activité dans le dernier quart du siècle, pendant la période de prospérité que sut donner à Athènes l'administration dé Démétrios de Phalère.

Nous savons donc, à quelques années près, quand a vécu Praxitèle et nous pouvons aussi dire où il a vécu. Au début de sa carrière il aurait séjourné dans le Péloponnèse, etl’étude de ses œuvres ne laisse point de confirmer cette conjecture. Dans celles de ses statues qui paraissent être des œuvres de sa jeunesse, on sent, à quelques traits de la pose et du modèle, l’influence du style des maîtres doriens et particulièrement du plus original d’entre eux, Polyclète. C’est d’ailleurs à Athènes que Praxitèle, une fois sa réputation faite, paraît avoir eu sa résidence habituelle. La seule anecdote qui le mette en scène le suppose lixé dans cette ville; mais on se demande si, vers la lin de sa vie, il n’a pas fait un voyage en Asie Mineure. Ephèse, où il a concouru à l’œuvre de réparation et de restauration que la riche cité avait entreprise, est voisine de Cos et de Cnide, qui acquirent de Praxitèle les deux plus fameuses de ses stalues ( l’Api irodite.

De la vie que mena Praxitèle à Athènes, tout ce que nous savons, c’est sa liaison avec la célèbre courtisane Phryné. Pliryné était de Thespies, que les Thébains, n’y laissant debout que les temples, détruisirent en 372. Toute la population (m fut chassée et Athènes accueillit la plupart des fugitifs. Ce fut sans doute alors que Phryné vint, toute enfant, y chercher asile. Sa beauté l’y mit h la mode et

ses faveurs y étaient payées à un très haut prix. De tels succès iT avaient pu manquer de provoquer bien des jalousies. Rivales éclipsées et amants éconduits s’entendirent pour tâcher de perdre Pliryné; elle fut accusée d’impiété. Les choses auraient pu mal tourner pour elle devant le jury athénien. Celui-ci était particulièrement susceptible à cet endroit; il était toujours porté à craindre que, par quelque incartade, on ne brouillât la République avec ses dieux; sous cette impression, il se laissait aisément entraîner à prononcer une condamnation capitale ou à frapper l’accusé de quelque énorme amende. On sait comment un avocat d’assises de ce temps-là, Hypéride, sauva Pliryné. A l’attitude de ses auditeurs, il devinait que son éloquence serait impuissante à convaincre et à retourner les esprits. Par un mouvement brusque, faisant sauter l’agrafe qui retenait sur l'épaule le peplos dans lequel sa cliente était drapée, il dég’ag’ea devant le tribunal sa g'org'e et son flanc. La vue de ces formes parfaites désarma les jug-es les plus prévenus. L’admiration leur dicta l’acquittement. Voilà un effet d’audience que n’ont pu encore oser les Decori et les Henri Robert. Nos jurés n’y seraient peut-être pas moins sensibles que ceux d’Athènes; mais le costume de nos femmes, avec tous ses boutons et avec ses manches cousues, se prêterait malaisément à un pareil coup de théâtre.

Ce ne serait pas ce jour-là seulement que Pliryné aurait offert aux reg-ards des Athéniens la merveille de sa nudité. En des jours de fête, sur la plag’e d’Éleusis et sur celle de

Phalères, (‘lie leur aurait apparu, sans aucun voile, s’ébattant sous la vague, puis regagnant à pas lents la grève. On ! v vit. au moment où elle sortait (b* 1 onde, tordre à deux mains ses longs cheveux dénoués qui tombaient sur son dos H ce fut. dit-on. la grâce do son geste qui suggéra au peintre Apelle la première pensée do son Aphrodite ana- (h/o/nè/ie. De toute façon, on ne saurait douter qu'il n’y ,-iit eu (Mitre elle et Praxitèle une étroite intimité. Qu elle lui ait ou non, comme on I affirmait, servi de modèle pour son Aphrodite de Cnide, c'est aux veux et aux lèvres de Plirvné qu'il prit la grâce de ce sourire que l’on admirait dans I image de la déesse et ce beau corps n’eut point pour lui de secrets. Par deux fois, il avait fait et exposé la statue de la courtisane. Celle que I on voyait à Tliespies (•tait de marbre. A Delphes, I image do Plirvné se dressait sur un piédestal, parmi les effigies des généraux illustres H dos rois : r élait un bronze doré. La plupart des visiteurs de l'enceinte sacrée devaient croire à une statue en or massif. L'est ce qui explique le mot du philosophe Cratès : Voilà, disait-il quand on lui montra cette figure, un étrange monument de I incontinence des Grecs! »

Los doux statues de Tliespies et de Delphes ne suffiraient pas a prouver que Plirvné ait été pour le maître autre • - 1 1 o s e qu'une riche cliente, qui pouvait se donner le luxe il un marbre signe* par Praxitèle; mais ce qui nous apprend oo que furent l un pour I autre Praxitèle et Phryné, c’est une anecdote que racontent ou «à laquelle tout allusion P.iimanias et Athénée ainsi que maintes épigrammes de

Y Anthologie. Praxitèle avait fait à sa maîtresse un cadeau que devait lui envier le tout Athènes de ce temps-là; il lui avait permis de prendre chez lui celle de ses statues qui lui agréerait le plus. Phryné était très perplexe ; elle allait et venait, parmi les maquettes de terre, regardant Lune après l’autre toutes les statues que renfermait l’atelier ; elle n’arrivait pas à se décider. Il y avait bien un moyen : c’était de poser la question à Praxitèle lui-même; mais celui-ci, prenant un malin plaisir à laisser Phryné dans l’emharras, se refusait à répondre. Pour en finir, Phryné s’avisa d’une ruse. Son amant était chez elle , par son ordre, un de ses serviteurs accourt et dit au maître : « Le feu est dans ta maison. Nombre de statues ont péri; tout n’est cependant pas détruit. » Le sculpteur, à cette nouvelle, s’élance au dehors. « Je suis perdu, s’écrie-t-il, si l’on n’a pas sauvé le Satyre et Y Amour. »

Le tour était joué. Phryné s’empresse de rassurer le sculpteur ; elle lui avoue que l’incendie est de son invention ; puis elle choisit YEros. Praxitèle dut être le premier à rire du stratagème ; il n’en garda pas rancune à son amie. Quand celleci voulut consacrer l’Ærosdans un temple deThespics, il se chargea de l’encadrer entre deux figures, une Aphrodite et un Eros , qui fussent dignes de lui tenir compagnie.

Dans le milieu où brillait Phryné, Praxitèle devait fréquenter tout ce qu’il y avait alors à Athènes d’hommes de loisir, riches étrangers ou citoyens, curieux des choses de l’esprit en même temps que des jouissances de la table et du lit. Dans ce cercle, il rencontrait des poètes, les

Antiphane et les Alexis, ceux qui avaient créé ce que l’on appelle la comédie moyenne. Outre des artistes, ses émules ou ses élèves, il rencontrait des orateurs, tels que Démade et Hypéride, aussi ardents à la volupté que passionnés pour la politique et singulièrement spirituels.

Athènes n’avait pas encore oublié, vers le milieu du ive siècle, ses exploits et sa gloire d’autrefois. A la voix d’un Lycurgue ou d’un Démosthène, elle se réveillait par moments et essayait de ressaisir son rôle historique de gardienne des libertés de la Grèce; mais elle était incapable d’une énergie soutenue. Si ses citoyens savaient encore aller combattre et mourir en braves à Chéronée et à Lamia, dans l’intervalle de ces accès de patriotisme ils tenaient surtout à bien vivre, à éviter les sensations désagréables et les contraintes de l’effort. Ces délices du repos, d’un repos que charme la rêverie d’une intelligence cultivée et délicate, éprise de toutes les formes du beau, voilà ce que le génie de Praxitèle a su rendre avec une merveilleuse puissance d’expression. 11 est le fils d’une Athènes dont l’àme est ouverte à toutes les hautes idées et où les plus nobles sentiments trouvent encore un écho, mais qui déjà tend à devenir ce qu’elle sera sous la domination des Macédoniens et des Romains, une grande cité qui a pris sa retraite, qui n’est plus qu’une ville de plaisir et d’étude.

L ' Hermès d’Olympie n’est pas un des premiers ouvrages de Praxitèle; on a des raisons de croire qu'il date des der-

(Musée central d’Athènes.)

riiers- temps de sa vie. C’est cependant, nous avons dit pourquoi, par la description de ce marbre qu’il convient de commencer cette étude.

Dans sa description d’Olympie, Pausanias, après avoir expliqué que le vieux temple : de Itéra était devenu une sorte de musée, mentionne,, parmi les monuments que l’on y conservait, « un Hermès de marbre, qui porte dans ses bras un Dionysos tout enfant. C’est une œuvre de Praxitèle ». La statue a été retrouvée couchée à terre et brisée en plusieurs morceaux, dans les ruines du temple, tout près de son piédestal. Que ce soit celle même qui a été vue là par Pausanias, la chose paraît certaine. Il ne s’est élevé de doutes que sur un point, celui de savoir si Pausanias, trop crédule aux sacristains qui lui faisaient les honneurs des temples, n’a pas attribué sans raison Y Hermès'k Praxitèle. Personnelle songe à nier que Pausanias soit sujet à caution ; mais, dans le cas présent, on n’a pu alléguer aucun motif sérieux de contester l’exactitude du renseignement qui lui a été fourni. Plus on a regardé de près X Hermès, plus on l’a comparé aux autres marbres où, malgré les négligences des copistes, on se croyait fondé à reconnaître l’empreinte plus ou moins vive du style de Praxitèle, et plus aussi on a acquis la conviction que XHermès est bien l’œuvre du maître auquel on devait X Apollon sauroctone et le Satyre au repos .

Il s’en est fallu de peu que ce chef-d’œuvre si miraculeusemont soustrait aux ravages du temps ne nous arrivât

tout entier, dans la verdeur de sa beauté native. Après la découverte de la tête, du torse, des cuisses et du tronc d'arbre auquel adhérait encore le bras gauche, on eut quelque espoir de retrouver, épars dans le champ de décombres, d’autres fragments de l’ensemble ; mais les recherches les plus minutieuses ne donnèrent que de faibles résultats. On ramassa pourtant, à une assez grande distance, la tête de l’enfant. Ce qui manque à la statue, c’est tout l’avant-bras droit et le bas des jambes au-dessous du genou ; on possède aussi, brisé à la hauteur de la cheville, b* pied droit. Nous présentons la statue telle qu’on la voit au musée d’Olympie (fig. 2).

La figure est donc et restera mutilée; mais, dans ce qui s’en est conservé, les surfaces n’ont pour ainsi dire reçu aucune atteinte. Le marbre est presque partout à fleur de ciseau. Cette rare fraîcheur du travail, c’est ce qui frappe tout d’abord quand, sous la charpente de ce musée où s’ébattentles hirondelles et qu’égayent les chants d’oiseaux, on se trouve en présence du dieu, dans la grande salle où il attire à lui tous les regards, comme le fait, au musée l’Amsterdam, la Ronde de nuit de Rembrandt. L’impression est soudaine et profonde. Tout familiarisé que l’on soit avec cette image par les photographies et les moulages, c’est une statue nouvelle que l’on croirait voir. Je ne connais point de ligure où le plâtre reste plus loin du marhre et en donne moins l’idée. C’est dans un bloc du plus beau Paros qu’elle a été taillée. Celui-ci doit-il sa coloration à la lumière radieuse qui l’a longtemps éclairé, ou

BAS - RELIEF DE LA BASE DE MAN TI N ÉE, (Musée central d- Athènes.)

au lit de briques concassées qui lui a servi de couche pendant des siècles? Je ne sais; mais toujours est-il que le séjour qu’il a fait en terre n’a point éteint la douce chaleur de sa patine, malgré les quelques taches dont il l’a ponctuée, surtout au flanc droit, au col et au visage.

XJ Hermès de Praxitèle est debout. Son bras gauche, qui entoure et soutient le corps de l’enfant Dionysos, a le coude appuyé sur un tronc d’arbre. De ce coude pend une draperie, la chlamyde dont le dieu s’est débarrassé pour être plus à l’aise ; elle enveloppe de ses plis et cache une partie du tronc. Le poids du corps repose sur la hanche droite; la jambe gauche, fléchie au genou, ne devait porter sur le sol que par la pointe du pied. Le bras droit est levé; on n’a pas trouvé la moindre trace de l’objet que tenait cette main et l’on a proposé plusieurs restitutions ; mais la plus vraisemblable est celle que suggèrent maintes statuettes d’un mouvement analogue et surtout une fresque de Pompéi qui paraît directement inspirée de la statue praxitélienne. L’objet en question était une grappe de raisin qui excitait la convoitise de l’enfant et vers laquelle celui-ci tendait les mains. Hermès ne semble d’ailleurs pas s’intéresser au jeu. Ce n’est pas vers Dionysos que ses veux sont tournés; ils regardent au-dessus et au delà de lui, à travers l’espace. La figure de l’enfant, la tête surtout, est traitée d’une façon très sommaire. Le sculpteur n’a pas voulu qu’elle disputât l’attention à l’Hermès. Nous n’avons là ni un groupe, ni une scène de genre. L’enfant n’est qu’un attribut qui définit l’image. Les croyances populaires prêtaient à Hermès

(les rôles très varies. Le geste affectueux par lequel celuici prend charge de son petit frère faisait comprendre dans laquelle de ces fonctions le sculpteur avait voulu figurer le dieu; il le présente comme le protecteur idéal de l’enfance, de l’adolescence et de la jeunesse. Sans plus s’inquiéter d’un accessoire qui n’a qu’une importance secondaire'. ce (jue l’on a donc à considérer ici, c’est comment le sculpteur a rendu l’idéal qu’il concevait, quelles formes il a données à son Hermès et de quelle expression il les a animées.

A première vue, on remarque l’élégance et l’heureux effet de la pose. La flexion du corps que provoque le point d’appui trouvé à gauche fait saillir la hanche droite et détermine ainsi un jeu de lignes qui plaît à l’œil ; celles-ci ont autant de souplesse que de fermeté. Aux deux courbes que décrivent les contours extérieurs du buste, quand on le regarde de face, correspond le léger sillon qui, partant de la naissance du cou, divise en deux la poitrine et le ventre.

Avec une rare précision, mais sans cette insistance sur le détail qui caractérisera les œuvres d’une école plus récente, la fine légèreté du ciseau a rendu toute la succulence, toute l’élasticité de la chair. Celle-ci ne porte pas l'empreinte d’une éducation spéciale, d’un métier qui, comme celui du pugiliste ou du lutteur, développe outre mesure certains muscles aux dépens des autres. Le corps est plus svelte et plus élégant que celui d’un athlète de Mvron ou de Polvclète. La beauté en est celle de l’homme

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