XVI INTRODUCTION
caractère général de ces réunions communes aux hommes et aux fenunes, quelles lois en quelque sorte y présidaient^ quels usages y régnaient^ et quel était enûn l'aspect, la physionomie de ces assemblées.
Nous avons donnée dans notre Notice sur madame de Rambouillet , la description de son hôtel. Introduit par mademoiselle de Hontpensier et mademoiselle de Scudéry^ nous avons pénétré dans cette chambre où Artbénice^ sans être duchesse , recevait même des princesses , et. réunissait une cour plus choisie , sinon plus nombreuse que celle de la reine; nous avons suivi à son château ses heureux habitués^ nous avons été de toutes leurs fêtes. Quel charme de bon goût dans tous ces divertissements! quelle gaieté franche et vraie! et que nous sommes loin de cette morgue prétentieuse qui distingue des vrais précieux les précieux ridicules!
Quelle différence^ si nous suivons dans une de ces ruelles qu'ils nous ont décrites Somaize ou Tabbé de Pure!
Bélisandre arrive de province. Il a entendu parler de ces réunions charmantes ourles femmes font assaut de coquetterie, les hommes de belles manières et d'élégance : il désire vivement y être admis, et, suivant le cérémonial en usage , il s'adresse à l'un de ces galants abbés connus, comme Tabbé de Buisson ou Tabbé de Belesbat, pour être les grands introducteurs des ruelles. Il prend jour et heure avec eux; ou ne le fait
isTRODoenoii. xvu
pàs attendre : dès le lendemain Brundenu» doit le présenter.
Le soir^ et fort ayant dans la nuit , Béliêandre Ut des romans; il étudie les entrées et les sorties ^ Tart ^de saluer en ternies choisis^ de dire toutes choses d'un air galant. U se décide , à regret , à prendre quelques heures de repos: ses cheyeux sont d'ayance frisés^ et fortement serrés; ses moustaches releyées par une bigolière, ses mains enduites d'une pommade adoucissante et cachées dans des gants; il se parfume à la fois de musc, de ciyette et d'eau d'ange : il se couche et s'endort en préparant dans son esprit la conyersaUon du lendemain. C'est lui qui la dirigera. Il dira ceci on, lui répondra cela ; il est sûr du succès.
Dès la pointe du jour.
Au sortir de son lit, ayant quitté ses gands, Descordonné son poil, défait sa bîgottèrey Pinceté son menton et ratissé ses dents. Il prend un boa bouillon et va rendre un clystère. Le voilà bien muni tant dehors que dedans ^.
Il répand alors sur ces cheveux des nuages de poudre de Chypre; il lave son visage avec une éponge imprégnée, depuis la veille, de lait virginal, et ses mains avec de Thuilc d'amande douce ou de l'essence de néroli ; il parfume sa bouche avec des pastilles d'essence d'ambre et fait mettre dans ses poches des
* Scudérv, le PouAseiir de beaux serUimenti,
XVni INTROMJCTION.
iàcbets de senteur. Ces sachets sont d'une étoffe de soie un peu jolie, longs de quatre doigls, un peu moins larges; autour ils sont ornés de faiseurs bouillonnées, d'une couleur convenable à l'étoffe^ et sont remplis soit de poudre à la maréchale, soit de fleurs mélangées.
Après tous ces préparatifs, Bélisandre finit sa toilette : chemise à jabot, liaut-de-chausses garni de sept 4>u huit rubans satinés des couleurs les plus éclatantes^ et choisis chez Perdrigeon; bas de soie d'Angleterre; souliers très-longs et qui ne permettent pas de lui supposer un petit pied; canons bien empesés, à triple rang de toile de Hollande, garnis aussi de deux ou crois rangs de point de Gènes, pour accompagner le jabot; cordons, aiguillettes, jarreiières du dernier galant, chapeau orné d'un beau ruban d'or et d'argent; gants isabelle vif : il est irréprochable dans son costume; autour de ses bras il passe un ruban noir pour faire ressortir la blancheur de ses mains; sur sa joue il pose une large mouche qui rend son visage blême comme il convient, et lui prête l'air langoureux qu'il veut prendre; son carrosse,— car il a carrosse, — l'attend : fouette, cocher * !
Bélisandre arriva chez Brundesius vers neuf heures et l'attendit quelque temps : Brundesius élait cliez La Vienne, l'étuviste. Enfln, il rentre, il est dix heures; les deux amis se rendent chez Cléogarite.
^ l..es Lois de la gakmterie, Trailé des parfums, les Visions, poème, VEsprit follet, comédi« etc.
INTAOIlUCflON. XIX
Au Marais ^ dans la rue qu'elle habile , de nombreux
carrosses montrent TempresFement des visiteurs. On heurte à sa porte. Le heurtoir était emmaillotic de linge^
pour que Fon n'entendit pas de la chambre les coups
du marteau^ qui eussent pu gêner la conversation. Un
laquais les fait entrer et les annonce à Cléogarite.
La précieuse Cléogarite était encore dans son lit
po$jé sur une estrade^ et séparé du reste de la chambre
par un balustre.
Loin du joiir^ de pour qu'on ne voye Que son mafile çat une monnoye Qui n'est plus de mise en ce temps ^
Les rideaux étaient tirés devant les fenêtres; un paravent s'étendait de la porte à la cheminée; aux murs étaient accrochés des portraits; des tablettes portaient quelques livres nouveaux acjieiés chez Sercy; dans la ruelle étaient OBsises sur des fauteuils quelques daines qualifiées de la cour^ et^ sur des chaises plusieurs dames de la \ille; la plupart jouaient avec dti petites cannes qu'elles agitaient sans ccf se ''.
* Saitt^-Amant, le Poète crotté,
* La plus part encore d*entre elles, Soil des laides ou soUdes belles, Tenoieni avec un air badin Giacune une canne à la main»
La faîMot brandîller sans cease.
(Somaiae, Procez de$ Pratieueee)