INTRODUCTION. XXV
recueilli tous les compliments qu'il attendait^ il commença sa lecture. On l'applaudit fort; puis, comme l'heure des nécessités méridionales ^ était arrivée^ on se sépara. Avant de se quitter cependant on convint, pour le lendemain^ qu'on se réunirait chez Clarisihêney où l'on devait s'occuper de la réforme de l'orthographe S qu'on trouvait trop chargée de lettres ; le surlendemain chez Emilie y où Ton aurait à examiner le Criminel innocent ((Edipe) de Cléocrite VAiné '. Plus tard^ on se proposa de régler le blason des Précietlses ^; ce qu'on fit en effet quelques jours après.
Le tableau que nous venons de faire, d'une matinée chez une précieuse, sans changer un seul des traits qui nous sont fournis par Somaize, peut donner une idée de ce qu'étaient ces réunions, dans les ruelles de second ordre.
Il ne faudrait pas croire cependant que le jargon
i Midi, heure habitoelk: du dtuer.
s Somaize, IHclUmnaire des Prétieuses, I, p. 478.
* De Corneille. — Somaize, t&id., p. 83.
* Ibid., p. 28. — c Les jeunes prélieuses portent d*argept, semé de pierreries au chef de gueules, à deux langues affrontées ; pour supports, deux sirennes, et, en cimier, un perroquet becqué d^or.
< Les anciennes prétieuses portent écartelé au premier et quatrième d*azur au cœur armé à crû, au second et troisième de goeules à deux pîes affrontées, et en cimier un phénix.
« Ce blason, comme les autres, a ses explications allégoriques.... » etc.
XÎVI INTRODUCTION.
bizarre^ prêté par Somaize à ses personnages^ ou par Molière à Cathos et Madelon , ces pecques filles de Gorgibos, fût le langage adopté par les cercles précieux : ce n'est point ainsi que Ton parlait chez madame de Rambouillet, chez mademoiselle de Hontpensicr ou même chez mademoiselle de Scudéry; ce n'est pas ainsi que s'expriment les héros galants du Cyrus ou de V Esprit de Cour; et Ton ne peut mieux montrer combien Somaize a outré les défauts qu'il signale, qu*en se reportant aux ouvrages où il a puisé ses exemples.
Le plus illustre des Précieux qu'il cite est Corneille. OEdipe\ qui parut en 1659» est, dans le Dictionnaire, le sujet d'une longue discussion à laquelle prennent part mademoiselle d'Ëspagny^ mademoiselle de LaaquaisetM. Foucault, et qui nous initie au procédé suivi par Fauteur pour composer son recueil de mots précieux.
Ainsi Corneille avait dit dans son épître dédicatolre à Fouquet:
Mais aujourd'huy qu'on voit un héros magnanime Témoigner pour ton nom une' toute autre estime, Et répandre réclat de sa propre bonté Sur rendurcissement de mon oisiveté...
Les Précieuses de Somaize s'emparent de ces vers : tant de façons de parler extraordinaires et délicates qu'elles y voient les justifient, disent-elles, de toutes les accusations. Il est évident que l'autorité du poëte per-
limiODtCTlOtC. IXVll
met dé dire : Ceile personne répand Viciât de sa bonîé sur l*tndureissemenî de mon oisiveté, au lieu de dire : Celle personne me fait de grands présents, afin que je quille la paresse qui m'empéehe de tramiller. Corneille dit ensuite :
Il te Beroit iionteui d'afiforinir ton silenct»
Les Précieuses auront donc lé droit de dire : affermissez votre silence au lieu de : gardes le silence, ou : taisez-vous.
En vain Ton fait observer à une des Précieuses que la poésie se permet de certaines hardiesses qui doivent rester étrangères à la prose, a Leostène répondit à ce que lui objectoil Félix que, dans la prose^ elles ne trouveroient pas moins lieu de se défendre que dans les vers; puis elle poursuivit ainsi : — C'est ce que je vous montre dans Tendroit de la préface de cet illustre, dont je n'allègue les façons de parler extraordinaires et délicates que pour nous justifier de vos accusations, et non pour les condamner; et vous te pouvez lire vous-même.
t Félix prit le papier et lut ce qui suit : ...el qui n'ait rendu les hommages que nous devons à ce ceticeri éctolani de rares quaiités et de vertus extraordinaires,.... v Emilie prit la parole en cet endroit et dit : -* 1 Eh bien I brave Félix, qu'en dites-vous T Un concert iclakM de rcats qualitéc et de venu» urfroordc-*
IXVIII INTRODUCTION.
nairesg pour dire : un grand homme, ou : un homme parfait... En faisons-nous de plus nouvelles? et n'avons-nous pas pour guides les grands hommes quand nous faisons des mots nouveaux ? »
A l'aide des mêmes subtilités, Léosiène, ou plutôt Somaize qui la fait parler, arrive à prouver qu'on peut dire : terriblement beau » pour : extraoriinairement beau^ parce que Corneille a dit :
Et par toute la Grèce animer trop d'horreur Contre une ombre chérie avec tant de fureur.
De même on dira : le partisan des désirs, pour l'amour; et : transmettre son sang, pour : avoir des enfants^ puisque Corneille, aaprès avoir mis: c'esi d'amour quHl gémit, adjouste plus bas dans le même sens :
De mes plus chers désirs ce partisan sincère,
et encore :
Et s^il faut après tout qu'un grand crime s'efface
Par le sang que Layus a transmis à sa race... » •
En isolant ainsi certaines phrases ou certaines locutions de tout ce qui les entoure , on arrive à substituer la |iériphrase au mot propre , et la métaphore à Texpression simple , sans que rien justifie cet emploi hors de propos d'un mot qui, mis à sa place, avait sa force ou sa grftce.
Les Précieuses sont-elles jamais tombées systématiquement dans cette folie > et Fabus signalé, peut-