INTRODUCTION. XXIX
être avec raison^ dans quelques ruelles, devint-il aussi général qu'on serait tenté de le croire en lisant Molière ^ ou Somaize? Les Précieuses usèrent-elles jamais dans { leurs réunions, en vertu d'une convention acceptée d'un commun accord, d'une langue particulière qui fût pour elle un moyen de se reconnaître, comme Targot pour les voleurs à qui on lésa comparées? Il nous semble que la question ainsi posée est déjà résolue.
Si donc Somaize n extrait d'un certain nombre d*anleurs des termes qu'il traduit à sa façon, il ne faut en conclure ni que les mêmes auteurs employassent toujours et partout, sans choix , toutes ces expressions au lieu des locutions équivalentes, ni que toutes les Précieuses eussent fait, dans la langue écrite, un choix de phrases qu'elles aient transporté dans la langue parlée ; sur les six cents personnages de son Grand Dictionnaire, je ne sais si l'on en trouverait trente que l'on pût convaincre de celte manie. Ce qui est vrai seulement, c'est qu'à cette époque la mode, dont les cercles appelés précieux prenaient toujour9 l'initiative, adopta un grand nombre de locutions plus ou moins heureuses, plus ou moins nécessaires à la langue. Depuis, l'usage qui prend son bien où il le trouve; l'usage, juge indépendant et souverain, a fait un tri parmi ces formes nouvelles; il a rejeté les unes, et ce sont les seules qu'on attribue aux Précieuses; mais il a adopté les autres, et Ton oublie de leur en faire honneur.
En fait, l'asage a toujours raison; mais, dansée cas
XXX INTftODUGTlOlf.
particulier^ le choix qu'il fit s'explique facilement par la divcrsilc des sources où il a puisé.
En effet, au temps où Somaize publia son livre, on voyait régner un abus que la vanité a toujours produit, à toutes les époques, sous des formes différentes; il se trouve toujours des gens dont le costume, le langage cl les diveitissements sont imités par d'autres avec une exagération ridicule : la haute société avait ses alcôves, les bourgeoises eurent aussi leurs ruelles; la cour s'était fait naturellement un langage qui n'avait rien de vulgaire; la ville et la province, qui ne pouvaient apprendre celte jangue à la cour, la demandèrent aux livres ou au théâtre.
Le naturel qu'elles poursuivaient leur échappa ^ et le vulgaire, si redouté de Calhos, fut remplacé par le ridicule.
Est-ce à dire que Somaize ou Molière ont supposé des monstres pour les combatireî Nous n'irons point jusqu'à dire que leur satire était sans objet, mais nous voulons déterminer bien nettement quels ennemis ils alttiquaicnt. Ces précieux et ces précieuses si ridicules vivaient de la vie commune, et passaient dans le
1 Vascarîlle est [yartisan déclaré du naturel :
UAf^CAiiLLK. Mnis n*admiret-vou8 pas aussi Je n'y prenoiê pus garde? h n'y prenots pa< garde ^ je ne m'aperce vois pas de cela ; Taçon de parier mathrelle. [Préciemes ridicule», se. ix.)
Madelon ne Test pas moins :
Mascabiuk Mon oœor ne tient qu*à on filet.
Mapeloii, Que tout ce qn*U dît est hatvbbl! (/Md., w. si.)
INTRODUCTlOîf. XXXI
monde tout aussi inaperçus que nos bourgeois qui, par un autre travers, or.l leur salon comme ils avaient leurs ruelles; qui jouent des comédies et donnent chez eux des concerts^ comme on y discutait sur des questions littéraires. Ce sont là des divertissements dont le luxe n'est pas impunément cherché par toutes les classes de la société; les jour où nos auteurs comiques nous égayèrent aux dépens de ces salons où s'improvisent des artistes, toujours a|)plaudis, iU nous montreront aussi que la vanité qui avait fait les précieuses ridicules a survécu à Molière et qu'elle a pu se déplacer sans disparaître. Ils seront applaudis aussi de ceux qui ont donné l'élan^ comme Molière Ta été de tout l'hôtel de Rambouillet.
Somaize^ qui s*est fait l'historien des précieuses, n'avait pas le génie qui rend à jamais impérissables les types qu'il crée ou qu'il Qxe. Ses ouvrages et le roman de l'abbé de Pure , peu connus , sinon des curieux, auraient même été plus complètement oubliés encore si Ton n'avait pas eu à chercher Texplicalion du chuix que ût Molière des Précieuses ridicules pour sujet d'une comédie, et à donner le commentaire de sa pièce. Imitateur, souvent copiste de Somaize, qui lui a fourni à peu près toutes les expressions qu'il met dans la bouche de Cathos, de Madelon et de «Muscarille, Molière a moins encore songé à combaltre un ridicule généralement répandu^ qu'il n'a voulu exploiter, comme il le dit luimême, la vogue d'un type de convention^ et l'on n'a
XXXU IRTRODUCTION.
pas assez remarqué en effet quMl compare au Capitan^ au Docteur, au Trivelin, cette Précieuse ridicule, pecque provinciale entichée des gens de qualité.
On comprend par ce dernier trait combien les dames de la cour, à qui leur fortune et leur rang fai-; saient presque un devoir ou tout au moins donnaient le droit d'avoir une ruelle; combien des femmes comme madame de Rambouillet et tous ses visiteurs^ durent applaudir la comédie de Molière. Chez la marquise, en effet, pas plus que chez ses illustres amis, on n'avait à courir ni après les gens de qualité, ni après un langage qui ne fût pas vulgaire ; chez elle, le goût des choses de l'esprit n'était point la préoccupation unique et constante des visiteurs; la littérature et les arts avaient pris un trop rapide essor et avaient conquis dans le monde une place trop importante pour qu'on pût éviter d'en parler dans les conversations : il y eût eu alors plus d'affectation à les écarter qu'à les accueillir; maison n'oubliait ni les exigences du monde où l'on vivait, ni les graves intérêts du prince qu'on servait et auquel on était attaché par des liens pins ou moins étroits. Chez les habitués des ruelles qui s'ou vrirent bientôt par tout Paris, au conlrairc, c'est par l'affectation qu'on mettait à vivre loin des choses vulgaires auxquelles on touchait de si près, et où l'on était sans cesse ramené par des nécessités invincibles, qu'on cherchait à se distinguer, et qu'on voulait se rapprocher des sociétés d'un autre ordre.
INTRODUCTION. XXXUl
Il y a là, certes^ une preuve heureuse de la considération accordée à la littérature et aux littérateurs, dont on avait, pendant quelques années, fait trop bon marché. L'intérêt qn*on portait aux lettres, en effet, devait accroître leur développement; là sans nul doute, plus encore que dans la protection accordée aux savants par Colbert, est le secret de la gloire littéraire du siècle de Louis XIV. ♦
Il n'en est pas moins vrai, quand la mode vint pour toute femme, quelle que fût sa fortune ou son esprit, d'avoir sa petite cour lettrée, que le goût équivoque de ces ruelles improvisées engagea de plus en plus un grand nombre des écrivains de ce temps dans une voie funeste, dont il fut plus tard fort difficile de sortir. Il ne fallut pas moins que des génies comme Pascal, Bossuet, Molière, Despréaux, pour résister avec avantage à des tendances qui ne furent pas sans influence parfois sur le style de Racine et de Corneille luimême.
Les cabales bourgeoises ne furent donc pas sans influence sur les œuvres de certains poètes de second ordre, dont on aimait les fades galanteries; mais d'un autre côté s'élevait une école plus sérieuse, qui se rattachait par le bon sens et le naturel aux traditions du bon temps de Thôtel de Rambouillet : ici était Somaize, là Molière; ici Cotin, là Despréaux; ici Pradon, là Racine.
Nous avons vu déjà que madame de Rambouillet
XIXIV INTHUDUCTION.
fui des premières à applaudir les Précieuses ridicules; est-il besoin de rappeler aussi que Montausier ne pardonna pas, sans doute^ les attaques dirigées contre Chapelain, ami de sa jeunesse, par Boileau, un nouveau venu qui ne s'était encore exercé que dans un genre où la méchanceté peut parfois suppléer au talent; mais qu'il accepta plus tard les éloges de l'auteur de Y Art poétique? Dirais-je enfin que si le duc de Nevers, qui devait à son nom de protéger le génie, entra dans des coteries favorables à Pradon, mais plus qu'indifférentes à la gloire de Racine, il était intéressé, comme poète médiocre, à défendre ses égaux, tandis que le grand Condé se déclarait l'ami de l'auteur de Phèdre ?
Disons-le donc : lous les grands noms de la France furent toujours à cette époque protecteurs de nos grands écrivains. Tant que, pendant une période difficile, on n'eut à accueillir que des ouvrages médiocres, on témoigna de son intérêt pour les lettres en fêtant les auteurs même dont le mérite était le plus contestable. Mais on pouvait à bon droit se montrer plus difficile, et on le prouva par l'empressement qu'on mit ^ repous* ser ce qu'on avait d'abord accepté , dès qu'on put admirer des œuvres supérieures.
L'école précieuse ne disparut cependant pas sous le ridicule dont elle fut frappée : elle fut défendue par tous ceux qui avaient intérêt à conserver une réputation trop facilement acquise, et qui ne se sentaient pas la force de s'en faire une autre par d'autres mérites;