CARACTÈRES DU XVII' SIÈCLE
L*HÔTSL DB RAMBOUILLET. — LA IIAUQUISB BT SA FAMILLB.
Ces! en tremblant que j'aborde le nom respecté d'une femme qui domina son siècle de toute la hauteur d^une vertu sans tache^ et de toute l'influence de la vénération qu'elle inspirait. Des plumes plus exercées que la mienne, ct^ tout récemment, un écrivain illustre, je veux dire M. Rœderer, M. Walckenaër, et enfin M. Cousin, dans la Jeunesse de madame de lan^ gtÂeville, ont rendu à la marquise de Rambouillet une éclatante justice^ et se sont attachés à faire connaître le caractère de ses réunions célèbres. Quelle part me reste donc, après des maîtres si autorisés? Sont-ce les miettes de leur table que je viens offrir à des convives à peine sortis du festin ? des glanes, à ceux qui ont droit à la moisson ? Je ne sais trop ; on en jugera; mais j'ai essayé d'agrandir, à l'aide de mes recherches parti-
Z MADAME DE RAMBOCILLKT.
culières^ le champ de leurs savantes éludes ; comme ce nain qui montait sur les épaules d'un géant pour étendre plus loin ses regards, j'ai cherché à découvrir d'autres horizons : puissé-je n'avoir pas trop présumé de la porlée de ma vue !
Madame de Rambouillet peut être considérée sous deux aspects. U y a dans son existence un côté brillant qui nous la montre au milieu d'une cour choisie., empressée autour d'elle, fière d'y être accueillie, attentive à s'y maintenir, heureuse de mériter les suffrages de son goût délicat ; d'un autre côté, dans une ombre obscure que percent à peine les puissants rayons de sa vie publique, j'aperçois une femme vivant auprès de son mari, dans son intérieur muré aux profanes, une mère entourée de sa nombreuse famille, éprise des joies intimes de son foyer, vaillante à supporter les chagrins sans nombre qui l'ont visitée, et dont sa constance courageuse dérobait à ses amis le secret et les amertumes. C'est toujours une nature exquise et fine, une sensiti ve que blesse tout ce qui la touche sans ménagement, tout ce qui est violent ou heurté, une lumière trop vive, le froid, la chaleur, comme une parole trop rude ou un sentiment peu délicat ; difficile dans le choix de ses amis, sincère, fidèle, indulgente pour eux; si belle, qu'elle commandait l'amour; si digne, qu'elle le faisait taire; si pure, qu'elle ne soupçonna jamais les passions qu'elle inspirait; si bonne, qu'elle put faire le bien sans trouver d'ingrat : noble et sainte femme dont le regard, comme le charbon du prophète, purifiait autour d'elle les cœurs et les lèvres, et dont la mé'* disance n'osa jamais s'approcher.
Pour nous, c'est avec une vive et sincère sympathie que nous étudierons ce type élevé> que nous four-
1 — l'uOTEL DB RAMBOUILLET. 3
nit le XTiie siècle; nous suivrons la marquise dans sa vie intérieure^ en même temps que nous chercherons à apprécier son heureuse influence sur le monde où elle vécut.
Notre travail comprendra donc deux parties distinctes : Tune visera à faire connaître la femme privée^ répouse et la mère; l'autre mêlera la marquise à son époque et cherchera à donner un nouveau jour aux réunions de rhôtel de Rambouillet. Nous commencerons par dire ce que nous avons vu d'abord, une lueur brillante dont Téclat a traversé deux siècles; et^ avançant toujours^ notre respectueuse curiosité essayera de pénétrer dans une intimité moins connue et non moins digne de fixer l'intérêt.
IfALBBEBB, OOSPBÀtTf TOITtniK, BALZAC, CHAPBLAXN*
Catherine de Vivonne^ née à la fin de 1588, épousaj bien jeune encore^ en janvier 1600^ le marquis de Rambouillet. Élevée en Italie et par une mère italienne^ elle avait rapporté de cette terre classique de la politesse et de la galanterie une délicatesse extrême. Quelque temps elle fréquenta la cour; mais ni les mœurs qu'elle y rencontrait, ni le langage qu'on y parlait n'étaient de nature à Ty retenir : une austère pudeur^ la sagesse précoce d'un caractère déjà formé, le sentiment de sa dignité enfin Téloignèrent bientôt d'une cour où ses yeux avaient trouvé la parcimonie sans grandeur^ la familiarité sans noblesse^ la dépravation sans voile et sans décence ^ Vers 1(507
^ Yoy. la Préface du Dictionnaire des Précieuses.
OU 1608^ luère déjà d'une fille qu'une iny incible prédilection lui fit toujours préférer à ses autres enfants, madame de Rambouillet quitta le Louvre et se consacra tout entière aux soins de sa famille; en même temps elle s'appliquait à éclairer son esprit par la lecture, à cultiver et à mûrir son goût 'par la conversationd'hommes choisis, d'écrivains distingués qu'elle savait attirer aupfès d'elle. Son hôtel, situé dans la rue Saint- Thomas-du-Louvre, entre les Quinze-Vingts et l'hôtel de Chevreuse, devint bientôt le rendez-vous d'une société nombreuse qui se dédommageait de ne la plus recevoir, en accourant auprès d'elle. Malherbe, Racan furent ses premiers visiteurs lettrés : une femme ne pouvait être à meilleure école pour se former l'esprit à une poésie sévère, châtiée, correcte et décente ; le sel de Régnier, les hardiesses de Théophile n'auraient pu que l'effaroucher. UAsirée, dont la première partie put encore être présentée à Henri IV, lui révéla de bonne heure une prose facile, élégante, mise au service des sentiments les plus délicats, de l'amour le plus épuré. La mort du roi, les embarras de la régence, les troubles de l'Etat, ses fréquentes grossesses enfin contribuèrent à l'éloigner de plus en plus de la cour où son mari avait une charge de grand maître de la garderobe, dont il se démit en i61i ; et dès lors le charme de sa conversation, son caractère facile et gai, sa vertu aimable, attiraient chez elle toute une génération nouvelle, impatiente d'une longue corruption, fatiguée des divisions qu'avait enfantées un demi-siècle de guerres civiles, avide, comme le dit M. Rœderer *, de l'épànchement d'affections longtemps contenues.
1 ifrmoïrd pour servir à f histoire de la société polie ^ 4835, p. 24 ,
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Le succès de ses réunions fut grand, parce qu'elle y présidait avec un charme exquis. Il faut le dire aussi, à la même époque aucune autre maison n'était alors ouverte à ce monde distingué, mélange heureux de grands seigneurs et de littérateurs en crédit. Je sais que H. Cousin, dans ses belles pages sur madame de LongueyiHe, regarde comme « une erreur beaucoup trop répandue que Fhôtel de Rambouillet ait été le premier et longtemps le seul salon de Paris où. se soit assemblée la bonne compagnie;» c'est là, pour nous, une assertion que l'autorité même de H. Cousin ne peut nous faire accepter^ parce que nous avons vainement cherché les maisons hospitalières qu'on pouvait préférer à celle-ci ou fréquenter dans le même temps : nous aimons mieux lui demander la raison du succès de la marquise; on ne peut en donner une meilleure explication.
« Elle n'a fait que suivre, dit l'illustre écrivain, l'heureuse révolution qui faisait succéder, en France, à la barbarie des guerres civiles et à la licence des mœurs, un peu^trop accréditée par Henri IV, le goût des choses de l'esprit, des plaisirs délicats, des occupations élégantes. Ce goût est le trait dislinctif du xvii'' siècle; c'est là la pure et noble source d'où sont sorties toutes les merveilles de ce grand siècle ^ » Nous acceptons volontiers ces paroles ; elles montrent par quel concours de circonstances était soutenue madame de Rambouillet tians la révolution qu'elle eut l'honneur d'inaugurer, et combien les besoins et le goût du temps réclamaient le service qu'elle rendit à son siècle.
Dès le début des réunions de la marquise, un carac-
» La Jeunesse de madiime (le LongtievUle, 3« édition, p. ^^^.
G HADAHB DE RAMBOmZXET.
tère nouveau tendit à se manifester dans les relations du monde; les femmes y prirent bientôt une sorte de supériorité qui contribua puissamment à polir et les gens de plume et les gens d'épée ; l'esprit de conversation y naquit^ s'y développa et s'y maintint; les grands seigneurs apprirent à respecter les écrivains et à les fréquenter sur un pied d'égalité. M. Cousin a parfaitement fait ressortir ce point caractéristique : a A Thôlel de Rambouillet^ dit-il^ tous les gens d'esprit étaient reçus, quelle que fût leur condition ; on ne leur demandait que d'avoir de bonnes manières; mais le toa aristocratique s'y était établi sans nul effort^ la plupart des Ilotes de la maison étant de fort grands seigneurs^ et la maîtresse étant à la fois Rambouillet et Yivonne^ » — Et il ajoute : « La littérature n'était pas le sujet unique des entretiens : on y parlait detout^ de guerre, de religion^ de politique; les affaires d'Etat y étaient de mise aussi bien que les nouvelles pi us légères, pourvu qu'elles fussent traitées avec esprit et avec aisance. Les gens de lettres étaient recherchés et honorés, mais ils ne dominaient pas. Voilà pourquoi Thôtel de Rambouillet a exercé une influence générale sur le goût public... Chez la marquise de Rambouillet régnait la suprême distinction, la noblesse, la familiarité, l'art de dire simplement les plus grandes choses. »
Nous en avons assez dit, et les lignes qui précèdent font comprendre à merveille de quelle nature étaient les relations établies entre la maîtresse de la maison et ses hôtes, et de ceux-ci entre eux; quelle utilité apportaient avec elles les réunions de la marquise, quelle
» Madame de Sablée par M. V. Cousin, Paris; Didier, 1854.— —1 vol. in-8, p. 53.
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influence elles exerçaient sur Tesprit public^ et sur les mœurs de la société qu'elle recelait. Il est temps de rechercher maintenant les événements principaux qui constituent ce qu'on pourrait appeler les chroniques de rhôtel de Rambouillet.
La construction de cet hôtel> entreprise et dirigée sur ses plans^ doit nous occuper d'abord. C'est vers i6i2 ou 1613 que la marquise, qui faisait en se jouant^ dit Voiture, des dessins que Hichel-Ange n'eût pas désavoués^ mécontente de tous les projets des architectes, entreprit de réformer l'architecture. Jusque-là^ on avait suivi des règles bien simples pour les bâtiments de ce genre : a On ne savait que faire une salle à côté, dit Tallemant, une chambre à l'autre^ et un escalier au milieu. » Un soir, parait-il, que la marquise était fort préoccupée de son idée favorite : «Vite, vile, s'écriat-elle, du papier; j*ai trouvé le moyen de faire ce que je voulais. » C'était Veurêka de l'architecture civile. C'est d'elle, nous dit l'auteur des Historiettes^ qu'on a appris à mettre les escaliers dans un des angles du corps principal de bâtiment pour avoir une grande suite de chambres, à exhausser les planchers et à faire des portes et des fenêtres hautes et larges, et vis-à-vis les unes des autres... C'est la première qui s'est avisée de faire peindre une chambre d'autre couleur que de rouge ou de tanné ^
Sauvai a pris la peine de nous décrire longuement les beautés de rhôtel, ses heureuses proportions^ l'harmonie de ses dispositions intérieures. Nous lui emprunterons quelques détails. On entrait d'abord dans
1 l^il. Paulin Pam, t. II, p. 487.
une cour; à gauche était la basse-cour S entourée des bâtiments de service; on passait^ pour y entrer , sous une des ailes; de toutes les parties de la cour on pouvait voir le jardin^ dessiné comme tous les jardins du temps,; il était coupé de lignes droites qui venaient aboutir à un bassin rond placé au centre^ et où les plans figurent un jet d'eau ; s'il n'était pas grande il n'était du moins borné que par d'autres jardins, en tel nombre qu'aucun bâtiment de ce côté n'arrêtait la vue. Le corps principal de logis était en briques rehaussées d'embrasures^ de chaînes^ de corniches^ de frises^ d'architraves et de pilastres de pierre^ comme les maisons de la place Royale, les châteaux de Verneuil et de Monceaux, et le palais de Fontainebleau. Ce bâtiment lui-même était accompagné de quatre beaux appartements, dont le plus considérable pouvait entrer en parallèle avec les plus superbes et les plus commodes du royaume; on y montait par un escalier facile, arrondi en portion de cercle, attaché à une vaste salle; de là on pénétrait dans une longue suite de chambres qui communiquaient entre elles par de larges portes toutes en correspondance. Les meubles en étaient d'une rare magnificence, changés toujours suivant les exigences de la mode : la chambre bleue elle-même, si célèbre dans Voiture, mais qui ne porte plus ce nom dans le Cyrus, ne vit pas renouveler ses tentures de velours bleu rehaussé d'or et d'argent, quand elles eurent perdu leur fraîcheur.
La chamhre bleue était le lieu de réception de la marquise ; on n'avait pas encore inventé les salons, et la
1 ïji basêe-cour, dans les hôtels, à la ville, n'était pas ce qu'elle était, ce qu'elle est encore à la campagne ; c'est là que se trouvaient les remises, les écuries, la boulangerie, Tépicerie, etc., etc.
I — l'hôtel de RAMBOUILLET.
chambre à coucher, où Ton trouvait souvent la maitresse de la maison assise sur sou lit/ était le lieu d'honneur où elle a recevait compagnie. )> Dans cette pièce, les fenêtres, sans appui, régnaient depuis le plafond, jusqu'au plancher, et laissaient, dit Sauvai, jouir sans obstacle de l'air, de la vue et du plaisir du jardin. Mademoiselle de Scudéry décrivant le palais de Cléomire dans la septième partie du Çyrtis, livre l^, ajoute quelques traits nouveaux : a Tout est magnifique chez elle, et même particulier; les lampes y sont diiOTérentes des autres lieux ; ses cabinets sont pleins de mille raretés qui font voir le jugement de celle qui les a choisies. L'air est toujours parfumé dans son palais; diverses corbeilles magnifiques, pleines de fleurs, font un printemps continuel dans sa chambre, et le lieu où on la voit d'ordinaire est si agréable et si bien imaginé qu'on croit être dans un enchantement lorsqu'on y est près d'elle. »
Mademoiselle de Montpensier, dans ce petit roman allégorique, l'Histoire de la princesse de Paphlagonie, dont Segrais nous a si heureusement conservé la clef, renchérit encore sur les éloges donnés à la beauté somptueuse de cette chambre; elle parle de la déesse d Athènes^ qui Toccupait, avec un sentiment de vénération bien rare sous sa plume, et qui donne à ce passage un charme particulier : « Cette déité, dit Mademoiselle, étoit si honnête, si savante et si sage, que c'est sans doute ce qui a donné sujet à la fable de dire qu'elle étoit née de la tête de Jupiter et qu'elle avoit toujours été fille. Toute révérée qu'elle étoit, elle s'huraanisoit quelquefois; elle écoutoit les prières et les vœux d'un chacun, et y répondoit à toute heure sans distinction de la qualité, mais bien de la vertu, et sou-
vent sans qu'elle en fût requise. Lorsque des personnes profanes ont eu la témérité d'entrer dans son temple,
elle les en a chassées Pour moi^ j'aurois toutes les
envies du monde d'aller à Athènes (Paris) pour la voir, car je me persuade que j'aurois grande satisfaction de l'entendre.
« Je la crois voir dans un enfoncement où le soleil ne pénètre point et d'où la lumière n'est pas tout à fait bannie. Cet antre est entouré de grands vases de crystal pleins des plus belles fleurs du printemps, qui durent toujours dans les jardins qui sont auprès de son temple, pour lui produire ce qui lui est agréable. Autour d'elle, il y a force tableaux de toutes les personnes qu'elle aime ; ses regards sur ces portraits portent toute bénédiction aux originaux.
0 II y a encore force livres sur les tablettes qui sont dans cette grotte; on peut juger qu'ils ne traitent de rien de commun, b — Au moment où Mademoiselle écrivait (1659), le temps était passé des grandes réunions de la marquise ; le bruit la fatiguait, et Mademoiselle ajoute : a On n'entre dans ce lieu que deux ou trois à la fois, la confusion lui déplaisant et le bruit étant contraire à la Divinité, dont la voix n'est d'ordinaire éclatante que dans son courroux....; celle-ci n en a jamais : c'est la douceur même. »
Si donc , à la fin de sa vie, madame de Rambouillet perdit le goût du monde, du moins ses infirmités précoces ne Téloignèrent point d'abord de ses amis. Ses chagrins l'isolèrent d'eux , quand elle eut perdu M. de Rambouillet, que sa fille chérie Teût quittée pour suivre son mari, M. de Hontausier, gouverneur de l'Angoiimois , et qu'une entant rebelle, l'nbbesse d'Yèrcs, eut cherché à profaner la sainteté
I— 'L'hOTEL de RAMBOUILLET. 44
de son foyer par le scandale d'un douloureux procès.
Mais ne pressons pas les événements ; ils accourent sous ma plume assez nombreux pour que j'aie besoin de les choisir et de les classer.
Arthénice, avons-nous dit^ était le nom poétique de madame de Rambouillet. C'était Malherbe, qui, pour suivre Tusage et donnée aux poètes un moyen de la chanter, sans trahir pour le vulgaire le secret d'un nom si respecté, avait trouvé dans Catherine cet anagramme doux à Poreille. Arlhénice devint presque pour elle un nom propre : il ne lui fut enlevé que par l'abbé Cotin, qui rappliqua à madame de la Moussaye, Catherine de Champagne, et par Racan, qui nomme ainsi madame de Termes. Plus tard, quand ce fut la mode d'introduire des portraits et le récit d'aventures véritables dans les romans, on dut retirer à madame de Rambouillet le nom trop transparent d'Arthénice : on l'appela Cléomire; on l'appela Minerve, la déesse d'Athènes.
Malherbe, qui avait été un de ses premiers hôtes, l'avait initiée à une poésie noble. et sévère, qu'elle étaity plus que personne, faite pour admirer; il lui avait présenté Racan, son élève favori; lui et Cospeau, l'éloquent prédicateur, formaient pour la marquise une société austère qui n'épouvantait point sa jeunesse. Nous n'oserions présenter ici, comme l'a fait M. Rœderer dans son iniévessani Mémoire sur la société polie, une liste des familiers illustres que comptait, dès le début, rhôlel de Rambouillet ; nous n'oserions surtout préciser nettement les dates ; cependant, si nous effaçons des noms signalés par M. Rœdcrer celui de Balzac qui, bien connu de la marquise, lui dédia plusieurs ouvrages avant de l'avoir vue, et n'avait pas
encore paru chez elle en 1038% nous pensons aussi qu'avant la mort de Malherbe (1628), madame de Rambouillet recevait déjà Gombauld, l'auteur de VEndymion, et Chapelain, connu par sa lettre apologétique imprimée en tête de VAdone du Marini, Chapelain, le futur auteur de la Pucelle^ critique de goût, érudit très-versé dans les lettres italiennes et espagnoles, poète par circonstance plutôt que par vocation. Le Marini lui-même y était reçu avec honneur. Richelieu, le jeune évêque de Luçon, y retrouvait Cospeau , son professeur resté son ami; le cardinal de la Valette, plus jeune que lui de sept ans ; le marquis du Vigean, de deux doigts plus petit que Voiture et à peine plus grand que Godeau, qui depuis fut appelé le Nain de Julie : présenté par Conrart, son cousin, celui-ci trouva chez Arthénice des protecteurs et un évéché. Le maréchal
* M. Rœderer, dans son Mémoire pour servir à V histoire de la société polie, a placé de 4620 à 1630, Tenlrée de Balzac à Thôlel de Rambouillet. H est étonnant qu'un livre, le premier écrit sur ce sujet, n*ait pas plus d'erreurs et renferme en si grand nombre de si utiles renseignements. Ici, une source que Tauteur n^a pu connat. tre nous permet une facile reciitication. Voy. aussi plus bas, p. 32.
Dans les lettres de Chapelain, dont le recueil manuscrit appartient à M. Sainte-Beuve qui a bien voulu nous le communiquer, je trouve celles-ci adressées à Balzac, la première à la (]ate du 29 décembre 4637 ; et la seconde, du 22 mars 463S.
4» — «... Tapprouve extrêmement le dessein que vous avés d'honorer son mérite (de M"» deR.)à Tadvenir par l'adresse des principaux de vos Discours, dans lesquels vous meslerés quelque chose qui regardera le particulier de sa personne. »
2« — c . . . Vous ne sçauriés avoir de curiosité pour une chose qui le mérite davantage que l'hôtel de Rambouillet. On n'y parle point savamment, mais on y parle raisonnablement, et il n'y a lieu du monde où il y ait plus de bon sens et moins de pédanterie, etc.. »
3o — Voy. plus loin, pages 33, 34.
de Souvré; gouverneur de Louis XIII enfant, ami du marquis de Rambouillet^ y venait avec sa ûUe, la célèbre marquise de Sablé> et il y rencontrait le duc et la duchesse de la Trémouille; Voiture^ qui avait trop d'esprit pour rester dans la bourgeoisie et assez de fortune pour faire figure entre les gentilshommes^ fut 0 réengendréi) par H. de Cbaudebonne^ et introduit par ce vertueux ami de la marquise dans un cercle déjà nombreux.
Là encore venait assidûment mademoiselle Paulet^ que la marquise avait remarquée dès le ballet de la reine mère (février 1609); elle ajoutait à Tagrëment de ces réunions par sa beauté et sa belle voix dont madame Aubry n'atteignait pas le charme. Madame Âubry ellemême, si connue par Tallemant et les lettres 'de Voiture, y voyait souvent madame Saintot, femme d'un introducteur des ambassadeurs; dans un monde plus élevé, madame la princesse, cette belle Charlotte de Montmorency pour qui Henri IV avait fait ses dernières et plus honteuses folies, amenait fréquemment aussi dès ce temps chez madame de Rambouillet une toute jeime enfant née en 1619, et qui prenait grand plaisir aux contes que lui disait la fille chérie de la marquise, Julie d'Angennes : c'était Anne-Geneviève de Bourbon, qui devait êlre plus tard la duQhesse de LonguevHle; elle était déjà charmante de beauté et d'esprit,etdéjà aussi elle tenait sa place parmi les habitués de l'hôtel, où l'on faisait mille efforts pour l'amuser. Une de ces histoires qu'elle aimait tant lui ayant été contée devant Voiture , il prit la plume et écrivit, en dé% veloppant un peu, le petit roman d'A Icidalis et de Zélide. Lui-même, ingénieux à la distraire, lui adressa un jour une longue lettre qu'un de nos historiens littéraires
14 MADAME DK RAMBOUILLET.
lui a vivement reprochée comme un oubli de toute dignité^ sans penser que c'était un jeu d'esprit destiné à un enfant : je veux dire celle où Voiture raconte qu'il a été berné à Tbôtel de Rambouillet et^ à l'aide d'une couverture, lancé de la terre au ciel. Auprès d'elle on voyait mademoiselle du Vigean^ pour qui Voiture fit^ dit-on^ ces vers gracieux :
Notre aurore merveille
Sommeille :
Qu'on se taise à l'entour !...
Les enfants de madame de Rambouillet et mademoi. selle du Vigean formaient à mademoiselle de Bourbon une agréable société^ et plus d'une fois de graves conversations furent interrompues parleur gentil babil.
Voiture^ le vrai chroniqueur de l'hôtel^ celui qui était « l'âme du rond^ d dit Tallemant^ nous a initiés par ses lettres aux plaisirs et aux occupations de la société d'Àrthénice.
Le plus souvent, on se réunissait chez elle ; car une infirmité précoce dont le commencement coïncide assez avec la naissance de son derpier enfant (i623 ou 1624) ne lui permettait d'affronter ni le froid, ni la chaleur, ni la grande lumière : depuis ce temps, quoiqu'elle fût jeune encore, elle ne put qu'à de rares intervalles quitter sa chambre, et dut renoncer à visi^ ter dans les environs de Paris ces beaux sites qu'elle aimait à admirer. Hais il arrivait fréquemment à ses amis et à ses enfants d'aller dans les châteaux voisins chercher en liberté les plaisirs sans étiquette qu'on Irouve à la campagne. Une lettre que Voiture adressait, probablement vers i631, au cardinal de La Valette, nous peint vivement la physionomie de ces réunions
1 — l'hôtel UE RAMBOUILLET. lo
d'amis^ moins occupés qu'on ne croit de discussions sur les mots ou sur les syllabes . C'est le récit d'une partie de campagne faite à La Barre^ propriété charmante de madame du Vigean. Nous laissons parler Fauteur:
a ... Vous saurez donc, Monseigneur^ que madame la Princesse^ mademoiselle de Bourbon, madame du Vigean, madame Âubry, mademoiselle de Rambouillet, mademoiselle Paulet, M. de Chaudebonne et moy partîmes de Paris, sur les six heures du soir, pour aller à La Barre, où madame du Vigean devoit donner la collation à madame la Princesse... Nous entrâmes dans une salle où l'on ne marchoit que sur des roses et de la fleur d'orange. Madame la Princesse, après avoir admiré cette magnificence, voulut aller voir les promenoirs en attendant l'heure du souper... Au bout c^i'une grande allée à perte de vue, nous trouvâmes une fontaine qui jetoit toute seule plus d'eau que toutes celles de Tivoli. A l'entour éloient rangez vingt-quatre violons.... Quand nous en fûmes approchez, nousdescouvrimes, dans une niche qui estoit dans une palissade, une Diane à Tâge de onze ou douze ans, et plus belle que les forêls de Grèce et de Thes^alie ne l'avoient jamais vue. Dans une autre niche, auprès, étoit une de ses Nymphes, assez belle et assez gentille pour estre une de sa suite. Ceux qui ne croyent pas les fables crurent que c'estuit mademoiselle de Bourbon et la pucelle Priande.... Tout le monde estoit sans proférer une parole, en admiration de tant d'objets qui estonnoient en mesme temps les yeux et les oreilles, quand tout à coup la Déesse sauta de sa niche, et, avec une grâce qui ne se peut représenter, commença un bal qui dura quelque temps autour de la fontaine.... Quelque chose manquoil à ces contentements. Monseigneur, puis-
i<> MADAME DE RAMBOUILLET.
que VOUS et madame de Rambouillet n'y étiez pas. »
Dès le débuts n'est-elle pas vraiment d'une charmante poésie^ cette petite fête mythologique^ avec cette jeune divinité qui paraît^ le soir^ parmi les grands arbres, à Theure où la nuit qui vient apporte ses mystères, où les fleurs jettent leur plus suave parfum, où la musique produit le plus d'effet sur Pâme facilement émue, et s'accorde si bien avec la rêverie?
Hais ce n'était là qu'une sorte de prélude aux plaisirs de la soirée; on ne resta pas longtemps sous le charme muet de cette féerie : a Et cela, continue Voiture, eût duré trop longtemps si les violons n'eussent vitement sonné une sarabande si gaie que tout le
monde se leya joyeux ; et ainsi, sautant, dansant,
voltigeant, pirouettant, cabriolant, nous arrivâmes au logis où nous trouvâmes une table qui sembloit avoir esté sertie par lesFées. Cecy, Monseigneur, est un endroit de l'aventure qui ne se peut décrire...
.«Au sortir de table, le bruit des violons fit monter tout le monde en haut, où l'on trouva une chambre si bien éclairée qu'il sembloit que le jour qui n'estoit plus dessus la terre s'y fust retiré tout entier. Là, le bai recommença, en meilleur ordre et plus beau qu'il n'a voit été autour de la fontaine; et la plus magnifique chose qui y fut, c'est. Monseigneur, que j'y dansay. Mademoiselle de Bourbon jugea qu'à la vérité je dansois mal, mais que je tirois bien des armes, pour ce qu'à la fin de toutes les cadences il sembloit que je me misse en garde.
« Le bal continuoit avec beaucoup de plaisir quand tout à coup un grand bruit que Ton entendit du dehors obligea toutes les dames à mettre la teste à la fenestre; et l'on vit sortir d'un grand bois, qui étoit à trois cents
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pas de la maison, un tel nombre de feux d'artifice, qu'il sembloit que toutes les branches et les troncs d'arbre se convertissent en fusées... »
On le voit, rien n'élait épargné pour rendre agréables ces parties champêtres qui se renouvelaient souvent dans un château ou dans un autre; une franche gaieté, un aimable laisser-aller y tenaient la place d'une pruderie farouche qu'on regarde trop volontiers comme le caractère de ces réunions des familiers de la marquise; et si Ton rapproche le ton léger de cette lettre de la haute dignité de celui à qui elle était adressée, on jugera en même temps et de ce qu'était la conversation entre tous ces amis, et de l'égalité qui les rapprochait^ malgré la différence des rangs. — A deux heures du matin, pour finir le récit de cette fête, toute la troupe, précédée de vingt flambeaux, re\int en carrosse à Paris, non sans égayer la route en chantant les refrains en vogue, le Petit Doigty le Savant, les Ponts-Bretons , et mille autres.
Tous ces plaisirs étaient surtout destinés aux nombreuses jeunes filles qui commençaient alors à se produire dans le monde. JuUe d'Ângennes, née en 1607, avait vingt-trois ans; mais ses sœurs, mademoi> selle d'Ârquenay, mademoiselle de Pisani , mademoiselle de Rambouillet, étaient plus jeunes qu'elle ; elle avait aussi un frère, Léon Pompée, marquis de Pisani, alors âgé de seize ans; plein de gaieté, d'esprit et de malice, il s'était fort attaché à Voilure, et c'est aux deux amis que revenait le soin de réjouir et d'animer la maison. Que de fois leui^ jeux bruyants firent trembler Thôtel ! Tout leur était permis. Mais , au besoin, Voiture aurait rejeté ses fautes sur le jeune marquis, et celui-ci, seul garçon [>armi cinq filles,
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était sûr de touver l'iDdulgence due à rhéritier du nom. Hélas! il devait mourir avant sa mère^ avant ses sœurs et leur laisser une de ces douleurs que la marquise supporta courageusement^ mais que le temps ne diminua point. Déjà quand il lui fut ravi^— et nous revenons à la date de cette fête qu'un deuil suivit bientôt, — cette même année 1634, elle avait perdu son second fils, le vidame du Mans, que la peste lui enleva à l'âge de sept ans. La maladie dura trois jours ; trois jours la marquise, bravant le danger, éloigna de son enfant à l'agonie les domestiques et resta près de son chevet, assistée de sa fille, sa chère Julie, que rien ne put séparer d'elle. Enfin il mourut, et seulement alors les deux femmes quittèrent la maison où une autre mort était venue jeter l'efi'roi sans les détourner d'un devoir sacré. On trouve dans les œuvres de Voiture une lettre où celui-ci témoigne à mademoiselle de Rambouillet sa douleur et son admiration, et une autre où il apprend ce malheur à madame de Sablé, si facile à épouvanter au nom seul de maladie : on sait qu'en 1642, quand madame de Longucville fut atteinte de la petite vérole, Julie se dévoua encore pour la soigner, tandis que ses autres amies, et madame de Sablé la première, Tabandonnaient et redoublaient de précautions pour se préserver elles-mêmes.
Dans les maisons où un monde nombreux a comme un droit acquis de se réunir, on vit un peu comme sui un théâtre, où les sentiments seuls doivent parler qui sont demandés par le public. C'est avant le rideau levé ou après la toile tombée que les acteurs ont le droit des larmes. Mais le monde même le plus ami est inexorable, et dans ses exigences mal justifiées, il ne peut ni renoncer à une habitude prise, ni ren-
dre la liberté à des hôtes quil ne croit pas importuner. Laissons donc à madame de Rambouillet ses douleurs solitaires, et reprenons place avec elle au milieu de ses réunions; elle recommença bientôt à en faire tout le charme, comme elle en était le centre toujours cherché. Ce n'est point, d'ailleurs, dans les larmes que l'hôtel de Rambouillet doit nous présenter son vrai caractère et les mérites qui agirent si puissamment sur son siècle : le deuil ne pouvait s'y maintenir longtemps au milieu des enfants nombreux de la marquise, insouciants comme leur âge, et qui ne manquaient pas d'y attirer leurs jeunes et brillants amis.
Les habitués de l'hôtel étaient sûrs d'y trouver toujours un bon accueil : « Jamais, dit Tallemant, il n'y eut de meilleure amie que la marquise de Rambouillet; 0 et si elle était difficile dans le choix de ses amis, nulle ne leur était plus fidèle et plus dévouée. Nous en pourrions citer mille preuves; mais voici un fait qui parle haut et qui nous dispensera de nous étendre sur ce point.
Avant d'entrer dans les afi'aires et d'avoir à porter le poids du gouvernement, Richelieu avait été reçu dans l'intimité de madame de Rambouillet, et les égards qu'on lui avait toujours témoignés semblaient l'autoriser à réclamer d'elle quelque service. En 1627, lorsque M. de Rambouillet fut envoyé comme ambassadeur en Espagne pour signer le traité qui terminait la guerre de Savoie, le cardinal, à qui il devait ce haut emploi, se crut, par cette faveur, fondé à recourir à celle que la reconnaissance lui attachait encore davantage. Il envoya près d'elle, les uns disent Bois-Robert *, d'au-
1 Voyez Segrais, Mémoireê^necdoteSf Paris, 4755, iD-13, p. 20.
âO MADAME DE RAMBOUILLET.
très le P. Joseph % à qui il devait en partie sa fortune^ conQdent de toute sa politique, et qui fut à la fois rinstigateur et Tagent de ses actes les plus importants. Nous ne nous prononcerons point. Quel qu'il soit^ renvoyé du cardinal amena la conversation sur l'ambassade du marquis, sur son mérite, sur les dignités auxquelles il avait droit de prétendre^ et qui pourraient rétablir sa fortune compromise^ disait-on> par ses nombreux procès. Hais il fallait que madame de Rambouillet aidât un peu à son élévation. Elle recevait chez elle quelques personnes ennemies du cardinal et de rÉtat. Son Eminence n'exigeait point qu'elle les éloignât^ mais désirait, — et dans l'intérêt seul du royaume, — connaître ceux qui lui refusaient leur affection et faisaient obstacle à ses desseins : tels le cardinal de La Valette et madame la Princesse, dont on n'ignorait point les intrigues. Sous les habiletés de ce discours, madame de Rambouillet vit clairement ce qu'on attendait de sa complaisance et de son ambition. Répondant plutôt au sens qu'aux paroles mêmes qu'elle venait d'entendre : a Je ne crois point, dit-elle, qu'il y ait d'intrigue entre M. le cardinal de La Valette et madame la Princesse; mais, quand il y en aurait, je serais peu propre au métier d'espion. » Et elle ajouta : « Tout le monde est si persuadé de la considération et de l'amitié que j'ai pour Son Eminence, que personne n'oserait en mal parler devant moi : je ne puis donc jamais avoir l'occasion de lui rendre le service que vous me demandez. »
Le cardinal ne put insister : mais nous ne voyons pas que le marquis de Rambouillet ait jamais rempli
' Tallcuiaul des Héaux, édit. ïu-M, t. 111, p. 244.
1 l'hôtel de RAMBOUILLBT. 21
d'autre emploi, quoiqu'il eût, depuis^ obligé personnellement Richelieu à la journée des Dupes ; et Tallemanl ajoute : a Le cardinal, quoiqu'il lui eût une grandissime obligation, ne voulut point se servir de lui ; car, quoiqu'il eût mauvaise vue, on disait pourtant qu'il voyait trop clair. » — Nous croyons que la délicate susceptibilité de la marquise put souvent aider la clairvoyance de son mari.
Pendant Tabsence du marquis, madame de Rambouillet quitta Paris, et séjourna quelque temps dans la terre dont elle portait le nom. Là, sa cour ne fut ni moins empressée ni moins nombreuse. Un Jour qu'il y avait foule de jeunes filles au château, elle y ôt venir Cospeau, l'éloquent prédicateur, alors évèque de Nantes. C'était un des plus anciens amis de la maison ^
Elle aimait cet homme aux mœurs austères, au caractère indulgent, à l'esprit facile, aux réparties fines et promptes. Après l'avoir promené quelque temps dans son parc immense, elle arriva avec lui dans un lieu nommé alors et encore aujourd'hui la Marmite de Rabelais, C'est un cercle de grosses roches entre lesquelles s'élevaient de grands arbres touffUs.
a Quand ils furent assez près de ces roches, dit Tallemant, pour entrevoir à travers les feuilles des arbres, il aperçut en divers endroits je ne sais quoi de brillant. Etant plus proche, il lui sembla qu'il discemoit des femmes et qu elles étoient vêtues en nym-
1 Dès 1602, le marquis de Rambouillet, enthousiasmé par son éloquence, lui avait donné asile dans son hdtel, et avait mis à la disposition de son jeune protégé sa table, ses domestiques et ses chevaux; plus lard, lorsque Cospeau était évéque d^Àire, le marquis le contraignit même, malgré le désintéressement du prélat, à accepter une rente annuelle de 4 ,500 livres jusqu*ik sa mort.
2i MADAME DB RAMBOUILLET.
phes. La marquise^ au commencement^ faisoit semblant de no rien voir de ce qu'il voyoit. Enfin, étant parvenus jusqu'aux roches, ils trouvèrent mademoiselle de Rambouillet et toutes les demoiselles de la maison, vêtues effectivement en nyni[>hes, qui, assises sur les roches, faisoient le plus agréable spectacle du monde. Le bonhomme en fut si charmé que depuis il ne voyoit jamais la marquise sans lui parler des roches de Rambouillet'. »
Nous avons déjà assisté à un semblable divertissement mythologique chez madame du Vigean. Ces sortes de déguisements étaient en vogue : le roman de A'Vrfi et les Bergeries italiennes n^a valent pas peu contribué à en répandre le goût,etles portraitsdu temps, qui fourni rent encore tant de Dianes et de Nymphes à la première exposition de peinture ouverte en 4673, nous montrent combien il persista longtemps. Qui sait même, comme le remarque M. Paulin Paris, si ce n'est pas parmi ces divinités-là qu'il faudrait cbercher les images de tant de femmes illustres dont les portraits sont restés inconnus, et de madame de Rambouillet elle-même î
Si la fête était dans les mœurs du temps, la surprise qu'elle lui donna lieu de faire au prélat son ami était dans les habitudes de la marquise, et c'était un de ses plus grands plaisirs. Tallemant nous fournit plusieurs traits de ce genre, et il en est qui font grand honneur à la générosité de madame de Rambouillet : a Elle dit qu'elle ne conçoit pas de plus grand plaisir au monde que d'envoyer de l'argent aux gens sans savoir d'où il vient. » Et ailleurs : « Un de ses plus grands plaisirs étoit de surprendre les gens. 9
^ Voyez la leure de Voiture u marqais de Rambouillet, du 8 mars 1627.
I— l'hOTKL pi RAIfBOUILLKT. 23
Uo joutx^était le comte de Guiche, depuis maréchal de Grammont^ que M. de Cbaudebonne incitait de son chef à souper chez elle. On connaissait les goûts du comte; on lui servit tout ce qu'il n'aimait pas. Il n'osait se plaindre et ne savait que penser de voir faire si maigre chère. Quand on se fut bien diverti de son embarras^ madame de Rambouillet fit apporter un souper magnifique ; mais ce ne fut pas sans rire^ dit Tallemant.
Une autre fois le comte de Guiche^ dont on connaissait le caractère facile, avait diné avec les amis d'usage, à Rambouillet. On avait servi des champignons qu'il aimait beaucoup. Dans la nuit, on fit main basse sur ses habits et on les rétrécit tous. Le matin venu, il eut grand'peine à s'en revêtir. — Comme vous êtes enflé i lui dit H. de Cbaudebonne. Comme vous êtes enflé ! répétèrent à Tenvi tous ceux qu'il rencontra. Il court à un miroir. C^est fait de moi ! s'écrie-t-il. Ces champignons d'hier m'ont empoisonné ! On s'agite, on cherche des remèdes. Enfin, M. de Cbaudebonne apporte une formule qu'il se rappelle, dit-il^ avoir vu employer avec succès, et la présente au comte de Guiche. Celui-ci y lut : RsciPE de bons ciseaux et décous ton pourpoint. Le comte rit de bon cœur : il était guéri.
Rien de littéraire, on le voit, dans des distractions de ce genre; rien de pédant surtout : c'est que la marquise ne recevait pas seulement chez elle des littérateurs, et les plaisirs de l'esprit n'étaient pas les seuls qu'on recherchât dans son entourage.
Cependant nulle part ailleurs plus qu'à l'hôtel de Rambouillet on n'avait le goût des choses élnvées. Depuis longues années il avait cette réputation, et Malherbe déjà, dans une lettre du 6 septembre i613, écrit a Peiresc qu'on lui a montré à l'hôtel de Rambouillet
une médaille fort curieuse. On y faisait des lectures^ on y commandait des vers aux poètes familiers de la maison : c'est ainsi que Malherbe en Ûi quelques-uns pour la fontaine de Thôtel. Nous voyons, après sa mort, ce goût qu'il avait tant contribué à répandre et à former chez Arthénice, se maintenir et se développer encore. Lorsqu'en 1629 la Sophonisbe de Mairet eut obtenu un succès que Corneille seul dépassa dans le Cid, madame de Rambouillet fut des premières à applaudir au jeune poëte; elle lui fit accueil, et Ton représenta chez elle la célèbre tragédie : Julie d'Angennes avait pris le rôle de Sophonisbe^ Tabbé Arnauld celui de Scipion; les autres personnages nous sont inconnus, a Mademoiselle Paulet^ dit l'abbé Arnauld ^, habillée en nymphe, chantoit avec son théorbe entre les actes, et cette voix admirable^ dont on a assez ouï parler sous le nom d'Angélique, ne nous faisoit point regretter la meilleure bande de violons qu'on emploie d'ordinaire en ces intermèdes. »
Il est difficile de s'expliquer aujourd'hui le succès de cette tragédie; le principal mérite que lui aient reconnu les critiques, celui d'avoir été la première où la règle des trois unités ait été observée, n'a jamais existé que dans leur imagination, car l'unité de lieu est constamment violée. On connaît le sujet. Sophonisbe, lajeune femme du vieux Syphax, ennemi des Romains, est éprise de Massinisse, ami de Scipion et de Laelius. Syphax surprend le secret de cet amour que renie effrontément Sophonisbe : il la presse d'expliquer une conduite que mille preuves viennent condamner.
1 Mémoires de tahbé Arnauld, collection Micbaud et Poujoulat, t. XXIIl.
1 — l'hotrl bk rahboijillbt. 25
Hais il n'a pas le temps d'écouter la justification de sa femme^ car un combat se livre sous les mnrs de Cyrle, où il est vaincu et tué. Massinisse vainqueur en Ire dans la viUe^ entre dans le palais. Sophonisbe cache son amour pour exciter celui du vainqueur: prude^ coquette, mal conseillée, elle réussit à se faire aimer du jeune prince. Leur mariage est arrêté et conclu en un quart d'heure : union dangereuse pour Rome, on ne sait pourquoi, et que viennent rompre Scipion et Lselius; au nom de la république, ces fidèles amis de Massinisse Tobligent à leur livrer sa femme pour l'envoyer à Rome, ou à l'empoisonner. Mieux vaut la mort que l'esclavage, pense Massinisse, et, après avoir chargé d'injures grossières les Romains devant Scipion qui pardonne tout à sa colère, il envoie à Sophonisbe le poison qui doit la tuer. Ni Sophonisbe n*est vertueuse, ni Massinisse n'a de fermeté ; aucune pensée généreuse ne souffle dans cette tragédie. Il y a sept ans d'intervalle entre Sophonisbe et le Cid; mais le Cid a pris une avance de deux siècles, et chaque année augmente la distance qui le sépare de toutes les pièces contemporaines. La médiocrité meurt où elle naît : le génie se perpétue à travers les temps, et Tadmiration qui l'accompagne se fortifie chaque jour davantage.
Mais à répoque où parut la Sophonisbe, nul ne pouvait rivaliser avec Mairet. Celui-ci d'ailleurs était patronné par monsieur et madame de Montmorency, et ce fait explique, autant que son mérite propre, l'empressement de l'hôtel de Rambouillet à Taccueillir. Vers le même temps, l'on voit aussi chez Arihénice^ à côté de la grave tragédie, marcher encore plus gravement la folie la plus folie de toutes, celle d'un poète qui était fou. Je veux parler de Neufgermain.
96 MADAHB DK RAMBOUILLET.
Ce Neufgermain était un de ces pauvres hères comme Dulot, Maillet ou Rangouze, qui n'écrivaient guère que des dédicaces^ qui vendaient leurs vers aux libraires— quand ils en trouvaient— à raison de trois francs le cent pour les grands, et quarante sous pour le? petits. Flatteurs, parasites, gourmands, gueux surtout, ils ne vivaient qued^aumônes plus ou moins déguisées. Un d'eux à qui cette ressource vint à manquer se fit, dit-on, arracher une dent pour manger ; il alla trouver un charlatan du Pont-Neuf qui lui donna dix sous \ à condition qu'il ne crierait point. Le malheureux cria ! on lui refusa son salaire, et il serait mort de faim sans Tintervention d'un ami. Neufgermain, qui n'avait pas plus de talent, était moins à plaindre, puisqu'il avait accès à rbôtel de Rambouillet. C'est là que lui fut suggérée, par raillerie, la déplorable idée de faire des vers terminés par les syllabes du nom de ses protecteurs» Il fit ceux-ci pour madame de Rambouillet :
Entre les dieux doit tenir rang y Proche Jupin, au plus haut bouiy Plus belle que rose et Toeil/e^ La divine de Rambouillet.
Ce méchant quatrain se trouve dans un volume publié par lui en 1030, sous ce titre bizarre : £e< Poé$ie$
* L* histoire du poète Sibus semble en effet calqnée sur des aventures contemporaines. On y lit : .... a A près plusieurs autres cérémonies, Sibus le pria de les lui arracher. Mais quand ce fut pour tout de bon, et que des paroles on en fut venu à Pexécution^ quelque propos qu*il eust fait de gagner ses dix sols de bonne grâce, la douleur qu il senioit étoit si forte qu'elle lui faisoit à tous moments oublier sa résolution. Il se roidissoit contre son charlatan, il s*écrioit, reculant la tête en arrière ; puis, quand Tautre avoit été contraint de le lâcher: « Ouf! continuoit-il, portant la main à sa joue et crachant le sang, ouf! il ne m'a point fait de mal ! j> Je passois par hazard par là. Je vous avoue que cette aventure, toute plaisante
I — l'hOTBL de nAVBOUILLBf. 27
ei reneofUre$ du sieur Deneufgermainy poëte héritoelite de Monsieur, frère unique du Roy. — Les poésies de l'auteur — puisque poésies il y a — sont précédées d'un formidable cortège d'éloges signés de tous les noms des familiers d'Artbénice. Voici d'abord le marquis de Rambouillet lui-même^ qui protégeait particulièrement le pauTre hère; yoici Cbayaroche, intendant de la maison^ celui-là même qui se battit en duel ayec Voi« ture dans le jardin de Tbôtel; puis le marquis de Villennes^ cet astrologue dont parle Mademoiselle dans ses Mémoires y poëte et père de poëte; puis encore Desmarets, contrôleur de Textraordinaire des guerres^ le futur auteur du Clovis et des Visionnaires; Patrix. le poëte normand ; H. de Cbaudebonne^ déjà connu de nos lecteurs; Boissat^ si rebelle aux injures* qui força le comte de Sault, depuis maréchal de Lesdiguières, et alors gouverneur de sa province^ à des excuses publiques; Tristan^ poëte tragique, lyrique, héroïque» amoureux; le chevalier du Bueil, persécuteur de Racan, son cousin, et de mademoiselle de Gournay ; le comte de Brion^ goinfre et grand seigneur ; enfin Gaston d'Orléans lui-même, qui daigna prendre la plume et invoquer la Muse pour son poëte héléroclile. Voiture ne pouvait manquer à ce rendez-vous^ et il pré-
qa*elle est, d« laissa pas de m*attendrtr et de me donner de la compassion, et, jugeant qu*un homme qui vendoit ses dents pour avoir de quoi manger devoit estre dans une estrange nécessité, je tirai mon poëte de la foule et le menay souper chez moi. Je ne sçay comment il sVn fust acquitté &MI eust eu toutes ses dents^ mais je vous jure qu*à le voir bauffrer, je nVusse jamais deviné qu*il en eust manqué d*une seule. > (Hist. du po^te Sibm. dans les Variétés histor, et tiUéraires, publiées par M. Ed. Fournier pour la bibliothèque elzévirienne. T. VII, p. 109-4 tO.)
28 MAbAMB DB RAMBOUILLET.
tendit avoir sa part dans cette mystification. Il fit des vers dans le goût de Tauteur^ et, voulant répondre |à Patrix^ qui avait écrit la Plainte des consonnes qui n'ont pas l'honneur d'entrer au nom de Neufgermain, il inventa cet expédient a pour les rendre contentes... »
Mais je ne vois à leur attente Aucun remède assez puissant^ Si ce n'est que cet homme rare, Ait nom Bdelneufgermicopsant :
Mais ce mot est un peu bizarre.
Ces bouffonneries rapprochées de la représentation de Sophonisbe, c^est la petite pièce après la grande; c'est encore un jeu d'esprit, un jeu de lettrés qui ne sont point pédants.
On aimait à mettre en action des plaisanteries de ce genre. En i63^, pendant la période suédoise de la guerre de Trente ans, Julie d'Angennes s'intéressait fort aux succès de Gustave-Adolphe. On la railla de ce sentiment; on lui dit et Ton répéta qu'elle était amoureuse du héros.
Un jour qu'elle était allée à Thôtel de Condé, on y remarqua un nœud de diamants très-riche qu'elle portait : ce bijou venait du roi d'Espagne, qui l'avait donné à H. de Rambouillet pendant son ambassade. Madame de Châteauroux, préoccupée du bruit de cet amour, qu'elle croyait sérieux, s'imagina réellement que ce présent avait été fait à Julie par le roi de Suède. il On rit fort de cette bévue, dit Tallemant \ et Voiture, qui le sut, fit travestir cinq ou six hommes en Suédois, qui vinrent en carrosse à Tbôtel de Rambouillet pré-
1 Dans son commeniaire sur Voiture; voyez Tallemant, HistorieUes, édit Paulin Paris, t. II, p. &42.
I*— L^HOTBL nB RAMBOUILLET. 29
senter le portrait du roi de Suède, et cette lettre des ambassadeurs envoyés par ce prince. » — La lettre est agréable, et défraya quelque temps les conversations chez Arthénice.
Voiture ne faisait pas toujours des plaisanteries d'aussi bon goût. Lui qui était si délicat et si difficile^ laissait souvent percer, dans ce monde choisi, le bout de l'oreille d'un parvenu. Que penser de cette grossière farce qu'il imagina pour faire pièce — quelle invention, et à qui il s'adressait! — à madame de Rambouillet elle-même? Il rencontra un meneur d'ours dans la rue. Il l'introduisit avec ses ours jusque dans la chambre de la marquise, et, quand celle-ci se retourna au bruit, elle vit quatre grosses pattes posées sur son paravent, et deux énormes museaux qui la regardaient bêtement. 11 y avait de quoi mourir de frayeur. Toujours indulgente, toujours bonne, elle pardonna. Mais Voiture n'en fut pas mieux vu des ennemis qu'il commençait à se faire par son impertinence et par la familiarité qu'il prenait avec des gens dont le séparait une trop grande distance.
Oui n'aimerait mieux voir mademoiselle Paulet entrer, comme elle fit un jour, au milieu d'une réunion nombreuse, déguisée en marchande d'oubliés I Sa bonne mine lui valut un gracieux accueil. Après avoir acheté tout son corbillon, on la pressa de dire la chanson d'usage. Elle chanta, sa voix la trahit. — Qui n'aimerait mieux encore l'embarras où madame de Rambouillet mit Voiture. Celui-ci ne publiait rien, et ne publia même rien ou à peu près de son vivant ; mais il débitait vo* lonliers ses vers dans les cercles. Un indiscret ami, à qui il avait lu un sonnet de sa façon, le retint et en donna copie à la marquise, qui le Qt imprimer et intro-
30 IIADAKB DB RAMBOUILLET.
duire dans un de ces Recueils, alors si nombreui. Qaand Voiture le vint réciter a Thôtel^ on lui montra le livre. Les pages se suivaient; le caractère était le même; ce sonnet et le sien^ c'était tout un. Il finit par croire que ces vers^ qu'il s'imaginait avoir composés^ il s'en souvenait seulement. On rit longtemps avant de le désabuser.
A répoque où nous sommes arri vés, dans une période de diï années^ de 1630 à 4640, les événements se pressent en foule, dans le monde littéraire comme dans le monde politique. Corneille donne ses premières comédies, puis Médée, i>uis le Cid, puis les Horaces. Balzac écrit un poème latin pour célébrer l'année i636. Descartes publie le Discours de la méthode; la poésie tragique a son maître, la philosophie se renouvelle, l'Académie se fonde.
Cest une question fort peu controversée, mais fort discutable que celle de l'origine de l'Académie ^ Les uns voient son berceau à l'hôtel de Rambouillet. P. Cadot croit et soutient qu'elle prit naissance chez G. Golletet, son ami. Papillon la fait naître des réunions qui se tenaient chez Chauveau, le graveur, dont il a écrit la vie. Pcllisson, ami de Conrart, le flatte en le donnant pour le véritable fondateur et le père de l'Académie française. A nos yeux, chacune de ces assertions est fausse en particulier, mais toutes ensemble peuvent servir à formuler cette opinion : c'est que l'Académie n'est sortie ni des réunions de Chauveau, de CoUetet ou de Conrart, ni de l'hôtel de Rambouillet,
1 On trouvera sur ceUe questioo de nombreux renseignements dans rédilion que nous avons publiée de V Histoire de VAaidémîe français, par Pellisson et d^OHvei. Paris, Didier, t vol io-S.
I«-l'U0TBL de RAIIBOUJLLBT. ^ 31
oi du Bureau d'adresses de Renaudot : elle doit son existence à toutes ces causes réunies^ et il est certain pour nous que l'Académie^ comme toute grande institution, était comme en germe dans Tair^ et ayait en quelque sorte pris place dans les mœurs plusieurs années avant que Richelieu songeât à la constituer en corps et à lui donner une autorité qu'il sanctionnait par un établissement légal. Historien impartial que nous sommes, nous ne prêterons donc point à Tbôtel de Rambouillet Thouneur d'avoir provoqué Tinstitution de la célèbre compagnie. Hais si rAcadémie n'est point née de l'hôtel de Rambouillet, nous pouvons dire qu'elle y a été nourrie, pour ainsi dire, et élevée. La plupart des académiciens, sinon tous, y étaient admis; les questions agitées à l'Académie l'avaient d'abord été ou devaient Têtre ensuite chez la marquise ; les gens du monde y discutaient avec les savants» et y apportaient cette autorité qui remporte toujours sur la raison dans les questions douteuses^ Tusage, le bel usage^ comme dit Vaugelas. Tantôt il s'agissait d'une prononciation indécise : devait-on dire serge ou sarge? Madame de Rambouillet disait sarge; mais elle changea d'avis> au dire de Patru, et adopta serge : nous parlons encore comme elle. Devait-on dire houme^ Roume ou Rome, homme? L'hôtel, consulté, décida pour ces dernières formes. Quand l'Académie fit, par ordre, la critique du Cidy l'hôtel de Rambouillet, plus indépendant, resta fidèle à son admiration, et refusa toujours de brûler ce quUl avait adoré.
Ralzac, académicien enrôlé presque par force, mais académicien libre,— si je puis nommer ainsi un homme qui vécut toujours éloigné de l'Académie et qui conserva son franc-parler sans s'inquiéter de ce qui s'y
32 MADAMB DB RAMBOUILLET.
disait ou s'y faisait,— Balzac se trouvait presque toujours d'accord avec Thôtel de Rambouillet. Il ne le connaissait que par les lettres de Chapelain ; mais ces lettres, pleines d'une vénération vive et vraie pour ArlhénicCy suffisaient à lui faire bien connaître les réunions de rhôtel^ et à lui inspirer les mêmes sentiments ^ Dans une lettre qu'il lui écrivait à la date du 25 mars 4637 , et que nous citons d'autant plus volontiers qu'elle est inédite, il lui disait : a Le sieur Camuzat m'est venu rendre grâces de celle qu'il vous a plû luy faire enluy donnant un volume de vos œuvres à imprimer. Toutes ces nouvelles lettres sont rares et bien dignes de vous^ surtout celles que vous supposés avoir escrittes à M. de Yaugelas, où il est si bien parlé de M. de Saint- Nicolas et de madame la marquise de Rambouillet. En un seul endroit où vous nommés son cabinet un a réduit où tant de rares esprits s'assemblent tous les jours^ » ou chose équivalente^ M. de Chaudebonne, H. de Vaugelas et moy nous avons trouvé à propos^ avant que de luy faire voir la lettre, de mettre : « et des excellentes personnes qui se rencontrent souvent chés elle; » par le moyen dequoy, sans changer votre senS; nous luy donnons la couleur que nous sçavons luy devoir estre plus agréable , secondant en cela mesme vostre intention^ afin que son logis passe plustôt pour un abord de celte cour choisie et du grand monde purifié que vous distes si bien, que pour une conférence réglée : qui en effet ne l'est point, et qui est moins honorable de cette façon que de Tautre... Dans cet ajustement, M. de Vaugelas a fait voir la lettre à cette rare personne qui en a été transportée et ton-
^ Voyez ci-dessus, page 42.
] — l'hôtel de RAMBOUILLET. 33
chéi; autant que vous le sçauriés vouloir, mais avec une certaine pudeur et confusion qui vous eust autant plû que le reste^ si vous eussiés esté présent comme moy à ceste lecture. Vous ne connoistrés jamais bien cette vertu, et croyés-moy seulement qu'il n'y a rien au monde de si estimable. Je suis marry que vous avés employé ailleurs la qualité de divine qui luy appartenoit préalablement, et que vous ne luy pourrés plus donner sans offenser celle que vous en avés mis en possession, t
Le volume parut, et Chapelain informa en ces termes Balzac de Peffet produit par les lettres en question : a La dernière fois, lui dit-il, que je vis madame la marquise de Rambouillet, elle me chargea de vous faire de grands remerciements de ce que vous avés publié d'elle, quoyque son extresme modestie la fist rougir de ce que vous Tavés publié. Si jamais vous venés à la cour, je veux nouer cette connoissance et faire que vous me sçachiés gré de m'en estre entremis. Sans rien enchérir, c'est la plus estimable personne du monde, et croyés m'en si vous avés quelque opinion de mon jugement, n
Dans sa lettre du 22 mars 4638, et dont nous avons cité le début ailleurs, Chapelain disait encore à Balzac : a Vous ne sçauriés avoir de curiosité pour aucune chose qui le mérite davantage que l'hostel de Rambouillet. On n'y parle point savamment, mais on y parle raisonnablement, et il n'y a lieu au monde où il y ait plus de bon sens et moins de pédanterie. Je dis pédanterie. Monsieur, que je prétends qui règne dans la cour aussi bien que dans les universités, et qui se trouve aussi bien parmy les femmes que parmy les hommes. » Puis, après avoir parlé de la vicomtesse
34 MADAME DE RAMBOCILLET.
d'Auchy^ qui s^était avisée de fonder une sorte d^académie féminine avec des séances régulières^ il ajoute : « Hais, pour revenir à mon propos^ Thostel de Rambouillet est Tantipathe de Thostel d'Ochy et le lieu du monde où vostre vertu peut avoir une place qui luy soit plus agréable^ comme je suis asseuré que vous me Tavouerés lorsque vous serés icy et que vous y aurés fait quelques visites. Dès à présent^ vous y estes honoré^ estimé et chéri, et Ton vous y tient présent parle souvenir continuel que Ton a de vostre mérite. »
Balzac n'avait garde de ne pas entretenir des sentiments si bienveillants pour lui et si flatteurs. Il savait qu'on était difficile chez la marquise sur le choix et l'admission des nouveaux amis ^ Hais éloigné de Paris^ instruit delà délicatesse extrême de la marquise^ il n'osait écrire une ligne sans prendre conseil de Chapelain^ qui montre toujours, dans toutes ses réponses, un tact parfait que n'avait pas Voiture, a Je suis bien aise, lui dit-il dans une lettre du 29 décembre 1637, que le ressentiment (la reconnaissance) de madame la marquise de Rambouillet vous ait plu, car il vous a dû plaire estant véritable et cordid, et de la plus rare femme de notre siècle, sans exception. J'approuve extrêmement le dessein que vous avés d'honorer son mérite à l'avenir par l'adresse des principaux de vos
1 Chapelain, dans une lettre à M. de Saint^Chartres, son intime ami, nous montre bien cette difficulté: c Pour Thostelde Rambouillet, nous ferons cette affaire ; mais je vous demande du terme, tant pource que (rhôtel) n*estant pas abordable aussy facilement que beaucoup d'autres, je seray bien aise de ménager les choses à loisir, en sorte qu'il puissent bien connottre ce que vous valés, et n'avoir pas moins de désir pour vous que vous en avés pour eux. » (U déc. 4637).
1 — ^l'hOTHL de RAMBOUILLET. 35
discours^ dans lesquels sans doute vous meslerés quelque chose qui regardera le particulier de sa personne... —P. S. Je viens de voir présentement madame la marquise de Rambouillet^ à qui j'ay leu Particle de vostre lettre qui la concerne. Elle a receu le dessein que vous avés de luy adresser quelques-uns de vos discours avec beaucoup de pudeur et de ressentiment. J'ay charge d'elle de vous le témoigner et de vous persuader qu'elle se sent infiniment vostre obligée, d
Ainsi encouragé^ Balzac adressa à la marquise ses beaux discours comme le Romain, la Vertu romaine, et autres où il ne cessait de lui rendre un public hommage. Modeste et reconnaissante, madame de Rambouillet ne lui cédait point en bons procédés et en marques d'estime. En voici un exemple : On commençait déjà dans ce temps à deviner des énigmes^ dont Cotin avait alors en quelque sorte le monopole. Ceux qui n'en composaient pas s'évertuaient à deviner celles des autres. Madame de Rambouillet faisait former, par son secrétaire, un recueil de toutes celles qu'elle pouvait se procurer. Madame de Sablé, qui connaissait ce goût de la marquise et de ses amis pour ce léger jeu d'esprit, lui apporta une énigme où le </ Père de l'hyperbole » n'était autre que Balzac : « Il luy a suffis écrit Chapelain à Balzac, pour la trouver mauvaise que son autbeur ait rois vostre nom en jeu, et ait voulu faire Tbabile à vos dépens, file l'a doncques bannie à perpétuité de son hôtel, et a défendu à son secrétaire de la mettre dans le Recueil qu'elle en a fait faire, ne pouvant souffrir que vous soyés chés elle (autrement) qne dans Fétat que vous mérités. » (30 octobre 1638.)
Balzac exerçait alors une influence considérable. Du fond de là. Saintonge où il vivait, il pouvait se croire
36 MAbAMB DE RAMBOUILLET.
une véritable royauté. La sérénité de sa solitude était bien troublée de temps à autre par quelques coups que des sujets insoumis lui portaient sans le blesser gravement; mais, au milieu de sa gloire^ des traits comme ceux de la Comédie des Comédies j publiée par René Bary sous le nom de du Peschier ^, ou l'énigme de l'hyperbole» n'étaient pour lui que le memenlo quia homo es, sou* viens-toi que tu es bomme^ des triomphateurs romains; de nouvelles preuves dafièction et d'estime, dont les lettres de son ami et confident Chapelain rehaussaient encore le prix, lut rendaient bienlôt la conscience de sa valeur et la calme jouissance de son triomphe.
Les rapports de Balzac avec Tbôtel de Rambouillet étaient jusqu'ici restés dansTombre : qu'on nous permette de mettre dans leur jour les relations de ces deux puissances, telles qu'elles nous sont connues par les papiers de Chapelain, leur commun ambassadeur.
On ne se croyait pas toujours obligé à Paris de louer sans réserve toutes les productions de a l'Hermite de la Charente, d comme on nommait Balzac, et c'est encore Chapelain qui nous en fournit la preuve curieuse : CI La lettre que vous avés envoyée à M. le cardinal de La Valette a esté leue et admirée chés la divine Arthénice. J'y en dois faire une seconde lecture^ parce que la moitié du réduit y manquoit^ et M. Voiture n'étoit pas de retour... J'ay vu tout le monde s'arrester à ce mot de besogne pour travail ou ouvrage^ et Ton le trouve bas. Je suis de cette opinion aussy. Vous y penserés. Cependant je liray ouvrage ». »— aj'ay lu vosh'e lettre
* Cette pièce très-rare, composée avec des lambeaux de phrases eropruoiésà Baltac, a été imprimée au tome IX de V Ancien Théâtre français (BiblioLh. elzévir, de P. Jannet.)
* Lettre de Chapelain à Balzac, du 3 juillet 4639.
I — L^HOTBL DB RAMBOUILLET. 37
eDCore une fois à Thôlel de Rambouillet^ ou pluslôt je Tay ouï lire; car mademoiselle de Rambouillet la voulut lire elle-même pour en mieux goûter lesbeautés, et ses auditeurs^ outre moi^ furent : madame sa nière^ mademoiselle Paulet^ MM. les marquis de Rambouillet, de Pisani et de Montausier, et H. de Voiture ; M. de Ghaudebonne vint après, qui la lut en particulier. Il ne se peut dire combien elle fut louée et estimée de tout le monde, et les applaudissements que vous y reçûtes. J'eus ordre de toute la compagnie de vous le faire savoir et de vous remercier pour le contentement qu'on reçut de ce que vous avés fait une si belle chose ^ X»
Nous avons vu ici percer une légère critique. Hais ordinairement on se bornaità tout admirer de Fauteur : Taffection que Ton avait pour Thomme y aidait. Ainsi, lorsque, en avril 1640, Balzac envoya, par son intermédiaire habituel, son Discours de Véloquence à Thôtel d'Arthénice, Chapelain ne tarda pas à lui faire connaître Teffet produit : a J'ay leu, dit-il à son ami (lettre du U avril), à madame la marquise de Rambouillet et à mademoiselle sa ûlle, M. de Voiture présent, le Discours de l'éloquence que vous m'avés envoyé. Il taudroit bien du temps et moins de rheume que je n'en ay pour vous dire toutes les exclamations qui furent faittes, et toutes les louanges qui vous furent données. Pour abréger. Ton vous ût justice, et Testât où cette lecture avoit mis madame la marquise la fit sortir de sa retenue habituelle, et l'obligea à me dire qu'elle ne seroit point contente que le Discours de la vertu ancienne et romaine ne fût fait, et qu'elle croyoit que vous
t Letlre de Chapelain à Balzac, du 41 juillet 1639.
38 MADAME DR RAMBOUILLRT.
estiez obligé par voslre propre intérest à ce travail, n'y ayant point de doute que la matière ne donnast à la grandeur de vostre esprit toute Télévation dont il estoit capable^ et qu'en cette occasion yous ne flssiés le plus grand de vos miracles. »
Présent ou absent, le nom de Balzac était toujours sur les lèvres de ces admirateurs d^une langue pure et châtiée, d'un style curieusement travaillé, d'une grandeur enûn de pensées et de langage qui était dans Tes* prit tout espagnol de ce temps et de cette société. C'est ce que nous apprend encore Chapelain dans sa lettre du 8 janvier i640 : a Je vous consoleray de vos souffrances en vous assurant que vous estes extrêmement plaint de deçà, et que vos amis vous y souhaittent plus que vous ne faittes vous-même. Entre autres la Princesse Julie que vous sçavés, que je ne vois aucune fois sans qu'elle me le tesmoigne. Elle me dit, il y a quelque temps, qu'elle vous avoit voulu donner a\is ellemesme de sa guérison, puisque je vous l'avois donné de sa maladie ^ Et il y a quatre jours que m'ayant retenu à faire les Roys cbés elle, la première fois qu'elle but, elle me porta votre santé de fort bonne grâce ; je la portay ensuite alBey Chiquitto (au petit Roi), c'est-àdire V (Voiture) qui la reçut avec une apparence
d'estre bien aise et m'en fit raison deux fois. Après souper, on lut force vers des uns et des autres, et il fut parlé des vostres comme vous le pouvés souhaiter. »
Nous n'avons pas voulu interrompre la série de ces
^ C^était une fièvre coDlinuey augmentée par le chagrîa causé à mademoiselle de Rambouillet par la mort du cardinal de La Valeue.
I — l'hOTBL de R4KB0DILLET. 39
extraits qui nous font connaître d'une manière si neuve les liens qui unissaient Balzac à Thôtel de Rambouillet. Hais un nom a été prononcé tout à rticure qui appelle et doit fixer quelque temps notre attention, c'est celui du marquis de Montausier. Son rôle à Thôtel de Rambouillet fut autrement actif que celui de Balzac^ et c'est lui, on le sait, qui fit manquer la Princesse Julie, comme dit Chapelain, à cette sorte d'engagement, qu'elle avait pris un peu légèrement, de ne jamais se marier.
Les relations du marquis de Montausier avec l'hôtel de Rambouillet n'eurent point, on le conçoit, le même caractère que celles des autres amis et visiteurs de la marquise. Quand il y parut pour la première fois, en 4631, il y vint attiré par l'admiration que lui inspirait le noble dévouement dont avait fait preuve Julie d'Angennes au moment de la mort de son frère. Il était jeune encore, à peine âgé de vingt et un an, et, cadet de sa maison^ il portait alors le nom de marquis de Salles. Sou frère aine avait été déjà produit chez madame de Rambouillet par madame Aubry, dont il était Famant heureux, et celle-ci, pour dissimuler cette intrigue, l'avait présenté comme amoureux delà princesse Julie. Le marquis fit avec gloire une première campagne en Italie; à son retour, madame Aubry feignit, pendant quatre années, de vouloir le marier avec sa propre fille, celle qui devait entrer plus tard dans la maison de La Trémouille et devenir duchesse de Noirmoutier. Une seconde campagne en Italie ne fut pas moins glorieuse au jeune maréchal de camp; mais un pressentiment secret Pavertlt qu*elle lui serait funeste. En partant, il dit à mademoiselle de Rambouillet qu'il y serait tué, et que son frère, plus heureux que lui, l'épouserait.
40 HADAHB DE RAMBOUILLET.
En effets dit Tallemant^ il reçut un coup de pierre à la tête^ dont il mourut *.
Son frère^ le marquis de Salles, devint, par cette mort, chef de sa maison, et prit le titre de marquis de Montausier. Il put alors avouer que son admiration pour le beau caractère et les grandes qualités de Julie d'Angeunes s'était changée en une affection profonde^ et se porter ouvertement comme prétendant à sa main. Mais bien des causes devaient retarder cette alliance. On a dit et répété à satiété que Julie^ fidèle à des principes que la mode des fausses précieuses n'avait pas encore inventés^ traitait Tamour en héroïne de roman. Avec cetteiirmand^anticipée, on n'aurait pu arriveràMariage^ c'est-à-dire aux confins les plus reculés du royaume de Tendre, — qui n'existait pas encore, — qu'en passant d'année en année par toutes les étapes dont Molière et Despréaux se sont si justement divertis. Hais il était bien d'autres obstacles au projet du marquis de Montausier, et il est étrange qu'on se soit toujours obstiné à n'en pas tenir compte : il y avait dix ans que Julie était mariée (i645), quand le Cyrus amena cette théorie qui s'établit peu à peu et dont Molière a fait si bonne justice^ cette loi que a le mariage ne doit jamais arriver qu'après les autres aventures, b et promulgua ces principes si plaisamment exposés par Magdelon dans la première scène des Précieuses ridicules (1659). Ces obstacles si sérieux n'ont rien de romanesque. Je ne vois ni rivaux qui se jettent à la traverse d'une inclina-
1 On trouve des vers sur sa mort dans les poésies de Gombauld et de Voiture. Chapelain parle souvent de lui dans ses Lettres ; enfin le duc de Rohan fait le plus vif éloge de ses grands talents militaires.
mm
I— ^L'aOTIL DB RAMBOUILLET. 41
tion établie, ni persécutions des pères> ni jalousies conçues sur de fausses apparences^ ni plaintes^ désespoirs, enlèvements et ce qui s'ensuit, ni enfin toutes ces aventures réclamées par Magdelon, et qui pouvaient parfaitement s'accomplir en un mois. Si Montausier n'épousa Julie d'Angennes qu'après dix années, en 1645, c'est d'abord qu'il attendit longtemps avant de demander sa main S quoiqu'il l'aimât et que son amour ne fût pas un secret. Julie^ d'ailleurs, hésitait à faire un mariage qui pouvait l'éloigner de sa mère. Peutêtre aussi songeait-elle que Hontausier était de trois ans plus jeune qu'elle. Ajoutons que le jeune marquis^ au moment de la mort de son frère, n'avait que vingt-cinq ans, et qu'il n'avait point encore les charges qui devaient faire de lui un parti convenable pour la fille ainée d'une maison illustre; enfin, il était protestant^ quand madame de Rambouillet, mère de Julie, et Julie elle-même étaient catholiques ferventes. Peu à peu le marquis fit ses preuves, conquit ses grades et obtint des charges importantes; la constance de son amour fit oublier le danger d'une union que la différence d'âge pouvait rendre malheureuse; Hontausier changea de religion, et madame de Rambouillet fut la première à presser' sa fille de la rassurer sur son avenir en acceptant enfin un protecteur qui lui resterait quand ellemême viendrait à lui manquer. Si Julie n'était plus jeune quand elle épousa Montausier, celui-ci^ qui n'avait que trente-cinq ans, ne pouvait du moins se plaindre que Tâge du mariage fût passé pour lui.
1 Tallemant des Réaux le dit expressément : « M. de Salles (depuis M. de Mootausier) ne se déclara point qu^il ne fût maréchal de camp et gouverneur de VAlsace. > Édit. Paulin Paris, i. Il, p, 522.
42 MADAME DR RAHBOUIUST.
Nous dirons ailleurs la conduite brillante du marquis de Honlausier dans les différentes campagnes auxquelles il prit part ; mais dès à présent nous devons montrer quelle place importante il occupait, absent ou présent, dans la société de la marquise de Rambouillet. Dès 1633, nous voyons Julie d'Ângennes intercéder pour lui et lui épargner la punition d'une faute militaire ^ D'année en année, de mois en mois, et je dirais presque cbaque jour, la correspondance de Chapelain, dont il fut toujours un des amis les plus dévoués, nous le présente tantôt occupé à faire des vers sur la Pucelle, tantôt improvisant trois sonnets d'une traite, trois sonnets d'adieu sur son départ, au moment où il courait en poste prendre la lieutenance du gouvernement d'Alsace : c'était pour lui une mission pénible qui l'éloignait de ses amis au sortir d'une longue maladie et à l'entrée de l'hiver ; il pleura beaucoup en partant, et madame de Rambouillet, pour le consoler de sa douleur, se prit à relire Arrien, où elle avait vu qu'Alexandre avait pleuré. Arrivé en Alsace, Montausier trouva dans l'amitié sincère et fidèle de Chapelain de grands adoucissements à ses ennuis : celui-ci lui écrivait tous les bruits du jour, l'associait encore de loin à la vie de l'Hôtel, et lui donnait des preuves toujours nouvelles de l'attachement qu'avaient pour lui la marquise et tous ses amis.
En voici des exemples. Montausier, après un congé vite écoulé» retourne en Alsace ; Chapelain lui écrit : a Monsieur , celle-ci est pour respondre à la vostre du 28 de ce mois, car, pour ma précédente, je la Qs hier
^ Lettre inédile de Chapelain h Montausier Talné, 2 septembre
I— L^IOTBL DE R4lffB0UILLET. 43
dans Fopinion que vous ne m'aviés point escrit^ et me resjouissant de vous avoir prévenu dans ce témoignage d'amitié; bien que je fusse extrêmement assuré de la vostre. Mais maintenant je me réjouis d'avoir été trompé...
« J'ay vu la sage Arthénice qui m'a fait le roman de votre voyage d'Yerre à Lagny. Son esprit familier luy en a rapporté des choses étranges^ et entre autres qu'en cinq lieues de chemin vous pi:ononçâtes cinq mille fois ces paroles d'un ton haut quoyque languissant : « Est-il possible que je me sois pu résoudre à les quitter ! d II luy a rapporté encore qu'en arrivant vous vous abouchâtes sur la table où vous déviés souper, et que, pour signe de vostre extrême douleur, vous n'aviés pu manger que du potage... Tout de bon, elle sent fort vostre éloignement, et vous recommande chèrement vostre santé, dont elle veut que vous lui rendiez compte... > »
Hontausier avait encore d'autres distractions qui lui rendaient l'absence légère : mademoiselle de Rambouillet, Julie d'Angennes, lui écrivait; mesdemoiselles de Clermont, deux sœurs qu'il sacriûaitun peu à son amour pour Julie, lui écrivaient aussi : tout Phôtel s'associait; et il en résultait a plus de lettres en prose et en vers qu'il n'en faudrait pour faire une Arcadie de Sannazar. » — a Vous aviez, continue Chapelain, mis en telle humeur l'un et l'autre sexe, qxril n'y eut pensonne qui ne voulût écrire, et, un jour durant, on ne traita que de vos affaires sûr THéliconj et les Muses ne furent occupées qu'à chanter vos louanges. i» On allait en pèlerinage aux lieux qu'il aimait à fréquenter : o La
« Lettres de Chapelain, avril 1638.
44 MADAMR PB RAMBOUILLET.
belle lionne (mademoiselle Paulet), accompagnée des deux aymables sœurs que vous avez traitées en filles à TordinaireS entra dans ma grotte, et me vint rendre le paquet qui s'adressait à M. Conrart et à moi. Elles s'assirent sur les sièges qu'autrefois vous avés foulés^ et voulurent voir le lieu où reposoient les livres que nous avions quelquefois feuilletés^ensemble. »( 18 juin 1638.)
Chapelain^ qui ne savait meilleur moyen de se faire écouter à l'hôtel de Rambouillet que de parler de Montausier, était à Vaiïài de toutes les actions d'éclat dont la modestie du jeune marquis faisait volontiers mystère; ainsi il a appris par Silhon^ conseiller d'État^ son confrère à TAcadémie^ que M. de Hontausier a tué de sa main deux cornettes et a envoyé leurs étendards au duc de Weimar : o Vous pouvés juger, dit-il, si ce discours m'a despleuy et si j'ay dequoy me faire escouter à l'hôtel d'Artbénice. » Et il ajoute : a Vous avés esté cruel de ne m'avoir pas escrit un mot de cela, d (1«' nov. 1638.)
Le 6 novembre^ Chapelain revient encore sur ce fait: tour à tour^ on le voit^ l'Hôtel pleure avec le marquis^ répond vers s'il écrit vers, se fait guerrier s'il est en guerre. Cette dernière lettre est charmante ; inédite comme toutes les autres, elle mérite d'être rapportée :
1 Mesdemoiselles de Clerniont. Uue lettre de ChapelaÎD, du 42 juin 4638, disait : « Je vous avise que Tbostei de Glennont est UD peu sciDdalisé de ce que vous vous repentes d*avoir parié de la priocesse Julie comme d'une chose trop élevée pour vous, et que vous dites ensuite qu'il vaut mieux parler à Tordinaire : après quoi vous parlés des deui belles-sœurs et d^ Angélique Tunique. En vérité, quoique cela soit dit innocemment, cela est néanmoins dit un peu sèchement. >
I— *l'hOTKL de RAHBOUILLKT. 45
« Monsieur^— il faut que les coups que tous avez rués au combat de Mulbausen ayent été bien rudes^ puisqu'ils ont retenti jusqu'icy, et que le bruit qu'ils ont fait ont longtemps empêché que Ton entendist parler d'autre chose. Je fus des premiers qui en ouïssent le son^ et le portay partout ensuite. Madame votre mère^ qui en avoit eu quelque vent^ en eut la confirmation certaine par moy> et la seule princesse Julie fut celle de toutes vos amies qui ne Tapprit point de moy. Au contraire^ elle m'en voulut bien donner avis par un billet dont je vous envoyé la copie...
a Au reste, jamais homme ne fut si bien récompensé de ses hauts faits que vous, puisque la grande Arthénice et son illustre fille vous en tesmoignent toutes deux leur joye avec autant d'esprit et de bonté qu'on en sçauroit souhaiter. Si j'eslois en vostre place, pour avoir souvent d'aussi obligeantes lettres que celles-là, je continuerois cette persécution de cornettes jusqu'à l'infiny, et je n'en laisserois pas une en sûreté dans toute rétendue de Tempire. On nous a dit que M. le duc de Weimar vous avoit laissé, ou plutôt n'avoit pas voulu prendre les cornettes que vous aviez gagnées, et qu'il a désiré que vous les pussiés porter à Ck)lmar, pour témoignage de vostre mérite et de l'affection que luy a donnée votre vertu. »
Avec Chapelain, Montausier était à l'aise pour répondre; ses lettres c< belles, polies et galantes, » ses « spirituelles cajolleries » étaient pour mademoiselle Paulet, pour madame ou pour mademoiselle de Rambouillet; mais à son ami, il écrivait de son « style naturel, sensé, naïf et solide, d et celui-ci s'en félicitait, car, disait-il, a je ne veux point être obligé de vous respondre par haut, n'y avoir à réserver pour
46 MADAHB DE RAMBOUILLET.
essaye)* de vous respondre belles choses pour belles choses*. I»
Comme Balzac, comme Voilure, comme Chapelain, comme tous ceux dont les lettres étaient soumises au goût délicat d'Arthénice ou de sa cour, Montausier avait son éloquence d^apparat, et cherchait à soutenir brillamment le grand jour de la lecture publique. Il écrivait facilement, en prose et en vers, et s'il ne-cherchait'pas les éloges comme les auteurs de profession, il ne méprisait point les louanges qu'une société difGcile et éclairée ne lui épargnait pas. Tl savait aussi qu'un billet galant servait utilement auprès de Julie la cause de son amour, et il se reposait de la contrainte qu'il s'imposait, en écrivant à Chapelain des lettres familières et sans gêne. Si l'Hôtel prenait part à ses fatigues, à ses dangers ou à ses succès, lui-même s'associait de son mieux aux divertissements littéraires de l'Hôtel : ses lettres, malheureusement perdues, l'auraient prouvé. Chapelain le suppléera encore ici.
Nous sommes en plein hiver de 4638. L'année, à part le Docteur amoureiur de Le Vert, le don Quixote de Guerin de Bouscal, et les Captifs, traduits de Plante par Rotrou, n'a vu paraître que des tragédies : Antigone de Rotrou, V Aveugle de Smyrne par les Cinq Auteurs, t Amour lyrannique de Scudéry, le Comte d'Essex de la Calprenède, et d'autres encore . L'Hôtel, où Ton avai t joué déjà une tragédie, la Sophonisbe, se porta, cette année, vers des sujets moins sérieux, et, qui le croirait? ce fut le grave Chapelain qu'on chargea du soin de ce divertissement.* Sa lettre à Montausier, du 30 décembre 1638, contient à ce sujet des détails intéressants : a Je me
i Lettre du 43 décembre 4638.
I — l'hôtel de RAMBOUILLET. Al
réjouis avec tous de ce bon succès (la prise indubitable de Brisac)^ et vous donne avis qu'au lieu du feu de joye qu^en fera toute la France, nous avons résolu d'en jouer une comédie, de laquelle nous vous gardons le principal personnage, vaillant et féroce, comme vous plein d'amour et de colère, et dont le rôle vous plaira bien assurément. M. le lieutenant fera Tamant pitoya^ ble ; je représenteray son ûdelle amy, et, des deux valets, M. le mestre de camp (Arnauld) jouera le pire, c*est-à-dire le plus méchdnt ; M. de Chavaroche fera l'autre. L'une des femmes sera l'adolescent Montreiiil, que vous sçavés qui est au cardinal Antonio* aussi bien qu^à M. le P., et duquel on nous a dit qu'à Rome era à far la donna ammaestrato (il était passé mattre à faire la femme) ; et, parce que la comédie est italienne et que nous n'avons point de femmes, ny qui prononcent bien cette langue, nous avons pensé de depescher en Piémont, en la cour de Madame Réale «, sous le crédit de M. le marquis de Pisani, pour faire faire l'autre à la comtesse Massin où à quelque autre veuve mariée de ce pays-là. Nous avons destiné le personnage de l'un des stracciiMni, plaideurs, à M. de Vaugelas, lorsqu'il sera revenu de Normandie, où il est allé faire une rivière ; et pour l'autre, H. de Gombauld le fera sans beaucoup de peine. Neufgermain fera le Barbagrigia hampatore, à cause de sa barbe, et, pour la panda omnipotente qui luy manque, nous luy en ferons une d'un coussin ou de six serviettes en double. Vous voyés le dessein, et
i Le cardinal Antoine Harberin, neveu du papç, depuis grand anoidnier de France, archevêque de Reims, nonce aposloli-* que, etc., etc.
s Sœur de Louis XIII; sa fille faillit épouser Louis XIY,
48 MADAME DK RAMfiOCILLBT.
m'avoaerés sans doute quil vaut bien la mascarade de l'aDdée passée. Ce qui reste à faire est d'apprendre de Yostre costé le rooUe que nous vous envoyerons^ comme nous apprenons les nostres^ afin que^ quand vous viendrés icy au carnaval , il n'y ait plus qu'à nous babiller tous et monter sur le théâtre. Pardonnes^ monsieur^ les folies que tire de la plume d'un bomme assés sérieux l'apparence de la conqueste d'une ville qui doit estre nostre commun salut^ et l'espoir qu'elle nous donne de vous revoir bientost en cette cour. Je les ay écrittes par Tordre de . personnes à qui, tout volontaire que vous estes, vous n'oseriés désobéir, et pour qui on ne seroit que plus estimable quand Ton tomberoit en véritable folie. i>
Montausier revint en effet, après la prise de la ville. La comédie se joua-t-elle? Les rôles étaient appris : il est probable qu'on voulut avoir le bénéfice de ce travail, et que rien ne manqua à la fête galante préparée depuis plusieurs mois ; si la gravité du marquis de Montausier s'y prêtait de bonne grâce, l'ardeur du marquis de Pisani pour toutes les distractions un peu bruyantes devait la désirer et la presser vivement. Ce fils atné de madame de Rambouillet servait en Piémont pendant que Montausier combattait en Alsace. Ami de Voiture, comme Chapelain était l'affidé de son beau-frère futur, il avait toute la légèreté d'esprit de son demi'CorpSf en même temps qu'il ambitionnait les louanges qu'on ne cessait de donner à la vaillance et à la galanterie de Montausier. L'esprit de famille aidant, il arrivait presque à mériter les mêmes éloges que lui ; et quand il revint de Piémont, où la petite vérole l'avait rudement éprouvé, il reçut un accueil brillant qui l'enivra de la part de madame et mesde-
I — l'hôtel OB RAMBOUILLET. 40
moiselles de Clermont, gracieuses et galantes personnes auprès desquelles il ne pouvait réussir qu'en déployant des qualités semblables aux leurs. Chapelain nous édifle complélement sur ce sujet : c'est encore à Montausier qu'il apprend le retourde M. de Pisani « non seulement de Piémont, mais encore de l'autre monde où sa maladie Tavoit fait presque aller. Il n'est pas revenu de là moins galant qu'il y étoit allé. Il y a même appris des rafflnements de galanterie à le disputer avec les plus experts du mestier... Sa première descente a été à Mézières (chez madame de Clermont), où il a fait la plus agréable surprise aux nymphes qui l'habitent. A vous dire le vray, je trouve qu'il enjambe fort sur vos marches^ et je vous conseillerois volontiers d'en estre un peu jaloux... Ecritures, vers, prouesses, tout ce qu'il vous plaira, les présents le gaignent (les personnes présentes l'emportent) toujours auprès des dames, et je ne vous répons pas, si vous lardés encore un peu, qu'il ne vous efface entièrement de leur souvenir. C'est assés dit pour vous faire désirer au moins de revoir la France et vous obliger à ne point perdre d'occasion d'y revenir. Et afin que vous reconnoissiés comme Ton récompense les gens de bonne volonlé, et que vous ne vous excusiés point sur notre ingratitude, l'on fut deux lieues au devant de lui, on l'attendit deux heures de nuit au pont des Fées à Saint-Cloud; dames l'amenèrent à Paris dans leur char de triomphe, et dames furent le recevoir en triomphe : et quelles dames I les premières , toule la maisonnée de Mézières; les dernières, une princesse Julie et une héritière d'Aubridiane ». Voyés maintenant s'il faut délibérer. Mesme gloire, mesme
' Mademoiselle Âubry, depuis duchesse de Noirmoulier.
destin vous attend Nous jugerons, de H. le marquis
de Pisani ou de H. le marquis de Hontausier, qui aura méritéle mieux la couronne de la galanterie.» (23 noT. 1638.)
Ainsi provoqué^ Hontausier répondit à cet appel qui, à le bien prendre, n'était qu'une plaisanterie : entre Montausier^ illustré à Tarmée^ et Pisani y malade pendant toute la campagne^ le premier^sans grande distinction dans les traits, mais au moins sans difformité, et le second rachitique, bossu, maltraité par la petite vérole : celui-là poète facile, écrivain expert, l'autre dédaigneux des exercices de Tesprit, il ne pouvait y avoir de comparaison sérieuse, et si Tadmiralion était sincère et flatteuse pour Tun, pour Tautre elle n'était guère que compatissante.
Hontausier fut, pendant son séjour à Paris, assidu à rbôtel de Rambouillet. Il proûla de ses relations avec tous les poètes qu'il voyait pour exécuter le dessein le plus galant qu'on ait imaginé à cette époque : je veux parler de cette fameuse Guirlande de Julie, qu'il composa avec l'aide des familiers d'Arthénice, tous ravis d'avoir une occasion de faire leur cour à la princesse Julie. Voilure seul n'y eut aucune part : Montausier ne pouvait le souffrir, et Chapelain, parlant de lui à son ami, l'appelait « la suffisance de votre aversion, i»
Outre Montausier lui-même, qui composa seize madrigaux, nous lui trouvons associés pour cette galanterie : Arnauld d'Andilly le père, Arnauld d'Andilly le fils, Arnauld deCorbeville, mestre de camp général des carabiniers^ Arnauld de Briotte, Chapelain, Colletet, Corneille ^ Desmarets, Godeau, Gombauld , Habert de
^ El non Conrart. — Voyez rexcellenle Histoire de Corneille, publiée par M. i. Taschereau. {Biiaioth. dzév.), li?. IJ.
I— l'hotbl db rahboutllkt. 5t
Montmort y Habert de Gérisy, Habert le capitaine d'artillerie^ Malle^ille, Martin, plus connu sous le nom de Pinchesne^ Scudéry, Tallemant des Réaux et le marquis de Rambouillet ^ Vingt -neuf fleurs formaient la guirlande^ et pour chacune il y eut au moins un madrigal et souvent plusieurs, puisque ces petites pièces sont au nombre de soixante et une, outre la dédicace,
Nicolas Jarry, le célèbre calligraphe, écrivit le manuscrit, et il en fit trois copies la même année (1641) '; sur Toriginal, destiné à Julie, les fleurs furent peintes par Robert; la reliure, en maroquin rouge du Levant, était un chef-d'œuvre que Ton préserva à Taide d'un étui en peau de frangipane; elle était ornée en dedans et par-dessus du chiffre entrelacé de J.-L. (Julie- Lucine.)
Le corps de l'ouvrage était précédé de huit feuillets dont les trois premiers et le sixième sont restés blancs; le quatrième contient le titre; sur le cinquième est peinte une guirlande qui entoure ces mots : la Guirlande de Julie 'y une miniature, finement exécutée sur le septième feuillet, représente Zéphyre entouré d'un nuage, tenant dans sa main droite une rose et dans sa main gauche une guirlande de fleurs, qu'il souffle légèrement sur la terre ; enfin le huitième contient le madrigal suivant, du marquis de Montausier :
^ Et non Racan. TallemaDt des Réaux le dit formellement. L'erreur de M. de Gai^ères, qui nomme Racan dans sa Notice sur la Giiirlande^ vient de ce que l*auleur du madrigal sur l'hyacinthe D*a signé ((ue par ses initiales : M. L. M. D. R.
* L*une était sur papier in-fo, une autre sur vélin in-4o, toutes deux sans figures; la troisième était sur vélin in-fo, en lettres rondes.
52 MADAME DB RAMBOUILLBT.
ziPHYRB A JOLIB.
MadrigcU.
Hecevez^ ô nymphe afiiorable,
Dont les cœurs reçoivent les loix^
Cette couronne plus durable Que celle que l'on met sur la tête des roys.
Les fleurs dont ma main la compose Font honte à ces fleurs d'or qu'on voit au firmamenl;
L'eau dont Pcr messe les arrose Leur donne une fraîcheur qui dure incessamment ;
Et tous les jours ma belle Flore,
Qui me chérit et que j'adore,
Me reproche avecque courroux
Que mes soupirs jamais pour elle
N'ont fait naistie de fleur si belle
Que j'en ai fait naistre pour vous.
Puis vient l'ouvrage lui-même, qui s'ouvre par une pièce de Chapelain, intitulée : La Couronne impériale. — a La Couronne impériale, dit Huet, est^ sans contredit, la plus belle fleur et le plus beau madrigal de la guirlande de Julie. » Chapelain y fait allusion à la prétendue passion de Julie pour le roi de Suède, et feint que Gustave-Adolphe fut métamorphosé, après sa mort, en une fleur destinée à la couronner. Malleville et Scudéry s*essayèrent aussi sur le même sujet sans obtenir le succès de Chapelain. Desmarets seul put se flatter de l'avoir surpassé par ce madrigal si connu :
LA VIOLBTTE.
Franche d'ambition, je me cache sous l'herbe, Modeste en ma couleur, modeste en mon séjour; Hais si sur votre front je me puis voir un jour, La plus humble des fleurs sera la plus superbe.
I — L^BOTBL DE RAMBOUILLET. 53
Ainsi, du reste^ parlent toutes les fleurs; ainsi s'expriment tous les poètes; mais si le fond de la pensée est le méme^ aucun autre n'a atteint cette gracieuse simplicité.
D'après la Notice de M. de Gaignières, le marquis de Montausier aurait offert à Julie ce riche présent pour le jour de sa fête, qui arrivait^ dit-il^ a dans un temps où la terre ne produit pas assez de fleurs au gré des amants. » Comme le jour de Sainte-Julie est le 22 mai^ il est difficile de croire que l'absence des fleurs naluturelles l'ait engagé à présenter ce bouquet artificiel. Nous croyons plutôt^ avec Huet^ que Julie trouva la célèbre guirlande à son réveil, le i«^ janvier; quant à Tannée^ il est probable que ce fut en 1642^ puisque les manuscrits sont de I64i.
Cette même année^ madame de RambouiUet, qui se plaisait tant aux surprises^ en prépara une d'un tout autre genre à ses hôtes. Elle fit faire un grand pavillon à trois pans^ dont les fenêtres donnaient sur les jardins de l'hôtel de Rambouillet ^ de l'hôtel de Cbevreuse et des Quinze-Vingts. Hais on observa un tel secret dans la construction^ que la marquise put le faire bâtir, peindre et meubler sans que personne , dit Tallemant , de celte grande foule de gens qui allaient chez elle^ s'en fût aperçu. L'emplacement de ce pavillon avait été pris sur le terrain des Quinze-Vingts , et les ouvriersétalent cachés par le mur qui séparaitles deux jardins. « Un soir donc, reprend Tallemant^ qu'il y avoit grande compagnie à l'hôtel de Rambouillet, tout d'un coup la porte s'ouvre, et madame de Rambouillet, vêtue superbement, paroi t dans un grand cabinet tout à fait magnifique et merveilleusement bien éclairé. Je vous laisse à penser si le monde fut surpris. Ils sça-
54 MAOAn DB RAHBOOILLBT.
Toient que derrière la tapisserie il n'y avoit que le jardin des Qainze*Vlngt8 ^ et, sans en avoir eu le moindre soupçon^ ils Toyoient un cabinet si beau^ si bien peint, et presque aussi grand qu'une petite chambre , qui sembloit apportée là par enchantement. »
Les amis absents eurent leur part de cette surprise; ainsi Godeau apprit de la marquise elle-même, par une lettre du 26 juin 1642, l'existence de cette meryeille, baptisée par Chapelain du nom de loge de Zyrphie. Voici cette lettre, telle qu^elle nous a été conservée par Conrart dans ses papiers ^ : c'est une des très-rares pièces qui nous soient restées de cette femme célèbre , et sur lesquelles on puisse juger son style. — c Monsieur, lui dit-elle, si mon poète-carabin ou mon carabin-poète (Arnauld de Corbeville) étoit à Paris, je TOUS ferois réponse en vers et non pas en prose; mais par moy-même, je n'ay aucune familiarité avec les Muses. Je vous rends un million de grâces des biens que vous me désirez , et, pour récompense, je vous souhaite à tous moments dans une loge où je m'assure, monsieur, que vous dormiriez encore mieux que vous ne le faites à Vence. Elle est soutenue par des colonnes de marbre transparent , et a esté bastie au-dessus de la moyenne région de Tair par la reine Zyrphée. Le ciel y est toujours serein ; les nuages n*y offusquent ni la vue ni l'entendement, et de là tout à mon aise j'ay considéré le trébuchement de l'ange terrestre. Il me semble qu'en cette occasion la Fortune fait voir que c'est une médisance que de dire qu'elle n'aime que les jeunes gens. Et parce que^ non plus que ma loge, je ne
* Elle a été imprimée par M. Paulin Paris, dans son satani commentaire sur Tallemant, If, p. 511.
I — l'hOTBL DR RAMBOUILLET. 55
suis pas sujette au changement ^ tous pouvez tous asseurer que je seray^ tant que je Tivray, monsieur, votre irè&rhQnorable servante. Signé de Vivonnb. »
Zyrphée, qui avait donné son nom à la loge de madame de Rambouillet j était une enchanteresse, fameuse dans les Amadis. Chapelain lui prêta un pompeux éloge de la marquise dans des stances qu'il fit copier sur vélin et attacher, secrètement aussi , dans le nouveau pavillon : a Zyrphée, reine d'Argennes, à la cour d^Arthé* nice> n disait de la marquise :
.... Son vaste cœur en ces bas lieux Pour remplir sa grandeur ne voit rien d'assez ample ;
Et son esprit prodigieux Est Teiempte dé tous, mais satis avoir d'exemple ; De douce majesté son corps est revestu, Et qui le détruiroit, il dëtrairoit le temple
De l'honneur et de la vertu...
A Fentendre, Zyrphée aurait bâti ce lieu enchanté poui- tiiettre Arthénice à Tabri de la mort et des souffrances :
Cette incomparable beauté Que cent maux attaquoient et pressoient de se rendre,
Par cet édifice enchanté trompera leurs efforts et s'en pourra défendre. Elle y brille en son trosne, et suil esclat divin De là sur les mortels va désormais s'espandre
Sans nuage, éelipse ni Hn i.
Ici encore nous retrouvons ce caractère aimable de madame de Rambouillet, toujours empressée à faire
1 Imprimé sans nom d'auleur dans la 5« part, da Recueil de Sercy, 4660.— Cf. Tallemant des Héatix, édii. Paulin Paris, t. II, p. 510elsuiv,
56 HADAKE D8 RAMBOUILLBT.
partager à ses amis les plaisirs qu'elle se méDageait à elle-même y toujours heureuse de leur réserver de ces surprises agréables dont elle avait le secret. Elle avait apporté à son mari dix mille écus de rente, soit environ cent mille francs de notre monnaie : une part importante entrait dans les dépenses communes; le reste était employé en bonnes œuvres^ en pensions^ en* présents dont elle laissait toujours ignorer Tauteur^ et en embellissements dans son hôtel ou son parc de Rambouillet, a Si elle eût été en état de faire de grandes dépenses^ dit Tallemant, elle eût bien fait de plus chères galanteries. x> Et il ajoute qu'il lui a entendu dire à elle-même qu'un de ses plus grands plaisirs aurait été de faire bâtir au bout de son parc une maison magnifique, à Tinsu de ses amis, auxquels elle pensait encore avant elle-même. Elle les y eût attirés ensuite, et, après bien des détours, a je les aurois menés , disait-elle , dans ma nouvelle maison , que je leur aurois fait voir sans qu'il y parût un seul de mes gens, mais seulement des personnes qu'ils n'eussent jamais vues; et enfin je les aurois priés de demeurer quelques jours en ce lieu, dont le maître étoit assez mon amr pour le trouver bon. Je vous laisse à penser, ajoutait-elle, quel auroit été leur étonnement lorsqu'ils auroient su que tout ce secret n'auroit été que pour les surprendre agréablement. »
Les trois années qui suivirent la construction de la loge de Zyrphie éloignèrent d'elle encore Montausier, retenu en Alsace par ses fonctions à la fois administratives et militaires, ou en Allemagne par sa charge de maréchal de camp du maréchal de Guébriant, qui y commandait le corps d'armée envoyé pour joindre le duc de Weimar. Après la mort du jeune maréchal, la
I— l'hôtel UB lUMBOUlURT. 57
déroute de Dillinghen lui fut fatale : il y fut fait prisoDuier (1643). Rendu à la liberté en 1644, devenu par la mort de son oncle^ M. de Brassac» gouverneur de Saintonge et d'Angoumois, et maintenu en outre dans sa lieutenance du roi en Alsace, il renouvela ses instances auprès de Julie^ et celle-ci^ pressée par mademoiselle Paulet, par madame de Sablé, par la duchesse d'Aiguillon, par le cardinal, parla reine elle-nfiême, et surtout par sa mère, qui lui reprocha sa dureté, ne put résister davantage : elle obtint que le marquis changeât de religion, et l'épousa enfin, le 15 juillet 1645. Pisani, appelé en Allemagne où il devait combattre sous les ordres du prince de Coudé, n'assista pas au mariage. Il disait en parlant : a Montausier est si heureux, que je ne manquerai pas de me faire tuer, puisqu'il va épouser ma sœur. » Il mourut, en effet, l'année suivante (1646), à la bataille de Nordlingen.
Madame d'Aiguillon, qui avait pris grand intérêt à ce mariage, voulut que les noces se fissent à Ruel, dans sa c maison-fée », comme dit La Hesnardière. Les fêtes furent brillantes, elles durèrent plusieurs jours. Un petit nombre d'amis, choisis parmi les plus qualifiés, y assistèrent, invités les uns par madame d'Aiguillon, les autres par M. de Montausier ou par Julie d'Angennes. Un oubli, volontaire de la part de celle-ci, qui connaissait l'humeur sédentaire de madame de Sablé, et ne la jugeait pas autrement portative, faillit amener une rupture entre les deux amies : Tallemant le dit ; La Mesnardière le confirme dans une épître où il raconte à madame de Montausier le parti pris par madame de Sablé pour se venger, et l'incident qui l'en empêcha.
...Vous sçaurez donc que la marquise Qui tant de gloire s'est acquise
Par cent admirables taletite^ Et par mille attraits excellents Qui Tesprit et les sens captivent^ Et, malgré les ans^ toujours vivent^ S'étant plainte secrètement De quelque léger manquement Qui choque une amitié fort tendre Et commis faute de s'entendre,...
l^e jour qui s'appelle mardi, Jour d'un Dieu vaillant et hardi, Dont l'astre inspire le courage, Pompeuse en son leste équipage, Et triomphante en cheveux gris.
Sortit bravement de Paris.
Où allait ainsi madame de Sablé ? Prétendait-elle assister à une fête à laquelle elle n'était pas conyiée? Nullement, on le pense bien; mais elle voulait se montrer jusque dans les environs de Ruel et prouver qu'on avait tort de la regarder
Comme dame non portative Qui pour conquérir la toison Ne quitteroit pas sa maison.
Portative, elle Tétait donc : mais quelles précautions il lui fallait prendre avant de se risquer hors du logis ! Vraiment c'était lui rendre service que de les lui épargner : on en jugera par le récit de son médecin-poète :
Elle prend le chemin du Houle, Oïl, pour vous, maint carrosse roulle ; Mats de la marquise en courroux Le char ne roulloit pas pour vous :
Car la dame un peu mutinée Ayant resvé la matinée
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Aux moyens de se bien venger, Sans encourir aucun danger De froid^ de chaud^ ni de nuage Qui pût se résoudre en orage.
Après avoir bien observé Quel vent ce jour s'étoit levé.
Calculé le temps de la lune.
Pour voir si la nuit seroit brune, Vu trois almanachs tour à tour, Et pris des vivres pour un jour, h la fin vers la maison-fée Où d'Amour pend le beau trophée, M(irchoit fort généreusement.
Hais à peine avait-elle passé le potit de Neuilly qu'un orage épouyantable lui montra que le ciel condamnait sa yengeance :
Oui, c'est pour me trop mutiner Que je fais aujourd'hui tonner!
Mais, grand Dieu ! je demande grâce.
Effrayée, hors d'elle-même, madame de Sablé rerint à Paris dès que l'orage fut passé; elle abjuré sa yengeance, el pardonna à son amie.
Aucun autreJncident ne troubla ce jour, si désiré de la marquise, et qui, sMl la privait de sa fille chérie, la tranquillisait du moins surTavetiir qui attendait celleci, mariée enfin à un bottime considérable, et dont la constance était une garantie de bonheur. Madame de Rambouillet se sentait vieille, aflkiblie par des maladies qui ne lui laissaient aucun repos. Elle ne put douter que l'absence de Julie mettrait un terme à des réunions nombreuses, qui la fatiguaient sans doute, et la pensée qu'elle ne tarderait pas à être isolée du monde ne
60 MADAin DB RAHBODILLST.
Teffraya pas : elle trouvait dans ses souvenirs^ dans son esprit, dans son goût pour la lecture^ des ressources contre Tennui^ et qui lui permettaient de se suffire à elle-même.
Pour elle, cependant^ l'heure n'était pas venue encore de rabandon; quelques années encore Thôtel continua d'être le rendez-vous de la société choisie que nous y avons trouvée. Nous aurons bientôt à rappeler les événements qui firent cesser ces réunions; mais après avoir dit les rapports qu'eurent avec l'hôtel Balzac et Montausier, il nous reste encore à chercher quel rôle tinrent dans ces assemblées Voiture^Gombauld^Cbapelain, Conrart et un tout jeune prêtre qu'on y admirait déjà» a le petit Bossuet^ de Dijon. »
Il est aussi difficile de dire à quelle date précise ces* sèrent les réunions de Thôtel de Rambouillet que de fixer nettement l'époque où elles commencèrent. Nous avons dit la période la plus brillante de son histoire, quand nous avons parlé des années heureuses qui ont précédé le mariage de Julie; les fêtes se suivaient sans cesse; je ne sais quelle fougue ardente, quel entrain fécond dominait le mouvement Uttéraire ; le temps avait amené de nouveaux et jeunes amis; la mort n'avait pas fait de vides sensibles. Mais voici que les années s'ajoutent aux années, et les deuils se succèdent. L'absence et la maladie ajoutent aux chagrins domestiques; le trouble est dans TEtat; les intérêts divisent les amis. Tristes sont les réunions où la mort a passé, où la politique amène des discussions envenimées^ où les lettres silencieuses se laissent oublier. Les beaux jours de l'hôtel sont finis ; quelques lueurs qu'il jette encore à de rares intervalles rappellent parfois son ancien éclat. Mais ne cherchons plus à suivre cette
1— l'hôtel de RAMBOUILLET. 61
série jusqu'ici non interroofipue de fêtes toutes galantes ou de plaisirs tout littéraires. Le temps est \enu où des circonstances pénibles doivent amener la lente mais inévitable dissolution des assemblées de la marquise. Eprouvée par de constantes douleurs^ si madame de Rambouillet retrouve, comme dans de passagères visions^ les joies pures et vives du passé, son sourire est bien vite éteint dans les larmes. ^
Les fêtes qui avaient accompagné le mariage de madame de Hontausier duraient encore, quand se livra (3 août 1645) cette bataille de Nordlingen qui fut si glorieuse au duc d'Enghien, si heureuse pour la France, si fatale à la maison de Rambouillet. Là périt, victime de son courage, le seul héritier du nom, le marquis de Pisani. Qui dira la douleur de la marquise en apprenant la ujort de son fils unique? Â Tenvi, tous les poètes familiers de Thôtel essayèrent d'adoucir le chagrin de l'inconsolable mère par de nombreux témoignages de leur respect et de leur douleur. Gombauld, Tristan FHermite, Petit, et d'autres encore, firent à ce sujet assez de vers pour former un recueil auquel un sonnet de La Mesnardière servit de préface. Sonnets, stances, élégies, semblent s'accorder pour faire appel à la constance toute romaine de la descendante des Savelli. Petit, entre autres, l'auteur peu connu d'un mince volume de satires dédié à Montausier, disait à madame de Rambouillet :
Pourquoi versez-vous tant de larmes?
Pisani ne pouvait avoir un plus beau sort ! Au lit d'honneur il a trouvé la mort, Cherchant la gloire dans les armes.
Son corps est couvert de lauriers Parmy tant d'illustres guerriers
69 KADAMB DE RAHBOUILLKT.
Dont le sang arrose la plaine.
Madame^ recevez ce grand corps abaltu
Et rappelez votre vertu :
Vous pleurez un tel fils et vous estes Romaine i !
Voiture seul, quoique tant de gens eussent fait des vers^ dit Tallemant qui le lui reproche^ ne fit rien sur la mort de celui qu'il regardait comme la moitié de lui-même^e blâme est injuste; et la marquise, qui a pu lire les lettres adressées par Voiture au duc d^nghien^ au maréchal de Grammont * et à Costar ', n'a pu se méprendre sur les vrais sentiments d'un homme qui, pressé d'écrire en Thonneur du marquis de Pisani^ répondait : a Ce que tous désirez de moy est fort juste^ et plût à Dieu qu'il me fût possible!... Si je puis...^ je fer^y ce que vous me conseillez et ce que nion devoir m'ordonne. A cette heure^ vous me pardonnerez bien si je dis : Nil nisi flere /tc6(\.. Je feray pourtant tous mes efforts pour satisfaire madame de Rambouillet, à qui je dois plus qu'à tout le reste du monde ensemble. »
Des filles qui restaient à la marquise , trois étaient religieuses depuis 1638 environ; mais on sait que les cloîtres n'étaient pas, à cette époque, bien étroitement fermés. L'aînée d'entre elles était abbesse d' Yères ; nous avons déjà dit son caractère détestable sur lequel nous aurons encore l'occasion de revenir. Ses deux sœurs, forcées de la quitter^ et séparées d'elle par Montausier, séjournèrent même quelque temps à l'hôtel; plus tard,
1 Recueil de Sercy.
* Lettres, édit. 1681, p. 337, 338.
* Les Entretiens de M, Voiture et de M. Costar, io^i, 4654« ^ Je ne puis que pleurer.
1 — lWtEL I)B RAMBOUILLET. 63
elles deyinrent religieuses à Saint-Etienne de Reims^ et tour à tour abbesses de ee riche couvent Une dernière fille restait, filleule de mademoiselle Paulet, qui lui avait donné son nom d'Angélique. Connue des amis de la marquise, façonnée par elle aux manières du monde, elle ne fut cependant produite hors de Fhètel de sa mère qu'après le mariage de Julie et la mort de Pisani. La Hesnardière prit la peine de célébrer cet événenient important dans son style le plus pompiBux :
Clarice, il faut bannir cette mélancolie ; Le mort que vous pleurez brille parmi les dieux. Par leur ordre, vous seule occupez en ces lieux La place de Pisandre et le rang de Julie.
Songez que maintenant la France et l'Italie Pour voir vos premiers pas tournent sur vous les yeux ; Pour compter leurs héros on compte vos ayeux, Dont les exploits sans nombre ont la terre embellie...
Celle-ci resta treize ans entiers depuis cette époque sans se marier. C'est seulement le 30 juin 1658 qu'elle épousa le comte Adhémar Honteil de Grignan, qui, après l'avoir perdue (22 décembre 4664), se remaria, e(, veuf une seconde fois, épousa enfin mademoisellç de Sévigné. Mais revenons à la suite de ces temps.
Cette même année 4645, au mois d'octobre, nous ▼oyons une jeune reine donner à madame de Rambouillet les marques d'une gracieuse déférence. Marie de Gonzague^ compromise par son amourette avec Cinq-Mars, n'avait point caché ses terreurs à la marquise quand fut saisie la cassette de ce favori du roi, disgracié par le cardinal. Lorsqu'elle épousa le roi de l'ologne Wladi6las> le mariage fut célébré dans la chapelle du Palais-Royal : « De là^ avec sa couronne sur la téte> dit
64 ttADAMB DB RAMBOUILLET.
Tallemanti elle voulut aller dire adieu à madame de Rambouillet ^ ; » démarche flatteuse qui les honore Tune et l'autre.
L'année suivante s'ouvre par un deuil : Cospeau, alors évêque de Lisieux^ qui était avec le baron de Villeneuve ' l'un des plus anciens amis de la marquise^ Cospeau^ le confident des douleurs que lui causait Fabbesse d'Yères, et qui avait si souvent essayé de ramenej celle-ci au respect dû à sa mère, Cospeau mourut dans son diocèse, en 1646 \ Professeur de Bossuet, il avait patronné chez Arthénice ce jeune prêtre si reconnaissant^ dont les premières thèses lui avaient été dédiées, et qui avait été présenté par Amauld de Corbeville ou le marquis de Feuquières. Tout le monde connaît ce mot de Voiture qui, assistant un soir, à une heure fort avancée, à un sermon improvisé devant la mondaine assemblée par l'abbé Bossuet, à peine âgé de seize ans, n'avait jamais , disait-il, entendu prêcher si tôt ni si tard ^.
Mais si madame de Rambouillet perdait un ami éprouvé depuis près d'un demi-siècle, elle trouvait dans la nouvelle famille que lui reconstituait Julie par son mariage une sorte de compensation bien douce. En 1647, madame de Montausier eut une fille, charmante enfant, dont l'esprit précoce fit bientôt l'admiration et la joie de sa grand'nière. Bien que moins facilement abordable à cause de ses infirmités et moins visitée
1 Tallemaiit, Historiettes, édit. P. Paris, lit, 303.