W., III
8 Voy. Cùspeau, sa vie et ses œuvres ^ 4 vol. 10-42, suivi de ToraisoD funèbre de Henri IV. Paris, Âlvarès.
* Voyez Mémoires et journal de Tabbé Ledieu, 1. 1, p. 46 et 47. Paris, Didier, 4856, 4 vol. în-S.
I— l'hOTBL nV RAMBOUILLET. 65
qu'elle n'était autrefois, madame de Rambouillet n'était pas cependant tout à fait oubliée; en 1646^ Boyer lui dédia sa tragédie intitulée la Porcie romaine, et, si cette pièce ne reçut pas à Thôtel le même honneur que la Sophonisbe, sans doute elle y fut du moins publiquement lue comme cette Athinats, aussi de Hairet, dont on suivait pas à pas, scène par scène, la compo*sition et V avancement ^
Le théâtre avait toujours été la passion dominante de la marquise ; on ne s'étonnera donc pas de la faveur qu'elle témoignait aux œuvres dramatiques, ni de l'opinion avancée par Segrais que, dans la comédie des Visionnaires, de Desmarets, madame de Rambouillet parait sous le nom de Sestiane, cette fille vertueuse qui n'aimait que la comédie. D'après la même clef qui, si elle ne nous révèle pas l'intention plus ou moins malicieuse de l'auteur, sert du moins à nous faire connaître le jugement des contemporains, le plan de la comédie aurait été fourni à Desmarets par Richelieu ; Milissef amoureuse d'Alexandre, aurait été madame de Sablé, qui avait rebuté le cardinal, et madame de Chavigny se reconnaissait sous le masque de la coquette Hespérie. Vrai ou faux, le fait avancé par Segrais n'est pas du moins improbable. Sans doute le caractère de Sestiane est outré; mais c'est elle cependant qui représente la raison au milieu des folies qui font le sujet de la pièce ; Desmarets déclare dans l'argument a qu'on peut voir
i VAthénaXs fut imprimée en 4642. Mairet, qui éuit alors au Mans, la dédia à M. de Lavardin, évéque de celte ville . À la date du 27 novembre 4638, Chapelain lui écrivait : « Je vous félicite de Favancement de YAUiénoAS^ et me prépare une grande fête quand vous la marierez âi l'hôtel de Rambouillet. » (Ms. de M. Sainte-Beuve.)
66 MADAMB t>B lUllBOUILLBT.
les véritables règles dans ropinion des critiques qu'elle Sestiane) allègue au poëte poiur en avoir son avis, qui sont celles que Fon doit suivre. » Si donc Sestiane, dans les belles parties de son rôle^ n'est autre en^réalité que madame de Rambouillet, il est assez cucieux de v<Mr comment, quarante ans avant Despréaux, elle formulait la règle des trois unités :
SBSTIANB.
Toutefoisy-ces esprits critiques et sévères Ont leurs raisons à part, qui ne sont pas légères : Qu'il faut poser le jour, le lieu qu'on veut choisir. Ce qui vous interrompt ôte tout le plaisir. Tout changement détruit cette agréable idée. Et le fil délicat dont votre âme est guidée. Si l'on voit qu'un sujet se passe en plus d'un jour, L'auteur, dit-on alors, m'a fait un mauvais tour ; Il m'a fait, sans dormir, passer des nuits entières. . Excusez le pauvre homme ; il a trop de matières -, L'esprit est séparé, le plaisir dit adieu. De même arrive-t-il si l'on change de lieu. On se plaint de' l'auteur : il m'a fait un outrage ; Je pensois estre à Rome, il m'enlève à Carthage. Vous avez beau chanter et tirer le rideau : Vous ne m'y trompez pas, je n'ai point passé Teau. Ils désirent aussi que, d'une haleine égale. On traite sans détour l'action principale. En mêlant deux sujets, l'un pour Tautre nous fuit, Gomme on voit s*échappet deux lièvres que l'on suit
La tirade qu'on vient de lire n'a rien qui puisse combattre ropinion de Segrais, soit : Sesliane et Arthénice peuvent être une même personne. Mais Sestiane a ses extravagances dans la pièce : ici nous ne reconnaissons plus il rtAénice; nous répudions tout rapprochement,
et DesmarefS; ami de Chapelain, qui ne lui eût pas pardonné des intentions malveillantes, eût protesté comme nous contre une assertion outrée. Segrais luimême ne se rappelait pas les folles visions de Sesiiane quand il a écrit les lignes que nous citions^ lui qui, faisant l'éloge de mademoiselle de Rambouillet (depuis, madame de Grignan), parlait de sa mère avec tant de respect:
Clarice aime mes vers, faisons-en pour Claricé ; Qui peut rien refuser au beau sang d'Arthénice? Le beau nom d'Arthénicc a volé jusqu'aux cieux : Le beau nom de Clarice est aimé de nos dieux. Ses charmes sont puissants, son âme est noble et belle ; Elle a tout ce qui rend Arthënice immortelle. Juste arbitre du chant des plus fameux bcrgei's. Comme elle, elle est célèbre aux climats étrangers. ' Doncques, ô digne sang d'une divine mère, . . • , etc.
Il parait que la marquise avait conservé, avec ses qualités morales que l'âge semblait développer encore, cette merveilleuse beauté que le temps ne diminuait pas. Nous voyons par une lettre de Chapelain à Hontausier avec quelle modestie elle acceptait les louanges qu'on ne manquait pas de lui faire de ce visage toujours Jeune, de ce teint toujours pur. Ménage, dans un joli sonnet italien, nous donne à ch sujet des renseignements curieux. Dans un âge déjà avancé, elle conservait sa fraîcheur, son éclat, la vivacité cki regard, et il se croyait obligé de dire, à propos d^elle, la banalité ordinaire aux poètes de ce temps : Mi consuma il core. Je ne crois rien de cette passion; mais j'accepte volontiers les éloges. On sait en effet, par Tallemant, que madame de Rambouillet mourut à soiiante-dix-huit ans a sans
68 HADAHK Dl RAMBOUILLET.
avoir rien de dégoûtant. » An temps du sonnet de Ménage^ elle avait vingt ans de moins.
LA BBLLA ATTBMPATA.
Florida è sempre, e fresca, e vaga^ e bellâ ; A nissun' altra^ a se medesroa egua]e : E^ quel che strugge ognî cosa mortale, U Tempo^ sue bellezze rinoyella.
Tal ebbe il crise neir età aoTella, Taie la bocca ; ebbe la guaocia taie : Spargon gli occhi splendor almo îmmortale; E men fiammeggia Tamorosa Stella.
Se quel bel sole, col fulgor céleste,
Insn'l eader più dolce e men ardente
Gli occhi m'abbaglia et mi consuma il core ;
0 sfortunati voi, voi chel vedeste A meEzo giorno, e lucido e cocente.
Quai fil TabbagliOy e quanto fù Tardore M
Un autre grammairien comme Ménage^ mais qui n'avait pas comme celui-ci le don de poésie polyglotte,
i Menagii Poemata^ Elzev. 1663, p. 302.— CeUe pièce se trouve aassi dans les éditions antérieures. En Toici la traduction :
LA BSLLC SUm LC RBTOVK.
Elle reste en m fleur ; elle est fraîche, et fraclease et belle ; snpéheore i tAote antre, égale à elle seule ; et le destmctenr de tontes choses mortelles, le Temps renourelie ses beaatés.
Tels furent ses chereox dans sa première jeunesse, tdle sa boaobe, telles ses joues ; ses yeux ont conserré leur Tirant éclat, leur éclat immortel, et moins brillante est l'étoile de TAmonr.
ÂMsi ce beau soleil, aTec sa lueur céleste, plus doui à son couchant et moins vif, m'éblouic les yeux et consume mon cœur.
Je TOUS i^ains, à tous <]ui, au milieu du jour, parmi Téclat et le feu de rajons» aves tu la force qu'arait cet astre pour éblouir et brûler.
1— l'bOTIL DI RAMBOUILLET. B9
Vaugelas, un des plus sensés régulateurs de notre langue^ était aussi des amis de la marquise; car chez elle^ les lettres n'étaient pas représentées seulement par la poésie ou le théâtre : une rapide revue des gens admis à son cercle, et que nous ne pouvons nous dispenser de faire avant de quitter Thôtel, achèvera de le prouver.
Pour Vaugelas, on s'intéressait à sa fortune; on aimait son enfantine crédulité, on écoutait patiemment les nouvelles qu'il venait tous les jours débiter à VhtAel de Rambouillet, et a où, comme dit Tallemant, il n'y avoit nulle apparence. » C'était le plus inoffensif des hommes; mais toujours besogneux, il devenait cruel par nécessité. Ainsi le vit-on poursuivre le plus loyal et le plus honnête des Normands, pour avoir son bien, dit crûment des Réaux. Chapelain nous rapporte une longue querelle qu'eut à ce sujet Vaugelas avec Bois- Robert, en pleine Académie ^ Il s'en tira en galant honmie, et l'hôtel de Rambouillet tourna, comme luimême, cette affaire en raillerie. On ne pouvait le prendre au sérieux, cet enfant perpétuel, même dans les plus graves circonstances de sa vie, et on aimait à mettre sesétourderies sur le compte de l'amour. Voici, en effet, ce qu'en écrivait Chapelain à Godeau* : «Pour nouvelles, M. de Vaugelas, qui jusqu'à présent voulait faire sa fortune par le moyen des femmes, a changé de batteries et veut maintenant faire la fortune des femmes par son moyen : je veux dire, est résolu d'en épouser une qui n'a rien; et, pour ce que lui-même n'a pas
1 Voir^ pour pluâ de déuiis à ce sujet, notre éditioa de VHi9^ loirede C Académie, ptr Pellisson et d*01ivet.
* Lettre du 25 décembre 4637.— Maûiucrit de M. Saiote-Beuve.
70 MADAHB DB RAMBOCILLET.
grand' chose, pour mettre cette personne à son aise, Tamour qu'il luy porte est si violente qu'elle Ta porté à poursuy vre à mort un homme, le meilleur qui soit en Normandie, pour avoir son bien. Nous verrons bien s'il sera plus heureux en cette affaire qu'en toutes les autres. L'hôtel de Rambouillet se réjouit avec luy sur ce sujet. D
On se réjouissait encore avec lui à l'hôtel quand il s'oubliait jusqu'à faire des vers, ce qui ne lui est guère arrivé plus de trois fois, dans le genre de l'épigramme assez faible que Pellisson nous a conservée, et que Yaugelas fit, provoqué par un portier de la marquise ^
Comme le dit Pellisson, on pouvait se passer de ces épigrammes. Mais, au moment où nous cherchons à faire connaître les rapports qu'eurent avec Arthénice les beaux esprits de son temps, nous Tavouons, les preuves authentiques de ces relations sont si peu nombreuses pour quelques-uns, quUl nous a paru nécessaire de compter les faits plutôt que de les peser, et d'en augmenter le nombre pour leur donner quelque valeur.
Pour Godeau, pour Conrart, pour Voiture, pour Chapelain, les renseignements ne nous manquent pas, et nous pouvons choisir. Avant d'arriver à ces hommes qui formèrent en quelque sorte le noyau du. cercle lettré d' Arthénice, citons encore quelques noms qui s'y produisent moins souvent, mais qui contribuaient à l'éclat et aussi à la célébrité de la ruelle d'Arthénice.
Nous avons déjà cité Neufgermain, ce fou de poêle dont les imaginations ridicules défrayaient souvent les
* Voir notre édii. de VHUloire de l'Académie française^ par Pellisson et d'Olivel. T. I, Notice sur Vaugelas.
I — l'hôtel de RAUBOtlLLET. 71
habitués de Thôtel. Un jour qu'il avait querelle avec je ne sais quel filou, — amour, amour/ quand tu nous tiens I — celui-ci le saisit par sa longue barbe, et si bonne élait sa prise, qu'avec un peu d'effort, a il lui plume tout le menton, n Le mot est de Tallemant. Hais Neufgermain était brave , il était gentilhomme; il avait son épée au côté. Il laisse sa barbe sur le pavé et s'élance, l'épée à la main, après son 'agresseur. Il courait encore quand un savetier de la rue des Gravilliers, témoin du combat et de la bravoure du poëte, et qui le savait familier à Thôtel de Rambouillet, y porta la précieuse relique, à l'heure du dîner. Il entre, et il faisait son récit, quand Neufgermain paraît. Il était à plaindre, peut-être. Mais le moyen de rester sérieux en présence d^un tel homme et d'une telle aventure?
Malgré les travers du a poëte hétéroclite, » madame de Rambouillet s'intéressait à sa misère. Par l'intermédiaire de Ménage, qui était au mieux avec Servien, surintendant des finances, elle obtint pour lui 200 livres, et elle en profita pour faire à Ménage une de ces espiègleries plaisantes qu'elle aimait. <i Vous êtes obligé, ditelle à Neufgermain, d'aller remercier M. Ménage ; mais je vous donne un avis : c'est l'homme du monde, après vous, qui aime le mieux à faire des armes. Il ne l'avoue pas, à cause qu'il est d'Église, si ce n'est à des gens discrets, et il a toujours des fleurets cachés derrière ses livres; priez-le de faire assaut avec vous. » Neufgermain n^a garde d'y manquer. Remercier un bienfaiteur et lui porter une botte ! pour un gentilhomme, l'occasion était deux fois bonne. Ménage rit à son compliment. Neufgermain le presse, vante sa discrétion, insiste et fait si bien, que Ménage, pour s*en délivrer, est obligé de dire qu'il a été saigné la veille.
72 MADAME DB RAMBOUILLBT.
Un autre homme, un homme de talent, à qui madame de Rambouillet rendit souvent aussi des services^ qu'elle respectait trop pour ne pas ménager sa susceptibilité, mais qui payait aussi tribut parfois à sa malignité enjouée, c'est Gombauld. Gombauld, avec la naïveté et Tamour-propre d'un poëte^ avait aussi^ — il m'en coûte moins de l'avouer qu'il ne lui coûtait d'en convenir, — la pauvreté d'un poêle.
Toujours propre^ lustré, poli, ajusté comme un sonnet, mystérieux comme Timante du Misanthrope, cérémonieux comme Pbédon de La Bruyère, Gombauld craignait surtout de laisser percer sa misère, et visait à rappeler les manières de la belle cour ; homme à refuser une pension, si elle ne venait du roi, il avait du cœur et de l'honneur, et n'aurait pas, dit Tallemant, fait une lâcheté pour sa vie; noble caraclèrCi plein de dignité et de Qère délicatesse, en même temps qu'il maniait la plume, il n'oubliait pas qu'il avait une épée, et si, comme tous ses confrères en Apollon, il eût volontiers pris une enseigne de poète, il l'eût surmontée de son blason. Tel était un des hommes que madame de Rambouillet aimait le mieux à recevoir. Elle ne pouvait, sans s'en divertir, entendre l'aveu de ses scrupules, ou voir ses cérémonies pour se mettre à table ou monter en carrosse; mais elle se prêtait complaisamment à des fantaisies dont une autre, moins indulgente, n'aurait pas voulu se donner même l'amusant spectacle. Ainsi Gombauld s'était cru aimé de Marie de Hédecis, qui, retrouvant en lui la figure et la mine d'un gentilhomme florentin qu'elle avait distingué avant son mariage, ne pouvait, quand elle le voyait, le quitter du regard. C*est alors qu'il composa ce poème fort transparent, où Endymion, amoureux de la Lune, repré-
/hOTKI DI RAllBO0II.tBT. 73
sente asses bien Gonibauld amoureux de la reine. L'ou- Trage flt du bruit ; la reine voulut l'entendre lire. Gombauld^ tout intimidé, court chez madame de Rambouillet. — a Madame, lui dit-il, prenez que vous soyez la reine et j'entrerai avec mon livre. i> Puis il répète son entrée; s'informe si le ton de sa lecture est assez respectueux ; suppose des questions pour y im|Sroviser d'avance des réponses ; prépare son effet, et ne sort qu'avec l'approbation de la marquise sur tous les points. Nous ne suivrons pas le vieux poêle chez madame de Clermont ou chez M. de Montlouet, où madame de Rambouillet l'avait mené avec elle quelquefois ; un de ses amis nous réclame.
Huguenot comme Gombauld, poète discret, riche d'ailleurs et obligeant pour ses amis, Valentin Conrart est un de ceux qui ont le plus contribué à la formation de PAcadémie. Il était très-versé dans les langues italienne et espagnole, et même, j'ose le dire en dépit de mille textes imprimés de son temps, dans la langue latine '• Mais il faisait bon marché de tous ses mérites» et les mettait au service d'une rare bonhomie, d'un caractère serviable et d'une fidélité à toute épreuve. Madame de Rambouillet T aimait; pressée par lui de lui composer une devise sur l'amitié, elle lui en donna une dont le corps était une vestale attisant le feu sacré dans le temple de sa déesse; le mot, mis en latin par M. de Rambouillet, était fovebo. Ses amis lui rendaient affection pour affection, et, sans s'inquiéter s'il était ou non gentilhomme, si sa femme devait s'appeler madame ou mademoiselle Conrart, les
^ J*ai Yu dins ses papiers une dissertation de sa maia, sur le texte latin d*uoe ode d*Horace ; et les ratures nombreuses qui s'y remarquent montrent assez qu*i] en est l'auteur.
plus qualifiés n'hésitaient pas à se rendre à sa maison . d'Athis pour les fêtes qu'il y donnait : ainsi y Tit-on un jour madame de Sablé, madame de Montausier et la sœur de celle-ci, mademoiselle de Rambouillet.
Ici, je ne puis m'empêcher de remarquer combien était yit alors te sentiment de l'indépendance en matière religieuse, de quelle liberté on jouissait, quel respect on était sûr de rencontrer pour sa foi parmi ses adversaires. Gombauld^ Conrart, les Tallemant étaient protestants zélés; Godeau, cousin de Conrart, était évêque; M. de Montausier avait abjuré le calvinisme pour épouser Julie, catholique fervente; et tous cependant se voyaient sans que jamais, dans leurs réunions, on ait trouvé trace de ces fâcheuses discussions si promptes à s'envenimer. Était-ce indifférence? Non. Ce qu'il faut voir là, c'est la preuve du respect que Ton portait à des croyances sincères dont les divergences n'influaient en rien sur le commerce aimable de ce monde choisi. Les temps changeront. Le jansénisme, exclusif et jaloux comme les minorités, s'introduira dans les ruelles, et envahira la place tout entière. Hais c'est encore le règne des lettres, et il se perpétuera dans les salons quelques années encore après que l'hôtel de Rambouillet aura jeté son dernier éclat.
Godeau, ennemi déclaré non des jésuites, mais du parti jésuite, ce qui est bien différent, ^aurait pu amener rhôtel dans une voie étrangère à ses traditions. Attaqué par le révérend père Vavasseur, à cause d'un rapport dont il avait été chargé par rassemblée du clergé de France, il dédaigna de répondre, satisfait d'avoir rempli un devoir, même en s'attirant la haine de la cabale: l'hôtel entra à peine dans la confidence de ses ennuis; au moins nous n'en voyons aucune trace.
I— l'HOTBL DR RABfBOUILLfiT. 75
Pour madame de Rambouillet, cet évoque modeste, qui refusait si gracieusement de se laisser monseigneu" riser ^ par ses amis, restait le poëte aimable, facile improvisateur, toujours prêt à passer aisément du grave au doux, de dissertations sur les mystères chrétiens à Texpression d'amours purement littéraires, et à chanter en môme temps et la Vierge et Philis, et les saints et ses amis. Quand il fut promu à Tépiscopat, il y avait huit jours a peine qu'il était prêtre* : le poids du fardeau Teffraya : il écrivit au cardinal de Richelieu une lettre Téritablement très-belle pour refuser. Le cardinal, sans tenir compte de Tflge et du refus du jeune prêtre, insista, et Godeau> considérant, dit- il, le faible revenu et les charges d'un évêché de six mille livres, réloignement de ses parents et de ses amis, la rudesse, ajoute-t-il, de ceux avec qui il avait à vivre, et la privation, en un mot, de tout ce que la nature souhaite, se crut obligé d'accepter une dignité payée si chèrement. Depuis, il reparut rarement à Thôtel de Rambouillet, où Texigulté de sa taille lui avait valu le titre de nain dé la princesse Julie. Retiré dans ses montagnes de Provence, il y devint, pour les romans, le mage de Sidon.
^ Le 40 octobre 1636, Chapelain lui avait écrit : • Monseigneur, je ne repens et dis ma coulpe. . . . etc. » <— Le 90 oetobre, il avait reçu la réponse de Godeau, et» pour foire droit à sa récla* mation, il lui disait : > Je crains trop les foudres de reicommunicalion pour vouloir risquer d*en être aiieitu en vous honorant autant que vous le mérités. Vous ne serez donc plus monseigneur dans noire commerce familier. Je suis bien daus votre sens : tous cea litres sont des inventions non<«eulement humaines, mais d*horomes vains et fort éloignés de cette sainte humilité chrétienne. •
* Lettres de M. Godeau. Paris, 4743, 1 vol. in-12. Lelt. XXXVI, ^ Chapelain, p. 123.
76 MADAMB DB AAMBOmLLBT.
Là^ il n'oubliait point aes amis absents et entretenait avec eux une correspondance active. Madame de Rambouillet lui écrivait même quelquefois, malgré la difficulté que lui donnaient à le faire un léger tremblement dans les mains et une santé délabrée. On ne peut lire sans intérêt, dans le recueil des lettres de Godeau, eelles qu'il écrite avec toute la dignité d'un évêque, et dans les termes graves réclamés par son sujet, à Fabbesse d'Yères, quand elle reçut ses bulles, à mademoiselle de Rambouillet, pour Texhorter à rtmmilité, à la pénitence, à la patience dans les douleurs, à madame de Rambouillet elle*méme sur la perte de madame de Grîgnan, et pour exhorter cette noble et vaillante femme à ne pas craindre la mort. Le contraste est frappant entre Tévéque de Grasse et le nain de Julie; aussi Ton ne peut s'étonner assez de la facilité d'un écrivain qui maniait si aisément des sujets si divers, et savait se pénétrer si bien des devoirs différents de rhomme du monde et du prélat.
Le principal correspondant de Godeau pendant son séjour à Grasse fut Chapelain, qui fut aussi Tun des familiers de rhôtel, et des plus considérés. Il était souvent un intermédiaire entre la marquise et ses amis, recevant des lettres pour elle et remerciant en son nom. Depuis 1627, Chapelain était assidu aux réunions de Thôtel ; grave et sévère dès sa jeunesse, il était sans doute un littérateur de profession, mais il publiait fort peu; et, à cinq ou six odes près, quelques sonnets et deux ou trois autres pièces qui ne sont pas trop méprisables *, le seul grief sérieux qu'on ait contre lui, c'est d'avoir donné
1 € Je suis rhomme du monde qui produit le moins. » (LetU^ à M. Dufay de la Trousse, avril 4635).
1 — l'uOTBL de RABIBOUItLRT. 77
la PucêUe. Mais qu'il attendit longtemps avant de s'y décider! «Croyez-moi, monsieur^dit-il à Balzac, je suis peu de chose, et ce que je fais est enoore moindre que mûy. Le monde^ par force et contre mon intention , me veut regarder comme un grand poète, et, quand je ne serdîs pas tout le contraire, je ne voudrois pas encore que ce fût par là qu'on me regardât. J'ay, ce me semble, 4e quoy payer en chose meilleure et que je possède plus justement ^ o— Et ailleurs* : « Vous me faites plaisir de me plaindre de Thonneur que ma qualitéde poète me fait recevoir icy, et de ce que je suis devenu la quintaine de tous les initiés aux mystères de nos Muses. Mais que pourroi^e faire pour y remédier?» Jusque-là,
I>oux, complaisant, officieux, sincère.
Despréaux son ennemi en convient, il avait été
Le mieux renié de tous les beaux esprits,
et il avait dû cette faveur à Topinion fort justement avantageuse que ses contemporains avaient de ses fortes études et de son bon goûl. Il dut à sa réputation d'honnête homme, à ses sentiments de dignité et d'indépendance *, à rintérêt de ses solides conversations,
t Leure à Balzac. 4 nos, 4637.
* Au méme^ lettre da 5 sept.
* € Je m'en vais désonnais due bien embarrassé, parce que, si MM. les ministres ne changent point d*avis, je suis nommé et choisi pour secrétaire de Tambassade de Rome (sous M. de Noailles). » (A Balzac, lettre du i7 fév. 4633.) 11 refusa ce poste, parce qa*il devait être secrétaire, non de Tambassade, mais de l'ambassadeur. (A M. de Cercelles, mai 1633.) D^à il avait prié Bois-Robert de faire agir le cardinal pour le dégager de cet emploi, qu'il n'osait ouvertement refuser avant d*avoir le motif indiqué plus haut. (4er mai 1633.)
78 MADAMK DB RAMBODltXBT.
d'être toujours fort considéré à l'hôtel de Rambouillet et de vivre avec Blontausier dans une intimité que la disproportion de leur fortune rend aussi honorable pour l'un que pour Tautre. Quand le marquis était à Paris^ il aimait à s'enfermer avec Chapelain dans l'appartement qu'occupait celui-ci chez son bean-frère^ H. Faroard s procureur au parlement^ d'abord rue des Cinq-Diamants, puis (en 1639), près des Filles péni* tentes, derrière SaintrLeu. Absents, ils laissaient rarement passer un courrier sans s'écrire. Chapelain profitait de la considération dont il jouissait^ d'abord pour obtenir des pensions qu'il ne sollicita jamais pour lui, mais qu'il demandait constamment pour d'autres; si bien que si Bois-Robert était auprès du cardinal « le •solliciteur des muses affligées^ » Chapelain l'était auprès de Bois-Robert et de toutes les puissances du jour : ses lettres en donnent cx>nstamment la preuve : aussi pouvons-nous dire^ grâce aux obligeantes communications de M. Sainte-Beuve^ ce que disait l'abbé d'Olivet : a On s'étonnera peut-être de me voir tant de zèle pour la mémoire de M. Chapelain. J'en dirai naïvement le motif : c'est qu'ayant lu plusieurs volumes de ses lettres manuscrites où son fime se découvre à fond, je lui paye, sans avoir égard aux préjugés, le tribut d'estime que je crois lui devoir*. »— Du reste, tout le secret de la grandeur et de la décadence de Chapelain est dans les dates. Sa conversation flt sbn influence et sa réputation : l'impression de la PuceHe, trop prônée à l'avance,, gâta tout auprès des indiJGTérents et réveilla ses ennemis, mais sans que ses amis, Montausier à leur tête^
i LeUre de ChapelaÎD à madame de Flamarens, 4 juin 4639. > Histoire de V Académie française, t. IL
I — l'hOTBL de RAMBOUILLET. 79
songeassent à Tabandonner ou à le moins estimer. Tel était l'homme que nous voyons avec tant de crédit ff addomestiqué aux hôtels de Rambouillet et de Clermont, par leur bonté singulière ^ »
Voiture^ dont il nous reste à parler, pour épuiser la liste des lettrés les plus en faveur à l'hôtel de Rambouillet, n'avait la gravité ni de Chapelain, ni de Balzac» ni de Montausier.
Roturier comme Chapelain % il cherchait à se maintenir dana un monde supérieur à celui où sa naissance semblait le confiner, par les distractions qu'il s'appliquait à y répandre. Aimé du marquis de Pisani et de ses jeunes sœurs, toléré par madame de Rambouillet, détesté de Montausier, il devait à l'inépuisable indulgence de la marquise et aux préférences de la jeunesse pour ses enfantillages enjoués de rester toujours Tâme, pour ainsi dire, de la conversation, quand il était dans la chambre bleue. A lui les railleries plaisantes, à lui .les récits bouffons et les joyeux paradoxes. Qui oserait, comme lui, dire en face leurs vérités aux gens, à Hiossens, par exemple, qui fut depuis maréchal d'Albret ? Qui improvisait plus volontiers ces vaudevilles qu'on chantait dans les parties de campagne? Quel brave s'est autant battu que lui, de jour et de nuit, à la lune et aux flambeaux?— Ses impertinences et ses plaisanteries de mauvais goût indisposaient souvent contre lui : mais il avait tant d'esprit ! ses partisans, c'est-à-dire, toute
t Lettre k M. de Belin, au Mans, 42 déc. 4637.
* « Je vous envoie des vers qui ont été faits contre moy, où Ton fait rimer Voilure avec roture., . 11 me preod envie démontrer ï M. Chapelain cette belle poésie. »... (Lettre de Voiture k Costar, dans le volume intitulé : les ErUreliens de M, de Voiture et de M. Costar. 4 voL in-4. Paris, Courbé, 1654, p. 460.)
80 MAPAMB DE RAMBOUILLET.
la jeunesse, le défendaient si bien ! et puis, au fond^ il était si reconnaissant et si dévoué I a Jamais^ dit Costar^ monsieur de 1/oiture ne parla plus sérieusement que quand il a parlé de la divine Artbénice. Et prendre pour des railleries les louanges qu'il a données à la personne du monde la plus louable^ c*est un crime *. » Du reste^ inconstant en amour^ Voiture, à moins d'être lié par la reconnaissance, faisait, avec la légèreté d'un étourdi, fort bon marché de ses amis. Ainsi le voit-on longtemps brouillé avec mademoiselle Paulet; ainsi se bat-il, et dans le jardin même de Thôtel de Rambouillet, avec M. de Cbavaroche qui avait chez la marquise l'emploi de Sarasin chez le prince de Conti, intendant de la maison. Tout le monde, madame de Rambouillet, monsieur et madame de Montausier, Arnauld lui-même, dévoué à Voiture, lui donnèrent tort. Depuis, il perdit beaucoup de son crédit, et c'est peut-être alors que Ton fit courir contre lui cette pièce dont il se plaint à Costar *; quelques vers parurent d'abord et le nombre en fut bientôt doublé par Malleville et le marquis de Rambouillet, qui n'épargnèrent point les mots piquants : qu'on en juge.
Je voudrais bien rimer en tare Pour descrire monsieur de Voiture. . . • Quoiqu'il ait fort peu de lecture.
C'est un vray diable en escriture.
Envers, prose et littérature; C'est un Alexandre en peinture; C'est un Démosthène en sculpture, Un Caton en architecture. • . .
^ Suite de la défense de M. de Voiture, 4 vol. iD4. Paris, Courbé, 4655.
* Voyei ci-dessus, note 8, p. 79.
1 — ^l'hOTBL DB RAUfiOUlLLET. 81
Du cercle il sait la quadrature. • • . Cest une aimable créalure, Sî sa race estoit sans rature Et sa naissance sans roture^.
Tout l'hôtel^ qui connaissait Fauteur, ne put qu'applaudir^ et ce fut, en naême temps qu'un sensible chagrin pour Voiture, une sorte de vengeance pour Cbayaroche.
Celui-ci^ intendant de l'hôtel, était un homme sûr^ de loyal service, amoureux sans espoir de Julie, et qui tournait facilement le vers*. Tous les gens attachés à l'hôtel, depuis le premier— c'était lui— jusqu'au der-, nier, partageaient son dévouement pour la bonne marquise. Siîésie, Técuyer de M. de Rambouillet; maître Claude, l'argentier; Aldimari, le secrétaire; Dubois, le brodeur; Audry, le sommelier; la Foscarini, femme de chambre italienne, c'était à qui témoignerait plus d'attachement et plus de vénération à madame de Rambouillet : a Car jamais, dit Tallemant, personne ne fut plus aimée qu'elle de ses gens ni des gens de ses amis. » Tallemant nous en fournit plus d'une preuve, et il est curieux de voir ces pauvres serviteurs défrayer parfois les conversations de l'hôtel, comme, par exemple, quand la marquise envoyait tel d'entre eux chez Godeau, Conrart ou Chapelain, et se faisait rendre compte des messages qu'elle avait donnés.
Nous avons passé en revue les plus influents, les plus connus et les plus actifs des visiteurs lettrés d'Arthé-
* Nouveau Recueil des plus beUes poésies. — Paris, Loison, 4654, Cf. P. Paris, édition de Tallemant des Réaux, t. III, p. 69.
* On iroave des vers de sa façon en télé des poésies de Nettf« germain, etc.
82 MADAME DE RAMBOtllLLET.
nice. Corneille ne nous est guère apparu qu'à Focca- 6ion de la Guirlande de Julie. On ne peut douter qu'il ait été fréquemment reçu chez madame de Rambouillet, et nous aurions aimé à trouver des pièces qui nous eussent permis de suivre les relations établies entre cette femme^ toute Romaine de vertu et de constance, et ce génie que les Romains auraient pu appeler leur frère. A Tépoque où nous sommes arrivés, du reste, Corneille était retiré en Normandie; c'est plus tôt qu'il aurait fallu le chercher à Thôlel, où la foule n'afflue plus comme au temps du Cid,
L'heure de la Fronde a sonné. Les amis se séparent, selon des intérêts difTérents, ou les liens plus ou moins étroits qui les attachent soit aux rebelles soit à Mazarin. Monlausier, forcé de rester dans son gouvernement de Saintonge, ne cessa de donner au parti du roi les preuves d'attachement les plus désintéressées, et ce désintéressement même ajourna bien longtemps sa grandeur future. Quand il revint à Paris, Voiture était mort, mademoiselle Paulet était morte et la marquise toujours soufTranle, privée de ses filles, inquiète pour ses amis des deux camps, vivant dans la triste société de son mari presque aveugle, n'avait plus pour charmer sa solitude les conversations agréables de ce monde autrefois si empressé, que les circonst<mccs dispersaient à tous les vents du ciel. Dons ces tristes moments, il est touchant de la voir, âgée, infirme, isolée, conserver toujours un caractère égal, ei trouver le même plaisir à faire à ses habitués, restés fidèles, ces surprises aimables auxquelles elle les avait accoutumés. Retirée à Rambouillet, quelque temps avant les barricades, elle passait son temps entre Dieu et ses amis, et le partageait entre la prière et ses souvenirs. C'est à ce dernier voyage
1 — l'hôtel de RAMBOUILLET. 83
qu'elle composa ces pieuses prières dont Tallemant des Réaux a pu voir le manuscrit de la main de Jarry, et dont la trace s'est aujourd'hui perdue. C'est alors aussi qu'elle imagina de faire dans son parc un dernier embellissement dont le secret, longtemps garde, excital'admiration de ceux qui le virent : elle y établit des cascades, une nappe et un jet d'eau d'un effet pittoresque, et Montausier fut des premiers à s'en émerveiller.
Hais déjà les réunions de l'hôtel n'existent plus; le marquis de Rambouillet meurt le 26 février 4652, et ce deuil nouveau, qui séparait deux vies unies depuis plus de cinquante ans, fut pour sa veuve un coup terrible, une douleur qu'elle était seule alors à supporter ; mademoiselle Paulet surtout lui fut à dire, et la marquise, qui ne pleurait quasi jamais, dit des Réaux, lui en fil à lui-même Taveu en pleurant.
Les soins touchants, les procédés délicats de Monlausier et de sa femme, qui abandonnèrent à madame de Rambouillet la libre disposition de la forlune laissée pai son mari, adoucirent sans doute ses chagrins. Depuis la mort de son père, madame de Montausier s'appliqua à faire, des chambres qui restaient inoccupées, un appartement somptueux et commode : le jour qu'il fut achevé, madame de Montausier y reçut sa mère et lui donna nn souper où, par une pieuse attention, elle seule assista avec deux de ses sœurs, l'abbesse de Saint- Etienne et mademoiselle de Rambouillel. Celles-ci servirent à table leur vieille mère, dont aucun étranger ne put voir la tristesse, que personne ne put troubler dans les consolations affectueuses qui lui furent prodiguées. Triste soirée! pénibles souvenirs! mais quel charme eut pour elle ceUe douleur même, ainsi comprise, ainsi partagée!
Madame de Rambouillet trouva souvent une diversion puissante à ses afflictions dans les caresses de cette charmante petite-fllle que madame de Montausier avait amenée près d'elle. Quelles larmes ne tarirait pas le sourire tranquille d'un enfant! La marquise prenait plaisir à écouter son gracieux babil , à voir son bon sens précoce^ à se rendre compte de Timpression que faisaient sur elle les éloges donnés au génie. Ainsi que de fois devant elle on avait loué Corneille! L'enfant s'en souvint, un jour qu'elle voulait, disait-elle, faire une comédie : « Hais, ma grand'maman, ajoutait-elle, il faudra que Corneille y jette un peu les yeux. » A neuf ans, elle avait lu dans le Cyru$ une description de la fête des fleurs, qui n'est autre que le récit d'une fête * offerte par le baron de la Baume (Peranius) à la baronne de Pervis (Clconi>6c)v ce divertissement, réglé peut-être par sa mère, était trop dans les goûts de madame de Rambouillet pour n'être pas récompensé
> « Cléonisbe ne fut. pas plus tôt sur ce troue de fleurs, que le grand portique du palais s*élant ouvert, on vil trente belles personnes qui étaient chacune dans un petit char, et, marchant lente meoty furent les unes après le$ autres rendre hommage à Géonisbe. ... Il faut que vous sachiez que ces belles personnes représentent chacune une fleur qu'elles choisissent entre ellef» selon leur inclination ; de sorte que ces dames, pour marquer la fleur qu'elles représentent, en ont une couronne sur la tête et une autre à la main ;. . . et pour achever la galanterie de cette invention, leurs habillements sont de la couleur des fleurs qu'elles représentent. La première qui sortit du palais était couronnée de fleurs d'oranger; la seconde, de roses; la troisième de jasmin, etc., etc.. • (Âriamène ou le Grand Cyrus, liv. VU, 2* part., p. 797, Paris, 4652.)
< Ces noms nous sont fournis par une clef conservée manuscrite à la Bibliothèque Maurine. ln-4o, n« 2086.
I — L*HOTIL DB RAMBOOILLET. 85
par des baisers : heureuse^ dans sa vieillesse^ de voir un enfant ini rappeler les plaisirs et les espérances du passé. Que lui importait le monde^ maintenant qu'elle en avait tiré tout ce qu'il peut offrir de jouissances sans amertume? Après une vie heureuse de ce côté, les débris de sa famille restaient pour l'accompagner doucement jusqu'au tombeau ; en la voyant ainsi renouvelée, elle dut se retenir encore à la vie. Ces dernières années^ elle les passa^ semble-t-il, loin du bruit, loin des fatigues de ces réceptions dont elle avait su faire si gracieusement les honneurs. Jean de La Forge, dans son Cercle des Femmes savantes, qui est plutôt un cercle des femmes aimables, ne l'a point oubliée (1663)^ et Somaize l'a introduite dans son Dictionnaire des Pré^ cieuses. Ce sont les derniers traits qui la rappellent encore au monde ; et cependant, en la classant parmi les Précieuses, Somaize, qui n'est que Tbistorien de la décadence de ce monde poli, si brillant dans le salon d'Ârthénîce, a eu raison de la ranger parmi les femmes d'un autre âge. Étrangère à ces coteries bourgeoises, à ces sociétés pédantes qui n'avaient recueilli de son héritage que des traditions altérées, elle vit avec peine les véritables Précieuses glisser jusqu'au ridicule, et s'associa de grand cœur au châtiment infligé par le goût sévère, le style vigoureux de Molière à leurs minauderies affectées, à leurs grâces étudiées, à leur fade poétique, à leurs mesquines ambitions. Aussi, dit le Ménagianay tout l'hôtel de Rambouillet assistait à la représentation des Précieuses ridicules, et s'associa aux applaudissements qui accueillirent cet appel à une réaction nécessaire.
Ainsi unissait madame de Rambouillet. Son influence heureuse avait formé le goût : mais la voie qu'elle
avait suivie avait été abandonnée. Elle eut du moins le plaisir de voir redresser dans ses travers la littérature qui allait les exagérant^ et qui eût elle-même hâté sa ruine^ si un homme de génie n'avait senti le danger et donné un élan nouveau.
Est'il nécessaire, en terminant celte élude sur Tbôlel de Rambouillet^ de dire quels hommages lui ont été rendus par les hommes qui ont pu le mieux apprécier ses services? Rappellerons-nous les louanges écrites par Fléchier, Tabbé Anselme, Furetière, Saint-Simon, Bayle et tant d'autres? Les faits que nous avons recueillis en si grand nombre nous dispensent de citer tous ces écrivains. Nous avons montré quelle société se rendait chez la marquise, nobles et roturiers, tous gens de mérite; quel bon goût, sans pédantisme, régnait dans les réunions; quelle femme aimable y présidait; quelles mœurs elle avait amenées; quel langage épuré elle avait su faire naiirei3t adopter; quelle influence heureuse enQn elle avait exercée par Tascendant de ses hautes vertus, d'un goût exquis, d'un vif amour des plaisirs de l'espritj Nous n'avons rien à ajouter à ces chroniques, qui> mieux que de vagues éloges, ont témoigné de notre respect et de notre admiration.