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VIE PRIVEE DE LA MARQUISE.-SES ENFANTS

Madame de Rambouillet était Vivonne par son père, Savelli par sa mère.

Jean de Vivonne, dit de Torettes, de la branche des^ seigneurs de Saint-Goard, premier marquis de Pisani*, dont la seigneurie avait été léguée à son père par un oncle maternel, avait exercé sous trois rois des charges

t La seigneurie de Pisani était à trois lieues de S&inles.

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importantes. Colonel de la cavalerie légère italienne, sénéchal de Saintonge, honoré en 4583 do cordon de Tordre du Saint-Esprit^ il avait été successivement ambassadeur en Espagne et à Rome. C'est là qu'il épousa le 8 novembre 4587, Julie SaveÛi, veuve de Louis des Ursins.

Julie Savelli, fille de Christophe Savelli et de Clarice Strozzi, n'était pas d'une famille moins illustre que son mari. Les Savelli avaient donné à la chrétienté deux papes, Honoré III et Honoré IV, et plusieurs cardinaux. Pendant plusieurs siècles, on vit toujours un Savelli en possession d'une charge unique, celle de maréchal perpétuel de l'Église et de gardien du conclave. Les Strozzi, sans parler de leur illustration en Italie, ont produit un maréchal de France, qui fut le bisaïeul de madame de Rambouillet. Julie Savelli, mariée d'abord, dans la célèbre famille des Ursins, à Louis des Ursins^ de la branche des princes d'Ascoli, resta de bonne heure veuve et sans enfants par la mort déplorable de son mari, étranglé à Venise le 17 décembre 4 585. Ifeux ans après, elle épousa le marquis de Pisani. L'année suivante, c'est-à-dire en 4588, elle mettait au monde Catherine de Vivonne, marquise de Pisani, dame de Saint-Goard, unique héritière du nom et de la fortune de son père.

Tallemant nous a transmis de précieux renseignements sur M. de Pisani, sa bravoure, ses talents, sa noble fierté, l'art qu'il avait de se faire des amis et de les conserver. Mais rien ne vaut l'éloge que fit de lui le roi Henri IV, qui, dans l'intervalle de ses deux dernières ambassades, l'avait choisi pour gouverneur du prince de Condé. La mésintelligence qui avait éclaté entre la mère du jeune prince et le marquis avait

amené celui-ci à se démettre de sa charge de gonverneur^ ; loreqii'il la quitta, Henri IV lui donna le comte de Belin pour successeur, ayec ce témoignage honorable : a Quand j*ai touIu^ dit-il^ faire un roi de mon neveu^ îe lui ai donné le marquis de Pisani; quand j'en ai voulu faire un sujet, je lui ai donné le comte de Belin. » Jaloux de Thonneur de son pays, ce fut lui qui, sous le pontiflcatde Sixte-Quint, rendit à la France, non par des négociations diplomatiques, mais à force d'audace et de résolution, la préséance qu'elle avait eue déjà sur TEspagne.

Tel était l'homme que Catherine de Médicis destina à Julie Savelli, quand, après la mort de la comtesse de Fiesque *, elle voulut attirer près d'elle une femme de la famille des Strozzi, dont elle était elle-même sortie, et qui avait compromis sa fortune en suivant le parti de la France.

Le marquis avait alors soixante-trois ans, mais il avait toute l'apparence d'un jeune homme, la même ardeur, la même élégance, et, malgré la différence d'âge, il fut accepté sans peine. Les troublesdu royaume le décidèrent à rester en Italie; revenu pour soutenir la cause de Henri lY, il se distingua sous ses ordres, particulièrement au combat de Fontaine-Française*. Il avait laissé à Rome sa femme et sa fille. Madame de

< Noos nous écartons un peu ici du récit de Tallemant, sur U foi des auteurs qui font mourir le marquis de Pisani à Rome, dans une dernière ambassade.

« Femme de Scipion de Fiesque, Alphonsine Strozzi était fille de Robert Strozzi et de Magdelaine de Médicis. Son mari fut chevalier d*bonneor de la reine Catherine de Médecis.

» Voyez V Histoire de Henri IV, par M. Poirson, t. I.t, aux jiièces justificatii>e$.

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Pisanî, femme énergique et très-instruite des affaires dltalie^ y continua en quelque sorte^ avec le cardinal d'Ossat^ Tambassade de son mari dont elle transmit les traditions à son successeur, a Elle avoit, dit le président de Thou^ des vertus et un courage au-dessus de son sexe ; elle avoit des connoissances sur Tétat présent de ntalie, au delà de ce qu'une dame a coutume d'avoir.» Quand elle vint en France, vers i595, H. de Pisani était gouverneur du fils que le prince de Condé eut de son mariage avec mademoiselle de la Tréraouiile; et sa fille, qui était du même âge que le jeune prince, né comme elle en 4588, prenait part à ses jeux, a Un jour, dit Tallemant, ce petit prince en jouant avec mademoiselle de Pisani, alors âgée de huit ans, la prit par la tète et la baisa. Le marquis, qui en fut averti, l'en fit châtier très-sévèrement; car, ajoute-t-il, les princes sont des animaux qui ne s'échappent que trop. »

Cette éducation sévère, cette réserve extrême qui, dès Tenfance, lui était commandée, influèrent sur toute la vie de mademoiselle de Pisani. Elle était tout élevée quand, le 7 octobre 1509, elle perdit son père, cet homme dont H. de Thou a dit qu'il ne savait pas de plus belle vie à écrire. 11 laissait pour exécuteurs testamentaires le président de Thou, quMl aimait à cause de son prodigieux savoir et de sa probité, ei Pierre de Gondi, évêque de Paris et cardinal, qui avait été, comme lui, ambassadeur à Rome. Sa femme, qui lui survécut, mena une vie assez obscure, et trouvant, peu de temps après la mort de son mari, un parti avantageux pour son unique enfant, elle maria en janvier 1600 mademoiselle de Pisani, à peine âgée de onze ans *et quelques mois, à Charles d'Ângennes, marquis de mambouillet, baron de Talmont, seigneur d'Arquenay,

TÎdame et sénéchal du Mans, alors âgé de Tingt-trois ans.

Le marquis de Rambouillet était fils de Nicolas d'Angennes, qui, en attendant l'arrivée de Henri III, nouvellement élu roi de Poiognef^ avait été vice-roi de ce payS; connu d'ailleurs par le succès de plusieurs ambassades et par son goût pour les belles-lettres. Sa mcre était Julienne d'Ârquenay ; il n*eut pas de frère, et sa sœur unique fut mariée dans cette famille du Bellay où le sceptre du royaume d'Yvetot était héréditaire.

De huit oncles quMl avait^ un fut cardinal et six furent ambassadeurs^ comme Tavait été son père et comme il le fut lui-même. Un de ses cousins, marquis de Maintenon, épousa une nièce du fameux père Joseph, la fille de H. du Tremblay^ gouverneur de la Bastille^ et c'est leur fils qui céda à la veuve de Scarron la propriété de cette terre d'où elle prit le titre de marquise deMaintenon.

Ces illustres alliances, qui mettaient au rang des plus élevées la maison de Rambouillet, expliquent Torgueil de sa race que lui reproche Tallemant, mais surtout l'influence si grande qu'elle obtint et cette indépendance dont elle voulut jouir de bonne heure et qu'elle conserva toujours.

Madame de Rambouillet, mariée presque enfant à un homme si jeune encore, fut frappée de cette circonstance, que le marquis avait te double de son âge; le tejups, en rapprochant en quelque sorte la distance qui les séparait,— car enfin M. de Rambouillet avait onze ans seulement de plus que sa femme, — n'affaiblit en rien les sentiments de respect qu'il lui inspirait; et, en pénétrant dans la longue intimité de leur vie commune, on est touché de le voir, de son côté, conserver

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jusqu'à la mort cette déférence galante^ ces empressements d'une passion toujours jeune^ celte affectueuse admiration que lui commandait Tesprit supérieur d*Arthénice. Mince détail que celui-là. Hais quelle protesta'^ (ion plus éloquente que cette union^ toujours fidèle et jamais troublée, à opposer au dérèglement général? Les récils scandaleux conservés par Tallemant font d^autant mieux ressortir et la raison de la femme^ et la condescendance facile du mari, et Testime, la vénération même dont ils furent entourés.

Pure dans ses mœurs, qui contribuèrent à amener une si heureuse révolution dans les rapports entre les deux sexes, madame de Rambouillet, dont l'instinct délicat n'était pas moins sensible aux grâces d'un langage élégant et choisi, prêchait d'exemple encore dès sa plus tendre jeunesse, par le prix qu'elle attachait aux plaisirs de l'esprit, et par les connaissances qu'elle ne se lassait pas d'acquérir. L'italien et l'espagnol ne lui étaient pas moins familiers que le français; l'histoire, la haute éloquence ne l'effrayaient pas, et nous l'avons surprise plus d^une fois lisant tantôt la Vie et Alexandre y traduite d^Arrien, tantôt les discours sérieux de Balzac, tantôt les oraisons funèbres du vertueux Cospeau ou la sévère poésie de Malherbe et de Corneille ; une mémoire qu'elle conserva dans toute sa puissance jusqu'à sa dernière vieillesse la servait admirablement; enfin elle dessinait avec une facilité et un goût dont Voiture, Sauvai et Tallemant nous ont rendu témoignage.

Ce caractère sérieux de la marquise suffirait pour expliquer sa retraite de la cour. Mais les soins d'une famille nombreuse contribuèrent sans doute à l'en éloigner. Vers 1607, elle eut son premier enfant, Julie-

Liicine^ qui deyint madame de Honiausier; elle eut ensuite Claire-Diane, qui fut abbesse d'Yères, Louise- Isabelle, abbesse de Saini-Étienne de Reims, Cbarlotie- Catberine, qui devint abbesse d'Yères après la mort de Claire-Diane, et enfin une dernière fille dont mademoiselle Paulet fut marraine, à qui elle donna son nom, Angéiique-Clarice, et qui devint madame de Grignan. De deux fils qu^elle eut, Tun né en 1613, le marquis de Pisani, fut tué à Nordlingen ; l'autre, le vidame du Mans, né en i6i4, mourut de la peste, comme nous Tavonsdit, en 1631.

C'est ici le lieu, après avoir longuement parlé des amis demadamede Rambouillet, de faire connaître sesenfants.

Julie d'Angennes ne fut pas seulement pour la marquise une fille toujours soumise, elle fut une compagne préférée, associée plus intimement qu'aucune autre à sa vie, héritière de ses goûts élevés, propre à briller dans le monde comme à partager avec sa mère les douleurs qui venaient frapper cette nature délicate.

De ses sœurs, celle qui ressemblait le plus à Julie, c'était l'abbesse de Saint-Étienne de Reims ; gaie, caressante, bonne et spirituelle, de l'aveu deTallemant, elle était digne de sa famille : toutes ses religieuses, dit encore Tallemant, et toute la ville même de Reims, l'aiment et Thonorent. Nous avons vu un livre d'Exer^ cices spiritwls qui lui est dédié par un auteur rémois : ses vertus y sonl hautement proclamées. Nommée par le roi à une abbaye où sa charge devait être élective, elle eut beaucoup de peine à faire reconnaître cette autorité qu'elle savait rendre si douce; il ne fallut pas moins que la présence d'Anne d'Autriche, quand elle vint à Reims au sacre de Louis XIV, pour la mettre en possession de sa charge ; depuis, ses reli-

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gîeuses n'eurent plus à lui reprocher que sa trop grande perfection^ qui ne laissait aucune prise à leur insoumission, et elles restèrent de bonne grâce dans le devoir. Louise-Isabelle^ avant d'être abbesse de Saint-Étienne^ et sa soeur Charlotte-Catherine avaient été religieuses à Yères^ où leur sœur Claire-Diane était abbesse. Celle ci^ sœur cadette de Julie^ avait obtenu en i638 ^ cette riche abbaye ; Richelieu en avait déjà disposé en faveur d'une parente de H. de Noyers, surintendant des bâliments ; mais il relira sa parole à la sollicitation de sa nièce, la duchesse d'Aiguillon. S'ils eussent su, comme le remarque Tallemant, le peu de satisfaction qu'ils en devaient avoir, ils n'y eussent pas pris tant de peine. En effet, fille insoumise, abbesse hautaine et indisciplinée, toujours en révolte contre sa famille, son directeur et le pape lui-même, elle causa plus de chagrins, elle seule , à sa mère que tous ses autres enfants ensemble. Quand elle fut nommée cependant, les conseils ne lui manquèrent pas. Avec une grande maturité de raison, une remarquable sûreté de direction, une autorité à la fois ferme et bienveillante, le jeune évêque de Grasse, tiodeau, lui écrivit une longue lettre qui mérite d'être cité: « J'ai appris, il y a quelque temps, lui dit-il, par les lettres de mademoiselle Paulet, que vos bulles étaient venues et que dans peu de

1 Nous fixons ainsi cetie date, au lieu de 1636, d'après une lettre de Godeau, datée du 22 septembre 1638, et que nous citons dans le texte. M. P. Paris (Commentaire sur Tallemant) dit 1636, d*après une aotorité meilleure peut-être que la nôtre. Nous lais* sons la question en suspens : cependant nous devons dire encore qn'un mémoire que nous analysons plus loin, daté de 1662, dit que madame d*Yères était alors abbesse depuis vingt- quatre ans, ce qui confirme la date 1638 que nous donnons.

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temps TOUS deviez partir pour votre abbaye : c'est un grand voyage^ encore qu'il n'y ait que cinq lieues à faire^ et vous devez vous fournir de beaucoup de

choses » Ce qu'il lui recommande surtout, c'est

d'abord de se défier de ses forces et ensuite de vivifier ses qualités par une onction intérieure sans laquelle il ne sert de rien d'être éloquent, adroit, sage, savant, patient et généreux; c'est ensuite de travailler à sanctifier ses religieuses, sévère pour l'accomplissement de leurs devoirs envers Dieu, indulgente a quant aux fautes qui la concernent, les murmures, les désobéissances, les répliques indiscrètes, les gestes insolents, les brigues, les factions ; d qu'elle réserve son autorité pour des occasions graves, mais qu'elle l'exercé d'mic façon a qui ne sente rien de la domination séculière. Vous vous souvenez bien, ajoute-il, de ce que nous avons dit de quelques supérieures qui pensent que, pour faire les abbesses il faut qu^elles soient toujours assises dans une chaire et qu elles parlent à leurs religieuses comme à des laquais; qu'elles aient leur table, leur chambre, leur promenoir à part, et des filles que l'on nomme les filles de Madame ; tout cet équipage est ridicule, pour ne pas dire abominable. » Les précautions qu'il lui indique pour le choix d'un directeur, ses conseils sur les prédicateurs qu'elle doit admettre ou écarter, la confiance qu'il lui recommande d'avoir a au bon monsieur Vincent, » qui n'est autre que saint Vincent de Paul, les livres qu'il lui prescrit, les austérités qu'elle doit adoucir pour les autres comme sa faible santé lui comms^nde de les atténuer pour elle, ce sont autant de détails qui nous font entrer dans l'intérieur d'un cloître de ce temps, et saisissent vivement l'intérêt. Un passage encore nous a frappé : c'est celui où.

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pour la détourner de la vie mondaine trop répandue dans certains couvents^ il lui en trace ce piquant tableau ; il ne pensait guère alors que l'abbesse si bien conseillée devait faire plus mal que toutes les religieuses dont il reprenait la conduite. Il semble en effet que madame de Saint-Ëtienne ait toujours pris plaisir à faire le contraire de tout ce que cherchait à lui inspirer le bon prélat) qui trouvait dans sa foi son expérience : cCroyezmoy, le diable perd beaucoup dans votre chœur... , dans vos cellules..., dans vos conférences et dans vos chapitres ; mais il se récompense de toutes ses pertes à la grille. Aux lieux les plus réformés, on commence par les discours de dévotion^ on flnit par les nouvelles. Aux autres qui sont plus libres. Je n'oserois écrire ce qui s'y dit et ce qui s'y fait : c'est peu quand la conversation n'a été que dangereuse ou inutile... Pensez*vous que les religieuses retournent dans leurs cellules avec une belle disposition pour prier, après avoir entendu parler de tous les mariages qui se sont faits dans Paris, de tous les ballets, de toutes les promenades, de toutes les modes ou de toutes les affaires de leurs familles et de rÉtat? et c'est de cela cependant qu^on parlera à vos grilles, si vous n'y prenez pas garde. »

La jeune abbesse ne devait se rappeler ces sages avis que pour y manquer de tout point : les scandales causés par son caractère insubordonné ne furent pas renfermés dans les limites de son couvent; ils tombèrent sous la juridiction de Tautorité séculière; un procès éclata ; le parlement intervint ; un faclum fut publié en son nom où elle attaquait et sa famille et Tautorité ecclésiastique ; elle va loger cependant chez un loueur de carrosses, dit Tallemant, ou, lit-on ailleurs, dans une auberge: de là, le parlement la fait enfermer dans

une communauté de la rue Saint-Antoine. Le libelle dilTamaloire qu'elle répandit alors força madame de Rambouillet à une réponse. Par une adresse toute respectable, la pauvre mère ne parle pas en son nom. Cependanl la modération et la réserve de cet écrite la connaissance intime qui y paraît de faits entièrement personnels^ font penser qu'il est bien de madame de Rambouillet, comme le déclare formellement une note qui en précède la copie^ conservée parmi les manuscrits de Conrart. La Réponse au factum pMii sous le nom de madame fabbesse d'Yères est datée de 1662; les nombreux renseignements qu'on y trouve^ prédeux pour la chronique de ce couvent célèbre^ ne sont pas moins intéressants pour Thisloire intime des souffrances qui atteignirent la marquise dans les dernières années de sa vie.

Une précaution délicate^ où Ton retrouve la bonté d'une mère pour une ûUe égarée^ c'est de supposer, par un artifice fort transparent^ que le factum publié sous le nom de madame d'Yères n'est point sorti de sa plume : a Ce sont gens sans honneur qui la font parler, et qui ne savent pas avec quelle décence doit parler une personne de sa qualité el de sa profession. » Ainsi, qu'importe à une abbesse d'avoir eu pour grand-oncle maternel le maréchal Strozzi ? On ne s'explique pas qu'elle n'ait pas cherché plutôt dans la famille des Savelli les noms dont elle voulait s'enorgueillir, a cette maison ayant donné à l'Église tant d'illustres martyrs^ et encore avec eux cette bienheureuse Lucine, si célèbre dans les annales ecclésiastiques, pour avoir avec tant de cœur et de zèle protégé les premiers chrétiens pendant leurs premières persécutions.» — Madame d'Yères^ passant de ses ancêtres à elle-même, <& se vante que son

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grand mérite luy a fait aToir Tabbaye qu'elle a. » Erreur ! Elle la doit au crédit de madame d'Aiguillon^ a qui s'y employa fort obligeamment^ tant en la considération de monsieur que de madame de Rambouillet^ mais encore plus en celle de mademoiselle de Rambouillet^ qui est à présent madame la marquise de Hontausier, qu'elle a toujours fort aimée et considérée^ mais madame d'Yères n'a jamais touIu tenir cette abbaye de l'une ni de Tautre. »

Assurée qu'elle est de son mérite^ madame dTères attaqua celui de sa mère et de ses sœurs : on a voulu la forcer^ dit-elle^ à se donner une de ses sœurs pour coadjutrice. La pauvre invention! Quoil c'est maintenant que madame Tabbesse s'en aperçoit^ quand il y a quatorze ans que ses sœurs l'ont quittée? « Ils disent aussi que mesdames de Rambouillet^ au sortir d'Yères^ se retirèrent à l'hôtel de Rambouillet : cela est faux comme tout le reste ; elles allèrent^ sans séjourner nulle part^ au Calvaire du faubourg Saint- Germain S où elles demeurèrent jusques aux troubles de Paris, auquel temps elles vinrent chez madame la marquise de Rambouillet^ la demeure du faubourg n'estant pas sûre pour lors à cause de la guerre. » Elles devaient rentrer l'une et l'autre au Calvaire; mais l'ainée ayant été^ dans l'intervalle, nommée coadjutrice de Saint-Étienne de Reims, de l'ordre des Augustines, celle-ci se renferma quelque temps dans un couvent de son ordre, à la Villette, où elle emmena sa sœur^ jusqu'au temps où ses bulles lui furent expédiées. Alors les deux sœurs se

' Il y a^ait à Paris, au Marais, un autre couvent de cet ordre, fondé par le célèbre P, Joseph de Paris, capucin, le bras droit de Richelieu.

séparèrent., et la plus jeune rentra au Calvaire^ dans une maison bien autrement rigide que le couTent d'Yères, quelque bruit qu'on ait répandu qu'on len a^ait tirée parce que madame Tabbesse Toulait^ malgré la proximité du sang^ la soumetire à la règle commune. Que \oyons-nous donc jusqu'ici dans le faclum? fausseté quand madame d'Yères prétend qu'on a demandé des adoucissements à la règle en faveur de ses sœurs ; fausseté quand elle suppose qu'on a sollicité la coadjulorerie. Eh I qu'aurait fait madame de Saint-Ëtienne du titre de coadjutrice d'une jeune abbesse, et dans une abbaye qui ne vaut pas mieux que celle qu'elle possède? Quant à mademoiselle de Rambouillet^ religieuse du Calvaire^ « elle ne sauroit mieux faire paroitre son peu d'ambition qu'en refusant depuis quatre ans la coadjutorerie de Saint-Ëtienne.

m ... Hais prenons les choses au pis. Quand tout ce que madame d'Yères dit seroit vray, ce qui n'est pas^ cela feroit-il qu'elle fût excusable de n'avoir^ depuis vingt-quatre ans qu'il y a qu'elle est abbesse, reçu que quatre ou cinq religieuses, de les avoir réduites au nombre de sept ou huit au plus, de n'avoir aucune officière, aucune novice, le chœur de l'église, qui est grand, point rempli pour faire l'office, de n'avoir jamais qu'un prêtre ignorant et aucune des consolations spirituelles qui sont si nécessaires dans les couvents, et, en un mot^ voir diminuer tous les jours de crédit cette abbaye, tant du costé du spirituel que du temporel? » Veut-on la preuve de ces dires? a II n'y a qu^à aller à Yères, et bien regarder, et, après qu'on aura vu, tout sera prouvé; car l'église, le dortoir, le réfectoire, et beaucoup d'autres choses témoignent contre elle> n'ayant pas été faits si grands qu'ils sont

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pour n'être remplis de personne. On se pourra aussi informer des exercices de religion, des directeurs, des bons confesseurs, des prédications fréquentes, des officières de la maison, des novices et des pensionnaires^ et on trouvera que l'on ne sait ce que c'est que ces choses en ce lieu-là I

«C'est encore une chose de fait, que d'avoir vu madame l'abbesse dlfères près de trois ans à Paris^ à quatre lieues de son abbaye, logée dans une auberge avec une novice qui y a fait son noviciat. Une mala> die, dit-elle^ la retenait auprès des médecins^ à portée des remèdes. Hais celte maladie n'a pas duré plus de trois mois^ à en juger par le temps qu'elle a perdu à poursuivre des procès inutiles : procès fâcheux qui, en la retenant loin de son couvent, lui coûtoient chaque année au moins six mille livres sur les huit mille que rapporte maintenant son abbaye ruinée par elle. Et à ce compte que reste-t-il pour l'entretien du couvent^ la nourriture des religieuses, tous les frais enfin d'une grande maison? deux mille livres! Est-ce donc ainsi que doit agir une abbesse? Est-Il étonnant que l'abbaye, après avoir eu plus de cent religieuses sous madame d'Estouteville, plus de quatre-vingts sous madame de Luxembourg, n'ait jamais reconquis ce nombre improtant? Que si elle nie avoir ruiné son abbaye, on lui objectera d'abord qu'elle l'avoit affermée au-dessous de sa valeur, pour douze mille livres; maintenant, après en avoir démembré et fait vendre, on ne sait en vertu de quel droit, certaines parties, elle tire à grand'peine un revenu de huit mille livres, et la maison est chargée de dettes.

«On s'explique, par cette conduite, pourquoi madame d'Yères a refusé de recevoir le directeur, M. de Blanc^

'lOO lUDAMR DE RAMBOUILLET»

pignon^ que lui envoyait le pape; on s'explique que^ conséquente dans son opposition^ elle ait refusé même ce qui était dans son intérêt, c'est-à-dire l'introduction^ dans son abbaye, de religieuses de Montmartre, a On les empêchoit de faire leurs charges, on se moquoit de leurs bons exemples, on ne vouloit rien leur donner à manger, et elles fussent mortes de faim, sans qu'on leur envoyoit du monastère de Montmartre quelque chose pour subsister, s Voilà ce qui a motivé l'envoi de madame d'Yères dans un couvent de Paris, et voilà, par suite, la cause de ses colères, de son factum et de ses calomnies : « Madame Tabbesse d'Yères, voyant qu'il falloit se soumettre à la raison et ne le voulant pas faire, a eu recours à la chicane, d

Nous avons suivi pas à pas la réponse de madame de Rambouillet au factum de sa fille, et nous avons été entraînés bien loin de ces temps où nous nous étions placé au début. Laissons madame d^Qierre à ce couvent de la rue Saint-Antoine, où elle est exilée, et revenons à la dernière de ses sœurs, ÂngéUque-Clarice, qui, sans vocation pour rester en religion, sortit dès le mariage de madame de Montausier du couvent où elle avait été élevée. Filleule de mademoiselle Paulet, elle avait comme elle les cheveux d'un blond ardent et la petite vérole avait fort compromis sa beauté : a Elle n'est nullement belle, dit Tallemant, et n'a que la taille, mais avec une grande maigreur. » Avant Taffreuse maladie qui la défigura, mademoiselle de Scudéry traçait ainsi son portrait sous le nom d'Anacrise ^ : a Elle n'est pas si grande que Philonide

> Artamène ou le Gratid CyruSf 7e part. , liv. I. Imprimé ^ Rouen el se vend à Paris, etc. — 1655, p. 499 et suîv.

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(madame de Honiausier), quoiqu'elle soit de fort belle taille ; mais l'éclat de son teint est si surprenant et la délicatesse en est si extraordinaire que^ si elle n'avoit pas les yeux extrêmement beaux et merveilleusement fins^ on en feroit mille exclamations et on lui donneroit mille louanges. Mais il est vray que, quoyque la personne d'Anacrise soit toute belle et tout aimable, il est pourtant certain qu'il y a je ne sçay quoy dans sa physionomie de spirituel, de délicat, de fin, de fier, de malicieux et de doux tout ensemble, qui arreste les yeux agréablement et qui la fait craindre et aimer eh mesme temps... Ce n'est pas qu'elle ne soit généreuse et qu'elle n'ait mesme de la bonté; mais sa bonté n'estant pas de celles qui font scrupule de faire la guerre à leurs amis, Anacrise est sans doute fort à craindre, car je ne crois pas qu'il y ait une personne au monde qui ait une raillerie si fine ny si particulière que la sienne. Il y a tout ensemble de la naïfveté et un si grand feu d'imagination aux choses agréables et malicieuses qu'elle dit, et elle les dit si facilement, elle^les cherche si peu et les dit mesme d'une manière si négligée, qu'on pourroit douter si elle y a pensé... Cependant elle ne dit jamais que ce qu'elle veut dire; et elle sçait si parfaitement la véritable signification des mots dont elle se sert en parlant, et sçait encore si bien conduire le son de sa voix et les mouvements de son visage, selon que plus ou moins elle a dessein qu'on sente ce qu'elle dit, qu'elle ne manque jamais de faire l'effet qu'elle veut... Pour Anacrise, il y a si peu de choses qui la satisfacent, si peu de personnes qui lui plaisent, un si petit nombre de plaisirs qui touchent son inclination, qu'il n'est presque pas possible que les choses s'ajustent jamais si parfaitement qu'elle puisse

passer un jour tout à fait heureux en toute une année, tant elle a rimagination délicate, le goust exquis et particulier et Thumeur difficile à contenter. Anacrise est pourtant si heureuse que ses chagrins mêmes sont divertissants; car, lorsqu'on luy entend exagérer la onîçueur d'un jour passé à la campagne ou celle d'une après-dînée en mauvaise compagnie, elle le fait si agréablement et d'une manière si charmante qu'il n'est pas possible de ne l'admirer point, et de ne pardonner pas à une personne d'autant d'esprit que celle-là d'être plus difficile qu'une autre au choix des gens à qui elle veut donner son estime et accorder sa conversation . »

Avec ses qualités et ses défauts d'enfant terrible que fait si nettement ressortir l'analyse minutieuse et finement nuancée de mademoiselle de Scudéry, mademoiselle de Rambouillet* (ainsi la nommait-on) avait un

goût exquis en matière littéraire, si Ton en juge par les

> Les curieux mémoires de madame de La Guette racontent que cette dame, passant par Bordeaux, en 4653, y trouva mademoiselle de Ptsani chez le comte de Marsin, qui avait épousé une des demoiselles de Clermont d*Entraîgues : « Mon mari me dit : lia grande hlle (car il m*appeloit toujours ainsi), voilà mademoiselle de Pisany; saluez-la.— Je la vois bien, lui dis-je, et lui passai d<?vant le nez sans m'arréter, et n*en fis nul cas tout le temps que je fus là, me souvenant bien de ce <|ue M. de La Rocbe-Vernay m*avoit dit , que M. de la Guette étoit amoureux d'elle. » Malgré le nom de Pisani, qui s'applique en effet à sa sœur religieuse, nous croyons qu'il s'agit de mademoiselle de Rambouillet, parce qu'elle seule alors n'était pas en religion. Si, du reste, la jeune fille dont madame de La Guette était si jalouse avait été religieuse, elle n'aurait pas manqué de le dire. >- On a vu d'ailleurs que mesdemoiselles de Clermont étaient très -liées avec l'hôtel de Rambouillet. (Voy. Mémoires de madame de La GueUe, BibWoU eizév. Paris, P, Jannet, 4856. 4 vol. in-I6.)

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auteurs qu'elle préférait : Malherbe, Corneille et Molière. Elle fut même des premières à reconnaître et applaudir le mérite de notre grand comique; car^ une églogue que lui adresse Segrais dans les premières années qui suivirent la représentation des Précieuses ridicules nous la montre passionnée pour les jeux

De ce berger de Seine^ De ce galant berger en qui furent toujours Avec les jeunes ris les folâtres amours ^

En revanche^ à en croire Godeau, dans une lettre pieuse qu'il lui adresse, mademoiselle de Rambouillet n'aimait pas les longs sermons. Telle était la femme que rechercha François Adhémar de Monteil, comte de Grignan, lieutenant général pour le roi en Provence et en Languedoc, homme distingué^ fils d'un père dont Chapelain vante les faciles poésies dans une de ses lettres à M. de Montausier. Le mariage se fit le mardi 29 avril i658, et Loret nous l'apprend dans ces vers de la Muse historique :

Après une recherche heureuse^

Pressé d'une ardeur amoureuse

Qui Tenflammoit depuis un an,

Mardy le marquis * de Grignan^

Homme de fort uoble prestance,

Avec gloire et contentement

Epousa solennellement

La pucelle que Dieu bdnisse,

Fille de l'illustre Arlliénice. . ..

( Gazette du 4 mai i658. )

^ Timarète, 2* églogue, à mademoiselle [Clarîce] de Rambouillet.— Une note fort nécessaire nous apprend que « ceherger de Seine, » c*esi Moli<>re. — Œuvres de M, de Seyrais, Paris, Durand, 4755, 2v. in-)8,t. 1, p. 9.

> Lisez : comie«

104 MADAME DE RAMBOUILLIET.

Des deux filles nées de ce mariage, Tune^ Vrançoise- Julie, en épousant le marquis de Vibray^ prit alliance dans la célèbre famille des Hurault^ d'où sont sortis les L'HospitaU les Chiverny^ lesCboisy, les Vitry^ etc. Hais sa mère était déjà morte^ et son père aTait pris une seconde^ et même, veuf une seconde fois^ une troisième femme : celle-ci est connue;' c'est la fille de madame de Sévigné. Quand mourut, le 22 décembre i 664^ la première madame de Grignan, mademoiselle de Rambouillet, le comte désespéré se retira aux Chartreux pour se consoler avec Dieu. Godeau, alors évéque de Vence, le vieil et fidèle ami de la famille, lui écrivit une lettre de condoléance ; en môme temps il s'adressait à madame de Rambouillet : a Encore que vous ayez le cœur d'une ancienne Romaine, lui disait-il, il ne laisse pas d'être tendre comme celui d'une bonne mère, et votre haute vertu n'a pas empêché en vous les sentiments de la nature dans la mort de madame la marquise de Grignan : aussi ne faut-il pas, pour être la femme forte, être la femme insensible... Si j'avois eu assez de force, j'aurois pris la poste pour aller mêler mes larmes avec les vôtres, plutôt que pour vous consoler... Aujourd'hui j'ai prié au saint autel pour le repos de rame de cette chère fille, et c'est tout ce qu'elle demande de moi. »

J'ai parlé ailleurs de la mort du marquis de Pisani, qui inspira tous les poètes de l'hôtel, et de son frère, mort de la peste, malgré les soins de Julie et de sa mère : je n'ajouterai donc rien à ces détails sur les enfants de madame de Rambouillet. C'est d'elle seule maintenant qu'il me reste à parler, c'est elle que je veux essayer de faire connaître.

Occupée de sa famille, partagée entre tous ses nom-

11 — ^LA MARQnrSB ET SA FAMILLB. i05

breux amis, madame de Rambouillet^ si célèbre dans son hôtel, se montre rarement au dehors^ Une des rares occasions où on la voit paraître dans le monde, c'est lorsqu'on dansa au Louvre, en février 1609, le fameux ballet de la Reine-Hère. C'est là, dit-on, qu'elle fit connaissance de mademoiselle Paulet, qui resta toujours son amie. Ce n'était donc point par les visites qu'elle faisait qu'elle entretenait tant de relations, mais par celles qu'elle recevait. Elle écrivait aussi fort peu; sa mauvaise santé et un léger tremblement qu'elle avait dans les mains l'en empêchaient. Aussi, quand Chapelain, l'intermédiaire ordinaire de sa correspondance avec leurs amis communs, envoyait quelqu'une de ses lettres, on eût dit des reliques précieuses : a J*ai une lettre de madame la marquise de Rambouillet à vous envoyer, écrit-il à Godeau. Je ne doute point qu'en tout temps les siennes ne soient toujours dignes de grande recommandation, et qu'il ne faille faire toutes les diligences possibles pour empêcher qu'elles ne se perdent. Hais en cettuy-cy, où sa santé est si mauvaise, comme il n'y a pas une ligne qui ne luy couste un effort, il faut redoubler de soins, et quand ces précieux caractères vous seront tombés entre les mains, pour la récompenser de sa peine, il faut luy envoyer un remerciment qui soit digne d'elle ^ » A H. de Beauregard, il dit : aPardonnez-moysi je vous dis que dans ce paquet vous trouverez une lettre qui vous doit tenir lieu de la meilleure fortune qui vous pust arriver, et que j'ose mettre en parallèle avec celle que vous establit le testament de H. vostre oncle : >ous entendes bien que je ne puis dire cela que de la réponse que vous fait cette divine

* LeUre manoscr. de ChapelaÎD à GodeaU; 28 octobre 4638.

106 MADAME DK RAMBOUILLET.

marquise qu'il vous sera à jamais glorieux d'avoir pour bienfaitrice; e\ je vous adjousterai, pour vous la faire estimer encore davantage^ que ses continuelles maladies la dispensent presque envers tout le monde de cette sorte de civilité*.»

De ces lettres si rares, deux ou trois seulement nous sont parvenues. Nous en avons cité une, adressée à Godeau, où elle décrit au nain de la princesse Julie la fameuse loge de Zyrphée; une autre est adressée à madame Cornuel et répond à la lettre où celle-ci traçait du marquis de Sourdis un portrait si piquant. Si madame de Rambouillet écrivait peu, du moins elle avait cette facilité charmante et distinguée qui a mérité une place à part aux lettres que nous ont laissées les femmes du grand siècle. Elle faisait même de fort jolis madrigaux, au dire de Tallemant. Un seul nous a été conservé, et c'est à lui que nous le devons; madame de Rambouillet l'envoya à la duchesse d'Aiguillon qui avait oublié de demander en sa faveur le superflu de Teau qui arrivait dans un bassin du jardin de Mademoiselle :

Orante, dont les soins obligent tout le monde. Gardez que le cristal dont se forme cette onde, Qui dans le grand parterre a son throsne cstably, A la fin ne se perde au fleuve de l'Oubly.

Ces vers n'ajoutent rien à la gloire de madame de Rambouillet; mais, si nous rompons son silence si fidèlement gardé, elle ne peut y perdre, parce qu'on n'oubliera pas qu'elle ne faisait point métier de poète, et que

1 Lettre manuscr. de Chapelain à M. le baroo de Beaaregard, à Vienne (13 décembre 4638).

II — LA MARQUISE ET SA FAMIUE. i07

si parfois elle laissait échapper quelques vers^ comme son gendre Alceste^-UonisinsieT,

Elle se gardait bien de les montrer aux gens.

Une autre petite pièce, vivement tournée, a été récemment publiée par M. Louis Paris^ le nouvel éditeur des poésies de Maucroix. Celui-ci avait adressé à madame de Rambouillet^ au nom de cinq des religieuses de Saint-Étienne de Reims^ une épttre où elles se plaignent de madame Tabbesse qui ne veut plus manger; madame de Rambouillet répond :

Chéks dames de Saint-Estienne, Que TOUS avez Famé chrestienne !

Qu'on voit en vous de charité^ D'ardeur, de zèle et de bonté !

Vous estes, par vostre sagesse.

Les abbesses de vostre abbesse. . .

Sans craindre noyse ny castilles, Ostez-luy surtout ses pastilles, Car il ne faut, dans les couvens, Pour tout parfum que de l'encens.

Malades m'ont fait trop de peine :

Gardez qu'elle ne le devienne.

Ne considere-t-elle pas Que je sors de cest embarras !

Jusques à ma petite Glle, Tout fut malade en ma famille, Et je me suis vu quelque temps Le Roger-Ron-Temps de céans.

J'enverray ses sœurs au plus viste Au printemps vous faire visite; On entendra vostre rapport, Et, si l'on trouve qu'elle ayt tort.

J'ordonne qu'à cette mutine On donne bien la discipline.

Peut-estre avant ceste saison

La mettre^vous à la raison :

En ce cas, monsieur saint Estienne

En santé toutes vous maintienne. . . ^

Ces vers sans prétention, d'une femme aimable, ont été écrits dans un temps où l'âge déjà et bien des chagrins auraient pu altérer la sérénité de son caractère; M. Louis Paris leur attribue la date.de 165«^; à peine alors la marquise était-elle sortie des embarras que lui avait causés la succession de son mari^embroiRllée dans de nombreux procès, et gravement compromise par l'obstination qu'il portait à faire valoir à tout prix ses moindres intérêts dans les questions les plus indifférentes. EnQn la générosité de Montausier leva toutes les difficultés ; il fit à madame de Rambouillet l'abandon de tous ses droits; il voulut même Tobliger à accepter tout le bénéfice qu'il avait fait dans un marché avec le roi ; mais la marquise refusa toujours^ ce qui fit dire à la petite Montausier : a Ha grand'maman, vous dites que mon papa est opiniâtre; mais vous Télés bien plus que lui. » Et cependant, au moment où madame de Rambouillet se montrait si désintéressée, sans parler des mauvaises affaires laissées par son mari, elle ne touchait rien des rentes qu'elle avait sur les aides de Saintonge^ et elle avait fait passer en d*autres mains un privilège singulier dont nous devons encore parler.

* Œuvres diverses de Maucroix, publiées diaprés les manuscrils conservés à Reims, avec uotes et notices, par M. Louis Paris. — Paris, Tecbener, 4854, 2 vol. in-42.

II— LA MARQUISE ET SA FAMILLE. lOd

On sait quelle vogue avait eue déjà en France au xvp siècle, quelle vogue avait alors en Italie^ à Venise particulièrement^ le jeu ruineux de la loterie. Un Lyonnais^ le sieur de Chuyes S batteur d'or de profession^ fameux par ses voyages^ en rapporta la mode à Paris : « Plus intelligent, dit Sauvai^ dans le négoce et dans le commerce du monde que ne portait sa condition^ x> il eut accès auprès de Vaugelas, auquel il exposa ses idées sur l'art défaire une rapide fortune avec Taide de gens crédules^ qui leur apporteraient de gros profits assurés en échange d'un faible gain incertain; Vaugelas devait avoir sa part dans les bénéfices si de Chuyes menait à bien^ par son entremise, son projet de loterie. Toujours besogneux^ le grammairien courtisan promit sans peine de seconder ce complaisant associé; il se montra fort accommodant sur toutes les conditions^ à cela près qu'il ne voulut à aucun prix donner à Tentreprise le nom italien de loterie (lottaria ou lotteria), et ne voulut la patronner que sous le nom de blanque, qui avait depuis plus d'un siècle son droit de cité dans la langue. Cette petite difficulté réglée, Vaugelas recommanda à madame de Rambouillet la nouvelle blanque royale^ et en sut si bien représenter les avantages que la marquise en demanda le privilège. Elle l'obtint en son nom^ par «lettres de décembre 1644. C'était la fortune si le monopole était tombé en des mains exercées; entre les mains de la marquise^ toutes les circonstances furent défavorables^ et elle n'eut pas le savoir-faire nécessaire pour les conjurer : a Des murmures sourds de quelques marchands opiniâtres, dit Sauvai^ l'accueil favorable

i 11 est auteur d'un curieux volume, intitulé : La Guide des cheminé de ParUj rédigé par ordre alphabétique.

iiO MADAME DE RAMBOUILLET.

que nous faisons aux choses nouvelles et qui est ordinairement de peu de durée^ un voyage aux Indes entrepris un peu trop subitement par le sieur de Chuyes^ la mort inopinée de H. de Vaugelas, suivie du blocus^ des troubles de Paris et de la longue absence de la cour^ et quelques autres semblables accidents de ce genre firent suspendre rétablissement de cette blanque et Tauroient peut-être abolie si, à la prière de monsieur et de madame de Scudéry, on ne Tavoit transportée à M. Carton et à M. Boulanger, qui leur promirent quelque part à cette nouveauté. Ces nouveaux venus, continue Sauvai, plus entreprenants et moins scrupuleux en notre langue que M. de Yaugelas, ne firent point difficulté de lui donner le nom de loterie ^ d Nous n'avons plus à suivre sous ce nom Tentreprise adoptée, puis abandonnée par madame de Rambouillet.

Après les troubles de la Fronde qui avaient éloigné d'elle monsieur et madame de Montausier, ceux-ci vinrent fréquemment à Paris; ils demeuraient alors près de la marquise, dans Tappartement laissé libre par la mort de M. de Rambouillet, Après une circonstance solennelle qui rappela H. de Montausier dans son gouver.nement, où il dut recevoir le roi lorsque Sa Majesté se rendit aux Pyrénées pour son mariage, M. de Montausier reparut à la cour pour n^en plus sortir. Sa femme fut nommée gouvernante du jeune Dauphin ; les devoirs de sa charge la séparèrent alors de sa mère : monsieur et madame de Montausier durent venir occuper au Lou* vre l'appartement qu^y avait eu le cardinal Mazarin '.

1 Histoire et antiquités de la ville de Paris, H?^. XIV, t III, p. 62.

* Let. manuscr. de Cbapelain*

II — LA MARQUISB ET SA FAMILLE. lli

Trois ans après (16 mars 1664)^ ils mariaient leur fille unique, Julie-Maure de Sainte-Maure, à Emmanuel II, comte de Crussol, fils du duc d'Usez, dont il prit le nom et le litre en 1680. Ce mariage, qui ne devait perpétuer le nom ni des Rambouillet, ni des Montausier^ fut suivi, à un bien court intervalle, de la mort de madame de Grignan (!22 décembre 1664). Un mois après, madame de Rambouillet elle-même couronnait une vie noble et pure par une mort exemplaire.

Devenue un peu pessimiste au moment de quitter la vie, elle oublia les jours heureux que le ciel lui avait comptés : elle ne se souvint plus que des tristesses qui l'avaient frappée et des deuils qu'elle avait eu à pleurer. Sous cette impression chagrine elle se fit elle-même cette*" épitaphe, que Ménage nous a conservée dans son Commentaire sur les poésies de Malherbe ^ :

Icy gist Arthcnice, exempte des rigueurs Dont la rigueur du sort Ta toujours poursuivie. Et si tu veux, passant, compter tous ses malheurs. Tu n'auras qu'à compter tous les jours de sa vie.

Son cœur était romain et chrétien, dit Tévêque de Vence*; c'étaient deux grandes qualités pour rendre ferme et intrépide madame de Rambouillet : elles avaient dominé sa vie, elles la soutinrent à la mort. La marquise la vit arriver sans efProi ; elle mourut le S7 janvier

1 Les Poésies de Malherbe at)6C les observations de Ménage,-^ Seconde édition. Paris, Barbin, 1689, p. 543.

« Lettre à madame la marquise de Rambouillet : Exhortation à ne point craindre la mort. — Lettres de M. Godeau. Paris, 4743; 4 vol. in-42,p. 440.

1665, à rage de soixante-dix-sept ans. Elle fut enterrée dans l'église des Carmélites du faubourg Saint-Jacques.

Sa mort ne passa pas inaperçue. Leiroi même et la reine témoignèrent Testime glorieuse qu'ils avaient pour son mérite et ses vertus; ils allèrent faire à madame de Montausier une visite qui honorait encore la mémoire de sa mère.

Entre les épitaphes composées en son honneur, celleci, qui fut faite par Tallemant des Réaux', mérite d'être citée : il reconnaît son mérite, il propose son exemple :

Ci-gist la divine Arthénice

Qui fut rillustre protectrice Des arts que les Neuf Sœurs inspirent aux humains.

Rome lui donna la naissance ;

Elle vint rétablir en France

La gloire des anciens. Romains.

Sa maison, des vertus le temple.

Sert aux particuliers d'un merveilleux exemple, Et pourroit bien instruire encor les souverains.

Ainsi parlait-on de madame de Rambouillet après sa mort : on ne parla jamais d'elle autrement pendant sa vie : noble femme, qui sut inspirer assez de respect pour imposer silence même à la calomnie î

1 Elle nous a été conservée par le poète Robinet, auteur des Lettres en vers à Madame, qui font suite à la Muse historique de Loret. (Lettre du 3 janvier 4666.)— Citée par M. P. Paris dans son commentaire sur Tallemant.

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