‹ Précieux et précieusesChapitre 21 sur 86 · POUR UN MAL D*0RBILLB · texte numérisé non relu

POUR UN MAL D*0RBILLB

Suivre la Muse est une erreur bien lourde ;

De ses faveurs voyez le fruit ; Les escrits de Sapho menèrent tant de bruit

Que cette Nymphe en devint sourde.

Mademoiselle de Scudéry-5apAo ne voulut pas comprendre que c'était un honneur pour elle de voir < tourner à la gloire de son esprit un défaut purement de corps, » et c'est elle qui engagea Ménage dans cette sotte affaire. 11 ne tarda pas à s'en repentir et fit proposer, par ambassadeurs, un accommodement à Tabbé Cotin. — a Messeigneurs, répondit Tabbé, je vous remercie. Je n'ai vu Ménage que par rencontre, avant qu'il eût dessein de ra'offenser; je ne croy pasque parce qu'il m'a voulu faire une offense, ce soit une raison de le voir. » — Et la guerre continua; les rieurs passèrent du côté du plus fort; Ménage, — qui l'eiit cru? — fut réduit à se taire oevant Cotin.

Celui-ci , du reste, avait des auxiliaires puissants, entre autres son ami Gilles Boileau, le président Le

126 l'abbé cotin.

Mattre^ La Chambre et Gomberville. Un instant il crut avoir trouvé dans Molière — n'étaient-ils pas tous deux ennemisdes Précieuses? — un nouveau défenseur de son droit. Quand on se rappelle ce qui suivit^ le passage où Cotin annonce cette bonne fortune fait sourire : a Je pensais^ dit-il ^ que toute la Ménagerie fût achevée^ quand on m'a averti qu*après les Précieuses on doit jouer chez Molière Ménage bypercritique^ le faux savant et le pédant coquet : Vivat ! »

Et il ajoute,— curieux détail ! — a Les comédiens ont mis dans leurs affiches qu'il faudra retenir les loges de bonne heure et que tout Paris y doit être, parce que toutes sortes de gens, grands et petits, mariez et non mariez, sont intéressez au Ménage. C'est une plaisanterie de comédien. 0 — On sait ce que fit Molière.

La même année, pressé de dire ce qu'il pensait d'un jeune poète dont quelques satires venaient de paraître, l'abbé Cotin se crut autorisé, par son âge et son caractère, à donner à Despréaux, dont le frère Gilles était son ami, des conseils peut-être intéressés : en effet, dans sa troisième satire. Despréaux avait rapproché Cassaigne de Tabbé Cotin et affirmé qu'on était fort à Taise à leurs sermons. Sous le titre de Critique désintéressée sur les satires du temps, le vieil abbé prit en main la cause de plusieurs offensés, et aussi du trône et de Taulel. A l'entendre, le jeune satirique du Palais, le sieur des Vipéreaux était engagé dans une voie funeste : a Et quel peut être l'effet de la satire d'un jeune homme que d'ériger partout des autels à la débauche, par le décry de la raison et de la justice, par la profanation du trône? »— Despréaux ne pardonna pas à son vieux cen-

L^ABfii GOTIN. 427

seur œtte exagération vraiment ridicule^ et il écrivit :

Qui méprise Kautain n'estime point son roi. Et n'a, selon Kautain, ni Dieu, ni foi, ni loi.

En vain il déguisait le nom; on ne le trouvait pas moins facilement que Ton ne devinait celui de Chapelain dans Piicelain ou Paielain.

A ces derniers coups, Cotin, si sensible d'abord, ne répondit rien, et depuis il garda le même silence devant toutes les attaques. Ainsi quand, en i672, Molière, qu'il croyait son ami, on en a vu la preuve, — voulut utiliser tout entière une scène de' haute comédie, la querelle de Ménage et de Cotin, dont celui-ci lui avait signalé seulement une des parties, et qu'il eut mis aux prises Trissolin et Yadius ; quand l'auteur des Femmes savantes livra à la risée le sonnet sur la fièvre de la princesse Uranie et le madrigal sur un carrosse de cothleur amarante que Cotin lui-même — il le déclare— avait écriten sejouant, l'abbé resta impassible, et feigliitde ne pas se reconnaître. Etait-ce dédain ? était-ce insouciance de vieillard ? était-ce pardon chrétien des injures? Nous ne saurions le décider. — 11 poussa même plus loin encore l'abnégation : non-seulement il ne se plaignit pas, mais il évita luèine de se trouver en des lieux où on aurait pu penser qu'il allait se plaindre K

* C*est ce qu'affirme du mcius le Mercure galant à la date du 49 mars 4672 : c Monsieur Dangeau... traita magnifiquemenl tous les académiciens ses confrères. M. Cotin n'étoit point de ce nombre, de peur, dit-on, qu*on ne crût quM s'étoit servy de ceue occasion pour se plaindre au Roy de la comédie qu'on prétend que M. Molière a voit faite contre lui : maison ne peutcroire qu'un homme qui est souvent parmi les premières personnes de la cour et que Mademoiselle honore du nom de sou amy puisse être l'objet d'une si sanglante satire. Le portrait, en efiet, qu'on lui attribue ne cou-

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Le Mercure galant, qui prit hautement son parti en cette occasion, devient dès lors presque la seule source que nous puissions consulter sur les dernières années de Tabbé Cotin, qui mêlait encore les inspirations de la poésie et celles de la Bible.

On prétend que vers ce temps-là , fatigué de Tadministration de son bien, il Tabandonna à un de ses amis, à la condition de fournir à ses besoins. Grande colère de ses héritiers. Il est fou ! s'écria-t-on d'une commune voix ; et de l'appeler en justice , et de réclamer pour lui un curateur. Cotin, qui avait encore sa mémoire, se rappela Sophocle amené par ses fils ingrats dans un même embarras, et, comme le poète grec avait dit à ses juges : Ecoutez mon OEdipe, Cotin dit aux siens : Venez à mes sermons ! — « Les juges, dit-on naïvement, acceptèrent sa proposition, et revinrent si satisfaits de ses sernions et si indignés deTinsolence de ses parents, qu'ils les condamnèrent aux dépens et à l'amende. » — On n'avait pas fait plus pour Sophocle.

Nous donnons pour ce qu'elle vaut cette anecdote; mais pour montrer, s'il en est besoin, que l'abbé Cotin versifia longtemps, même après la publication de ses Œuvres, nous citerons les vers suivants, qu'il fit pour féliciter Monsieur de la victoire de Cassel :

Surmonter en tous lieux la nature et le temps. Prendre villes et forts et donner des batailles Où tu domptes Torgueil de ces fiers combattants Dont la Flandre aux abois pleure les funérailles ;

vient point à un homme qui a fait des ouvrages qui ont eu une approbation aussi générale que ses paraphrases sur le Cantique des cantiques. Je ne parle point de ses Œuvres galantes, dont il j a plusieurs éditions : ce sont des jeux où il s*amusoît avant qu*it fit la profession qu*il a embrassée avec autant d'austérité qu*on sait qu'il fait maintenant. »

l'abbé GOTIIf. 129

Surprendre PuDÎvers par des faits inouïs

Et contraindre l'Espagne et l'Envie à se taire :

On ne peut faire plus ; mais pouvais-tu moins faire,

Philippe^ fils de France, et frère de Louis î

En juillet 1678^ quand le roi proposa la paix aux Hollandais, Cotin présenta aussi à Sa Hajesté, qui l'accueillit gracieusement^ un sonnet qui finit ainsi :

Quand Torgueil des Titans tomba sous le tonnerre, Ainsy le roy des dieux fit gloire d'accorder Le retour de la paix aux besoins de la terre.

La faiblesse de sa yoix l'empêchait de se faire entendre ^ quMl écrivait encore, et d'une plume assez ferme ; ce dernier sonnet toutefois clôt la liAe de ses ouvrages. Il semble qu'il fût mort au monde depuis trois ans, quand, dans son volume de décembre 1681, le Mercure galant annonça que le décès de Tabbé Cotin, arrive dans la première quinzaine du mois, laissait une place vacante à l'Académie ; puis, par une inadvertance fort explicable, dans le volume de mars, le rédacteur, qui ne visait pas autrement à l'exactitude, inséra cette note : < M. l'abbé Cotin étant mort dans le mois de janvier, HM. de l'Académie française jetèrent les yeux sur M. Tabbé de Dangeau pour remplir sa place. »— Ce dernier passage a été mille fois cité, et les biographes n'ont cessé depuis de placer en 1682 la mort de l'abbé Cotin, survenue à la fin de 1681.

* Le Mercure gahnt rapporte qu'à la fin de Tannée 4678, dans la séance de réception de l'abbé Colben à TAcadémie française, « M. Tabbé Cotin commença par on discours de philosophie... il n^en lut qu^one partie, son Age ne lui laissant pas aaaea de foix pour se faire entendre. »

130 ' h*ABhi GOTIN.

C'est là un mince détail sans doute^ mais qui prouve du moins notre exactitude. Nous voudrions aussi que de cette étude ressortit notre complète impartialité. En reconnaissant l'abbé Cotiu pour un causeur aimable^ un homme de bonne société^ « ami, dit Chapelain^ de la liberté et du plaisir^ sans dol et sans malice S » nous n'avons point entendu le défendre de toutes les poésies galantes qu'il a données. Ses ouvrages sérieux valent mieux; le travail dont i) a accompagné le Cantique des caniiqws est remarquable et offre des vues alors très-neuves. Mais ses |K>ésies légères représentaient^ pour la génération contemporaine de sa vieillesse, une mode passée, et, par une réaction facile à comprendre, on attaqua dans Tabbé Cotin le dernier représentant de Técole mB fausses Précieuses. En vain il les avait bafouées lui-même ; sous Tinfluence de son temps, il avait été précieux sans le savoir : cette faute, dont il était innocent à le bien prendre, a cependant plus fait, pour perpétuer sa mémoire, que tousses autres mérites, puisqu'elle Ta livré à Molière. — Colin est mort; Trissotln vivra toujours.

' Mélanges tirés des lettres manuscrites de M. Chofelain. Paris, 793, in-So, p. 248.

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