MADAME CORNUEL
Madame Cornuel parmi les Précieuses^ c'est la guêpe parmi les abeilles: je trouve les unes butinant sur les fleurs^ — sur les vers, ces fleurs de la pensée ; je reconnais l'autre à son aiguillon. Si je parlais d'elle à made* moiselle de Scudéry^ je dirais que madame Cornuel, fixée au pays de Tendre^ n'habite pas une de ces villes qui s'appelaient Nouvelle-Amitié^ Négligence ou Tiédeur^ Pelits-Soins, Complaisance ou Respect; dont les temples étaient consacrés à la muse Amourette; où Ton parlait madrigal : retranchée entre Grand-Esprit et Médisance, également loin de Soumission^ Jolis-Yers et Billets-Galants, sur la rive droite du fleuve d'Inclination^ près de Grand-Cœur et de Sincérité^ Zinocrile (c'est le nom de madame Cornuel dans le Cyrus), habitait Bon* Sens^ qu'ori cherche en vain sur la carte de Tendre ; son culte s'adressait à Franc-Parler; sa langue était l'épigramme. Elle n'avait autour d'elle que des amis et des
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alliés qui avaient reconnu ses privilèges» qui la redoutaient et l'aimaient à la fois^ et qui comprenaient son langage sans le parler. Qui donc était-elle et comment s'était-elle conquis cette indépendance ?
Anne Bigot, madame Cornuel, était d*une famille orléanaise^ et avait dans les veines^ avec le sang gwpin, cet esprit alerte, incisif, armé pour le combat, qui distingue ses compatriotes. L'éducation qu'elle reçut, le milieu où elle se trouva, son enfance et sa première jeunesse sont restés jusqu'ici dans l'ombre; et il faut le remarquer même, le dix-septième siècle, qui est plein de son nom et qui a recueilli avec tant de soin toutes ses paroles, n'a pas pris garde qu'il éveillait la curiosité sur sa vie et n'en a presque rien dit, ou du moins n'a laissé à son biographe que des traits épars et sans suite. Il est mille scènes où l'on entend sa voix ; mais invisible et présente, elle ne parle jamais que dans la coulisse.
Elle naquit le 39 noveiïibre 1605 et fut l'unique enfant de Jacques Bigot, seigneur des Gascbières, et de Claude Galmet, quil avait épousée le 28 octobre 1596. Comme son père était intendant du duc de Guise, elle connut de bonne heure sans doute la famille Cocnuel, dans laquelle elle entra; en effet, Nicolas, Tainé des trois frères Cornuel, fut élevé page du duc de Guise ; Claude, frère cadet de Nicolas, fut président de la chambre des Comptes; le plus jeune frère était Guillaume^ trésorier de l'extraordinaire des guerres, qu'elle épousa.
C'est à regret que nous passons si brusquement de son baptême à son mariage : jusque-là, le monde ne l'avait pas connue; mais dès lors Tattention, fixée sur elle, ne la quitte plus : d'année en année nous la pouvons suivre pas à pas, je dirais plutôt d'une parole à Vautre, jusqu'à la fin de sa longue carrière.
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Guillaume Cornuel était yeuf de Marguerite Combefort, veu^e de Le Gendre ; celle-ci de son premier mariage avait eu une fille, Marie, dite Manon Le Gendre, et donna à son second mari une autre fille, Marguerite oxxMargoi Cornuel, bien connue dans le monde précieux sous le nom de la reine Marguerite, et qui épousa, après 1652, M. de la Ferronnays, gouverneur du château de Vincennes. A Tenterrement de sa première femme, Guillaume Cornuel inconsolable remarqua mademoiselle Bigot, et, peu de temps après, au dire de Dom Bonaventure d'Argonne (Yigneul-Harville), a l'ayant rencontrée dans une assemblée où elle brilloit pardessus les autres dames, il lui prit un bouquet qu'elle avoit à son côté; » cette liberté a témoignoit qu'il la vouloit épouser; en effet il Tépousa au bout de quinze jours. > —Foin des longs soupirs I
De ce mariage, célébré le 4 février 1617, naquirent cinq filles et trois fils. Quatre des filles ne nous sont connues que par les actes de leur baptême : Charlotte, 2 juillet 1630; Marie, 20 février 1632; Jeanne, 20 décembre 1638, et Anne Cornuel; la cinquième fille, Geneviève, épousa, déjà âgée, le marquis de Guerchy. Des trois fils, François, baptisé en 1633, Claude, baron de Monçay, et seigneur de Yillepion, qui vivait encore en 1659, et Charles-Léon, qui, après la mort de ses deux frères, prit le nom de Yillepion, ce dernier seul nous est connu. Peut-être fut-il présenté au- baptême par le comte de Fiesque, aussi nommé Charles-Léon, et qui, ainsi que la comtesse, était en relations très-intimes avec la famille Cornuel.
Riche et amoureux, H. Cornuel en usait avec sa femme forttendrement,et,eutre autres galanteries, il nelaissait point sa bourse vide. Devait-elle jouer, il lui remettait
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jusqu'à dix mille livres, quelque trente mille francs de notre monnaie ; c'était pour elle liti s! faible denier, que, « nullement touchée d'avarice, dît encore Vigneul- Marville, elle Tabandonnait au premier vehu. » Sans doute elle adorait un tel mari !~Point; dèis les premiers temps de son mariage, elle entrepHt de venger une femme qu'elle lui avait fait si vite oublier. — élevais, lui dit-elle, à une assemblée du voisinage ; je rentrerai fort tard. Biais elle ne sort pas; elle attend qu'il soit endormi, et, à Tbeure où l'on rêve fantôme, drapée dans un suaire, masquée, les cheveux dénoués : a Me voilà, dit-elle, ingrat ! me reconnais-tu? » tJh éclat de rire sacrilège, qu^elle ne put retenir, vint calmer Peffet de ce terrible cauchemar.
Peccadillei si elle n'avait eu d'autres torts envers son mari. Hais il paraît que Charles Brûlart, sieur de Geniis, ne lui fut pas indifférent; l'oh en parla même assez pour que Ifrancinet, un fou qu^elle alla voir pour se divertir, selon la coutume, pût apprendre cette amourette et lui dire : a Je suis Gehlis, madame ; je suis Geniis, ce garçon si bien fait, qui a de si belles dents. x> Elle detneura mUette, elle qui avait de la monnaie pour toutes les pièces. On soupçonna aussi, pour ne pus dire pltis, quelques intrigues entre elle et le marquis de Sourdis, celui-là même dont Tallemant et Mademoiselle ont divulgué la prodigalité et la lésine, Tétourderié et la gravité, et qui de la même plume écrivait des traités de piété et des vers à ce fou de Neuf-Germain ^ Le marquis était gouverneur d'Orléans, et peut-être l'autorité dont il jouissait dans un pays où
^ Cf. Dictionnaire des Précieuses, oouv. éJit., Biblioth. elzév., 1. 1, p. di, èlt.IÎ, p. 375.
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madame Cornuel avait de grands biens ne fut pas sans le servir auprès d'elle. Amoureux de cette femme d'un si grand sens^ lui qui n'en avait guère, aimé peutêtre d'elle^ il craignait fort ses railleries. Aussi disaitelle^ en rappelant un mol cruel qu'elle lui avait infligé: « Comme je prétendois me retirer à Orléans à cause des troubles^ lui et sa femme Tempèchèrent^ de peurque je ne les tournasse en ridicule, d— «Il avoit raison, ajoute Tallemant^ qui rapporte ce trait , car feu La Feuillade disoit que, si elle vouloit, elle tourneroit la bataille de Rocroy en ridicule, qui étoit^ disoit- il^ la plus belle chose qui se soit faite depuis les Romains. » Habitué, par Phumenr satirique de madame Cornuel, à craindre les beautés d'Orléans, il n'osait y devenir amoureux que de filles de quinze ans, car, disait-il après expérience, à vingt ans les esprits d'Orléans ne sont plus traitables.
Facile pour elle-même, madame Cornuel était indulgente pour les autres. Sans rappeler un trait que cite Tallemant à la fin de VBislotiette du maréchal d'Estrées, sans rappeler aussi Tépigramme que Bois-Robert lui décocha et sa mordante allusion au nom de Cornuel, nous en avons une preuve dans un épisode du Grand CyruSf où nous la voyons favoriser les amours de deux personnages restés inconnus, Arpalice et Thraêt/mède, au grand dépit (le la famille d'Arpalice, qui la voulait marier avec Èténicrate. — Cette aventure, igno* rée malgré les nombreuses éditions du Cyrus, forme un chapitre assez curieux de Thistoire galante de cette époque, et surtout nous y trouvons un portrait tracé de main de maître; c'est une analyse minutieuse et sincère qui peint au vif l'esprit de madame Cornuel : •
« Zénocritê est une personne qui est en droit de dire