L'ABBÉ D'AUBIGNAC
L'abbé d'Aubignac appartient surtout à la littérature roilitante : précieux par le style et la nature de plusieurs de ses ouvrages, batailleur par caractère, il nous présente un homme à la fois trop original pour accepter sans contrôle les traditions du passé, et trop faible pour résister aux tendances de son époque, les diriger ou les dominer. Hardi en présence des erreurs ou des opinions qu'il croit telles, zélé pour la défense et la propagation des saines doctrines, il combat souvent son siède; mais s'il ne tombe pas au-dessous du servum pecus des contemporains, il ne s'élève pas au-dessus; il est de son temps, il ne sort point de la foule, il reste non pas paulo infirnUor, mais unus muitorum, comme dit Horace. Sa vie est presque toute dans ses nombreux ouvrages, et c'est là surtout que nous nous sommes attaché à la retrouver.
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François Hédelin naquit à Paris le 4 août 4604; son père était Claude Hédelin, avocat en parlement, issu d'une famille noble, originaire de Souabe ; sa mère était Catherine Paré, fille du célèbre chirurgien de Charles IX. Chargé de famille, Gaude Hédelin quitta Paris en 1610, et alla s'établir à Nemours, oii il avait acheté une charge de lieutenant général. De douze enfants qu'il eut, un seul, François, hérita des goûts littéraires de son père; un autre, qui lui succéda dans sa charge, a eut Thonneur de faire des vers aussi mal qu'un autre pour le moins ^ »
A l'âge de onze ans, le jeune François Hédelin comprenait assez le latin pour lire Horace; dès lors, il repoussa tous les maîtres, et son désir de se soustraire à la discipline habituelle dut être l'occasion de sa première lutte. Mais son père fut son complice, et il triompha : a Je quittai, dit-il lui-même % ces pédagogues qui enseignent les principes aux enfants,... et je m'attachai seul à la lecture des auteurs; et, chose assez surprenante, les premiers que je me mis à lire furent Horace et Justin, par le secours desquels et par un travail opiniâtre j'acquis la connoissance de cette vieille langue et la facilité de l'écrire et de la parler. Depuis ce tempslà, si Ton en excepte la philosophie, pour laquelle j'eus durant deux ans un précepteur domestique, j'ai étudié de moi-mAme la langue grecque et l'italienne, la rhétorique, la poésie, la cosmographie, la géographie, l'histoire, le droit et la théologie; et je déûe tout homme vivant au monde de se vanter de m'avoir jamais rien
i Tallemant, édit. in-48, t. X, p. 232.
* Quatrième dissertalioa contre Corneille. — Cette dernière pièce n^a pas été imprimée par Gra net dans son Recueil de dissertations sur Corneille et Racine.
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enseigné comme maître^ ni de dire que j'aie jamais étudié une heure dans aucun collège de la terre, d Ce manque absolu de direction dans les études pouvait avoir des suites fâcheuses ; le chaos en pouvait résulter au lieu de Tordre. Hais cette expérience fut heureuse, grâce aux goûts studieux du jeune insoumis et à une ' sorte de logique naturelle qui se développait en lui à mesure que ses connaissances s'augmentaient. Son père pouvait-il être d'ailleurs complètement étranger à ses études? Écrivain assez estimé, lié avec le cardinal du Perron et avec de Lingendes, auxquels même il s*était associé pour publier une traduction des Hiroïdes d'Ovide S il était considéré par de Lingendes comme nn de ces hommes ff dont les ouvrages portent leur recommandation et leur prix avec le nom de leur auteur*, d Si donc il n'eut pas d'action directe sur l'éducation de son fils, il exerça sur son intelligence une influence réelle par les amis dont il s'entourait. C'est ce que reconnaît le jeune Hédelin, quand il dit : a La fréquentation des savants^ dont l'entretien me donnoit l'ouverture des grandes questions avec la connoissance des bons livres, et la lecture assidue de ceux que j'avois en assez grand nombre, ont fait tous mes collèges et toute mon instruction '. »
De bonne heure, enthousiaste des plaisirs quMl trouvait dans l'étude, François Hédelin voulut les faire partager aux jeunes gens de son âge qui habitaient la même ville. Le rang élevé de son père, qui, en l'absence du
« Les Épistres (Héroïdes) d'Ovide, traduites en prose françoisa par les sieurs du Perroo, de La Brosse, de Lingendes et flédelin. Paris, T. Du Bray, 1618, I vol. in-S*.
• Avertissement aux lecteurs, en tète du livre cité plus haut.
* Quatrième dissertation contre Corneille.
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prince de Savoie, duc de Nemours, y occupait la première place, rendait considérable Thonneur d'être admis aux réunions provoquées par le jeune savant, et bientôt il n'y eut plus seulement à ces sortes de conférences académiques des écoliers désireux de s'instruire en commun, mais des hommes de talent, avides de briller dans la ville et dans tout le pays. Le clergé, les gentilshommes des environs, les dames même semblèrent s'associer à cette modeste ambition, et, les loisirs de la province aidant, on vit pendant plusieurs années, dans les salles de M. le lieutenant général, le concours le plus empressé, le plus flatteur. On discutait, on lisait de la prose, on récitait des vers. François Hédelin se distinguait déjà dans un genre qu'il abandonna plus tard, malgré les encouragements de son p'fere, qui fit imprimer un poème de six cents vers composé par son fils et lu publiquement dans son académie. D'autres ouvrages suivirent, où les pensers ardents de la jeunesse se montrent déjà dans des titres tout galants : voici, entre autres, l'Opérateur d'amour, que suit bientôt la Foire éCamour, sorte d'allégorie où Ton voit les dames mettre en vente la beauté, la grâce et Tamour au prix des vertus, des services et d'une affection véritable. D'autres poésies vinrent ensuite, commandées par la marquise de Latour Landry et la marquise de Saint- Sauveur, parentes du maréchal de Brézé, que le jeune auteur connaissait déjà ou qu'elles lui firent connaître. Poète et poète reconnu comme tel, comment François Hédelin n'a-t-il pas persévéré dans cette voie de faciles séductions? U songea sans dout^ que la fortune de son père, partagée entre douze enfants, serait d'une faible ressource pour chacun ; que la lyre de Phœbus- ApoUo, même sous les doigts d'un Homère , n'a jamais
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valu qirune maigre chère à qui Ta fait résonner; et, songeant au pain quotidien,-- nous avons déjà dit quMl avait du bon sens, — il donna momentanément congé aux muses et se jeta dans l'étude de la jurisprudence. Reçu docteur en droit canon < , car renseignement du droit civil était alors supprimé,il exerça quelque temps, à Paris, la profession d'avocat en parlement : c'est ainsi, du moins, qu'il signe, en i627, son premier ouvrage, le Traité des Satyres, brulesytnonslres et démons*. CeliTre, qu'on peut regarder comme un des meilleurs ouvrages de Fauteur, est dédié au maréchal de Saint- Géran; ce sont, dit-il, a les prémices de mes éludes; » elles lui sont dues comme raffeclion à le servir, a naturelle dans la famille dont je suis sorti. » Nous ne savons à quel titre la famille Hédelin était attaché aux La Guiche : ce premier hommage d'un jeune homme de vingttrois ans avait du prix ; il ne pouvait qu'être parfaitement désintéressé, puisqu'il était adressé au maréchal, assez peu en crédit et hors d'état de servir personne. Quoi qu'il en soit, ce livre est assez remarquable pour son temps; peut-être même a-t-il encore quelque intérêt : aujourd'hui que de savantes recherches sur la mythologie grecque sont venues éclairer la même thèse avec tant de succès, il peut être curieux de remonter à l'origine de ces études et de les connaître dans leur enfance.
L'ouvrage, fortement empreint de l'esprit du temps, croit aux sorciers et montre une vive horreur du sab-
* Ce titre lui est donné dans le privilège de ses Estais d'éioqumcg,
t Des Satjres, brutes, monstres et démons, de leur nature et adoration, contre ropinion de ceux qui ont estimé les satyres estre une espèce d*hommes distincts et séparés des Adamiqiies, par F. Hédelin, avocat en parlement.— Paris, N. Buon, 4627» in^^S*.
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bat : mais qui donc au xyii*" siècle avait secoué ces croyances? Celte concession faite à son époque^ François Hédelin marche librement à travers les fables antiques. Il ne s'écrie pas : h n'y a point de satyres ; les auteurs ont tant répété ce nom qu'il l'accepte, avec l'espèce d'êtres ainsi désignée : ne voit-on pas là plus de force et de vrai savoir que dans la négation de leur existence ? Ces êtres admis^ quels sont-ils? sont-ce des hommes, mais différents de la race adamique, comme l'ont soutenu Paracelse et Pic de la Hirandole ? Hais si ce sont des hommes autres que nous, ou bien ils nous sont supérieurs, et ce sont des anges, ou ils nous sont inférieurs, et ce sont des brutes. Or, qui pourra dire qu'ils nous sont même égaux, à moins de soutenir aussi qu'il y a en eux un principe immortel comme notre âme ? Et comment le prouver, à moins de montrer qu'ils sont susceptibles de mérite et de démérite, qu'ils peuvent recevoir des peines et des récompenses comme lliomine adamique, seul capable et responsable du bien et du mal? Les satyres ne nous sont donc ni supérieurs, puisqu'ils ont un corps matériel comme nous, ni égaux, puisqu'ils n'ont point d'âme. Ils nous sont donc inférieurs; ce sont des brutes, et, s'il faut chercher dans les êtres actuels les animaux qui ont égaré la mythologie ancienne, l'opinion du jeune savant est formelle : les satyres ne sont autres que les singes.
Tel est, quant aux satyres, le résumé du livre de François Hédelin ; mais les détails incidents qui se rattachent à cette question, la discussion des textes relatifs aux faunes, au dieu Pan et aux autres dieux forestiers, les faits nombreux réunis, pesés, éclaircis, font du traité que nous signalons un livre important dans les questions tératologiques et mythologiques; le style en
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est vif et serré/el si des erreurs nombreuses sont échappées à un auteur qui^ nous le répétons, fut et resta toujours de son siècle^ il ne s'est jamais du moins départi d'une logique sensée appuyée sur un vrai savoir.
Le Traité des Satyres devait être le point de départ de Pauteur, qui voulait passer en revue les croyances des anciens sur tous les monstres et demi-dieux dont parlent leurs écrits, comme a les hippocentaures, tritons, néréides, géants, pygmées, acéphales, arimaspes, hommes colorez, et de tant d'autres monstres, dont les histoires font mention. » — Le temps était mauvais pour les meilleurs livres; la guerre avec les protestants occupait tous les esprits; un auteur si jeune, inconnu, habitant Paris depuis peu, ne pouvait pas attendre grand succès pour son premier ouvrage : aussi François Hédelin, découragé, ne continua pas ses études dans la même direction, et comme il ne traita jamais depuis aucun sujet qui se rattachât à celui-ci, on a peine à comprendre qu^il en soit l'auteur.
Si ce livre ne lui valut pas les applaudissements du public, il le servit du moins auprès de Richelieu, et le cardinal, malgré lajeunesse de Fr. Hédelin, le donna en 1631, quand il avait à peine vingt-sept ans, pour précepteur au duc de Fronsac.
Armand de Maillé-Brézé, duc de Fronsac, était fils du maréchal de Brézé et de Nicole du Plessis-Richelieu, sœur puînée du cardinal, et frère de Claire-Clémence de Maillé, qui épousa le grand Condé. Né en 1619, le jeune duc avait douze ans lorsqu'en 1631 son oncle confia ses études aux soins de François Hédelin, qui déjà avait abandonné la profession d'avocat pour prendre les ordres sacrés. C'est vers ce temps qu'il obtint une petite
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abbaye du diocèse de Bourges^ qui élait à la nomination du roi et produisait un revenu de 680 à 700 livres^ environ 2^000 francs de notre monnaie. Depuis ce temps il prit le nom d'abbé d'Aubignac, qu'il conserva toujours. Admis dans une famille puissante alors par ses emplois, considérable encore aujourd'hui par son inépuible bienfaisance^ Tabbé d'Aubignac s'occupa activement de l'éducation de son élève et sut lui inspirer la plus affectueuse confiance : lui-même s'attacha pleinement au jeune prince, et, plus de trente années après Tavoir perdu j il conservait de lui un souvenir assez présent pour donner au portrait qu'il en retraçait alors \m accent de vérité saisissant : a Le jeune duc, dit-il, parloit peu, n'estimant pas qu'un homme de qualité dût
rien dire que de fort sérieux ; mais il parloit bien ;
il avoit naturellement l'esprit judicieux et le cœur ardent de générosité ; il entroit bien dans le fond d'une affaire et d'une intrigue et en prévoyoit toutes les suites; il étoit d'un génie fort docile, et, comme la correction a toujours quelque chose d'amer, s'il y apportoit quelque répugnance ou qu'il en remportât quelque chagrin, il ne vouloit pas que cela refroidit le zèle que l'on avoit pour son service ; et, dans son enfance comme depuis qu'il fut dans les emplois de la guerre, il me disoit assez souvent que cela n'estoit que de légers mouvements des sens auxquels je ne de vois pas m'arrester... Il avoit l'âme si droite que je ne l'ay jamais ouy mentir, croyant que cela n'estoit qu'un effet de lâcheté, et sa parole fut toujours inviolable... Sa libéralité fut éminente en cela qu'estant presque sans mesure elle estoit sans pompe...; il cachoit même le bien qu'il faisoit et le mal de ceux qu'il soulageoit ; el quoyqu'il ne donnât rien que par mon ministère, car à peine con-
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ooîssoit-il Targeot, j'ignorois souvent le nom de ceux à qui je donnois par son ordre... Il se plaisoit au jeu^ mais avec une entière indifférence pour la perte ou pour le gain...; et, quoyque bien souvent, par la nécessité de ses intérêts, je Paye arraché des académies (maisons de jeu), et plusieurs fois interrompu son jeu dans une mesme après-dlnée, sa parole et ses yeux ne m'en ont témoigné jamais aucune émotion... »
Je ne prolongerai pas cette citation, qui montre assez dans quels termes vivaient le maître et Pélève : confiance et soumission d'un côté, affection et autorité de l'autre. Pendant tout le temps que Tabbé d'Aubignac eut à surveiller cette éducation, il semble qu'il ait consacré tout son temps à son élève, car nous ne trouvons point en lui cette fécondité de production qu'il eut après la mort du duc. En 1636, cependant, nous le voyons prononcer dans l'église des Filles-Sainte-Elisabeth un discours sur l'incarnation ; discours assez faible au point de vue de l'art oratoire, mais traité savant où il montre dans l'Egypte ancienne, dans la Libye, en Assyrie, en Chine, et enfin dans TEurope, en Grèce» en Italie et en Gaule la croyance en une femme, vierge immaculée, dont le divin Fils devait régénérer l'univers : divinité émanée d'un Dieu toujours vierge, humanité issue d'une femme restée vierge. L'année suivante, nous trouvons l'abbé faisant aux religieuses du Calvaire une instruction évangélique sur la paix du juste. Rien ne montre mieux quelle estime il inspirait que de le voir dans ce pieux couvent, fondé par le P. Joseph, directeur scrupuleux et zélé, si soigneux d'y entretenir la règle, et qui prenait tant de précautions pour qu'aucune doctrine suspecte ne vînt corrompre son œuvre de prédilection. Une affluence telle envahit l'église, que l'abbé d'Aubi-
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gnac crut devoir on témoigner sa reconnaissance à Taudiloire : a II faut donc^ dit-il^ que je vous remercie de Yostre assistance ; mais si vous me l'avez rendue avec des sentimens de ctirétten^ Dieu vous en prépare dans le ciel les récompenses qu'il a promises aux fldèles; si c'est par complaisance^ et pour me faire faveur^ je vous en dois rendre grâces^ mais ailleurs^ mais à la mode du siècle , où Ton paye en paroles fort énergiques, peu séantes néantmoins à Tautorité de cette chaire et à la majesté des autels... Et si vous l'avez fait pour blâmer et censurer mon travail, puisse le Dieu de paix vous pardonner I... Mes ouvrages sont foibles^ je le sçais bien^ mais des coups d'essai ne peuvent pas estre des chefs-d'œuvre... Si néantmoins, par une sainte docilité de chrétiens, vous en avez reçu quelque satisfaction, rendez grâces à Jésus-Christ aussi bien que moy, car c^est à lui seul à qui nous en sommes redevables ; et si je n'ay pas contenté vos curiosités et vos souhaits, ne pensez pas que je vous en veuille faire des excuses : au contraire, je vous avertis que vous n'aurez point d'excuses vous-mesmes devant Dieu si vous n^en avez tiré quelque profit, d
Ce langage si ferme annonçait un orateur ; pendant quelques années, il semble que Talibé d'Aubignac veuille s'appliquer uniquement à la prédication; puis il partage son temps entre la chaire et le théâtre ; enfin il devient tout mondain , et ses derniers ouvrages laisseraient à peine penser quUls ont eu le même auteur que ses discours.
En 1638, pendant que H. de Fronsac, dès lors plus connu sous le nom de Brézé, faisait en Flandre ses premières armes^ Tabbé, devenu intendant des biens du jeune duc, fit, dans l'église des Carmes des BiUettes, pa-*
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roissederAcadémie française, un nouveau discours sur FEucharistie ; en 1639, il prononce dans la ctiapeile de Tabbaye de Montmartre, un panégyrique médiocre de saint Ignace de Loyola, et, dans Tégiise des Filles-du- Calvaire, où il avait déjà paru un an avant la mort du P. Joseph, un discours sur la génération éternelle du Verbe divin et sur la création du monde. Chaque année sa réputation de prédicateur s'augmente; les églises le recherchent, et il ne prêche guère deux fois dans le même lieu: ainsi,en 1640^ il donne dansréglise du Petii-»Saini- Antoine une instruction sur la félicité temporelle; Tannée suivante » nous le trouvons à Nemours pour une triste solennité. Le duc de Nemours, Louis de Savoie, est mort à peine âgé de vingt et un ans, à la suite des fatigues qu'il avait supportées au siège d'Aire; ses frères firent porter son corps à Nemours, et c'est à l'arrivée du convoi que Tabbé prononça l'oraison funèbre du prince, « devant tous les officiers et principaux habitans^ accompagnez de plusieurs ecclésiastiques et gentilshommes de la province. » Il devait cet hommage à une famille dont son père et son frère avaient occupé la place à Nemours : il y trouva un succès que nous oe lui ferions pas aujourd'hui pour si peu.
Par quelle transition, après ces exercices de prédication, le voyons-nous si brusquement s'appliquer à des œuvres dramatiques ? Sans doute le désir de faire sa cour au cardinal de Richelieu Ty avait conduit : c'est alors que le théâtre et la chaire semblent se le partager. Cette période d'occupations pieuses et de travaux profanes nous conduit jusqu'en 4653, où l'abbé prononce un éloge de saint Pierre, sa dernière œuvre religieuse.
Cyminde^ sa première pièce, était de i6i2. C'est une tragédie en prose, nouveauté si étrange et si peu imitée
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depuis, qu'elle parut une invention de La Hotte quand il fit son OEdipe. Hais la prose est-elle bien le fait de la tragédie? Guillaume Collelet, l'un des cinq membres du bureau dramatique de Richelieu, et qui cependant n'a laissé aucune pièce de théâtre originale, ne le pensa pas, et Tannée même où fut publiée Cyminde ou les Deux Victinuê, il en donnait, chez Courbet, une traduction en vers : ainsi fit Thomas Corneille pour le Don Juan, ainsi fit Somaize pour les Précieuses ridicules.
Cyminde est femme d'Arincidas, favori du roi de Coracie. Le sort a désigné Arincidas pour être la victime qui doit apaiser Neptune irrité. Cyminde se sacrifie pour lui à son insu, et est abandonnée sur la mer dans une frêle barque. Arincidas apprend ce dévouement. Désespéré, il se jette dans la mer. Hais le ressentiment de Neptune est vaincu par tant d'amour : le dieu les protège, et les flots qu'il commande ramènent doucement au rivage les deux époux-amants.
La même année parut la PuceUe d^Orléans, autre tragédie en prose, représentée en dépit du bon sens, paralt-il, et dont l'impression fut commencée à l'insu de l'auteur. Furieux d'être imprimé sans son aveu^ il fit saisir les presses de Fr. Targa; mais, apaisé par les soumissions de celui-ci, il donna enfin son consentement, à condition qu'il ne serait pas nommé : « En quoy, dit traîtreusement le libraire , je tiens ma parole à M. l'abbé Hédelin. » Remis d'accord , Tauteur et le libraire se réunirent pour dauber rudement les acteurs. Les reproches faits à ceux-ci dans les avis qui précèdent et Cyminde et la PuceUe ne sont pas sans intérêt pour l'histoire des représentations dramatiques. On y voit que les comédiens, a en plusieura endroits, ont changé les termes, pour ne savoir lire qu'à grand'peine les
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ouvrages manuscrits; » qu'ils ont tantôt réunie tantôt divisé les tirades, faute de les comprendre; que les comédiens ignorants et avares ont refusé de faire la dépense de macliines nécessaires : « Au lieu de faire paroitre un ange dans un grand ciel dont l'ouverture eût fait celle du théâtre^ ils Tont fait venir quelquefois à pied, et quelquefois dans une machine im pertinemment faite et impertinemment conduite; au lieu de faire voir dans le refondrement et en perspective l'image de la Pucelle au milieu d'un grand feu allumé et environné d'un grand peuple, ils firent peindre un méchant tableau sans art, s;ins raison et tout contraire au sujet; et au lieu d'avoir une douzaine d'actiMirs sur le théâtre pour représenter Témotion des soldats contre le conseil, au jugement de son procès, ils y mirent deux simples gardes qui semblaient plu lot y être |H)ur empêcher les pages et les laquais d'y monter, que pour servir à la représentation. » Enfin o les juges éloient tous mauvais acteurs, mal vestus, portant d'ordinaire une image ridicule de juges de villages, n Voilà pour la Pucelle. Dans l'autre pièce , une actrice chargée du rôle de Cyminde refusa de se baisser pour reconnaître le corps de son mari, et resta debout, soit qu'elle ne pût ou ne voulût pas faire autrement.
Nous n'insisterons pas davantage sur cette tragédie de la Pucelle, où, malgré les f rétentions historiques de Fauteur, on voit sans cesse le merveilleux mêlé au réel, où Jeanne est représentée comme aimée de Warwick, mais où du moins la règle des trois unités est suivie avec une extrême rigueur. Ah ! s'il suffisait , pour réussir au théâtre, de respecter les théories ! Ce mérite tout négatif, ne remplace point ce que Voltaire appelle le diable au cori>s; Tabbé d'Aubignac avait
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la science^ mais la nature lui avait refusé le génie. De deux autres pièces que flt imprimer Tabbé d'Aubignac en différents temps, le Martyre de sainte Catherine et Zénobie, cette dernière seule esl considérable, non par le talent de l'auteur, mais par le bruit qu'elle flt. L^étude approfondie des règles du théàUe àjnquelle s'étaitdeputs longtemps appli(|ué Tabbé d'Aubignac lui avait fourni des armi s que sa malignité naturelle dirigeait trop volontiers contre les poètes dramatiques. Ses épigrammes ne respectaient personne. Les plus timides se taisaient; d'autres, pour toute réponse, le déclaraient incapable de faire même aussi mal qu'ils avaient fait. Sophisme tout pur. Qu'importe à la cause sacrée de Tart que ses défenseurs excellent dans la pratique, s'il est vrai qu'un goût sain, éclairé par l'étude, suffît pour juger, poser et soutenir les vrais principes? Cependant pressé [)ardes défis insolents, entraîné aussi par un goût décidé pour les œuvres dramatiques, l'abbé d'Aubignac oublia qu'on peut être bon juge d'une mêlée sans en être un des champions, et il s'y jeta imprudemment. Il fut vaincu. — Zénobie *, disait-il, est conforme à la vérité historique. — Ce n'est pas au théâtre, lui réponditon, que l'on cherche l'histoire : c*esldans les livres qu'il faut l'étudier. — Zénobie, reprenait-il, est composée dans les règles les plus rigoureuses du poème dramatique.— Nargue des règles, répliqimit le grand Condé : je ne leur pardonne pas d'avoir fait faire une si mauvaise tragédie Et comme le comte de Fiesque, rapprochant celte tragédie du Cinna, qu'il regardait comme le chef-d'œuvre de Corneille, disait hautement que Zénobie était la
^ Zénobie, tragédie en prose, où la vérité de rbistotre est conservée daos l*observaliou des plus rigoureuses règles du poéœe dramatique. — Paris, Somma ville 4647. — In- 4©.
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femme de Cinna. — Soil, dit quelque rival de l'auteur : mais la femme est-elle régale du mari ?
Zinobie est une tragédie en cinq actes et en prose, comme Cyminde et comme Jeanne d'Arc. L'amour y tient la principale place. Excepté les confidents^ tous les personnages sont amoureux. La rnine de Palmyre est aimée d^Aurélien qui la combat^ de Timagène et de Zabas qui la défendent^ et elle-même, veuve et mère de quatre enfants, sans aimer personne^ éprouve cependant pour los deux princes qui meurent en combattant pour elle je ne sais quel sentiment bizarre qui n'est pas de Tamour, mais qui est plus tendre que la simple amitié: — ce sentiment^ bien connu dans le royaume de Tendre, n^en a jamais franchi les limites.
C'est quand Zabas et Timagène ont succombé que la reine se rend compte de Tétat de son cœtir : elle veut mourir; une sorte de trahison la confirme dans son projet funeste^Harcellin^confidentdévouéd'AuréUen^etjaloux de la gloire de son maître^ craignant que son amour pour sa captive ne l'entraîne à oublier ce qu'il doit à sa patrie et à lui-même^ affirme à Zénobie que l'intention du vainqueur est de faii*e d'elle le principal ornement de son triomphe. C'est trop d'humiliation et de honte. La reine ne veut pas donner à son vainqueur la joie de la voir marcher enchaînée devant son char. Elle se tue. Aurélien est désespéré. Un prompt supplice doit le venger de Marcellin et lui-même va se percer de son épée. Autant d'amours, autant de morts. Aurélien^ le rideau tombé, oublie son dessein, je lespère; mais Marcellin prend sa place stir cette liste de victimes dressée par le farouche abbé.
Telle est Zénobie , cette tragédie qu'une mauvaise prose, d'un ton faux et prétentieux, n'était point faite
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pour recommander à la bienveillance. Heureusement pour Tamour-propre de Tauteur il put s'en prendre à Tenvie de ses rivaux du mauvais succès de sa pièce^ et^ comme nous Tavons vu, il persista dans sa fâcheuse idée d'écrire pour le théâtre : sa Sainte Catherine est de 1650.
L'année qui suivit la chute de Zénobie apporta au cœur de l'abbé un deuil plus sérieux. Il perdit au siège d'Orbitello, le 14 juin 1646, le duc de Brézé, dont il était alors intendant et qui le regardait comme un ami fidèle. Blessé à mort, le duc voulut savoir, dit TaUemant, « de quoi on payeroit ses créanciers^ et s'étant satisfait sur cela, il partit content. On trouva après sa mort qu'il donnoit près de cinquante mille livres tous les ans. » Ces aumônes abondantes étaient distribuées par les soins de Tabbé d'Aubignac, qui nous rapporte une bien autre preuve de la générosité du jeune duc : a Par la crainte de donner quelque mécontentement à H. le maréchal de Brézé, son père, il ne voulut jamais retirer de ses mains quatre cent mille livres qu'il avoit reçues pour lui et une terre de quatorze mille hvresde rente dont il jouissoit *. » Avec un caractère si libéral, le duc de Brézé ne pouvait manquer à récompenser son ancien précepteur. Il lui laissa quatre mille livres de pension viagère. Le prince de Condé, qui avait épousé la sœur unique du duc et son seul héritier, disputa mesquinement ce legs à l'abbé d'Aubignac. Selon Tallemant, u le pauvre abbé n'en jouit que depuis que ce héros est hors de France; il s'est accommodé avec les économes; » mais selon l'opinion commune^ l'abbé
1 Discours conlenani le caractère de ceux qui peuvent juger fa- ▼orabiemeDl de cette histoire (en tête de Macatiie, p. 480).
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écrivit sur ce point un mémoire où il établissait ses droits, et le présenta au prince. Celui-ci lut la re(|uête^ et^ sans différer, donna gain de cause au légataire de son beau-frère *.
Ce fut sans doute avec la pensée de témoigner au grand Condé sa reconnaissance, que l'abbé d'Aubignac se chargea, en 1651 *, défaire l'éloge funèbre de Marguerite-Charlotte de Montmorenc y^ veuve du père du héros. L'année précédente, il avait déjà donné un panégyrique pompeux de ce brave maréchal de Rantzau, n|ort mutilé après tant de blessures que le cœur seul, disait-on, lui restait entier; il avait prononcé l'éloge de sainte Catherine, et un autre éloge d'une femme qu'il regardait comme le modèle des veuves chrétiennes, la marquise de Haignelay. Ce dernier discours attira dans la maison des Filles de la Providence, le lundi 12 septembre 1650, a la présence de plusieurs princesses, duchesses, grandes dames et autres personnes de condition. » Ainsi, nous le voyons revenu du théâtre à la chaire : nous le retrouverons bientôt au milieu des occupations profanes.
Était-ce la mort du duc de Brézé qui l'avait rappelé aux pieuses pensées de la religion? Etait-ce l'inconstance habituelle de son esprit? Etait-ce sa reconnaissance pour
* Selon Camuzat, « la requête qu*il adressa en 4647 à M. le prince, • a été imprimée : « G*est un petit in-4« de quarante pages.» — Nous ne Tavons jamais rencontré. — Voyez les Mélanges de liuéraiure tirés des papiers de M, Chapelain.
* Ce panégyrique fut prononcé le2 janvier 4651 en Téglise des Filles de la Providence, à Paris. — La princesse était morte en décembre 4650, et Tévéque de Vabres avait prononcé son oraison funèbre dans le grand' couvent des Augustins, le lundi malin, 42 décembre. (Voyez Loret, Mme historique^ lettre du 4S décem* bre 4650.)
160 l'abbé d'aubignac.
le prince de Condé ou le désir de le rendre favorable à ses droits ? Si cette dernière supposition est la vraie, nous n'aurons pas de peine à trouver dans son discours des passages qui durent fortement émouvoir et le fils privé de sa mère, et le jeune général arrêté dans ses exploits, et le sujet révolté à regret contre son roi pour une cause qu'il croyait juste. L'éloge du vainqueur de Rocroy si habitué à a faire marcher devant luy la terreur et derrière luy la victoire, de ce jeune Démétrius Poliorcète, preneur de villes et vainqueur de quatre batailles, d s'y trouve joint à ceux du prince de Conti et de madame de Longueville, a ce négociateur célèbre du repos de l'Europe... ©—«Hélas! s'écrie tristement l'orateur, frappé du contraste de tant de gloire et de tant de malheur, que sont-ils devenus!... Ahl que la colère des souverains est un foudre bien redoutable! » Rien dans les écrits de l'abbé d'Aubignac ne laisse percer son opinion sur les dissensions funestes de la Fronde. L'intérêt qu'il témoigne pour la famille de cette belle princesse de Condé, que Tamour d'un roi avait forcée dan^ sa jeunesse à quitter la Frunce, était légitime dans tous les camps; mais il est remarquable cependant que les discours qu'il fait à cette époque sont destinés surtout à flatter le parti opposé à la cour. Ainsi le maréchal de Rantzau avait payé par un emprisonnement de onze mois son attachement à la Fronde; la marquise de Maignelay, dont il prononça aussi le panégyrique, était la propre tante du cardinal de Retz, et, rapprochement qui ne peut être fortuit, le 18 mars 4652, c'est lui que nous trouvons portant la parole au cardinal de Retz, à l'occasion de sa promotion au cardinalat, au nom de la congrégation pour la Propagation de la foi.
l'abbs d'aubignac. 167
Ses relations avec le cardinal de Retz mirent fréquemment l'abbé d'Aubignac en présence de Gilles Ménage. Tous deux savants, tous deux d'humeur assez mordante, infatués l'un et l'autre de leur connaissance des théories des anciens, avides de discussions, ardents à débattre les questions les plus inoffensives, ils durent avoir et ils eurent en effet plus d'une fois maille à partir. Une de leurs querelles surtout fit grand bruit : la guerre qu'ils eurent ensemble commença en 1640 et ne se termina pas même par la mort de l'abbé d'Aubignac. Ménage, qui lui survécut, disputa encore la victoire à un ennemi qui ne pouvait se défendre.
Cette lulte mit l'abbé d'Aubignac dans un état d'irritation, et excita à tel point sa susceptibilité qu'il reste, après avoir rompu une première lance> en état de guerre permanent contre tout le genre humain : c'est Ménage, c'est mademoiselle de Scudéry, c'est Corneille, c'est l'Académie, ce sont les médecins, ce sont les coquettes, c'est l'univers entier qu'il veut combattre. Approchez, Navarrois, Maures et Castillans I L^abbé d'Aubignac vous attend, le poing sur la hanche et la lance en arrêt. Panégyriste bénin de saint Ignace, pieux apologiste des saintes veuves, qu'êtes-vous devenu? Et ce n'est pas assez de ses contemporains pour assouvir sa fureur guerrière : témoin des luttes engagées autour du nom d'Homère, le voilà qui aiguise ses armes contre la vieille renommée du prince des poêles; sûr de sa force, fier de sa valeu) , il ne se rallie pas à ses ennemis. Lui premier, lui seul, il laisse en arrière les autres adversaires du poêle grec, il s'avance résolument. Il Tatlaquc corps à corps, il le terrasse, il Télouffe, et s'écrie : « H n'y a plus d'Homère ! »
Mais revenons au début de cette période de combats.
468 l'abbé d'àubignac.
Un incident léger en fut la cause^ te prétexte ou Toccasion.
Un jour qu'il se promenait dans le jardin du Luxembourg^ c'était en i640, il y fit rencontre de Ménage. Deux savants qui se sont salués n^ont pas à parler de la pluie ou du beau temps. Fi des événements du jour 1 vive la t>elle antiquité ! a L'abbé^ dit Ménage^ que pensez-YOua de Térence? — Je Tadmire fort.— Malgré votre respect pour les règles ?~Térence ne les a jamais violées, qu*au jugement des mauvais critiques. — Mais VHécyrt?^^ L'Hicyre est la pièce la plus régulière de Tantiquité. — Et VHeautontimorumenos?—... Ne Tesl pas moins : son action se passe en dix heures. »
Sourire incrédule de Ménage.
« Vous en doutez? — Non, je n*en crois rien. La pièce est régulière, soit ; mais son action réclame plus de douze heures. — Erreur! je vous convaincrai. »
Là-dessus on se sépare. Ménage riant sous cape sans doute d'avoir fait pièce à son fiévreux ami; d'Âubignac jurant in petto de venger Térence.
a M. d'Aubignac, dit Ménage, mit ses raisons par écrit, et il fit imprimer en la même année un discours sur notre contestation qu'il intitula : Discours sur la troisième comédie de Térence intitulée IIIèautontiiio- EUMÉNOS, contre ceux qui pensent qu'elle n'est pas dans les régies anciennes du poëme dramatique: et il me fit rhonneur de m'adresser ce discours, mais sans y mettre son nom ni le mien. Je répondis à ce discours par un autre que j'intitulai : Réponse au discours sur la comédie de Térence intitulée Héautontimorchenos, auquel je ne mis point aussi mon nom. Tout cela se passa trèshonnétement de côté et d'autre, et nous demeurâmes
L*ABBB d'aIIBIGNAC. i69
amis^ M. d'Aubignac et moi ^ comme auparavant*.» La guerre^ on le voit, n'est pas encore allumée. Hais c'est le feu caclié sous la cendre. 11 y couve dix ans, que dis-je? quinze ans même avant d'éclater.
En 1650, pendant un assez long voyage de l'abbé d'Aubignac %. Ménage fil imprimer ses Jiiscellanea, et introduisit dans cet ouvrage le premier écrit de son adversaire, qu'il ne nomma pas, et sa réponse, qui était « retouchée en plusieurs endroits »» il eu convient, augmentée même d'après les avis de Tabbé et à son insu, puis grossie de paroles injurieuses, si Ton en croit d'Aubignac. Celui-ci, à son retour, trouve le volume de son ami. a CVst une trahison ! j'ai vengé Térence, je me vengerai moi-même. »
Et de prendre la plume, et d'écrire ab iralo une foudroyante réplique. Cela fait, l'abbé ferma l'écritoire et s*endormit content. Mais il n'était pas encore rompu aux combats. Au moment de publier son œuvre et de recommencer la lutte, il hésita, se consulta, prit conseil de ses amis ; poussé pard'Ablancourt et Le Railleur, par le savant Nublé et par Chapelain; pressé a par plusieurs autres personnes de condition, des ecclésiastiques iliu>tres, des présidents de mérite, des avocats fameux, » il ne se rendit pas encore. Il tit prier Ménage, par Chapelain, leur ami commun, de supprimer de sa réponse les injures gratuites, et lui fil offrir d'imprimer ensemble toutes les pièces du procès dont le poète de la PuctUe, pris pour arbitre, adoucirait les termes
1 La Pratique du Ihéâtri', par Tabbc (i*Aubignac, luine second, eonlenant... elc. — Amsterdam, Bernard, 17f5.->2 vol. m- 12, (Averiissement en iéle du 2* volume.)
> Avertissemeui en léie du Tètmce jttstifié, — Dans la Pratique du thèàire^ édil. citée, t. 11.
!70 l'abpé d'aubignac.
de part et d'autre. Ménage, au dire de l'abbc d'Aubignac, devait beaucoup à Chapelain, qui avait jeté, dit-il, les fondements de sa fortune et de son premier établissement dans le monde, et qui devait, par conséquent, prendre part à la réputation de son ami. Cette démarche demeura sans effet. Ménage s'écria fièrement, comme Pilate : Quod scripsi, scripsi, et accepta la guerre. L'abbé ne pouvait plus reculer,* et, de l'avis de Chapelain, il fit imprimer enfin son Tirencejuslifié, dans lequel il réunit ses deux écrits ^ Il y attaquait, disait-il au titre, « les erreurs de maître Gilles Ménage, avocat en parlement. » Ménage se tut. Goûtait-il les raisons de l'abbé d'Aubignac? Non, sans doute, et son silence ne s'explique guère.Cependant il gardait rancune à son adversaire, et ne lui j;>ardonnait pas surtout d'avoir mis en regard les deux titres si inégaux de messire Uédelin, l'abbé, et de maître Ménage, l'avocat ; si bien qu^en i6G4, lorsqu'il publia ses Aménités du droit (Juris Amœnilates)j il déclara que rien n'est plus beau que la profession d'avocat, qu'il se glorifie de l'avoir exercée, que ce prêtre et prédicateur (presbyter Ule et concionator), qui a écrit sur la pratique du théâtre, a fait preuve d'un bien petit esprit, et bien à court de bonnes raisons, quand il lui inflige ce titre de maître Ménage, et termine en [protestant qu'il n'a jamais tiré de ses plaidoiries les plus faibles honoraires. Téreuce, on ie voit, est
% ' Térence justifié, ou deux dissertations sur Tari du ihéâtre, dool la première est un discours où i*on fait voir que la iroisième comédie de Téreuce, intitulée VHeautontimorutnenos, est dans tes règles des anciens poêles; la deuxième contient plusieurs maximes du poème dramatique, etc., par messire François Hédelio, conseiller, aumônier et prédicateur ordinaire du roi, abbé d*Aubignac, contre les erreurs de maître Gilles Ménage, avocat en parlement, 1655.
L^BBR D^AIIBIGNAC. \1\
ici hors de causa : Tabbé d'Aubignac laissa passer ces lignes sans reprendre la plume. Puis le temps se passa et il mourut. Plus de douze ans après. Ménage faisant visite à madame Dacier apprit d'elle qu'elle travaillait sur Térence, et qu'elle partageait Topinion de Tabbé d'Aubignac. 11 y avait des témoins : 1 abbé de la'Grange de Vély et H. Boivin le jeune, que Ménage présentait à la savante femme^ avaient entendu ce jugement, contraire àcelui qu'il avait porté. Il y allait de son honneur. Il s'engagea à reprendre de nouveau sa thèse et fit juge de ces derniers coups madame Dacier elle-même. Un obstacle le gênait. 11 s'était engagé en 1664, dans ses Aménités du droit, à ne rien dire désormais de l'abbé d'Aubignac : il se fit relever de ce vœu imprudent par des casuistes et docteurs de Sorbonne S et donna une dernière dissertation.
Nous ne nous ferons point juge de ce combat, soutenu de part et d'autre avec des armes que nous aurions mauvaise grâce à manier ici, et avec les secours controversés de toute l'érudition présente et passée. Aussi bien le temps nous presse; la trompette sonne d'un autre côté : la guerre n'est plus la guerre civile sur la terre étrangère; c'est un combat sur le sol même de la patrie, entre deux champions nouveaux, dont la force inégale est compensé&par des secours plus nombreux accordés au plus faible : je veux parler de la lutte qui s'engagea entre l'abbé d^Aubignac et mademoiselle de Scudéry. Il y eut bien des épigrammes lancées de part et d'autres, bien des récriminations échangées; mais le bruit en a été tellement étouffé sous le poids de
t Averiissement en tête des Dissertations de Ménage, dans la Pratique cbi théâtre^ édition citée.
-172 l'abbf. d'aubicnac.
deux siècles écoulés depuis, que les pièces seules» cause du débat, peuvent entretenir aujourd'hui Fallenlion. En ^654, Tabbé d'Aubignac fil paraître la Nouvelle Histoire du temps, ou Relation véritable du royaume de Coquetterie, extraite du dernier voyage des Hollandois aux Indes du Levant ^ Mademoiselle de Scudéry avait déjà, parait-iU composé une allégorie du même genre, la Carte du Tendre, qui courait manuscrite, et qu'elle se proposait d'introduire, comme elle le fit en effet, dans son roman de Clélie. Furieuse de voir que Tabbé d'Aubignac prenait les devants, elle cria au voleur, et prétendit que sou rival avait écrit la Relation du royaume de Coquetterie sur l'idée bien connue de sa Carte du Tendre. C'était une question de priorité. Le droit de Sapho était-il bien fondé? A mes yeux, le cas n'est pas douteux. Ce monde allégorique, comme le dit fort justement M. Francis Wey*, descendait en droite ligne de notre Christine de Pisan, qui le tenait de Jean de Meung, lequel s'était borné à copier Guillaume de Loris, inspiré lui-même des troubadours provençaux et des cours d'amour. Sans remonter si loin, qui ne sait que Malherbe se disait originaire de Balbut en Balbutie'? que Scarron a donné quelque part une a^sez piètre idée de la province de Scarronuerie ^? Balzac,
1 In-f 2, Paris, Ch de Sercy, 4654. — L*année suivante, Marin Léché fit une nouvelle édition de ce petit livre anonyme, et il y joignit : le Siège de Beauté et la Blanque des illustres filoux du mesme royaume de Coquetterie , 4 v. in-12, 1655, avec une pi. grtv.
t Histoire des révolutions du langage français, 4848, p. 497. Cf. O'/anam^ Etudes sur Dante, etc.
« Talleniant des Réatix^ édil. P. Paris, t. I, p. 287.
* Lettre à'**, dans les dernières œuvres de M. Scarron, 1. 1, p. 89, édit. 4704.
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dans une lettre du iO août 1645, à Bois-Robert, ne parle-t-il pas « de cet homme du pays des Epigrammes qui demandoit de la soif à celui qui vouloit lui donner du vin*?» Rappelons enfin que le Nouveau Recueil des piéceê les plus agréables de ce temps, publié en i644 par Charles Sorel^ contient, outre une Gazette galante, qui pourrait bien avoir servi de modèle à la Gazette de Tendre, une Relation du siège de Reauti, qui a précédé de dix ans la Géographie précieuse dont Sapho etTabbé d'Aubignac se disputaient Tinvention'. D'Âubignac se justifia du reste pleinement du reproche de plagiat dans sa Lettre d'Ariste à Cléon, contenant Tapologie de l'Histoire du temps (1659): « Quel rapport, dit-il, entre ces deux ouvrages pour estre copiez l'un de Tautre? Dans toute la Carte de Tendre on y voit quatre villes, trois rivières, deux mers, un lac et trente petits villages sur les diverses routes qu'on y peut tenir, et si proches l'un de l'autre, que les voyageurs n^ont pas seulement le loisir de se lasser. Dans le Royaume de Coquetterie, on ne voit point de rivière, ou n'y parle de mer qu'en passant; il n'y a qu'une grande ville, et les chemins ne sont point remplis de gistes. C'est un pays où l'on doit aller vjsle et faire de longues traites si Ton veut arriver à ses fins; et dans celte petite carte, qu'y trouve-t-on de conforme en la moindre circonstance avec la place de Cajolerie, le tournoi des chars dorés, le combat de belles-jupes, la place du Roy, le palais des
* La Rochefoucauld, dans ses Maximes, parle aussi du pays de TAmour-Propre ; mais c'est plus lard. Ou a aussi la Carte de la C<mr^ écrite eo prose, par Guéret, et en vers, par le père Lemoine, etc.
* Ce Siège de Beauté pourrait bieo être de Tabbé d^Âubigoac lui-méiue. Voyez ci-dessus, p« 450 ei nuie 3, p. 170.
i74 l'abbk d*àubignac.
Bonnes-Fortunes, le bureau des Récompenses, la borne des Coquettes et la chapelle de Saint-Retour? Le Tendre est un petit coin de terre dans le pays de l'Amitié, sans autre description que les lieux^ et le royaume de Coquetterie est d'une vaste étendue^ composé de tout ce qui peut rendre un Eiat considérable et réglé par toutes les maximes de la politique. Ce peuple a son roy^ sa religion^ ses loix, ses escholes, son traGc> ses jeux publics^ ses magazins et ses différentes conditions. »
Ce passage de Tabbé d'Âubignac n'établit pas seulement la dilférence des deux ouvrages, mais encore marque assez nettement la supériorité qu'il attribue au sien. Nous ne déciderons point entre ces deux descriptions, qui paraissent également ingénieuses, en se plaçant au point de vue et du temps et de la société pour qui elles avaient été écrites. Dans celle de d'Âubignac^ on remarquera certains passages assez piquants, celui, par exemple, où il fait le dénombrement des dames du royaume : « Les Admirables, qui n'ont rien de merveilleux que le nom; les Précieuses, qui maintenant se donnent à bon marché ; les Ravissantes, les Mignonnes,... les Evaporées,... les Embarrassées,... et les Barbouillées. » Ses différentes classes d'étrangers, son code du royaume, ne touchent pas de moins près à la satire; enfin la bibliothèque publique, « bâtie d'imaginations ridicules et de souhaits rarement accomplis,» est fort riche de ces ouvrages imaginaires dont le savant trop modeste, qui se cache sous le pseudonyme de Hermann Hsensel^ nous a dressé la liste piquante.
A peine avait-il pris pied dans le royaume des Précieuses, desquelles il faisait, on le voit, assez bon marché, qu'il se vit intimenieiit mêlé à ce monde par son
l'aBBB D'AUBKiNAC. 175
ami l'abbé de Pure*. Celui-ci^ dans son curieux roman intitulé: la Précieuse ou le Mystère des ruelles (1656), suppose une conversation dont les personnages sont d'abord Parihénoïde, dont le nom tiré du grec a été traduit en français par Despréaux^ et désigne Pucelain, c'est-à-dire Chapelain^ auteur de la Pucelle, puis Géname ou Ménage, et une Précieuse. Celle-ci lit à ses visiteurs un sonnet qui Qnit ainsi :
Car dans ce chaste sein où vostre amour, Livie, Prétend de lui donner une seconde vie, Vostre douleur luy donne une seconde mort.
« — Je connois ces vers, Tautheur et le sujet, répliqua Géname. Ils furent faits par Nidhélie, qui est un des plus beaux esprits que je connoisse, ou, pour dire plus vray, que j'aye connu: car son sçavoir nous a rendus ennemis..; mais cela n'empesche pas que je ne IVslime. — Dites-nous dorïc, reprit Parihénoïde, pour qui ils furent faits; car je sçais bien vos demeslez et j'ignore qui peut estre l'objet d'un sonnet si galant. — C'est, repartit Géname, la vefve de ce seigneur valeureux que la valeur n'a pu soustraire à l'infortune ny à la mort dans un païs qui a toujours esté ruineux au noslre... — 11 n'est pas besoin de nous en dire davantage, Géname. »
Ce passage, qui nous parait plutôt encore flatteur qn'in offensif, irrita vivement l'abbé d'Aubignac; et, dans sa susceptibilité un peu faroucbe, il écrivit à l'an-
< Les relations amicale» des deux abbés se Yoient clairement dans une lettre manuscrite de d'Aubignac à l'auteur d'Ostorius et de la Précieuse, datée du \K janvier 4656. (Bibl. irop. ms. 275, suppl. fr.)
176 l/ABBfi D*AUBIGIfAC.
teurceKe lettre^ jusquici inédite^ où éclate tout son mecontentement' : «U«may 1656.— Monsieur, on m afaict voir dans la première partie de voslre Précieuse Yendroict où vous prétendez parler de moy; mais si cela est, vous ne sçavez ny mes vers ni mon histoire ; car, pour mes vers, vous n'en avez mis ny les paroles ny le sens, et, pour mon histoire, il n'est pas vray que j'aye négligé l'amitié de M. Ménage. Je luy ay rendu cent civilitez dont sa présomption a tousjours abusé, comme autrefois M. Costar* m'en avoit adverty. C'est i)ourquoi je vous supplie très-bumblement de no. point parler de moi dans vostre troisiesme partie, ny en bien ny en mal: vous aurez petit-estre peine d'en dire du bien, parce que je ne cours pas si souvent à l'odeur des tables des grands ministres que H. Ménage, et je necroy pas qu'il vous soit bien séant d'en dire du mal, parce que vous m'avez persuadé que j'avois quelque part en rhonneur de voslre amitié. Ostez-moy, s'il vous plaist, ce nom de roman que Ton dit estre le mien anagrammatisé (iVtdA^/ie,— Hédelin) et ne considérez ny l'esclat de ces faveurs étrangères dont mon adversaire tire la nourriture de sa vanité, ny Tobscurité de ma vie cachée, que j'ayme d'autant plus qu'elle n'est qu'à moy et à mes amis, entre lesquels je vous ay toujours considéré comme des premiers et par vostre mérite et par la protestation que j'ay faite d'estre toujours vostre très-humble et très-obéissant serviteur, Hédelin, abbé d'Aubignac. »
L'abbé de Pure se rendit h cette réclamation, et le nom de Nidhélie ne reparut plus dans la suite de Tou-
1 BIblioth. iropér. ms. n°275, suppl. Tr.
• P. Gostar, ami, cuiTespondant ei défenseur de Voilure.
l'abbA d'aubignac. 177
vrage. Si l^auteur de la Précieuse, ami fidèle de Corneille, eût prévu les chicanes que devait faire l'abbé d'Aubignac au grand tragique^ il est probable qu*il l'aurait moins ménagé. Mais, en ce terops^ d'Aubignac regardait Tauteur de Cinna comme le modèle des poètes dramatiques^ et, dans cet ouvrage qu'il donna en 1657 sur la Pratique du théâtre, il n'invoquait guère d'autre modèle que le ^rand Corneille.
Composée pour plaire àRichelieu, a dont la vie a fait le siècle des grandes et des nouvelles choses, » la Pratique du théâtre ne parut que longtemps après la mort du cardinal, en 1657. Cet ouvrage, dont les modernes ont peu de fruit à retirer, est, comme document historique, le titre le plus sérieux de l'abbé d'Anbignac auprès de la postérité. Comme l'avait fait précédemment La Hénardière, l'auteur y soutient la doctrine rigoureuse d'Arislote,non plus seulemenldans la théorie, mais aussi et surtout dans l'application. Richelieu avait a passionnément souhaité ceste Pratique, dans la croyance qu'elle pourroil soulager nos poètes de la peine qu'il eût fallu prendre et du temps qu'il leur eût fallu perdre s'ils eussent voulu chercher euxmêmes dans les livres et au théâtre les observations que j'avois faites.» Bien accueilli du public désintéressé, l'ouvrage fut mal vu de ceux qu'il prétendait régenter : a J'ai néanmoins eu le malheur d'avoir encouru pour cela la disgrâce de quelques petits auteurs qui ne se sentoient pas assez d'études et de génie pour suivre Tart du théâtre dans l'excellence qu'il acquéroit, et de m'étre attiré la haine d'une partie de nos comédiens Hais le succès a confondu cette ignorance^
car on ne vit jamais tant de poèmes dramatiques ni de plus agréables que depuis ce temps, encore que nous
178 L*ABBB d'aUBIGNAO.
n'avons plus de Valérans^ de Veaulrais et de Mondorys pour acteurs. »
Après avoir prouvé non passimplementrutiliié, mais la nécessité même des spectacles et exposé le dessein de son ouvrage, l'auteur explique a ce qu'il faut entendre par \sipratiq%i€ du théâtre. »
a On a traité fort au long, dit-il, l'excellence du poëme dramatique, son origine, son progrès, sa déQnition, ses espèces, l'unité de l'action, la mesure du temps, la beauté des événements, le sentiment, les mœurs, le langage et mille autres telles matières, et seulement en général, que j'appelle la théorie du théâtre. Hais pour les observations qu'il falloit faire sur ces premières maximes, comme l'adresse de préparer les incidents et de réunir les temps et les lieux, la continuité de l'action, la liaison des scènes, les intervalles des actes, et cent autres particularitez, il ne nous reste aucun mémoire de l'antiquité; et les modernes en ont si peu parlé qu'on peut dire qu'ils n'en ont rien écrit du tout. Voilà ce que j'appelle la pratique du théâtre. »
Pour entrer avec autorité dans le détail de ces règles, l'abbé d'Âubignac s'appuie beaucoup sur Âristote, mais surtout sur la raison : il sacrifierait volontiers l'un à l'autre, tant il est peu fanatique, et c'est cette justesse de bon sens qui fait le principal mérite de son livre. Rien ne prouve mieux quels services il pouvait rendre alors, que cette page spirituelle décochée contre tous ces poëtastres qui, trop faibles pour suivre les voies nouvelles ouvertes par Corneille « le maître de la scène, » se modelaient sur les auteurs de la première partie du siècle : nous la citons pour montrer ce qu'est le style de Tabbé lorsqu'il veut bien oublier le genre précieux.
L'auteur prend le futur poëte dramatique dès le
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collège, où les représentations théâtrales qui s^y donnent lui inspirent Tamour des spectacles: «L'estime du théâtre et la liberté qui luy reste après avoir achevé le cours de ses premières études le portent aussitôt à la comédie. Il entreprend hardiment de se faire poète dramatique. 11 prend donc une histoire qui lui plàit, sans savoir ce qu'elle a de convenable ou de mal propre à la scène^ sans regarder quels ornements elle peut soufirt*ir et quels inconvénients il faut éviter. Il se résout de cacher sous un rideau tout ce qui Tincommodera, de mettre la France dans un coin du théâtre, la Turquie dans Tautre^ et TEspagne au milieu. Tantôt les acteurs paroitront dans la salle du Louvre^ tantôt sur un grand chemin^ etaussitôt dans un parterre de fleurs. U dispose une toile verte pour faire passer quelqu'un sur mer de France en Dannemark^ et remplit tout de ridicules imaginations et de pensées directement opposées à la vraisemblance. Sur ce plan néanmoins il ne laisse pas de faire la première scène de sa comédie. Et comme il se trouve incontinent dans Tembarras^il retourne au théâtre pour en rapporter quelque invention qui lui plaise. Il visite les sçavants de réputation /il en excroque quelque beau sentiment ou quelque adresse de Tart^ dont après il se sert à contre-temps. Il y met toutes les élégies^ les stances et les chansons qu'il a faites pour Cloris. Et quand il a composé trois ou quatre cents vers, il s'avise de dire que c'est un acte. Ainsi, continuant par cette méthode, il va jusqu'à la mort ou jusqu'au mariage de quelque prince; et, sans savoir ce qu'il a fait, il sème un bruit secret que c'est une comédie incomparable. On fait des assemblées solennelles pour l'entendre. Il la débite dans toutes les ruelles. A la première pointe, les dames s'écrient que cela est ravissant.
180 l'abbr d'aubignac.
Chacun lui applaudit en se réservant le droit de s'en moquer à loisir. Et le voilà baptisé poëte nouveau. »
Tout le livre est écrit de ce style franc et nullemtfnt prétentieux ou pédant ; on ne le lira pas seulement pour connaître l'opinion raisonnée et raisonnable d'un savant sur Tart dramatique à cette époque; on y cherchera ses jugements sur les tragédies de Corneille^ sur Théodore, par exemple, cette pièce, dit Tabbé, la plus régulière de son théâtre, que le mauvais choix du sujet a seul fait mettre au second rang; on y trouvera aussi quelques renseignements curieux. Ainsi, on sait quelle habitude avaient nos anciens prédicateurs d'interrompre leurs sermons pour demander du silence à leur auditoire ; on se rappelle les Hem/ hemf fréquents d'Olivier Maillard; mais je ne sais si Ton trouverait ailleurs que dans la Pratique du théâtre la trace de Tusage où étaient les acteurs contemporains de s'adresser aux spectateurs dans le même but : a On souffre bien, dit-il, qu'un acteur s'interrompe quelquefois pour demander silence, parce que Ton conçoit aisément en ces rencontres que c'est Bellerose ou Mondori qui parle, et non pas un dieu ou un roi ; sa voix, sa contenance et le sujet présent en donnent bien distinctement laconnoissance...»
Ce serait dépasser les bornes que nous nous sommes tracées que d'insister davantage sur Touvrage, aujourd'hui oublié, de l'abbé d'Aubignac. Un second traité, qui devait suivre celui-ci, lui avait aussi été commandé par Richelieu ; c'était a un Projet pour le rétablissement du Théâtre-Français, contenant les causes de sa décadence et les remèdes qu'on y pou voit apporter ; le dessein luien futsi agréable, dit l'abbé et il conçut tant d'espérance de le faire réussirqu'ilm'avoitobUgé de commencer à traiter dans toute son étendue ce que je n'avoisfait
l'abbé d'aubigkac. i8l
que toucher soramairement^ s'étant engagé d'employer à Texécution de ce dessein tout son pouvoir et ses libéralitez.» La mort du cardinal a flt avorter cet ouvrage »; mais le Projet est resté, et nous allons en donner une idée rapide.
Six choses» dit l'abbé d'Aubignac^ ont arrêté le progrès où les soins et les libéralités du cardinal de Richelieu avaient engagé le théâtre :
io a La créance commune que d'y assister^ c'est pécher contre les règles du christianisme » : erreur, puisque les représentations théâtrales ne sont plus un acte de religion qui nous ramène au paganisme ;
S» «L'infamie dont les loix ont noté ceux qui font profession de comédiens publics : » ce mépris doit cesser maintenant que le théâtre est purgé « des impuretés qui s'y disoient et s'y représentoient, » et que la licence de la vie des comédiens n'est plus autorisée par la licence des pièces qu'ils ont à jouer;
3^ a Les défauts et les manquements qui se «rencontrent dans les représentations : d on aura moins lieu de s'en plaindre quand les encouragements donnés aux acteurs et l'estime qu'on leur témoignera permettront! que a les personnes instruites aux bonnes lettres ne \ soient plus retenues de monter sur le théâtre ou par la j créance de pécher ou par la crainte de l'infamie ;
4^ a Les mauvais poèmes qui s'y représentent indifféremment avec les bons : » la présomption des nouveaux poètes et l'ignorance des comédiens a qui prennent trop peu de soin à repasser et éprouver leurs pièces devant des personnes capables avant de les donner au public^ » expliquent cette cause de décadence;
5* a Les mauvaises décorations : » parce que a ce
182 l'abbb d'acbignac.
sont nos comédiens, quoique peu accommodez en leurs affaires, qui font tous les frais ;
60 a Enfin les désordres des spectateurs....; ici les représentations sont incessamment troublées par de jeunes débauchez qui n'y vont que pour signaler leur insolence, » qui sèment Teffroi partout, et qui souvent y commettent desmeurtres.r.; <x maintenant les galeries et le parterre sont très-incommodes, la plupart des loges étant trop éloignées et mal situées, et le parterre n'ayant aucune éléTation ni aucun siège : sy bien que la sûreté n'y étant point, les gens d'honneur ne s'y yeulent pas exposer aux filoux, les dames craignent d'y Toir des épées nues, et beaucoup de personnes n'en peuvent souffrir l'incommodité. »
Après avoir ainsi énuméré les obstacles qui s'opposent au développement de l'art dramatique, l'abbé d'Aubignac propose les moyens de les surmonter.
a Pour remédier, dit-il, à tous ces désordres, il est nécessaire avant toute chose que le Roi fasse une déclaration qui porte d'une part que les jeux du théâtre n'étant plus un acte de religion et d'idolâtrie comme autrefois, mais seulement un divertissement public, et d'un autre côté que les représentations y étant réduites dans rhonnèteté et les comédiens ne vivant plus dans la débauche et avec scandale,.. Sa Majesté lève la note d'infamie décernée contre eux par les ordonnances et arrêts ; avec défense néantraoins de ne rien dire ni faire sur le théâtre contre les bonnes mœurs;.... Et pour y conserver la bienséance, ne pourront les filles monter sur le théâtre si elles n'ont leur père ou leur mère dans la compagnie ; les veuves ne joueront qu'après être remariées.
c Pour l'exécution de cette déclaration. Sa Majesté
h'kBBi d'aubignac. i83
établira une personne de probité et de capacité comme directeur^ intendant^ ou grand-mattre des théâtres et des jeux publics de France....
a Par ce moyen^ les deux premières causes qui em* pèchent le rétablissement du théâtre cesseront;... la troisième cause cessera pareillement^ car cette profession n'étant plus infamante^ ceux qui s'en trouveront capables s'y présenteront librement par Pespoir du gain et de l'honneur, et l'intendant du théâtre aura lui-même soin d'en chercher dans les collèges et dans les troupes qui vont par les provinces... Personne ne pourra être associé dans une troupe que par brevet du Ko\, donné sur un certificat de sa capacité et de sa probité^ qui lui sera délivré par l'intendant^ après en avoir fait l'épreuve...
a La quatrième cause^ qui regarde les poètes^ sera traitée avec quelque modération. Tous ils devront soumettre leurs pièces à l'intendant : les auteurs déjà connus^ seulement pour faire juger l'honnêteté et la bienséance de leurs pièces; les écrivains nouveaux, pour qu'on réforme leurs pièces suivant les règles.
o Quant aux décorations^ elles seront faites* par les soins de l'intendant et aux frais de TÉtat. a Les comédiens ne seront chargés d'autres frais que de leurs vête-^ ments particuliers et de la récompense qu'ils donneront aux poètes.
« A l'égard de la sixième^ en ce qui concerne la sûreté et la commodité des spectateurs^ le Roi fera défense à tous pages et laquais d'entrer au théâtre à peine de la vie^ et à toutes personnes^ de quelque condition qu'elles soient, d'y porter l'épée ni autres armes offensives sur les mêmes peines... Le parterre doit être élevé en talus et rempli de sièges infmobiles.
184 l'abbb d'aubignac.
« Mais pour achever la magnificence du théfitre^ Tintendant trouvera un lieu commode et spacieux pour en dresser un selon les modèles qui seront donnés à l'exemple des anciens^ en sorte que sa longueur et sa |irofondeur soient capables de toutes les grandes représentations^ et où les sièges des spectateurs soient distingués^ sans que les personnes de condition y soient mêlées avec le menu peuple; et à Tentour duquel seront bâties au dehors des maisons pour loger gratuite ment deux troupes de comédiens nécessaires à la ville de Paris. »
Ce projet, sagement conçu> est surtout remarquable à nosyeux par le détail des maux quil se propose de combattre. Comment croire sans Taveu de Fauteur aux désordres si graves qui venaient souvent ensanglanter la salle ? Comment s'expliquer sans une absolue nécessité cette défense qu'il réclame de porter Tépée^ de quelque condition qu'on soit^ sous peine de la vie? La plupart des réformes qu'il propose ont été suivies ; le Roi a eu la direction des théâtres sous la surveillance d'un surintendant; TÉtat est intervenu dans les dépenses précédemment supportées par les troupes; le parterre a été pourvu de sièges fixes, et di8(K)sé en plan incliné; mais une part plus large est laissée maintenant aux directeurs^ qui ont le droit de composer leurs troupes comme ils l'entendent, et aux auteurs^ qui peuvent impunément violer toutes les règles, si le public s'y prête et si les troupes y consentent.
Nous avons trop insisté déjà sur les efforts tentés par l'abbé d'Aubignac dans l'intérêt de l'art dramatique pour pouvoir même analyser la dissertation sur la condamnation des théâtres, qu'il publia en 16t>6 : nous nous bornons à la signaler; elle a sa place marquée
l'abbb d^aubignac. 485
dans la grande querelle qui s'agita à cette époque, non pas seulement entre les laïques et le clergé, mais même entre plusieurs ecclésiastiques. On sait la part qu'y prit Bossuet.
Nous sommes au milieu de la vie active de Tabbé d^Aubignac. En aucun autre temps il n'a plus produit et sur des sujets plus opposés ; alors surtout se trouve vérifié le jugement porté sur lui par Chapelain : « C'est un esprit tout de feu, qui se jette à tout et qui se tire de tout*. » Si nous ouvrons ces recueils qui paraissaient presque périodiquement et remplaçaient en quelque sorte nos revues, nous trouvons, dans le plus célèbre d'entre eux, publié la première fois en 1653, par le libraire Ch. de Serey, une [lièce assez piquante de sa façon. Elle est intitulée : le Trio de la médecine*, et prouve que l'abbé, souvent original dans ses antipathies comme dans ses théories, n'avait pas attendu Molière pour surprendre et mettre en relief les sottises ridicules et la prestance grotesque des médecins de son temps...
J*ay fait venir ensemble icy Trois fameux en la médecine, Vray trio de haute doctrine ; Voicy ce que ces beaux esprits Pour trois escus m'en ont appris ..
Ils viennent en pas d'éloquence, Font une docte révérence, Et, d'un souris assez niais, Se donnent le bona dies,
* Mélanges de liuéraiare tirés des papiers de M. Chapelain. 4 Tol. ÎD-S, 4726, p. 184.
' Recueil de pièces en vers des plus célèbres auteurs- de ce temps, t. II. p. 294 (édit. 4653).
486 l'abbr d*aitbig7(ac.
Après cette belle préface, Selon leur rang ils prennent place.
Le plus jeune ayant l'âme en deuil De n'estre pas dans un fauteuil ^
Trait de mœurs^ on le voit. Plus loin^ l'auteur nous montre encore le plus jeune docteur qui^ fidèle aux statuts de la faculté de médecine^ parle le premier. Mis en présence d'un malade, pensez-vous que les médecins s'en occupent ? Nullement. Le premier parle de Galien ou Galène, et gémit de voir quelquefois l'usage de la conversation substituer des mots vulgaires à des termes scientifiques; le second se déclare pour Galien contre Galène, fait Tapologiede l'usage, ce grand maître
Qui renverse et qui retient fermes Dans une langue tous les termes ; Car, qui voudroit nous prosncr ains, Branc d'acier^ gésir ou méhains^ Cil y baud, moult, cuide et corolles ^ Mëriteroit des croquignolles.
Le troisième parle université, privilèges, faculté, vieux langage, et le reste. Apôtre de la science obscure, il réclame l'emploi de ces mots techniques qui voilent si utilement aux yeux du malade l'ignorance du médecin, il préfère Galenus à Galène ou Galien, et se met enfin à parler en termes inintelligibles, selon ses principes, de la maladiedu sujet. On discute, on s'écliauffe :
Une colère bippocratique
* Sur réliquelte des sièges, voyez notre édition du Dictionnaire des Précieuses, tome I, préface. {Biblioih. dziv.)
L^ABBK d'aUBIGNAC. 187
menace d'envenimer la discussion, lorsque, dit Tauteur.
Doucement j'y mets le holà.
Alors, d'un maintien vénérable.
Ils s'acheminent vers la table Où, prenant la plume à la main, Le plus jeune fait l'écrivain...; Puis; en faisant la révérence.
Chacun vers mon yalet s'avance.
Dont, recevant un bel écu.
Tous trois me tournèrent le c...
Ces vers, qu'il imprimait en 4653, avaient été faits le joar de la bataille de Rocroy, comme il nous l'apprend dans une apostille qu'il y a jointe. Sans doute alors il était atteint de cette maladie dont il se plaint souvent, et qui lui laissait peu de relâche. C'est, en effet, pendant un accès de « lièvre double tierce continue » qui le tenait déjà depuis «cinquante-deux jours » quUl écrivait, le 37 décembre 1664, une longue lettre de compliments à Perrot d'Ablancourt, son ancien ami, et le félicitait de la traduction donnée par celui-ci de Thucydide et de Xénopbon. Il y expose d'ailleurs sur la manière de traduire les grands auteurs des idées assez bizarres, et se montre peu rigoureux de la fidélité de la version : a 11 ne faut jamais, dit-il, laisser un grand autheur avec de petits défauts: quand il en a, il en faut soutenir les foiblesses, relever les chutes, épurer les bagatelles, nettoyer les taches et aller toujours au plus parfait; il faut faire ce qu'il a voulu faire, quand il ne l'a pas connu ^ »
1 Lettre ioédiie de Tabbé d*Àubignac à M. Perrot d'Ablancourt, le 27e déc. 4661.
188 l'abbb d*ai}B1gnac.
Singulière théorie^ qui était celle de tous ses contemporains^ et qui explique Tétonnement d'une dame dont parle d'Olivet après la lecture d'un saint Augustin et d'un Cicéron^ traduits par Goibaud du Bois : elle ne s'expliquait pas que des auteurs qui avaient écrit avec des idées si difTérentes à une si grande distance Tun de Tautre, eussent le même style et la même tournure d'esprit. Hélas! c'est que le traducteur avait fait comme d'Ablancourt^ si hautement loué par d'Aubignac : ses traductions étaient de belles infidèles.
L'approbation de l'abbé d'Aubignac avait alors grand prix. Il était dans tout l'éclat de sa réputation. Ses amis c*étaient Conrnrt, Chapelain, d'Ablancourt^ Doujat; il voyait la société qu'ils fréquentaient eux-mêmes, entre autres cette mademoiselle Le Vieux, pour qui Conrart fit maintes fois des yers, et à qui Patru écrivit plusieurs lettres sous le nom d'OIinde. C'est dans ce moment glorieux qu'il fit faire son portrait ad vtimm par un maître habile, par Gilles Rousselet, graveur célèbre, à qui Ton doit aussi les portraits de Richelieu, de Mazarin, de Fouquet et autres illustres personnages. L'abbé d*Aubignac s'y présente avec une physionomie trèscaractérisée ; il parait grand et maigre ; la pose est un peu roide; ses lèvres minces dénoncent la malignité; les yeux, qu'il avait mauvais, au dire de Tallemant, semblent très-vifs; le nez long, mais peu saillant, rappelle assez celui de Fouquet, sans en avoir, à vrai dire, la diCTormité; le front est fuyant, la tête pointue au sommet, le visage carré du bas; une forte proéminence est marquée sur son front au-dessus de l'œil droit. 11 porte le costume ecclésiastique *. Au-dessous de l'image
^ Ce portrait est dite de 4663. En 4673, on Ta reproduit pour
l'abbé d'aubignac. 189
on lit ces vers signés Anchemant, pseudonyme, pense Tallemant, sous lequel se serait caché le frère de l'abbé * :
11 a mille vertus^ il connoît les beaux-arts ; Il étouffe TEnvie à ses pieds abattue^ Et Home à son mérite^ au siècle des Césars, Au lieu de cette image eût fait une statue.
Vers et portrait furent placés en tète d'une œuvre nouvelle de Tabbé d'Aubignac et dont nous devons parler, malgré le discrédit où elle est justement tombée : je veux dire le roman de Afacarise ou la Reine des {les fortunées, ouvrage insensé, livre vraiment absurde où Tauteur ne se reconnaît plus, mais qui cependant mérite par quelques côtés de fixer l'attention.
Macarise, au dire de l'auteur, qui le déclare au titre, est une a histoire allégorique contenant la philosophie morale des stoiques sous le voile de plusieurs aventures agréables, en forme de roman: o philosophie toute particulière, qui s'est a vcriontairement soumise à l'Évangile. » Dans sa dédicace au roi, l'abbé prône Macarise comme « une héroïne d'humeur agréable, d'un visage riant, et pourvue de mille grâces qui luy peuvent donner l'entrée du cercle aussi bien que de votre cabinet Je l'a;, ajoute l'auteur, revêtue d'habillemens à la mode et d'oruemens propres à paroltre devant le beau monde ; ses conversations n'ont rien que de galant ; elle ne détruit point les règles de la bienséance. » Paroles de dédicace, promesses de prospectus. Ni Macarise n'est
le commerce, mais sans conserver k ceUe vi?e physionomie son caraclère fortement accentué.
1 Dans te manuscrit où nous avons pris Texlrait d^une lettre de d*Anbignac k Perrot d'Âblancoari, on troove deux ou trois pièces signées AnchemarU.
190 l^àbbb d\ubignac.
d'humeur agréable^ ni son visage n'est riant ^ ni ses conversations ne sont galantes.
En vain Giry et Patru ^ académiciens^ en vain Guéret, Vaumorière, le cartésien Jean de la Forge, Fr. Ogier, Richelet, Despréaux' et jusqu'au savant mathématicien Personne^ plus connu sous le nom de Roberval, ont comblé de. louanges le livre et Tauteur; en vain il obtint de Fr. Chauveau une gravure pour chaque livre : le public n'accepta pas cet ouvrage si vanté que Tabbé d'Aubignac lui offrait, et^ tel qui avait loué Tauteur, Richelet, dit-on, avant Papparition du livre, se dédit quand Touvrage eut paru :
HédelÎD, c'est à tort que tu te plains de moi ; N'ai-je pas loué ton ouvrage?
Pouvois-je plus faire pour loi Que de rendre un faux témoignage ?
Tallemant nous a conservé plusieurs autres de ces épigrammes dirigées contre Ja Macarise. Hais le plus cruel de tous les outrages qu'eut à subir Tauteur est le récit que se plut à faire de Visé des propos tenus par l'abbé d'Aubignac au libraire de Sercy avant l'impression de son livre. Il l'aurait mandé chez lui, et lui aurait dit, selon de Visé : « Or çà, mon bon monsieur, j'ai plusieurs ouvrages dont le moindre est capable de vous enrichir. J'ai, entre autres, un roman qui n'a point de pareil ; et les Cassandres, les CléopâtreSy les CyruSy les délies eiles Pharamonds ne sont rien en comparaison de cet inimitable roman. Cependant voiis savez
1 Le mudrigal de Despréaux ne se trouve pas en télé du livre de Tabbé d'Aubignac comme les autres tebUmonia que nous avons cités, parce que le livre était imprimé quand il envoya ses vers; mais il a conservé dans ses œuvres celte petite pièce*
l'abbé b'aubignag. d9i
combien iis ont fait gagner à monsieur Courbé. Quant TOUS vous associeriez quatre ensemble^ mon roman vous feroit faire à chacun une aussi grande fortune^ et^ pour vous montrer que je suis sans intérêt^ je ne vous demande pour chaque volume qu'autant que l'on a donné pour les livres que je viens de nommer. Ce grand ouvrage est intitulé le Roman stoïqtie; il aura dix volumes; j*en ai déjà six de faits... Tout ce qui sera dans cet ouvrage sera allégorique^ jusques aux points et aux virgules... — Toutes paroles des grands hommes étant des oracles^ ajoute de Visé^ le libraire ne fut pas plus tôt de retour chez lui, qu'il écrivit votre hai*angue, qu'il m'a donnée^ afin que le public ne fût pas privé d'une pièce si considérable. » On lit ensuite que Sercy refusa l'impression^ et de là les injures que lui prodigua plus tard l'irascible abbé.
Vrai ou faux^ ce petit conte fut sensible à l'auteur de MacarisBy réduit à faire les frais d'un ouvrage qui ne se vendit pas^ et qu'il se vit forcé d'interrompre dès le second volume. La belle œuvre cependant! Et comment douter de son mérite quand ou voit l'auteur prouver que tous les romans qui ont précédé celui-là ne valent absolument rien? Voulez-vous de la science; lisez l'abrégé de la philosophie des stoïques et les éclaircissements qui précèdent et qui suivent if acarise; vous y verrez que l'ouvrage vaut^ et mieux, un traité d'Aristote. Voulez- vous une œuvre d'imagination; lisez* le, sans tenir compte des sens cachés, et vous verrez combien sont intéressants Armanie,Canorthe.iCléante, Eumathès et bien d'autres; et quand vous vous sentirez passionné pour les hauts faits d'Arisman, d'Anaxie ou de Clodomire, courez à la clef, et votre cœur battra plus fort, à n'en pas douter, quand, vous reconnaîtrez
192 l'abbé d'aubignac.
Hazarii); Anne d'Autriche et Louis XIY. Avec quel agrément Tbistoire n'est-elle pas mêlée à la philosophie ! Vous vous croyez au Portique avec Zenon : point; vous êtes à Amsterdam, où le roi très-chrétien a obtenu pour ses sujets le libre exercice de la religion catholique. Suivez-le encore à thinopolis, c'est-à-dire Dunkerque^ vous y verrez Dioclée ou la religion chrétienne triompher d'Asirée ou l'bérésie. Voici les fêtes du sacre qui se célèbrent à Astyrème qui est Reims, et Paléodice qui est M. de Créqui, vengé à Rome de Tinsulte faite à sa dignité par Léandre^ qui est le pape. Voulez-vous enfin de la poésie ou des tableaux pompeux ; voici un tournoi en l'honneur de Cinaïs^ le ballet des portraits, et l'exacte description du cabinet de Cinaïs; voici tant de sonnets et autres poésies qu'une table est nécessaire. Les discours ou les lettres vous intéressent-elles davantage ; vous pourrez vous borner à rétude de ces modèles, une autre table vous les indique encore. On le voit, l'auteur sait que tous les goûts sont dans la nature, et il s'y est prêté avec toute la variété de son talent. Encore une fois, lisez Macarise; vous y trouverez toujours au moins l'imprévu.
Comme dans la Description du royaume de coquet^ ierie, l'abbé d'Aubignac, précieux sans le savoir, lança encore quelques traits contre ces a jeunes personnes... qui pensent estre fort précieuses quand elles ont appris quelques paroles extravagantes comme aimer furieusement, plaire terriblement, et mille autres façons déparier impertinentes...*; qui ne veulent pas apprendre quel est véritablement le prix et le mérite
I Abrégé de la philosophie def stoiques, en tète de Macarite^ p. 123.
l'abbb d'aubiunac. 193
d'une honnesie femme;... qui se persuadent que la perfection d'une femme consiste à grimacer de bonne grâce et dire une impertinence avec un sourire affecté^ des mouvements de tète bien façonnés et quelque emportement d'une mauvaise raillerie. Les inventions éclatantes {de Macarise) y les pensées nobles ( de Macarise), les expressions justes (de Macarise), enfin tout ce que les livres ont de grand et de merveilleux n'est pas de la portée de ces gens-là. »
Je crois en effet que les précieuses eurent en horreur ce pédantesque ouvrage; et peut-être est-ce le motif qui anima encore contre elles l'abbé d^Aubignac^ leur complice sans le savoir, quand il publia^ quelques mois après Macarise^ un fragment détaché de la suite de ce roman sous le titre de Aristandre ou l'histoire interrompue. Ce petit ouvrage^ composé a pour le divertissement et l'instruction des honnestes gens 9, met encore en scène les Précieuses tenanX tribunal^ et rendant des arrêts auxquels s'oppose la cour de Beauté. Femmes belles et femmes précieuses, ce n'étaient point les mêmes personnes^ et ce n'est pas sans malice que l'auteur les met en regard.
Hais je me surprends à chercher une cause aux attaques dirigées par l'abbé d'Aubignac contre les Précieuses, comme s'il avait besoin d'un motif pour déclarer la guerre! Il combat par besoin, il guerroie par tempérament; ce qu'il cherche, c'est l'action; il aime à provoquer pour qu'on lui réponde^ à porter des coups pour qu'on lui en rende : ce stimulant lui est nécessaire ; un peu faible, il a besoin d'être excité pour rester toiyours en mouvement, comme il l'aime. Ainsi, pourquoi s'attaquer à Corneille, qu'il a tant vanté dans sa Pratique du théâtre ? Pourquoi essayer de faire con-
194 L^BBB d'aUBIGNAG.
currence à l'Acadéraie? Pourquoi remonter jusqu'à Homère pour trouver à lutler après ëlre entré tour à tour en lice contre tous ses contemporains? Ah ! si le temps ne lui avait pas manqué! Entre Homère et Corneilie^ aucun ne lui aurait échappé des écrivains intermédiaires.
En cherchant bien, je sais qu'on trouve au moins des prétextes à ses déclarations de guerre. Commençons par Corneille. On prétend que le grand poète dédaignait de consulter Tabbé d'Aubignac sur ses tragédies, et qu'ensuite^ dans les examens dont il les accompagnait à l'impression^ il ne reconnut Jamais les services que lui avait rendus la Pratique du théâtre, et n'en nomma jamais l'auteur. La belle raison pour attaquer un homme de génie dont l'abbé avait tant de fois fait l'éloge ! U n'est pas vrai^ d'ailleurs^ que Corneille n'ait jamais consulté l'abbé sur ses pièces; du moins, quand il fit Horace, il en donna lecture à quelques amis, et entre autres à l'abbé d'Aubignac, et il modifiale cinquième acte d'après ses indications, conformes à celles de Chapelain. On dit aussi que l'abbé avait fait le plan du Manlius Torquatt^ de mademoiselle Desjardins (madame de Yilledieu), comme il avait fait ceux d'Erixêne et de PaUne, et que Corneille ayant plaisanté cet ouvrage, d'Aubignac n'avait eu ensiiile d'autre but que de se venger. Quoi qu'il en soit, l'un des deux adversaires au moins mérite bien qu'on s'intéresse au combat ; mais nous n'avons pas à en rappeler les circonstances, rapportées par H. Taschereau, dans son Histoire de CorneiUe^ avec une exactitude et une abondance de détails qjui nous sont interdits ici.
Nous arrivons à l'écrit fort curieux (|ue lança, en 16G4, l'abbé d'Aubignac contre l'Académie. Sans sV
l'abbk d'aubigmac. 195
dresser au docte corps^ il l'attaquait directement^ puisqu'il lui suscitait un rival et lui retirait une partie de ses privilèges.
L'abbé avait à se plaindre de l'Académie française. Il s'était présenté en 4640^ et n'avait pas été admis.
Une lettre inédite de Chapelain à Balzac, en date du I3juilletl640^ endonneainsi la raison :aM. d'Aubignac est H. Hédelin.H. Hédelin, au^em, fut naguère précepteur de M. le marquis de Brézé (duc de Fronsac)^ et est encore son domestique (c'est-à-dire de sa maison). L'une de ses plus fortes ambitions a été d'entrer dans l'Académie^ et il y avoit grande apparence qu'il eût été le premier reçu sMl n'eût point fait un libelle contre la Roxane de M. Des Marets^ où il blfimoit le goût de Son Eminence et de madame d'Aiguillon qui Tavoit estimée. Dansce temps^ H. Porchères d'Arbaud se laissa mourir^ et plusieurs se présentèrent pour remplir cette pluce^ le libelliste entre autres. H. Patru, notre ami et trèsgalant homme, l'obtint d'une commune voix, et le précepteur eut l'exclusion, dont moiUt dolent fut et plaintif. »
Ainsi évincé, Tabbé ne se présenta plus. Il se dédommagea tant bien que mal en se faisant l'habitué de plus en plus assidu de la vicomtesse d'Auchy, qui avait ouvert des conférences mi-partie galantes, mi-partie pédantes, et tout à fait dans son caractère. Il ne manqua pas de s'y faire des ennemis par sa fureur d'attaquer tout le monde. Un jour, entre autres, en présence du comte de Pagan, il y prononça un discours contre l'orgueil : c'était s'adresser directement au comte ,
> Voy. notre édition de V Histoire de l'Académie française, par Peliisson et d'Olivet. Paris, Didier, 2 vol. in-^,t. I^ p. 388.
196 l\bbb d'acbignac.
ingénieur disUngué^ mais l'homme le plus vain de son siècle. Dans son utile commentaire sur Tallemant^ M. Paulin Paris nous apprend que le texte manuscrit de ce discours est con^rvé dans la bibliothèque de M. de Monmerqué, et il en cite un long passage qui n'a pas échappé^ dit-il, à Molière. — L'auteur y parle des gens de lettres vaniteux : a Combien voit-on de ces gens-là, dès lors qu'ils nous montrent une épigramme, un sonnet, une lettre, un discours, commencer par : Voicy qui est beau. — Cette pensée ne vous déplaira point. — Vous trouverez ce sujeJt assez bien traité. — Monsieur tel on madame une telle a gousté cette pièce merveilleusement, et sans doute vous serez de son avis... — Combien de fois est-on obligé de mentir, si Ton est complaisant, ou .de les démentir si Ton est véritable ! d
Cette satire anticipée de tous les Orontes, de tous les « hommes au sonnet d qui étaient là, jointe aux traits personnels lancés contre le comte de Pagan, ne manqua pas de susciter contre Tabbé de nouvelles colères et de lui rendre difficiles ses relations avec ses confrères. Du reste, la vicomtesse mourut en 1646, et les assemblées qui se tenaient chez elle étant interrompues, Tabbé d'Aubignac eut à chercher un nouveau lieu où sa mauvaise langue pût continuer des attaques auxquelles sa plume ne sufOsait pas. Peut-être assista-t-il ensuite aux mercredis de Ménage, avant d'être brouillé avec lui; peut-être le retrouverait-on à l'Académie d'Habert de Montmort ou dans le cabinet de MM. Dupuy; mais il y avait là des hommes trop supérieurs à lui pour se soumettre à Tascendant qu'il aimait à prendre sur ses amis, ou pour se prêter facilement à ses malices.
C'est alors qu'il songea lui-même à organiser une
l\bbr d'aubignac. 197
Académie dont il pût être le chef et le modérateur. Assez bon nombre d'écrivains se pressèrent autour de lui^ et c'est après avoir tenu ses conférences pendant deux années avec un certain succès quMl adressa au Roi un discours dont te privilège lui fut accordé en i656, mais qu'il imprima seulement en 4664%
aLes empressements d'un nombre assez considérable de vos sujets^ dit-il à Sa Majesté^ qui se sont unis pour conférer ensemble de leurs études et consacrer à Votre Majesté tous les fruits de leurs veilles^ ne me permettent plus de demeurer dans le silence et de leur refuser mon ministère pour mettre au jour les impatiences deThonneste dessein qui les fait agir. » Après ce début adroit et flatteur^ il s'étend longuement sur l'éloge des sciences et des lettres, sur les avantages qu'elles apportent aux peuples et aux. souverains^ sur le progrès des études^ aidé par les discussions des sociétés savantes^ où l'on cherche moins à soutenir les opinions des anciens qu^à les combattre si eiles sont fausses ou en tirer d^utiles conséquences si elles sont justes; il comprend qu'il se ferait tort en attaquant l'Académie française, toute* puissante auprès du roi^ et^ partant de la considération des services qu'elle rend^ il prouve qu^une seconde Académie est nécessaire à Paris pour multiplier les heureux résultats déjà obtenus : d'ailleurs les gens capables de faire avancer la science sont-ils donc réduits à ce petit nornbre qui compose l'Académie française? 0 Une compagnie de quarante personnes n'a pas épuisé la France d'orateurs, de poètes^ de philosophes^ de ma-
> Discours au Roj sur rétablissement d*ooe seconde Académie, dans la ville de Paris, par messire Hédelio, abbé d'Aubignac. — 1664, Paris. — 4 vul. in-4 de 51 pp.
i98 l'abbr d'aubignac.
thématiciens ; Paris en a milie^ et votre royaume eo pourroit faire des armées...
a C'est donc à Tayantage de votre royaume^ Sire, et à la gloire de Votre Majesté^ que nous la supplions trèshumblement de nous accorder Thonneur de sa protection et les caractères de son autorité pour établir en Académie royale les conférences que nous avons continuées depuis deux ans dans une mutuelle communication de nos études; elles nous ont fait connottre la grandeur et l'utilité de ce dessein; elles nous ont servy d'épreuves à nos forces et nous ont confirmés dans Tespérance de pouvoir quelque jour satisfaire à ce que le public en peut souhaiter. Nous ne voulons pas dire que cette Compagnie a des esprits aussi noblement passionnez pour les bonnes lettres que le reste de vostre Estât...; mais nous pouvons assurer Votre Majesté qu'ils ne sont pas indignes d'être les puînés de TAcadémie françoise. d
L'auteur espère que la nouvelle société sera bien vue de l'Académie française^ et toutes deux, par une noble émulation^ essayant de se surpasser^ produiront des merveilles. Du reste^ la Compagnie qu'il propose de fonder ne cessera de faire des efforts pour prouver son attachement au service du roi a par les respects d'une parfaite soumission, par les devoirs d'une obéissance indispensable^ par les ardeurs d'une affection sans réserve et par les serments d'une inviolable fidélité. »
Tant de protestations et de belles promesses restèrent sans effet. Le roi n'accorda point les lettres patentes qui faisaient d'une Compagnie particulière un corps officiel. Cette concession eût ouvert la porte à trop d'abus. Paris aurait vu bientôt quarante académies plus ou moins inoffensives, mais plus ou moins bavardes., dont
l\bb{ d'aubiqiiac. \9^
le grand nombre et les discussions oiseuses auraient fait tomber dans un discrédit général les sociétés môme les mieux méritantes. Mais TAcadémie de Tabbé d'Aubignac, qui fonctionnait avant qu'il eût adressé au roi sa requête^ continua à se réunir après qu'il eût été refusé. La publication de son Discours au roi fut une sorte d'affpel à Topinion, qui attira sur lui une attention plus Tîve. II songea alors à constituer régulièrement la société. Les statuts qu'il donna à son Académie ne nous sont pas parvenus; mais nous en connaissons encore l'organisation et les principaux membres *.
Chaque semai ne^ l'Académie des belles-lettres^ ainsi la nommait-on, tenait une séance privée chez l'abbé d'Aubignac^ et chaque mois une séance publique à l'hôtel Matignon â devant une assemblée composée de plusieurs personnes de qualité de l'un et l'autre sexe.» Un des membres prononçait d'abord un discours; ainsi l'on eut à admirer M. Blondeau^ avocat; M. de Vilaines^ gouverneur de Vitry-le-Français, fils de l'astrologue ; l'abbé de Saint-Germain, prédicateur. Après les discours, on lisait des ouvrages de poésie composés par quelques-uns des académiciens. Le bureau était composéde Tabbé d'Aubignac^ directeur ; M. de Vaumorière, sous-directeur; H. Guéret, secrétaire. On nomme ensuite ; le marquis du Châtelet^ le marquis de Vilaines^ le marquis d'Arbaux; MM. Perachon, avocats ; les abbés de Viilars^ Ganaret^ de Saint-Germain; puis MM. Richelet^ de Launay, Carrée du Perrier^ Baurin et Baralis le médecin; ajoutons H. Petit, qui succéda à l'abbé d'Aubignac, et l'abbé de Villeserain, directeur après M. Petit. On airait proposé aussi d'admettre des femmes,
A Voyez le Mercwre galant, 4672
200 l'abbé d'aubignac.
et les premières places auraient été données à madame de Villedieu, madame Desbouiières et la marquise.de Guibermèny^ fille du marquis de Vilaines» poète comme son père et sa mère. Après la mort de Tabbé d'Aubîgnac les assemblées continuèrent à se tenir pendant quelque temps ; mais Tabbé de Villeserain fut nommé à révêché de Senez^et^ après son départ^ personne ne prit* en main la direction de TAcadémie, qui se dispersa et ne tarda pas à se faire oublier.
Dans la requête adressée au roi par Tabbé d'Aubignac, un mot, glissé en passant, montrait que le vieux savant commençait à secouer le joug des anciens, dont jusquelà il avait été le défenseur fervent. Il blâmait fortement ceux a qui sont attachés opiniâtrement aux maximes que les anciens ont laissées dans leurs écrits, et ne veulent rien chercher au delà. » Animé de ces dispositions malveillantes pour l'antiquité, il n'essaya pas cependant de combattre les règles qu'elle avait laissées, mais il l'attaqua dans une de ses admirations, dans les poèmes qui ont servi de modèles aux auteurs et de règles aux critiques. Il composa un volume de Conjeciures oeadémiques sur l^lliade, qu'il laissa, avant de mourir, entre les mains de Charpentier, de l'Académie française. — L'ouvrage ne fut imprimé qu'en 1715.
Dans sa belle Histoire de la querelle des anciens tl des modernes, M. Rigault a apprécié ce livre en des termes que nous n'aurions osé employer, de peur d'être suspect de partialité. Hais nous avons montré assez de sévérité contre d'autres œuvres de l'abbé pour avoir le droit de répéter au moins les paroles d'un critique qui ne le combat pas sans lui décerner les plus grands éloges.
a De toutes les .critiques d'Homère que nous avons
l'arrk d'aubigrac. 201
vues se produire au xvii' et au xviii« siècle, celle de Tabbé d'Aubignac est sans comparaison la plus hardie et la plus neuve. Seule, s'élevant au-dessus des chicanes de détail faites aux dieux, aux héros, au plan et au style de V Iliade, il ose aborder la question même de l'épopée primitive; seul, cet admirateur d^Âristote déserte Forniêre où^ au nom d'Aristote, le P. le Bossu avoit traîné le xvu' siècle^ va droit à Homère et le somme de prouver son identité. Je crois à Fexistence d'Homère...; mais je ne veux pas méconnaître la hardiesse et la sagacité de l'abbé d'Aubignac. Sur la question homérique, il a vu plus haut et de plus loin que son temps, et il a devancé de plus d'un siècle le scepticisme imitateur de l'Allemagne...; d'Aubignac n'a qu\m tort : c'est de supprimer Homère. »
Un c6té assez piquant du livre du vieil abbé, c'est qu'il rapproche assez souvent ce qui s'est passé de son temps de ce qui a dû se passer, à son avis, au temps de la composition homérique. Ainsi, pour montrer que Vltiitde est formée d'environ quarante poëmés de différente longueur, il rappelle qu'il a vu une comédie faite avec des fragments de chansons et une autre toute composée de phrases de Balzac. Pour prouver quel danger il y a à expliquer par des allégories ce que dtt ï Iliade de ses divinités, il cite Montaigne qui condamne a ces visions bourrues » et rapporte une aventure assez plaisante arrivée à M. V***, c'est-à-dire à Charles Sorel : a Un docte Allemand ayant vu son roman intitulé VOrphyse de Ckrysanle l'interpréta pour rhisloire de la pierre philosophale et vint en France exprès pour conférer avec lui, et lé surprit fort des belles imaginations qu'il avoit conçues sur des choses auxquelles il n'avoit jamais pensé. > Pour critiquer l'ha-
SO^ l\bBÉ D'ADBIGIfAC.
bitude où sont les héros de V Iliade de faire la cuisine^ il leur objecte qu'ils n'ont pas la même excuse que le roi Henri IV, qui, s'élant égaré près de Château-Landon, entrai dans la ville avec les ducs d'Epernon et de Montbazon, et, pour ne pas être reconnu, leur fit préparer son repas.
En résumé, comparant les diverses traditions laissées par l'antiquité sur la personne d'Homère, il arrive à conclure ainsi : a Faisons donc cette^réflexion, qu'il est impossible qu'un homme ait vécu parmi les autres sans nom, qu'il soit né sans père ni mère, qu'il a t vécu sur la terre sans vivre en quelque lieu.» Puis, dans une seconde partie inférieure à la première , passant de l'homme à l'œuvre, il en tnontre le défaut d'unité, les sutures apparentes, les interpolations flagrantes, mais le tout en se plaçant au point de vue de son temps, sans avoir la force de se reporter à l'époque de l'épopée homérique, sans en apprécier les mœurs avec justesse, et sans comprendre quelles précieuses ressources peut trouver l'historien dans ce tableau si vrai d'une société qui commence.
La date précise de ce traité nous est inconnue; mais la nette fermeté du style suffit à prouver que l'abbé d'Aubiguac n'était pas, quand il l'écrivit, dans cet état d'imbécillité où, au dire de Despréaux, il passa les trois dernières années de sa vie ^ Le titre de Conjectures acor démiques semble prouver aussi qu'il le composa en vue
t 3« Réflexion sur Longin :— « i*ai corma M. Fabbé d*Auhignac. 11 était homme de beaucoup de mérite et foit habile en matière de poétique, bien qu'il sût médiocrement le grec. Je suis sûr qu*il n'a jamais conçu un aussi étrange dessein (de nier Teiistence d*Homère), k moins qu'il ne Tait conçu dans les dernières années ^e sa vie, dû l*on sait qu'il était tombé en uae espèce d'enfance. » -
l'abbé d'aijbignac. 203
des lectures qu'il faisait dans ces réunions savantes dont nous avons parlé, et dontTépoque la plus florissante fut cette année i664, où il lança dans le public son Discours au Roy.
L'année suivante, en 1665, il obtint de succéder dans Tabbaye de Meiinac, diocèse de Limoges, à l'abbé de Lévis-Yentadour. On se rappelle que c^est au noaréchal de (La Guiche)-Saint-Géran que l'abbé d'Aubignac avait dédié son premier livre : c'est alors seulement qu'il fut récompensé de cei bommage; car il n'est pas douteux que l'abbé de Lévis, dont le frère était allié aux La Guicbe, ait fait à Tabbé d'Aubignac la cession de son bénéfice par considération pour les vieilles et fidèles relations qu'avait entretenues celui-ci avec sa famille. Les bulles qui conféraient à l'abbé d'Aubignac le titre d'abbé de Meimac lui furent expédiées par Alexandre VII, en date do 26 février 4665. Son revenu se trouva alors augmenté de deux mille livres ; joint à la pension laissée par le duc de Brézé et au produit de l'abbaye d'Aubignac, il s'élevait à six mille sept cents livres, plus de quinze mille francs de notre monnaie.
L'abbé d'Aubignac était donc fort accommodé ; il pouvait faire figure dans le monde, où il allait beaucoup, et où il apportait une incfulgence qu'il n'avait pas quand il s'agissait de défendre la science ou d'attaquer ses rivaux. Rien ne prouve mieux le sontiment qu'il eut des convenances sociales qu'un dernier petit livre publié par lui en 1666, sous le titre de : Conseih d'Arisle à CélU mène '. Cet écrit fort sage est vraiment un traité de l'art de vivre en société. Composé à un point de vue tout
< Les Conseils (TAriste à Cèlimène sur les moyens de conserver sa réputtUion. Paris, N. Pepingaé, 4666, 4 vol. iD-42«
204 l\bbé b^ubignac.
mondain, il s'appuie toujours sur une morale pure, rigoureuse à soi-même^ indulgente aux autres. Le dernier mot^ la vraie doctrine de Tabbé d*Âubignac est dans ce vers du Tartufe :
Je veux une verlu qui ne soit point diablesse.
Imprimés en 1666^ ces Conseils avaient été composés longtemps auparavant^ comme le prouve la date du privilège, accordé en 1656. Il semble que Tauteur^ Ariste, l'adresse à mademoiselle de Rambouillet^ Ce7fméne, au moment où elle allait devenir madame de Grignan. Partout on trouve cité Texomple d'Arlhénieey partout on trouve placé son éloge : a La sage Arthénice> lit-on dès le débul^ vous a donné avec la naissance une partie de Testime que vous avez acquise. Elle vous a donné la beauté sans y avoir dépensé que son image et quelques souhaits; mais^ pour votre éducation^ elle n'a rien épargné de ses soins et de son travail.... Les grâces de son visage n'ont jamais fait mal penser des mouvements de son cœur, et elle a vu toute la cour à ses pieds avec autant de respect pour sa vertu que d'admiration pour les charmes de sa personne, o S'agit-il de- la conduite à tenir avec ses domestiques ou avec ces courtisans empressés qui se font un jeu des paroles d'amour : c^esl encore Arthénice qu1i faut imiter.
Les Conseils d' Ariste à Célimène terminent la vie littéraire de l'abbé d'Aubignac : vie de luttes incessantes, de haines sans cesse provoquées. Cet adieu aux lettres, qui est en nême temps un adieu au monde^ nous montre l'abbé devenu doux, simple et bon en vieillissant. Hais il eut tort d'attendre trop longtemps pour faire cette conversion. Que devint-il ensuite? II parait qu'il se retira chez son frère Anne Hédelin, à Nemours.
l'abbb d'aubignac. 205
Dès lors un sorte de mystère Tenveloppe ; il vit dans la retraite et se fait complètement oublier du monde. Nous savons seulement qu'il résigna en 1669 son abbaye d'Aubignac, où il eut pour successeur Louis Feydeau, conseiller au parlement; à la même époque^ il iiitroduisit la réforme de Saint-Haur dans son abbaye de Meimac^ et la résigna de même en 1670, avec l'agrément du roi. Sa vue était alors presque perdue^ sa santé ruinée^ et peut-être même était-il tombé dans cette espèce d'enfance dont parle Despréaux. Toutefois, il eut encore assez de force, en 1671^ pour faire une édition complète des discours religieux que nous avons déjà cités dans le cours de celte étude ^ Dédiés à Tarchevêque de Paris^ François de Harlay, les Essais d'éloquence sont précédés d'un avertissement au lecteur où Fabbé discute longuement la convenance du mol essais qu'il à adopté pour son ouvrage^ à Timitalion de Montaigne a ce Sénèque en désordre^ »... « qui peut en estre Tautheur, p et qu'il traite assez mal^ selon son habitude de tenir toujours répée levée contre quiconque manie la plume. Si les Essais d'éloquence nesont pas le dernier ouvrage composé par l'abbé d'Aubignac, ils forment du moins rpbjet de sa dernière publication. Du restcf il ne vécut pas longtemps depuis; car il mourut en 1672, quoi qu'en dise Chaufepié, d'ordinaire si bien renseigné*.
* Essais d'éloquence chrétienne, conienant les panégyriques funèbres de quelques personnes illustres, les éloges de plusieurs saints, les discours sur quelques mystères, et diverses instructions éTangélîques. Paris, Edme Conterat,4671,4 vol. in-4o. Fr. Hédelin y prend les titres de « docteur en droit canon, conseiller, aimiônier et prédicateur ordinaire du roi; » et, quoiqu*il eût résigné ses bénéfices^ se donne encore comme « abbé d*Âubignac et de Meimac. »
* Chaufepié accuse d*erreur tous ceux qui placent la mort de
206 l^abbC d'aubignac.
Ainsi va le monde. Moins d'un demi-siècle après la mort de l'abbé d'Aubignac, on ignorait jusqu'à Tannée de son décès. Et cependant que n'avait-il pas fait pour se conserver dans le souvenir de la postérité I Halbeureu^ment, comme nous le disions au débuts s'il s'agita fort dans son milieu; s'il eut le talent nécessaire pour s^y distinguer et assez de malignité pour ne s'y jamais laisser oublier^ il n'eut pas assez de génie pour surpasser ses contemporains et atteindre ce niveau au-dessous duquel la postérité peut jeter un regard curieux^ mais dédaigne de fixer longtemps son attention.
Tabbé avant le 25 juillet 4676, et notamment b plupart des auteurs, qui rapportent sa mort à l'année 4673. La date 4672 que nous donnons néanmoins s*appuie sur un passage contemporain, emprunté au Mercure galant de 4672, u VI, p. 65.
Georges de Scudéry naquit au Havre en 1601 ; luimême nous dit le lieu de sa naissance dans une ode au comte du Pont de Courlay ^ et nous en apprend la date dansla préface de ses Po^stes Ml se prétendait issud*une famille originaire de Sicile, qui serait venue s'établir en Provence à la suite des princes de la maison d^ Anjou : d'anciens titres latins nomment ses ancêtres Scuiifer^
> Sachant que je liens la naissance Des lieax où vous avez pouvoir....,
lui dit- il. Or, François du Pont de Courlay, neveu par sa mère du cardinal de Richelieu, était gouverneur du Havre depuis la mort de son père, arrivée en 4625.
* « Ce n*est pas que j*aye encore besoin de beaucoup de poudre pour cacher la blancheur de mes cheveux^ ni que ma vieillesse soit décrépite. Mais enfin, f ai quarante-huit ans, et ma première maîtresse n est plus belle. » (Prérace des Poésies^ 4649.)
208 GEOHGKS DE 8C0DBKT.
et des pièces du xvi« siècle leur donnent le nom de Scudier ou Escuyer\ Aussi lit-on dans le Grand Cynis, roman de sa sœur^ quMl était a d'un rang si noble qu'il n'y aToit point de famille où l'on pût avoir une plus longue suite d'ayeuls, ny une généalogie plus illustre ny moins douteuse *. b
Elzéar de Scudéry^ aïeul du poêle, était militaire; son père avait commandé une compagnie'; lui-même^ à Tâge de trente ans environ^ avait . un régiment* ; aussi, fier de ces emplois dans les armes, il déclare a qu'il est sorty d'une maison où l'on n'a jamais eu de plume qu'au chapeau ^ »— Elzéar de Scudéry se distingua surtout pendant les guerres de religion, et. nommé maire de la ville d'Apt par M. de La Goste, qui en était gouverneur sous Charles IX, il dirigea plusieurs petites expéditions contre les huguenots retirés dans le voisinage.
' Le P. Niceron, Mémoires pour sertir à Vhisloire des tiommes iUustres de la république des lettres, t. XVI.
* Le Grand Cyrus, Yl* partie, Ut. II, p. 355, édit. 4654.
* Moy qui sais fils d*un capitaine Que le inonde estima jadis.
[Ode au Aoy, dans les poésies qui suivent le Trompeur puny, 4636).
* Plumes de coq au nombre de deux mille M*ont vu leur chef et m*ont cru leur Achille ; Drilles armez chez moy tous les matins Faisoient sonner fifres et tambourins.
Mais, à malheur I par la fin de la guerre Mon régiment fut cassé comme verre.
{Epitre à Doris (mademoiselle du Val). — Poésies, 4649, in-4, p. 255.) ' Dédidace du Trompeur puny, tragi-comédie, k madame de Combalet (depuis duchesse d'Aiguillon). — 4 fol. in-8, Paris, SommaviUe, 4635.
GBOnORS DE SCUDBRT. 209
Le père de Georges de Scudéry quitta la Prorence à la suite d'André de Brancas, seigneur de Yillars^ qui fut^ sous Henri IH^ gouverneur du Havre : il fit obtenir à son protégé la ctiarge de lieutenant du roi en cette ville. Au temps de la Ljgue^ André de Brancas défendit Rouen assiégé par Henri IV^ et Scudéry le père eut part à cette brillante résistance : c'est lui qui commandait au fort Sainte-Catherine ^ Lorsqu'cn 1594 H. de Villars rendit enfin la ville à Sa Majesté^ il reçut le titre d'amiral^ et Scudéry, à qui le roi pardonna, conserva sa charge au Havre. A la mort d'André de Villars, son frère Georges, premier duc de Villars, bérila de son gouvernement, sans que la fortune de H. de Scudéry en souffrit. Il entra même fort avant dans les l)onnes grâces de la femme du duc, laquelle était sœur de Gabrielle d'Estrées. Hais il eut, parait-il, la maladresse de lui déplaire, et ce fut le commencement de ses malheurs. Quoique le Grand Cyrus parie du bien qu'il partagea fort inégalement entre son flls et sa flUe, tout en mettant celle-ci en position « non-seulement de n'avoir besoin de personne, mais de pouvoir mesme paroitre avec assez d'esclat dans le monde, » il est certain que le samedi ^^ octobre 1610 il lui arriva une mésaventure qui ne permet pas de lui supposer une grande fortune : M. de Scudéry, gentilhomme, de la ville d'Apt, fut mis en prison en vertu d'un arrêt de prise de corps rendu par le lieutenant général de l'amirauté de France au siège de la Table de marbre, et cela à la requête d^un marchand de Middlebourg nommé Corneille Gnadhebinx. M. de Scudéry ne fut relâché
1 Fastes des rois de la maison de Bourbon, à la dale du M no* Tembre459t.
210 GKORGBS DK SCUDERY.
que le 23 décembre suivant, après avoir fourni cauJtion juratoire^ et à la charge par lui de se représenter toutes fois et quantes il serait besoin : ce sont les termes mêmed'une pièce inédite que nousavonssous les yeux. Georges de Scudéry père avait épousé en Normandie une demoiselle de Brilly, et de ce mariage naquirent en 460! un fils, et en i607 une fille, Magdelaine de Scudéry, qui ne fut pas moins célèbre que son frère. En 1613 mourut leur père, et, six mois après, privés aussi de leur mère, ils demeurèrent confiés aux soins d'un oncle riche qui prit le plus grand soin de leur éducation. Georges apprit un peu le latin, et put dire plus tard :
Il est peu de beaux-arts où je ne fusse instruit ^
Mais il ne tarda pas à abandonner ses études pour entrer dans une carrière où il devait entraiaer la muse pendant trente années :
Sans respecter ma pauvre Calliope,
Le sort la berne en cent lieux de rEurope,
Tautôt icy, puis après tantôt là.
Sans que le ciel y mette le holà :
Trente ans entiers, de province en province,
Elle a changé de climal et de prince.
Et n'a trouvé presqu'en tout l'univers
Qu'ingratitude et qu'oubli pour ses vers*.
Quatre voyages à Rome ' et d'assez longs séjours faits à diverses reprises en différents lieux de l'Italie lui en firent connaître la langue; il possédait aussi
1 Le Dégoût du moDde.-— Sonnet. [Poésies, p . 96.)
* Epttre à Doris. {Poésies, p. 254.)
' Préface des Harangues académiques, traduites du Manzini.
GEORGES I>B SCUDERT. 2ii -
Tespagnol^ et ces deux langues, alors nécessaires à un homme de cour, lui servirent pour quelques-uns de ses ouvrages*.
• Ses premiers vers lui furent inspirés par Pamour. Pendant les quelques années de sa première jeunesse qu'il passa à Apt, il fut passionnément épris d'une demoiselle Catherine de la Rouyère. Appelé en Normandie pour les intérêts qu'il y avait conservés, il revint brusquement la surprendre une nuit, pendant son sommeil, en chantant sous ces fenêtres ces paroles qui rappellent de loin Paubade de la Juive :
De l'autre bout de la France Où le sort m'avoît détenu.
Pour témoigner ma constance, Ma Catin, me voici venu. Vous dormez et me voici de retour
Avec autant d'amour
Comme le premier jour.
Cet amour fervent fut mal récompensé. Mademoiselle de la Rouyère quitta Apt pour aller épouser à Aix M. dePigenat*.
En quelle qualité, à l'ftge de vingt-huit ans, servit-il dans Tarmée dltalie que commandait Louis XIII eu personne? Nous l'ignorons; mais une Ode au Roi, qu'il fit à Suse pendant une trêve, a accoudé dessus un tambour'», nous montre ses premiers essais à la gloire de Sa Majesté. Vers le même temps, il se fit connaître dans sa
i Dédicace ^ la Reine de V Amant lihéralf tragi-comédie imitée de Michel Cervantes.
* Les frères Parfaict. Hisioire du Théàtre-Françait, t. IV, p. 430.
* Poésies diverses, à la suite du Tromfteur puny (iii-8, 4635).
212 GEORGES DE SCUDfiRT.
province en concourant pour le prix fondé aux fameux Palinods de Caen. Deux Odes sur VlmmcLculée Conception de la Vierge sont suivies d'un Remerciment à MM. J. D. P. D. C, c'est-à-dire évidemment à messieurs (les) juges du Palinod de Caen^ et cette dernière pièce nous apprend qu'il y remporta le prix :
Me voyant couronné, je vous en dois Thonneur.
Pendant son séjour dans le Midi, Scudéry avait connu le duc de Montmorencv, cette malheureuse vietime d'une faute que Richelieu ne devait pas pardonner; avec Mairet, Théophile et P. deBoissat, qui fui académicien, ilfaisait, seinble-t-il, partie de cette pelitecour choisie de poètes qui entouraient le jeune duc, leur protecteur et leur ami. C'est sans doute pour lui complaire qu'il publia en 1630, selon labbé d'Artigny, une édition des œuvres de Théophile, et qu'il lui dédia en 1631 sa première pièce de théâtre, Lygdamon et LydiaSy représentée dès i629. Dans le premier ouvrage, son amitié pour Théophile, sa haine pour ses persécu> tcurs, les Garasse et les Guérin, son admiration pour Malherbe et pour Ronsard * et surtout pour le poêle qu'il publie, ont inspiré son Tombeau de Théophile et une prélace où son humeur fanfaronne se donne large carrière, a Je me pique, dit-il, d'aimer jusques en la prison et dans la sépulture. J'en ay rendu des témoignages publics durant la plus chaude persécution de ce grand et divin Théophile, et j'y ai fait voir que parmy l'infidélité du siècle où noue sommes, il se trouve encore des amitiez assez généreuses pour mespriser tout ce que les autres craignent. x> Légataire des a manu-
i Cf. Reiuercioieol à MM. J. D. P. D. C, cité plus haut.
GEORGBS DE 8CUDBRT. 213
scrito que la bienveillance de cel incomparable aulbeur a mis jadis enlre ses mains, » il en donne pour la pre* mière fois, dil-il, une édition correcte, et il ajoute, avec une outrecuidance qui fait sourire ici comme dans toutes ses autres préfaces : « Je ne fais pas difGculté de publier hautement que tous les morts ny tous les vivants n'onl rien qui puisse approcher des efforts de ce vigoureux génie. Et si parmy les derniers il se rencontre quelque extravagant qui juge que j'offense sa gloire imaginaire, pour lui montrer que je le crains autant comme je Testime, je veux qu'il sache que je m'appelle — De Scudéry. »
Qui aurait osé relever le gant si hardiment jeté? Scudéry n'eut aucune lance à rompre, et ne brisa pas la plume qui avait écrit ces rodomontades. Dans sa dédicace de Lygdamon, il dit au duc de Montmorency : a Je vous présente avec ce livre la main dont il est party. Vous trouverez qu'elle est capable d'une autre façon de servir. Que si toutesfois ma poésie est assez heureuse pour toucher vostre inclination, je vous promets que j'apprendray àescrire de la gauche, afin que la droicte, s'employant plus noblement, puisse vous faire voir, au prix de ma vie, que je suis..., etc. d — Sa préface n'est pas moins extravagante de forfanterie : a Pensant n'estre que soldat, je me suis encore treuvé poète... ces vers que je t'offre sont, sinon bien faits, du moins composez avec peu de peine;... si je rime, ce n'est qu'alors que je ne sçay que faire, et n'ay pour but en ce travail que le seul désir de me contenter; car bien loing d'eslre mercenaire, l'imprimeur et les comédiens tesmoigneront que je ne leur ay pas vendu ce qu'ils ne pouvoient payer;... j'ay passé plus d'années parmy les armes que dans mon cabinet, et beaucoup
3i4 GBORGRS DS SGDDéRT.
plus usé de mëcbes en barquebuse qu'en chandelle; de sorte que je sçay mieux ranger les soldats que les paroles, et mieux quarrer les bataillons que les périodes. » Après s'être ainsi mis à couvert, il prend Toffensive et court sus aux critiques. Haro sur aces ânes masqués 90US rhabit d'un bomme, » ces a éplucheurs de syllabes! D Haro aussi sur ces cavaliers qui blâment un ^entilbomme de tenir la plume 1 A ces a valets de chiens je repondrayque parmy tant de cors et de cornes qu'ils ont, ce n'est pas merveille de leur voir donner un jugement cornu. )>
Soyons juste pourtant. Quand il a lancé ses hâbleries, Scudéry, bien qu'il les pense certainement, est le premier cependant à s'en 'moquer : a Jusqu'icy,^ dit-il en terminant, j'ay joué le personnage d'un poète; je commence, en finissant, celuy d'un homme raisonnable, p Mais ce personnage raisonnable est modeste, et l'on ne reconnaît plus Scudéry.
Lygdûmon ei Lydias, ou la Ressemblance, est la première pièce de théâtre qu'ait fait imprimer Scudéry. Rotrouy Scarron, Hagrdy, du Ryer et Corneille soutinrent de leurs madrigaux celte publication du jeune poëte.
Le héros de la. pièce est Lygdamon. Il a le cœur tendre^t la vie dure, — le cœut si tendre que, désespéré des froideurs de Silvie, il cherche la mort dans . les combats ; — la vie si dure, que ni le fer des ennemis, ni la gueule des lions auxquels il est livré par une fatale méprise, suite de sa ressemblance avec Lydias, ni le poison qu'il prend après avoir tué deux lions à lui seul,, ne peuvent achever une existence que le poëte avait intérêt à conserver : comment ne pas couronner enfin la constance de son amour, et ne pas lui
GEORGRS DB 8CUDKRT. ^it)
donner la main de Sîhie ? L'intrigue est fondée sur la ressemblance de Lygdamon et de Lydias^ deux guer* Tiers dont le second est un a gentilhomme de Rhoto» mage » et le premier a un gentilliomme ordinaire d^Amasis, souveraine des nymphes » de ce Forez illustré par l'auteur de VAstrée. Dans cette pièce^ d'un style indécis, Tauteur cherche sa voie; le genre pastoral et de fraîches descriptions, le genre noble et quelques vers bien frappés, les poinles molles du madrigal italien s'y succèdent ou s'y mêlent.— C'est un débuts et la pièce est loin d'être un chef-d'œuvre, a Cependant, dit-il dans la préface d'Arminius, Lygdamon^ que je fis en sortant du régiment des gardes et dans ma première jeunesse, eut un succès qui surpassa mes espérances aussi bien que son mérite. Toute la cour le vit trois fois de suite dans Fontainebleau; et^ soit qu'elle excusât les fautes d'un soldat, soit qu'elle mît ces fautes au nombre des péchés agréables^ il est certain que ses pointes touchèrent cent illustres cœurs, et que chacun loua beaucoup une chose qui étoit peu digne de l'être*.»
Lancé dans la voie du théâtre et enivré par son succès, Scudéry ne s'arrêta plus. Il eut bien quelque pudeur de tenir une plume avec une main faite pour porter l'épée; aussi lorsqu'il donna sa seconde pièce^ il crut devoir présenter au public sa justification. Un neveu de Malherbe^ M. de Chandeville-Sarcilly% lui douna à cet efTet une préface où il prouve, par l'cxem-
1 Préface à^Arminius.
I Elzéar de Sarcilly, sieur de Cbandeville, un des personnages du roman de Cyrus, est connu par un petit recueil posthume de ▼ers. H avait dit cependant, dans la préface que nous citons : n Je défends icj une cause où je n^ay point d'autre intérêt que celuy de
216 GBORGSS DB SCUD^BT.
pie de Malherbe et de Racan, qu'on peut être gentilhomme et poète : ne sait-on pas d'ailleurs a qu'il se trouTe peu de personnes à la cour qui ne fassent des vers ou qui ne les aiment? » M. de Scudéry imite les uns et plaira certainement aux autres.
I^a tragédie pour laquelle fut faite cette préface est le Trompeur puny, ou t Histoire septentrionale, jouée en 1631^ et imprimée depuis^ avec une dédicace à madame de Combalet et des vers à la louange de l'auteur par ses patrons habituels. Corneille, du Ryer, Hairet^ Bois-Robert et l'acteur Hondory, dont ce ne sont pas là les seuls vers connus. Le sujet, tiré à la fois de l'Astrée, comme Lygdamon» et du Poiexandre, ne se passe plus dans le Forez ou en Normandie, mais tantôt en Danemark, tantôt en Angleterre : c'est dire que Scudéry faisait bon marché de l'unité de lieu et de l'unité de temps : a Comme les bonheurs sont enchaînés aussi bien que les infortunes, ce second ouvrage, dit le poète, eut le même succès que le premier. )> — il ne valait pas mieux.
Quand Scudéry publia cette pièce, en 4633, il la fit précéder de son portrait, gravé par Michel Lasne : longs cheveux épais et bouclés, grands yeux noirs, nez fort, moustaches courtes et relevées, jolie bouche, visage ovale, tel pourrait être son signalement; il porte un costume militaire, ce qui explique la légende :
Et poëte et guerrier Il aura du laurier.
M. de Scudéry, mon dessein n'étant pas qu'on voye mon nom imprimé ailleurs que dans ses livres. »— Il mourut en 4633, à T&ge de ?iDgl-lrois ans.
GBORGBS Dl SCDDÉRT. 217
Une peste flt cette parodie :
Et poète et gascon Il aura du bâton.
Le Vassal ginérettXy qui parut au théâtre un an après le Trompeur puny, ne mérite pas davantage de nous arrêter. Nous remarquerons seulement qu'il la fit précéder^ quand il la publia^ en 1636, d'une dédicace à mademoiselle de Rambouillet. Nous avons hâte d'arriver à la Comédie des comidiens^ pièce jouée en 163^4, imprimée en 1635 et dédiée au marquis de CoisIin> gendre du chancelier Séguier. Dès la préface au lecteur^ Scudéry donne certaines particularités qu'il est bon de relever et qui font de mieux en mieux connaître son humeur vantarde et ses prétentions en poésie : d Si la suite des temps (lecteur) te met en main Lygdamon, le Trompeur puny, le Vassal généreux, OranUy le Fils supposé, le Prince desguisé, la Mort de César, ou celle de Didon que je traitte, tu ne festonneras point d'y voir une diversité si grande,. soit aux pensées, soit en la façon de les exprimer. Quelques-uns de ces poèmes m'ont obligé de toucher en passant la morale et la |K>litique; d'autres m'ont fait parler de l'art militaire et par terre et par mer; les voyages de nos héros m'ont fait marquer la carte de leur navigation ; les adventures des personnes illustres m'ont donné les grandes elles fortes passions que demande une douleur éloquente; et de cette sorte, j'ai tasché de n'estre point ignorant dans les sciences et dans les arts qui se sont trouvés comme enchaînés avec les subjects que j'ay voulu prendre. »— Ici, il travaille dans un genre nouveau, a que les Italiens appellent capriccioso. Si l'impression le fait aussi bien réussir que le théâtre, ajoute-
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t-il, je ne plaindray pas quinze jours que m'a couslé celle produclion. d
Une gravure de Van Lochom serl de frontispice à l'œuvre. On y voit, à l'entrée d'un jeu de paume, trois personnages : un Arlequin soucieux marche précédé d'un tambour, rondache au bras, rapière en main, et un cavalier les regarde passer. Une affiche encadrée annonce les Comédiens du Roy. Dès l'ouverture de la pièce, un prologue apprend au speclateur que Ton est à Lyon, que le lanibour et V Arlequin doivent parcourir la ville, (c comme le pratiquent lés petites troupes; » que.Mondory, sous le nom emprunté de M. de Bellemare, va faire le voyage de Sainl-Mathurin, pour guérir la troupe de sa folie ; que les insensés qui la composent, enfin, se cachent vainement sous les noms de Belle-Ombre, Belle-Fleur, Belle-Épine ou Beau-Séjour : on sait ce qu'en vaut l'aune de ces beautés-là.
Belle-Ombre est le portier de la salle. Il se désespère d'être inutile et d'attendre en vain un public indifierent. Arlequin et le tambour qui reviennent n'amènent pas un seul spectateur. « Puissé-je, dit Arlequin, ne souper d'aujourd'hui, avoir le peu d'esmotion que ma présence leur apporte, si l'on ne diroit que je suis bourgeois comme eux ou qu'ils sont tous Arlequins comme moy.,. Cependant celte ville n'a point de carrefour où •je n'aye fait le crieur public. » Arlequin, c'est l'espoir de la troupe. Aussi ses confrères des tréteaux s'empressent à l'envi autour de lui Une conversation s'engage entre eux et une comédienne; la Beau-Soleil en vient à parler ainsi des ennuis du métier et à en faire l'apologie : « Une erreur, dit-elle, où tombe presque tout le monde pour ce qui regarde les femmes de notre profession, c'est de penser que la farce est l'image de
notre vie^ et que nous ne faisons que représenter ce que nous pratiquons en effet; ii ne s'en trouve pas un qui ne croye avoir droit de nous faire souffrir l'importunité de ses demandes. . Comme nos chambres tiennent des temples en ce qu'elles sont ouvertes à chacun^ pour un honneste homme qui y visite, il nous faut endurer les impertinences de mille qui ne le sont pas. L'un viendra branler les jambes toute une après-dînée, sur un coffre^ sans dire mot^ seulement pour nous monstrer qu'il a des moustaches et qu'il les sçait relever; l'autre, un peu moins rêveur que celui-cy, mais non pas plus habile homme..., tranchant de l'officieux, voudra tenir le miroir, attacher un nœud, mettre de la poudre, et, prenant sujet de parler de toutes choses, il le faict avec des pointes aussi nouvelles que la Guimbarde ou Lanturlu; le troisième, prenant un ton plus haut et trop fort pour son baleine, s'engage inconsidérément à la censure des poëmes que nous avons représentés. 0 Tous les comédiens écoutent avec patience cette longue tirade qui les flatte, et l'on arrive ainsi à cinq heures : à cette heure, d'ordinaire, la représentation était finie; mais, ce jour-là, elle n'était pas commencée. Belle-Ombre reste à la porte attendant des spectateurs obstinés à ne pas se présenter. Enfin parait M. de Blandimare, riche gentilhomme qui court la France à la poursuite d'un coquin de neveu, lequel n'est autre que Belle-Ombre; celui-ci, sans le reconnaître, lui montre l'affiche près de laquelle il fait sentinelle.
M. DE BLANDIMARE, UsaUt Vaffichê.
a Les comédiens du roy... Oh! cela s'entend sans le dire. Cette qualité et celle de gentilhomme ordi-
i% GBORGKS DE SCUDSRY.
naire de la chambre sont à boa marché maintenant. Mais aussi les gages n'en sont pas grands. Que prendon?