‹ Précieux et précieusesChapitre 26 sur 86 · M. DE BEAU-SOLEIL · texte numérisé non relu

M. DE BEAU-SOLEIL

Toutes celles de feu Hardy... (M. de Blandimare fait l'éloge de ce poète fécond qui fami non famœ inserviebai.) Nous avons encore tout ce jeu imprimé : le Pyrame de Théophile, la Sylvie, la Chryséide et la Sylvanire, les Folies de Cardenio, VInfidèle confidente et la Philis de Sq/re, les Bergeries de M. de Racan^ le LygdamoHy le Trompeur puny, Mélile, Clilandre, la Veufve, la Bague de VOubly et tout ce qu'ont mis en lumière les plus beaux esprits du temps. Hais, pour maintenant, il sufûra que nous vous fassions ouïr une égloeue pastorale de Tauteur (Scudéry) du Trompeur puny.

M. DE BLANDIMARE.

Vous n'avez pas mal choisy pour rencontrer mon approbation, car ce gentilhomme dont vous parlez est à mon gré un de ceux qui portent une espée qui s'aide le mieux d'une plume, d

M. de Blandimare est enchanté de l'églogue qu'on lui récite 3 il demande toute une pièce ; dans un élan d'enthousiasme^ il se déclare prêt à prendre un rôle dans la troupe, et ne veut plus la quitter désor-

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mais. — Suit une tragi-comédie pastorale en trois actes qui n'offre plus pour nous le même intérêt et qui fait corps avec la pièce principale.

Deux autres tragi-comédies, c'est-à-dire deux tragédies dont le dénoûment était heureux^ et une comédie succédèrent à la bizarre Comédie des Comédiens dans la seule année 4635. Orante fut dédiée à la duchesse de Longueville, Le Prince déguisé à cette jeune sœur du grand Condé^ qui fut aussi plus tard^ par alliance^ duchesse de Longueville^ et la comédie du Fils supposé à un ami de l'auteur^ le chevalier de Saint-Georges. On voit que Scudéry savait bien choisir les protecteurs de ses pièces. Ces dédicaces étaient d'ailleurs à peu près les seuls hommages que Torgueil de Scudéry consentit à accorder aux puissances du jour : il suffit de parcourir ses œuvres pour voir qu'il disait vrai dans ce passage de Tépttre à Doris (Mademoiselle du Val) :

Le cœur que j'ay n'est pas un mercenaire. De tant de grands qui sont en l'univers Peu^ mais très-peu se verront dans mes vers. Heureux^ Doris^ dans un séjour champêtre, Heureux celui qui n'a sujet ni maistre ! Heureux^ Doris^ celuy qui comme vous Peut^ en repos^ aller planter ses choux!

Pellisson^ dans son Histoire de t Académie^ ne porte pas à moins de dix à douze mille le nombre des vers de Scudéry. Parmi tant de pièces^ plusieurs sont dédiées à Richeheu^ et une dizaine d'autres au plus à des personnages considérables. Mais, toutes ses tragédies étaient autant d'occasions, qu'il ne négligeait pas^ de faire sa cour : c'est ainsi que la Mort de César ^ Didon et l'Amant libéral furent dédiées^ celle-ci à la rcine^ la

seconde au comte de Belin et la premièi:e au cardinal de Richelieu.

Scudéry avait accès auprès du cardinal; il avait ser\i sous ses ordres en Italie^ et d'ailleurs ^ madame de Combalet^ nièce du cardinal, et M. du Pont de Courlay, son neveu, avaient facilement pu lui présenter le poète. Richelieu se prit d'amitié pour cette fougueuse nature, si généreuse au fond/mais si prompte à vanter ses bonnes qualités; il comprit vite que Scudéry était un homme sûr» et il lui fit volontiers du bien. Le poète chanta dès lors sur tous les tons et dans tous les modes les louanges de son bienfaiteur : après la mort mémedu cardinal^ par une fidéUté honorable, rare alors parmi les poètes, il ne cessa pas de rappeler fréquemment ce nom glorieux. Aussi disait-il au duc de Richelieu en lui offrant son volume de Poésies : a Ce volume, aussi bien que la plupart des vingt>huit autres que le pubUc a vus de moi, est tout plein des louanges de ce grand homme. »

C'est en s'appuyant sur la bienveillance du cardinal que Scudéry osa, dans Tannée qui suivit, attaquer une pièce dont son amitié pour Tauteur lui interdisait Pexamen. Ne devait-il pas d'ailleurs de la reconnaissance à Corneille, qui avait placé des madrigaux de sa façon en tête de deux pièces de Scudéry et avait osé signer ainsi qu'il les trouvait bonnes? Le vrai motif de ce duel littéraire ne saurait être ni la jalousie deScudéry,ni la haine de RicheIieu,donl Scudéry se serait fait le second. Le vrai mot de cette énigme nous échappe. Quant aux détails de la lutte et à Tissue du combat, M. Taschereau les a suffisamment rappelés dans sa consciencieuse Histoire de Corneille, et nous n'avons pas à y revenir après lui.

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Hais pour expliquer les manœuvres de Scudéry contre Corneille^ nous sera-t-il permis de hasarder une explication ? A nos yeux, dans celte lutte, il n'est pas nécessaire de faire intervenir Richelieu.

Sans doute, Scudéry était en quelque façon Thomme lige du cardinal. Un mot de Son Eminence, et le procès du Cid n'aurait pas été porté à la barre de l'Académie française. Hais, au moment où s'établissait la célèbre compagnie, où allait se fonder son autorité^ n'était-ce pas rendre un éclatant hommage au génie de Corneille que de choisir sa pièce entre tant d'autres pourforcerlesacadémiciensà produire un acte ilccisif,où le public, qui l'ignorait, et le parlement, qui le craignait, vissent nettement que l'Académie n'était pas un corps politique, mais une assemblée littéraire ? Enfin, la Compagnie naissante avait ses ennemis, et « l'envie, dit Pellisson, en attendait depuis longtemps quelque ouvrage pour le mettre en pièces*. » L'appel de Scudéry à TAcadémie n'étail-il |)as, aux yeux du cardinal, une occasion précieuse pour faire taire les uns et désarmer l'autre ? Dix ans après la mort de Richelieu, c'est-àdire plus de quinze ans après la publication du Cid, Pellisson, lui premier, laisse entrevoir de la part du cardinal quelque jalousie d'auteur; Tallemant confirme la méchanceté; mais Sorel voit dans la conduite du ministre une protestation de l'homme politique contre certaines tendances dangereuses. Quant à nous, nous avons peine à y trouver, pour Richelieu, un intérêt personnel, de quelque nature qu'il puisse être; et il nous semble que le désir de forcer l'Académie à se montrer en public a pu être le seul mobile du cardinal.

< Histoire de V Académie française, par Pellisson et d'Olivet, t vol. in-So, Paris, Didier, 4858, t. I«s p. 98, etTInlroductioD.

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Pour Scudéry^ appréciant mal riotention de son maître^ qui ne daignait point sans doute s^expliquer avec lui» il crut nécessaire d'aller jusqu'à se poser en adversaire du Cid. D'abord les lauriers d'un rival Tempêchèrent de dormir; puis il s'anima au combat, et alors il oublia de plus en plus ce qu'il devait à un ami^ à un compatriote, à un homme déjà illustre : ainsi s'explique toute sa conduite. Richelieu le laissa agir^ pour obtenir de l'Académie un jugement qui la fit connaître^ dès le début de son existence, telle qu'elle était; mais en même temps^ il n'épargna rien pour dédommager Corneille des ennuis de ce procès. Des lettres de noblesse conférées à Corneille le père^ trois représentations du Cid au Louvre et deux au Palais-Cardinal^ des marques répétées de sa libéralité, et enfin la permission que donna à Fauteur la duchesse d'Aiguillon , nièce soumise de Richelieu^ de lui dédier sa pièce^ montrent assez que le cardinal n'avait contre le poëte aucune animosité^ et ne se montrait pas des moins empressés à reconnaître, à féter^ à récompenser son génie K

Plus d'une fois déjà il était arrivé aux deux rivaux^ Corneille et Scudéry, que le temps n'avait pas encore classés, de se trouver en concurrence devant le public. Une circonstance solennelle les avait mis récemment * en présence. Le 28 novembre 1634^ pendant les fêtes célébrées à l'Arsenal à l'occasion du triple mariage du duc de La Valette, de Puylaurenset du comte de Quiche (depuis maréchal de Grammont)^ on représenta, devant la reine et toute la cour, la Comédie des Corné-

*■ Vojez noire édition de V Histoire de l'Académie française; — Introduction.

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diens et Méliie ^ Le succès fut grand de part et d'autre ; mais Scudéry Peiit voulu pour lui seul : inde irœ. Les deux poètes étaient alors sur un pied d'égalité qu'ils conservèrent quelque temps ; mais bientôt Scudéry, déjà mécontent^ se vit dépassé par son rival. Qu'étaient les applaudissements donnés à la Comédie de$ Comédiens, à Orante, au Vassal généreuXy auprès de la gloire immense^ éclatante^ acquise dans toute la France par le Cid à son jeune auteur?

Scudéry comprit enfin qu'il avait fait fausse route. Pour étouffer le succès du Cid, il ne fallait pas se mettre à côté pour le harceler, ni attirer l'attention par le bruit même des coups portés; il fallait se mettre au-dessus et le dominer : c'est ce qu'essaya de faire Scudéry; et il donna, dans l'intention visible de continuer le combat avec d'autres armes, son Amour tyrannique.

L Amour lyrannique est, comme le Cid, une tragicomédie ; comme le Cid, elle fut jouée au Palais^ardinal, non pas deux, mais quatre fois*; elle est dédiée aussi à la duchesse d'Aiguillon, et elle fut aussi déférée au jugement de l'Académie française; les circonstances extérieures où elle se produit sont donc les mêmes : mais ce souffle intérieur qui animait le chef-d'œuvre de Corneille, — spiritus inius alit, — manquait à la pièce de Scudéry, et de là l'indifférence, plus cruelle que le mépris, qu'a montrée pour cette pièce la postérité toujours juste.

< Gazette, du 30 novembre 4634.

* « G*est plutôt par rimpatience publique que par ma propre inclination que je me porte à faire imprimer cet ouvrage, car après la gloire qu'il a eue d'estre représeuté quatre fois devant monseigneur et devant vous. .. » {Dédiaice à madame la duchesse d*Âiguillon.)

Un intérêt particulier s^attache à Tune des représentations de cette pièce au théâtre du Palais-Cardinal : un enfant de treize ans^ déjà célèbre par son talent précoce pour la poésie, y tint un rôle ; sa gentillesse, son esprit et son cœur déjà grand obtinrent à l'issue du spectacle, la grâce de son père exilé : le père était Etienne Pascal; Tenfant, c'était Jacqueline, sœur de Fauteur des Provinciales, a Mondory, qui était de Clermont, et qui avait pris le nom de Mondory, parce que son parrain, qui était un homme de condition de cette ville, s'appelait M. de Mondory *, » se chargea d'instruire sa jeune compatriote et de régler son jeu : a Monsieur mon père, écrivait Jacqueline, le A avril 1639, le lendemain de la représentation..., je vous écris... pour vous faire le récit de l'affaire qui se passa hier à l'hôtel de Richelieu, où nbus représentâmes r Amour lyranntque devant M. le Cardmal; je m'en vais vous raconter de point en point tout ce qui s'est passé.

« Premièrement, M. de Mondory entretint M. le Cardinal depuis trois heures jusqu'à sept heures, et lui parla presque toujours de vous, de sa part et non pas de la vôtre...; il lui dit tant de choses qu'il obligea M. le Cardinal à lui dire : a Je vous promets de lui accorder tout ce qu'elle me demandera. » M. de Mondory dit la même chose à madame d'Aiguillon, laquelle lui disoit que cela lui faisoit grande pitié, et qu'elle y apporteroit tout ce qu'elle pourroil de son côté. Voilà tout ce qui se passa devant la comédie. Quant à la représentation, M< le Cardinal parut y prendre grand

> Voyez Jacqueline Pascal, par M. Cousin. Paris, Didier, 4 vol. in-So.

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plaisir^ mais principalement lorsque je parlois. Il se meltoit à rire^ comme aussi tout le monde de la salle. » Richelieu avait ri; il était désarmé. L'enfant n'eut pas de peine à obtenir ce qu'elle désirait, et cette journée ne fut pas seulement utile à son père, mais à son

frère même et à toute sa famille, que Son Eminencee apprit à connaître.

Cette pièce, il faut en convenir, n^était guère de celles qu'il nous semblerait aujourd'hui convenable de faire jouer par des enfants. Je remarque toutefois que, dans le rôle si court de Cassandre ' tenu par Jacqueline Pascal, aucun des vers qu'elle prononce, vingt-cinq tout au plus, ne présente dMdées par trop étrangères à son j^ne âge, àses treize ans; et si ^Ue brilla, ce fut vraisemblablement plutôt par sa tenue que par son débit.

Voici le sujet, qui touche d'assez près à celui de Briiannicus, traité plus tard par Racine.

Un jeune prince, vertueux jusque-là, marié, comme Néron, et, comme lui, maîtrisé, tyrannisé par une passion qu'il ne peut vaincre^ oublie tous Ses devoirs et veut à tout prix enlever la femme du roi son beau-frère. Un sujet du prince, son gouverneur, un autre Burrhus, essaye de le détourner de ce fatal dessein : ses efforts sont inutiles, et, comme l'Àbner d'Athaliey 11 passe alors au parti contraire. Vaincu enfin dans ses projets, le roi revient à la vertu : dénoûment maladroit que Racine n'a eu garde d'imiter; mais dénoûment heureux, suivant la poétique du temps, et qui permit de donner à la pièce le titre de tragi-comédie.

Sous le nom de Sillac d'Ârbois, Sarasin, ami de Scu-

s Scudéry lui-même nous apprend a le tel fut le personnage représenlé par Jacqueline (Poésies, 1649, 4 vol. in-4", p. 320).

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déry, fit un pompeux discours pour prouver que VAmour tyrannique était le plus parfait des poëmes dramatiques; examinant tour à tour la fuble^ les mœurs, le^ sentiments et la diction^ il arrive à conclure ainsi : c Puisqu'il n'y a pas une seule beauté qui manqué à VAmour tyrannique, il ne seroit pas raisonnable qu'il s'y rencontrât un seul manquement; p et pour le prou* ver, il va jusqu'à dire : « J'avoue que je n'ai jamais pensé à la disposition de cette fable, qu'elle ne m'ait souyent tiré en secret, et sans l'aidé des vers ni du spectacle, les larmes que tout le monde n'a pu dénier à sa représentation, et qui ont arrosé les galeries et le parterre '. »

Malgré ces exagérations ridicules, Pellisson, dans sa préface en tête des OEuvres de Sarasin, n'hésite pas à faire l'éloge de a ce discours sur le fameux poème de H. de Scudéry, & discours a qui mérita mille louanges à son auteur : jusque-là que feu M. de Balzac, qui étoit déjà au plus haut point de sa gloire, sur cette simple lecture l'estima assez pour lui offrir le premier son amitié *. »

Sarasin avait dédié son travail à messieurs de l'Académie française, comme a les juges de nos belles-lettres, » et a afin qu'ils en prononçassent souverainement Tarrèt. d— Hais TAcadémie avait fait ses preuves; Richelieu, sans doute parce qu'il trouvait inutile qu'elle se commit de nouveau en public, ne jugea pas à propos qu'elle répondit à Tappel de Sarasin : du moins on

^ Œuvres de Saratin^ publiées par G. Ménage, 4 vol. ia-4<>, 4Ç56, p. 260 et 264.

• Diseour9 sur les Œuvres de M. Sarasin, p. 47 (en tête du volume cité).

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peut l'inférer de ces dernières paroles^ dont le fond seul nous importe, c'est que a le divin cardinal de Ri*cbelieUj ce grand esprit^ a défendu à l'auteur de l'^lmour tyranniqtie de répondre, si jamais la malice des hommes l'altaqiioit au préjudice de la vérité; » mécontent même peut-être de la provocation de Sarasin, il disait encore : a que YÀmour tyrannique estoit un ouvrage qui n'avoit pas besoin d'apologie, et qui se deffen* doit assez de soy-ménie ^ p

11 n'est pas besoin de dire que Sarasin n'interprète point comme nous ces paroles; mais le sens que nous y attachons résulte clairement à nos yeux de la conduite de Richelieu envers l'Académie, qu'un acte important, comme l'examen du Cid, suffisait à classer et à distinguer des corps politiques, avec lesquels les étrangers affectaient de la confondre '.

Dans le mois qui suivit la fameuse représentation donnée au Palais-Cardinal, Scudéry publia, je ne sais à quelle occasion , une Apologie du théâtre *. Il y entreprend la défense des poêles qui s'occupent du théfttre, des pièces qui s'y jouent et des acteurs qui les représentent, enfin a des illustres personnes qui s'y plaisent. » Un relevé des autorités qu'il cite occuperait plusieurs pages; Montaigne, a le Sénèque françois, » y coudoie la Bible; saint Augustin et Etienne Pasquier, Plutarque et Virgile, Aulu-Gelle elMacrobe, Suidas et Suétone, Horace, Pline ^ Aristote, Platon, toute l'antiquité et quelques modernes y sont évoqués tour à tour. La Genèse y

1 Œuvres de Sarasin, p. 284 .

' Voir la nouvelle édition de Y Histoire de VAcadémiej l, I, p. 222 et 400.

' Apologie du tfiéâtre, par M. de Scudéry. Paris, Courbé, 40 may 4639, in-4o de cent pages.

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