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figure pour soutenir le raisonnement suivant : a Le talent dramatique est inné dans i'homme, car on a dit : Nasctmiur poetœ. Or la Bible dit de tout ce que Dieu créa qu'il vit que cela étoit bon : donc Tinclination naturelle est bonne, qui porte à écrire pour le théâtre, b Ce syllogisme bouffon^ sérieusement produit, est suivi d'éloges infinis en faveur des acteurs anciens de la Grèce et de Rome, et, parmi les modernes, du seul Mondory, puis, enfin, d'attaques contre les seigneurs ignorants de la cour et les badauds du parterre ; des premiers, il dit : a Lorsqu'ils se contenteront de dire qu'une pièce est belle, sans approfondir les choses, leur bonne mine, leur castor pointu, leur belle teste, leur collet de mille francs, leur manteau court et leurs belles bottes, feront croire qu'ils s'y connoissent; » les seconds a ne sont pas capables de goûter les bonnes choses : qu'ils imitent au moins les oies qui passent sur le mont Taurus, où les aigles ont leurs aires, c'est-à-dire qu'ils portent une pierre au bec qui les oblige au silence. » On le voit, le temps ne peut adoucir le rude caractère de Scudéry; nous avons toujours affaire aux mêmes extravagantes insolences.
S'il ne perdait rien de ce tempérament batailleur qui l'exposait si souvent aux querelles, Scudéry, dans la force de Tâge, et, pour ainsi dire, dans toute sa puis* sance de production, n'arrêtait pas sa verve. Cinq tragédies, peut-être six, en comptant Lucidan ou le Hé* raut d'armes, qui lui est attribué, composées dans le court espace de cinq années, prouvent et de reste combien était fertile cette plume du bienheureux Scudéry^ dont s'est raillé la satire de Despréaux. Eudoxe, Andromire, Ibrahim ou r Illustre Bossa, Axiane, et enfin Arminius n'épuisent même pas cette veine intarissable»
232 GKORGES DE SCUPIBRT.
Eudoxe est une des tragédies de Scudéry les mieux écrites. Si les détails de Taction y sont faibles, si la passion y est brutale, si le dénoûment, heurté et mal motivé, est impossible, le langage y est pour Tordinaire assez élevé, de nobles sentiments y éclatent, et la vertu s'y exprime en bons termes : un des rôles surtout, celui de Tborismond, fils de Genséric, est généralement bien soutenu et présente quelque intérêt. Sous le titre de Genséric, madame Desboulières a repris tous les personnages de cette pièce; en la refaisant, elle n'a eu garde de s'y permettre cette odieuse scène de viol, risquée par Scudéry, qui avait alors pour excuse Tindulgence d'un temps où Corneille ne craignait pas d'introduire la prostitution sur le théâtre (dans Théodore).
Andromire est, comme Eudoxe et la plupart des pièces de Scudéry, une tragi-comédie. Le poète affectait de traiter ce genre d'ouvrage qui,.après avoir excité la terreur ou la pitié, comme la tragédie , rassurait Tesprit par un dénoûment heureux : a Ce beau et divertissant poëme, dit-il dans la préface, sans pencher trop vers la sévérité de la tragédie, ni vers le style railleur de la comédie, prend les beautés délicates de Time ei de Taiitre, et, sans être ni l'une ni l'autre, on peut dire qu'il est toutes les deux ensemble et quelque chose de plus... Je ne sçais si j'ai raison de me faiic une loi de mon expérience; mais je sçais bien que de treize poèmes que j'ay composés pour le théâtre, et qui tous ont été reçus du public plus favorablement que je ne le méritois, les tragi-comédies ont été les plus heureuses.» Andromire^ bien entendu, n'a pas eu, à en croire l'auteur, moins de succès que les précédentes. Passons.
Ibrahim, qui suivit, est la mise en action du long roman, en quatre gros volumes, publié par Scudéry en
1641, sous^son nom, bien que sa sœur Madeleine eut fait l'ouvrage. Déjà^ on le voit^ nos auteurs avaient le talent de (;iire d'un sac plusieurs moutures. Il dit luimême, toujours fidèle à ses habitudes de vanité satisfaite, que a riUusire Bossa âvoit été trop heureux en roman pour ne l'être pas en comédie. » Scudéry dédia la pièce au prince de Monaco, dont Isabelle, héroïne du poème, est donnée comme une des ancêtres. Le roman eut les honneurs de plusieurs éditions et fut même traduit en italien ^ La pièce reçut plusieurs suites^ Tune entre autres de Desfontaines, sous le titre de Perside ou la Suite d'Ibrahim Bossa (1641), et fut reprise en 4681^ sous le titre de Soliman et avec les mêmes personnages^ par Facteur de la Thuillerie : ce fait permet de penser que la pièce de Scudéry ne lui avait pas survécu.
Le roman d'Ibrahim fournit encore à Scudéry le sujet d'une autre pièce : c'est Axiane, tragi-<x)médie qu'il écrivit en prose, forcé qu'il fut d'abdiquer la poésie par un de ses amis, auteur de pièces en prose, à qui il avait soutenu que les vers étaient nécessaires au théâtre tragique, et qui, après le succès de ses propres œuvres, exigea de lui cette concession.
Cet ami, qui n'était autre, sans doute, que Tabbé d'Aubignac, rendit à Scudéry un mauvais service : on ne saurait trouver de pièce plus ennuyeuse, à moins d'en venir aux tragédies de Tabbé lui-même.
La dernière œuvre dramatique d(; Scudéry est Arminius, qu'il avait évidemment composé pour rivaliser avec le Cinna de Corneille. Mais quelle différence! Cependant les frères Parfait, généralement sévères pour le poète, conviennent que a la tragédie é*Arfninitis a de vraies beautés, qu'on y trouve de l'esprit, de l'art,
« Venise, 46S4.— 2 vol. in.42.
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des situations, des sentiments et qu'elle esl>,,outre cela, régulière, n Quant à Scudéry, après avoir fait^ dans la préface, une sorte d'histoire de tous ses poèmes d ramatiques, il montre qu'il ne pense pas moins de bien de celui-ci; il en parle ainsi : « Enfin, lecteur, il ne me reste plus à nommer que le grand Arminius, que je vous présente, et par lequel je prétends finir un si long et si laborieux travail : c'est mon chef-d'œuvre que je vous présente en cette pièce, et l'ouvrage le plus achevé qui soit jamais sorti de ma plume, soit pour la fable, pour les mœurs, pour les senthnentsou pour la versification. Il est certain... que si mes labeurs avoient pu mériter une couronne, je ne l'attendrois que de ce dernier. » Nous avons trop longuement parlé déjà du théâtre de Scudéry pour pouvoir insister sur cette pièce : nous nous bornerons à remarquer que le fameux vers :
A vaincre sans péril on triomphe sans gloire
est tiré à'Arminius oii l'on trouve :
Et vaincre sans péril seroit vaincre sans gloire.
Scudéry travaillait encore pour le théâtre avec cette effrayante fécondité qu'on lui connaît, quand Tévêque de Grasse, le natn de Julie, comme on l'appelait, grave et sérieux quand il le voulait, lui écrivit pour tâcher de Tattirer à Dieu : a Pensez-vous, lui disait-il, que sans ingratitude vous puissiez lui refuser l'hommage de votre voix? Après les Eudoxe, ne voulez- vous point faire parler les Agathe ou les Cécile? Le théâtre de la céleste Jérusalem mérite bien, ce me semble, qu'on ne le laisse pas vuide. Que vous auriez d'illustres spectateurs! que votre louange seroit solide! que votre récompense se-
GEORGES DR 8C0DSRT. S35
roit glorieuse ^ ! » Hais le poëte guerrier ne se laissa point convaincre par ces pieux conseils. S'il quitta le théâtre, il n'en persista pas moins dans une voie toute profane, comme le montre sa traduction des Harangues académiques du Manzini : travail bizarre^ dont nous ne comprendrions plus aujourd'hui Fintérét^ mais qui avait cependant alors une certaine vogue.
On sait combien étaient nombreuses en Italie ces réunions de lettrés qui^ sous le nom d'Académies lunatiqueSy obscures^ folles, ou tout autre nom burlesque, répandaient dans toute la péninsule le goût des choses de l'esprit, des dissertations délicates, des discussions galantes. Sur le modèle de ces façons d'académies, niais avec un nom plus sérieux, s'étaient formées en France diverses assemblées, comme, par exemple, chez la vicomtesse d'Auchy : nous avons encore, dans les OEuvres de Fton (fil It'braj^, des morceaux de prose qui, à n'en pas douter^ y furent prononcés. Or, c'était pour donner des exemples de ce qui se faisait au delà des monts que Scudéry traduisit, en 1640, les œuvres d'un des nombreux écrivains qui avaient donné à l'Italie leurs élucubrations académiques. Seulement, il se garda bien de s'astreindre à une fidélité rigoureuse : il savait trop a que les goûts des nations sont différents, que ce qui est galant à Rome est ridicule à Paris,» et il revêtit sa traduction de couleurs toutes personnelles.
Chacune des harangues est précédée d'un argument qui en indique le sujet et l'occasion, et suivie d'une sorte d'épilogue qui dit le succès obtenu soit à l'Académie des Humoristes, soit à l'Académie des Endormis, soit à l'Académie de la Nuit, où elles furent toutes pro-
* LeUre du 46 aoAl 4644.— Dans le Recueil des ÏMlres de M. Godeau^ Paris, 4723, 4 vol. in-42.
236 6B0RGE8 DE SCIIDKRY.
noncées. Plus tard, en 1665, Sciidéry composa sur le même plan des Harangues des femmes illustres , que nous nous bornons à signaler et qui ne présentent pas autrement d'intérêt.
L'époque où nous sommes arrrivés nous montre Scudéry retiré du théâtre. Il est malade, et des occupations d'un ordre à ses yeux plus relevé le détournent de ses premiers travaux : Richelieu.* cédant aux sollicitations du pieux évêque de Lisieux, Cospeau, Tami et le protecteur des gens de lettres, et de la marquise de Rambouillet, avait donné à Georges de Scudéry le gouvernement de Notre-Dame-de-la-Garde, forteresse voisine de Marseille, et qui dominait un rocher élevé : il n'aurait pas voulu, disait madame de Rambouillet, accepter un gouvernement dans une vallée, a Je m'imagioe,ajoutait-elle,Ie voir sur le donjon de Notre-Damede-la-Garde, la tête dans les nues, regarder avec mépris tout ce qui est au-dessous de lui. 0 L'orgueilleux écrivain était homme, en elTejl, à s'applaudir de bonne foi de cette circonstance. Mais s'il avait des travers, il avait en même temps de nobles qualités : nul ne montra jamais plus de reconnaissance pour ses bienfaiteurs. Ses poésies sont pleines de témoignages des services qu'il en a reçus.
Confiant dans l'intérêt que lui portait Richelieu, c'est a lui qu'il s'adresse dans ses nécessités; la commission de gouverneur qui lui fut donnée nous en fournit une nouvelle preuve. On oubliait facilement de lui payer les gages de son emploi : il recourut a au cardinal, dans le temps qu'il revint de Perpignan : x>
De Nostre-Dame-de-ia-Garde Où je m'en vay servir sous toy,
GEOHGES DB SCUDfiRY. 237
L'on commande ce qu'on regarde, Et tout est au-dessous de moy.
Mais malgré cette illustre gràce^ Qui rend mon sort illustre et beau^ Sans toy cette importante place Seroit celle de mon tombeau...
Grand duc^ oste-moy cet obstacle^ Prends soin d'un soldat qui te sert, Et fais, par un nouveau miracle, Pleuvoir la manne en ce désert.
Fais que le Roy m'y continue Ce que mes devanciers ont eu ; C'en est fait : ma peur diminue, Tu vas protéger la vertu ^..
Le cardinal accueillit-il cette prièi*e? On peut le penser en voyant^ dans les Historiettes de Tallemant des Réaux, le poëte quitter Paris avec sa sœur, ses meubles et ses tableaux^ dont il avait déjà une riche galerie, et où Ton remarquait, dit le même auteur^ a tous les portraits des illustres en poésie, depuis le père de Marot jus<|u'à Guillaume CoUetet. d
A peine arrivé dans son nouveau poste, Scudéry, sous l'influence de l'enthousiasme que lui inspirait la beauté grandiose du lieu, en fit une description trop longue peut-être, mais riche en traits heureux. Il la termine en donnant des regrets aux nobles amis quil a quittés, et entre autres à madame de Rambouillet et à Julie sa fille :
C'est nommer la vertu que nommer Arthénice ; Elle est l'amour des bons, elle est l'efifroy du vice, Et son divin esprit, plus grand que l'univers,
1 Stancei pour feu mondil seigneur à son retour de Perpignan i Poésies^ p. i75.
238 GEORGES DE SCUDERT.
A cent fois espuisé nostre encens et nos Ters. Ouy^ par elle la France égalle ^Italie; L'une a son Arthénîce et l'autre a sa Julie : Fille égalle à sa mère, en beautez, en pouvoir. Et qui n'ignore rien de ce qu'on doit sçavoir. Telle dessus vos bords, adorable^ mais fière, Se fit voir autrefois la déesse guerrière^ Lorsque contre Neptune elle osa disputer Ce que^ depuis^ Ovide a sceu si bien chanter. Julie en a le port^ Julie en a la taille ; La majesté la suit^ en quelque part qu'elle aille; Et les Muses cent fois, à son port, à son pas, L'ont prise pour Minerve et ne la quittoient pas.
C'est ainsi que Scudéry payait la dette de la reconnaissance. Depuis cette époque, 1643, il n'élève plus la voix que pour chanter des hymnes funèbres en l'honneur du grand Armand^ que la France venait de perdre. Revenu alors à Paris^ il y resta quelque temps; et c'est seulement au milicïu de l'automne de 1647 qu'il songea à rentrer dans son gouvernement. Il y était déjà, fort tranquille sans doute, lorsque la Gazette, par le récit d'un accident qui lui était arrivé, mais dont il était sorti heureusement, vint porter l'inquiétude dans l'esprit de ses amis de Paris. On lisait en effet dans le journal de Renaudot, parmi les nouvelles adressées d'Avignon à la date du 16 octobre, ces lignes affligeantes : c On a ici appris la mort du sieur de Scudéry, arrivée à une' lieue et demie au-dessus de Valence^ au passage de la rivière de l'Isère, par l'ouverture du bateau qui se fendit, en venant de Paris avec une sienne sœur, pour se rendre à son gouvernement de Notre-Dame-de-la- Garde, de Marseille, dont le roy défunt l'a voit honoré depuis quelques années à la recommandation du feu cardinal-ducde Richelieu, qui avoiten singulière estime
GBORGBS DE SCUDBRT. 239
et son bel esprit et sa grande capacité dans la poésie. » — Heureusement, la nouvelle s'en trouva fausse; Scudéry avait encore de la gloire à conquérir ^
Son séjour à Notre-Dame-de-la-Garde ne fut signalé par aucune œuvre nouvelle; il semblait y oublier tout le monde et s'y oublier lui-même^ quand la faim^ qui chasse^ dit-on, le loup du bois, le força à quitter et sa retraite et la paresse qu'il y entretenait. Depuis longtemps il avait rhonneur» honneur quil répudiait, d'être le créancier du roi. a II voyoit ses soldats pâles défigurés^» mal payés, et pressés parla famine,
N'espargner ni souris ni rats.
II craignait pour lui-même le -sort d'Actéon que déchira sa meule; dans son effroi, s'adressaut à sa Muse : Va, lui disait-il ,
Eslance-toy de ce donjon.
Quitte ta stérile montagne, Et, laissant à gauche l'Espagne, Vole à Paris, mon cher Soucy, Oii l'on mange bien mieux qu'icy.
Une pensée cependant l'arrête : — Hais, ajoute-t-il.
Mais dans ce séjour de nos princes, Où paroit peu dame Vertu, Muse, à qui t'adresseras- tu ?
Tu verras tel portant couronne Que maint estaffîer environne.
Qui, ma foy^ ne mérite pas
1 Depuis la première publication que nous avons faite de ceUe noliee, dans le Moniteur , M. Cousin a imprimé des leUres char* manies de M^* de Scudérj, relatives au voyage et au séjour qu^elle fit en Provence avec son frère. ^Voy. La Société (ran* çaise au xvu« siècle.
240 GEORGES UB SCUDÊaT.
D'estre mieux coiffé que Midas.
En vain pour gagner leur estime Tu dirois miracles en rime :
Ces godelureaui parfumez N'aimenl plus que les bouts-rimez.
Adieu^ rondeaux ! adieu ballades !
Adieu cartels et mascarades !
Les épigrammes^ les sonnets^ Sont bons à siffler sansonnets :
La stance, Télégie et Tode :
Tout cela n'est plus à la mode :
L'héroïque Muse a campos.
Il ne se décide donc pas facilement à partir; ou^ du inoins, parlant au nom de sa Muse^ il s'adressera d'abord au surintendant et lui demandera :
Que cette modeste Musc
Obtienne aujourd*huy pour tout bien Que le Roy ne luy doive rien.
Il parait que le roi continua à rester son débiteur et que^ la dette n'étant pas payée ^ Scudéry fut forrë de quitter Notre-Dame-de-la-Garde. L'heure des troubles avait déjà sonné; les roules étaient peu sûres; partout on rêvait voir des gens d'un parti contraire, et l'on cherchait, selon sa force, à les fuir ou à s'en saisir.
C'est dans ces circonstances que Scudéry et sa sœur se mirent en route pour Paris.
Les moments étaient précieux. Il fallait regagner à force de travail, enlever à la pointe de la plume, ce qu'on avait négligé, par indolence, de s'assurer pendant les loisirs d'un séjour en province. Nos deux beaux esprits composaient donc, chemin faisant, le roman
GBORGBS DK SCUD^HY. 244
d'Ariaméne ou le grand Cyrus. Une nuit qu'ils s'étaient arrêtés au Pont-Saint- Esprit^ retirés dans une chambre d'auberge, ils réglaient le sort de leurs personnages. « Que ferons-nous^ disait à sa sœur le poète- èoldat^ du prince Hazare?— II faut le tuer^ t répondait^ sans hésiter^ la sœur implacable et sanguinaire. Des marchands, couchés dans une chambre voisine, entendirent ce sinistre propos. Il se lèvent en hâte. Les uns font sentinelle à la porte des assassins^ un autre court avertir la justice. La garde arrive; on entre précipitamment dans la chambre des criminels, alors paisiblement endormis : pour qui le remords est-il donc fait? et sans entendre leurs explications, on les emmène d'abord en prison, où ils passent la nuit; le lendemain^ assez tard, à une heure convenable^ on les conduisit chez le magistrat du lieu, avec toutes les mesures de précaution dont on doit user envers les grands coupables^ accusés et convaincus d'attentats contre la vie des princes. Là, non sans peine, on s'expliqua, et l'on finit par s'entendre. Scudéry et sa sœur, après une nuit d'angoisses et de mauvais traitements^ furent mis enfin en liberté.
Nous avons laissé les deux romanciers sur le chemin de Marseille à Paris. Arrivés^ non sans grandes difficultés, dans cette ville où ils devaient trouver tous leurs amis partagés en deux camps par la guerre civile^ ils prirent eux-mêmes bientôt parti. Scudéry, dès le début, s'attacha au prince de Condé, et lorsque le prince abandonna le ftarti de la cour^ le poète lui-même se montra hostile à Mazarin, successeur de Richelieu , son maitre, et continua à suivre la fortune du nouveau pa-
tron qu'il s'était choisi.
Il ne négligeait pas cependant de poursuivre les succès réservés à ses travaux littéraires; ainsi, en 4649, il
24S GB0RGB8 DB BCUD^RT.
publia cet ouvrage que l'histoire de l'art revendique avec raison comme une source des plus utiles, le CcUnnet de M. de Scudéry. C'est un volume de vers sur des tableaux et sur des portraits d'artistes anciens ou contemporains^ dont il assure ou suppose que son cabinet est orné. On peut y voir un pur effet de sa vanité. On a dit qu'il ne possédait point tous les chefs-d'œuvre que ses vers ont glorifiés. J'en crois les critiques; mais il est certain quMl avait de nombreux portraits des poètes de son temps et qu'il mettait tout en œuvre^ jusqu'aux importunités, pour se les procurer; à tel point que Chapelain, mécontent de son insistance^ faillit se brouiller avec lui; il est certain aussi^ nous Pavons vu, qu'en partant pour son gouvernement «il s'étoit obstiné à transporter bien des bagatelles et tous les portraits des illustres en poésie '. »
La même année où Scudéry publia son Cabinet, il donna aussi un volume de Poésies, Aucune analyse ne saurait présenter une idée de cette abondanie collection de pièces de toute sorte : élégies, épitres, odis, épigrammes, madrigaux^ stances^ descriptions, rondeaux, sonnets surtout montrent la fécondité et la variété de son talent. Nous regrettons de ne pouvoir citer tous les beaux vers de ce volume; mais nous ne croyons pas nous avancer légèrement en disant que le tiers au moins du recueil est très-remarquable; et si nous ne nous prononçons pas d'une manière plus favorable, c'est pour éviter d'être accusé d'exagération et pour ne pas rompre trop rudement en visière à Topinion reçue. Qui sait? Un temps viendra peut-être où des gens de goût trouveront trop timide un éloge que nous croyons presque téméraire.
^ TaUemant des Réaux, Historiette de Scudéry, édit. iD-48, t. IX
GEORGES DE SGUDBRT. S43
L'année suivante, il profila de son séjour à Paris pour demander à ses amis, « aux illustres d du temps la place que la mort de Yaugelas, arrivée^ selon Guichenon^ en février 4650^ laissait Vacante à TAcadémie. Il fut élu. A ce sujet, Tallemant raconte la petite historiette que voici : a Conrart, comme secrétaire de l'Académie, recueille tous les compliments des réceptions. Scudéry lui envoya le sien, où il y avoit cent fanfaronnades, et, quelques jours après, il lui écrivit qu'il le prioit d'ajouter ces trois lignes en un tel endroit : a L'Académie se peut dire à plus juste titre porphyro- « génète (née dans la pourpre) que les empereurs d'O- « rient, puisqu'elle est née de la pourpre des cardi- « naux, des rois et des chanceliers. x> — Tallemant dit si souvent vrai, quil n'est pas inutile de le reprendre quand il sacrifie la vérité à un bon mot ou un bon conte, ne fût-ce que pour montrer qu'on ne peut pas toujours attacher à ses récits une foi absolue. Ici, par exem|)le, il a été mal informé. Nous avons encore le discours de Scudéry *. On ne voit pas trop où aurait pu s'y introduire la phrase citée par l'auteur des Bistorietles, })hrase qui se trouve, du reste, à peu près, dans la dédicace de VAlaric; en cherchant bien même, il est impossible de trouver dans cette harangue le caractère habituel de Scudéry, sinon peut-être dans ce passage, le seul où le nouvel académicien parle ds lui :
a Je ne say, dit-il après avoir fait Téloge du cardinal de Richelieu, du chancelier Séguier, du roi et de la Compagnie, je ne say comment j'ay l'audace de venir
' Recueil des Harangues de MM, de V Académie française^ 4 voï, în-4s Paris, J.-B. Coignard, 1698.
244 GEORGES DB SCUDERT.
mêler les défauts qui sont eu moy avec les perfections qui sont en vous, et d'oser me mettre au rang des dieux^ moy qui suis parmy le commun des hommes. Il est vray que je suis d'une profession à qui la témérité est sinon permise, au moins tolérée; en un mol, je suis soldat, et par conséquent obligé d'être hardy. Et puis, messieurs, je ne me présente pas à votre illustre corps avec la croyance d'en être digne, mais avec l'intention de tâcher de me le rendre, et de vous témoigner par mes services, à tous en général et à chacun en particulier, combien je me sens votre redevable de l'honneur que vous me faites. » S'il y a là des fanfaronnades, pour parler comme Tallemant, ce sont, il faut en convenir, de ces fanfaronnades de réserve intéressée, dont La Harpe a dit:
L'excès de modestie est un excès d'orgueil.
Il semble que Scudéry, venu à Paris après quelques années d*absence, ait bâte de dépenser les trésors de belle prose et de fine poésie dont son imagination avait fait des économies forcées pendant sou séjour dans la province. Sa sœur partage cette sorte d'exaltation fiévreuse. Tous deux unis dans une comnmne collaboration, dont une part, si petite qu'on voudra, mais une part certaine, appartient au frère, écrivent, partie sur des mémoires reçus de Paris, partie d'après des faits auxquels ils ont été mêlés, comme acteurs ou comme témoins, ce prodigieux ouvrage dont nous les avons vus tracer le plan dans une hôtellerie de grand chemin. Arlamène ou le grand Cyrus parut en 4650. On sait que, sous des noms de fantaisie, y sont représentés des personnages réels, et que le prétendu roman n'est, à vrai
GBORGES DE SCUDRRT. 245
dire, autre chose qu'une hisloire conlemporaine. Tout Touvrage tourne autour du prince de Condé, déguisé sous les deux noms d^Artamène et de Cyrus; madame de Longueville^ sa sœur^ y parait sous le nom de Handane, et plusieurs faits historiques, dont ils sont les héros, y sont rappelés avec la plus fidèle exactitude. On conçoit d'ailleurs que Scndéry, qui, publiant le livre sous son nom, Tavait dédié à madame de Longueville, ait poussé jusqu'au scrupule le désir de la représenter, elle et les siens, avec une ressemblance qui empêchât toute confusion.
Le premier acte de la Fronde était achevé. Condé^ assez maître de lui et de ses ressentiments pour les faire taire devant le devoir, avait porté à la cour et à Hazarin son épce encore bien jeune et déjà glorieuse; le succès lui avait été fidèle dans cette triste campagne de Paris où il perdit Châtillon. Scudéry n'avait donc pas à craindre de choquer les puissances en célébrant le jeune prince qui les avait sauvées. D'ailleurs son dévouement à la maison de Condé remontait à une date déjà ancienne. Dès i636, il avait dédié à mademoiselle de Bourbon sa tragédie du Prince déguisé. En offrant à madame de Longueville son roman d*Arta' mine, il ne faisait donc que tenir à la femme les promesses faites à l'enfant.
Entre la dédicace du premier livre et Timpression du dixième et dernier, les événements avaient changé de face, et les hommes de parti. Madame de Longueville avait gagné son illustre frère au parti des révoltés. Scudéry n'en resta pas moins fidèle, et plus d'une fois, en portant à la princesse ses volumes nouvellement parus, il eut à courir de vrais dangers. C'est ce qu'il nous apprend dans Tépitre dédicatoire placée en
tête de son dernier tome : <x Madame, lui dit-il^ Ctfrus yeut finir par où il a commencé, et vous rendre ses derniers devoirs comme il vous a rendu ses premiers hommages. Votre Altesse sait que dans la plus grande chaleur de la guerre et durant la plus aigre animosité des partis. Ton a toujours vu vos chiffres, vos armes, votre nom, vos livrées et des inscriptions à votre gloire sur ses drapeaux ; qu'il n'a point craint la rupture entre les couronnes, et qu'il vous a été trouver en des lieux où il ne lui esloit pas possible d'aller sans estre obligé de faire voir de quelle couleur estoit son écharpe, et sans qu'on lui demandast: Qut mve/ Si bien, madame, qu'après avoir passé à travers les armées royales pour s'acquitter de ce qu'il vous devoit, il n'a garde d'estre moins exact, en un temps... où Ton ne peut plus l'arrester sans violer le droit des g«ns aussi bien que l'amnistie. » .
S'adressant ensuite au lecteur, il confesse qu'une maîtresse adorée— la gloire, a cette belle dame dont la possession ne lasse point, » — le force à entreprendre un nouveau labeur ; en même temps, il annonçait et le roman de Clélie et a un poëme héroïque d'onze mille vers, fait pour cette grande reine de Suède, qui est aujourd'huy l'objet et l'admiration de toute la terre. » De nouveaux loisirs permirent à Scudéry de s'occuper de ces deux travaux durant les troubles; une petite intrigue pour H. le Prince le força à se retirer à Granville, en Normandie ; c'est là sans doute qu'il reçut de la part de madame de Longueville, exilée à Moutreuil- Bellay, en Anjou, un portrait enrichi de diamants qui pouvait bien valoir douze cents écus : elle n'avait, dit Tallemant, rien de meilleur à lui donner.
Scudéry sut habilement tirer parti du prestige dont
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Tenvironnaient son exil et sa renommée. Cest alors> s'il en faut croire Tallemant, qu'il épousa mademoiselle de Martin-Vast, d'une bonne famille de Normandie^ alliée^ parait-il, au président de Bauquemare^ beaufrère du duc de Saint-Aignan. Les circonstances de ce mariage méritent d'être rapportées, a Gomme il s'étoit retiré à Granvilie^ en Normandie, à cause d*une petite intrigue pour H. le Prince^ durant les troubles^ feu madame de TEspinay Piron,une veuve qualiflée du pays, passant par là^ vit notre auteur qui se promenoit. Elle demanda qui il éloit. On le lui dit. A ce nom de Scudéry^ elle lui fait compliment et le mène chez elle. Une vieille fille de ses parentes, qui étoit avec elle, s'enflamma du grand Georges, et ils se marièrent : mais c'étoit mettre un rien avec un autre rien, b
Bien que Tallemant ne précise pas de date, il est permis de penser que le mariage se fit vers i65i, et cela semble résulter d'un passage, assez obscur du reste, du Segraisiana K Mademoiselle de Harlin-Vast n'avait pas alors plus de \ingt ans*; lorsqu'elle vint à Paris, ses alliances lui permirent de voir les personnes de la cour les plus haut placées; c'est ainsi qu'elle se lia avec le duc de Saiut-Aignan, avec mademoiselle de Portes, mademoiselle de Yandy, mesdames du Yigean et de Montmorency *, avec le comte de Guiche, M. d'Elbène^
• Madame de Rambouillet, — mais elle n* était pas veuve alors, — ayant appris dans le même temps et le mariage de Scarron et le mariage de Scndéry, aurait dit en riant qu*elle craignait que Teuvie ne lui prit aussi de se marier; or le mariage de Scarron, dont on rapproche celui de Tauteur à'Alaric, est de 4654.
* Selon M. Walcknaër, elle avait trente-six ans à Tépoque de la mort de son mari.
^ Madame de Montmorency^ dont il est ici parlé, et dont on a recueilli plusieurs lettres dans la correspondance de Bussy, n*est
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Sobieski, depuis roi de Pologne, l'abbé de Choisy, le P. Rapjn^ et enfln Bussy, pour qui elle fut longtemps une correspondante très-active, et dont elle put même procurer le retour d'exil : a De toutes les femmes que la correspondance de Bussy nous fait connaître, madame de Scudéry, dit Walckenaër, est incontestablement, après madame de Sévigné, celle qui mérite la préférence. Elle est loin d'avoir Timagination vive et brillante de la petite-fille de sainte Chantai; mais son slyle^ moins figuré, moins animé, est plus correct; sa raison est plus calme, et son jugement moins variable; elle apprécie mieux le monde ; ses réflexions, elle les tient de son expérience et de ses propres observations. L'expression de ses pensées est toujours simple, forte, naturelle et digne : en parfait rapport avec la noblesse dé ses sentiments et l'élévation de son âme. » Nous n'ajouterons rien à cet éloge de la compagne que se donna Scudéry, déjà rendu à l'âge de cinquante ans : quant à lui, c'était, dit-elle, à ses yeux, « un fort bon homme, qui étoit de mes amis comme s'il n'eût pas été mon mari, qui m'a toujours louée, toujours estimée, toujours bien traitée. »
Où était ce temps dont parle Segrais, où Scudéry, fou d'amour pour cette mademoiselle de Palaiseau, qu'avait aussi aimée Scarron, venait passer aux Tuileries des journées entières pour la voir, et cachait sous son manteau le morceau de pain qu'il mangeait en l'attendant? Scudéry l'avait oublié, — cette passion était trop ardente pour durer longtemps,— et il devint, au jugement de sa femme elle-même, le modèle des maris.
autre que cette demoiselle de Palaiaeau dont Scarron et Scudéry furent amoureux. — Voyez le Segraistana.— Nous en parlerons plus loin.
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Nouveau ménage^ nouveaux frais; comment Scudéry flt^il face aux dépenses de sa nouvelle position? Le gouvernement de Notre-Dame-de-ia-Garde était d'un faible revenu et les désordres de TElat avaient amené une grande incertitude dans ses payements; Scndéry n'était pas trop à plaindre cependant^ parce que tout ce qui sortait de sa plume se vendait au poids de l'or. Quand parut le Cyrus, les éditions s'en suivirent rapidement^ mois pas encore assez au gré des lecteurs impatients, qui attendaient les feuilles et se les arrachaient à mesure qu'on les imprimait. Courbé^ le libraire^y gagna cent mille écus^ et Scudéry lui-même dut, ainsi que sa sœur, en tirer un large bénéfice. Aux sommes qui lui en revinrent se joignit encore, vers le même temps^ un autre gain dont il est difficile de préciser le chiffre. A la sollicitation dé M. et de madame de Scudéry, dit Sauvai \ on transporta aux sieurs Carton et Boulanger le privilège de la lolerie autorisée en faveur du sieur de Cbuyes et de madame de Rambouillet, et les profits durent en être partagés entre les deux titulaires et leurs protecteurs.
Peu de temps après, c'est-à-dire en 4654, l'éditeur habituel de Scudéry, Courbé, fit imprimer un ouvrage qui devait être VExegimonumentum du grand Georges, s'il n'avait eu la passion du papier noirci : je parle de son poème d'Alaric. Extérieurement, c'était un magnifique volume in-folio, riche en marges, orné de magnifiques gravures de Chauveau, comme le Grand Cyrus; le titre formait antithèse à un livre de son ami Hascaron, de Marseille, pour qtii il avait fait les vers les plus fiatteurs : Rome délivrée, ou la Retraite de CattAS Marlius Corio-
t Antiquitéê de Paris, 1. 111, p. 82, 1. XIV .
250 GRORGES DR SGUDftRT.
Ianu8{\6à6). Avant de Penireprendre, Scudéry s'était assuré de Tappui de Christine de Suède^ qui avait la prétention de compter Alaric parmi ses ancêtres. L'ouvrage, mis sous presse en 1653^ fut achevé d'imprimer le 2 mars 1654. En tète figurait im pompeux privilège, arraché de force à la facile complaisance de Conrart^ et dont le début flatteur mérite d'être rapporté :
a Louis, par la grâce de Dieu..., etc.— Notre cher et bien amé le sieur de Scudéry, gouverneur de nostre cbasteau de Nostre-Dame-de-laGarde, en Provence, et capitaine entretenu sur nos galères, nous a fait remonstrer qu'il a composé un poème héroïque intitulé Alaric ou Rome vaincue, lequel il a dessein de mettre en lumière avec des figures dessinées et gravées par les meilleurs maîtres qui soient anjourd'huy, pour le rendre plus digne de la dédicace qu'il prétend en faire à la sérénissime reine de Suède, nostre très-chère et très-amée bonne sœur, cousine et alliée, qui, par ses rares vertus et ses libéralités royales attire l'admiration et les vœux des personnes d'esprit et desavoir de toutes les parties de TEurope. A ces causes, et désirant favorablement traiter Texposant qui, après s'être signalé par diverses actions de valeur et de courage durant plus de vingt ans qu'il a passés dans les armées, pendant le règne du feu roy..., tant sur terre que sur mer, en France et aux pays estrangers, où il a eu des commandements et des charges honorables, s'est depuis quelque temps retiré de ce pénible exercice, et, dans un genre de vie plus tranquille, a fait voir par un trèsgrand nombre de belles productions dé son esprit qu'il n'est pas moins nay pour les lettres que pour les armes, nous lui avons permis et permettons, etc. »
Le volume était en outre précédé de deux magnifi-
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ques portraits : l'un, de la reine de Suède, grayé par Nanteuil d'après Bourdon; Taulre, de Scudéry luimême, dessiné d'après nature et gravé aussi par Nanteuil. Là encore il est désigné,comme dans son curieux privilège, sous les titres de gouverneur de Notre-Damede-la-Garde et capitaine entretenu sur les galères dû Roi. Cependant, de nos recherches faites aux archives de la marine, sous Tobligeante direction de H. Jal, il résulte que Scudéry n'eut le commandement d'une galère que pendant quatre ans, de 1643 à 1647. Ses gages étaient de quatre cents livres. Quant à son gouvernement, il l'avait encore en 1656, et s'il le perdit bientôt après, il n'en garda pas moins ses titres, et peut-être ses appointements K
La publication d'Alaric donna lieu de sa part à un trait de générosité qui ne nous surprend point de la part d'un homme habitué à agir comme il parlait, c'est-à-dire toujours avec une certaine grandeur un peu emphatique. Urbain Chevreau le raconte ainsi: a Le caractère de H. de Scudéry était opposé à celuy de M. Chapelain, Il voyoit ses amis sans intérêt, aimoit l'honneur, n'étoit pas même ennemi du faste, et ne plaignoit ni le superflu ni le nécessaire pour sa curiosité ou pour son plaisir, d La reine Christine avait dit cent fois qu'elle réservait pour la dédicace qu'il lui ferait de son Alaric une chaîne d'or de mille pistoles. Mais comme le comte Hagnus de La Gardie, dont il est parlé fort avantageusement dans le poëme, était alors
* Du moins sur un état conservé aux archives de la marine, nous avons vu plusieurs des collègues de Scudéry, demander, avec leur retraite, la faveur de conserver leur solde, et de garder ou de prendre, soit le titre de leur charge, soit même celui du grade supérieur.
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en disgrâce. Chevreau eut ordre de prier Scudéry de rayer de son ouvrage les vers où il était parlé de lui. « Quand la chaîne d*or, répondit Scudéry, seroit aussi grosse et aussi pesante que celle dont il est fait mention dans Thistoire des Yncas, je ne détruirai jamais Tautel où j*ai sacriBé. — Cette fierté héroïque, continue Chevreau, déplut à la reine, qui changea d'avis; et le comte de La Gardie, obligé de reconnoltre la générosité de M. de Scudéry, ne lui en fit pas même de reraerctment K »
Il semble que tout ait été dit sur le poëme d'Alaric^ le jour où Despréaux en a raillé le premier vers :
Je chante le vainqueur des vainqueurs de la terre.
Cependant Fauteur des Satires lui-même est revenu, dans sa deuxième réflexion sur Longin, de Topinion émise dans VArt poétique. Que si Ton ne se laisse pas arrêter, dès le début, par une opinion préconçue, j'ose penser que Ton trouvera dans VAlaric, comme dans les sonnets que nous avons loués plus haut, des passages parfaitement beaux et d'une ampleur vraiment cornélienne. Je ne dis pas qu'on puisse citer partout au hasard, mais j'affirme qu'on trouve d^ms YAlaric plus d'un morceau digne d'être conservé : tel est cet admirable tableau de Rome dans la décadence (i^^* livre, vers 45 et suiv.) :
Rome, dégénérant de sa grandeur antique, N'avoit plus la splendeur qu'avoit la république. Ni le solide appuy des armes et des loix Qui la fit redouter lorsqu'elle avoit des roys.
1 ChâwrcBana^ p. 28.
•BORGES DE SCUDBRY. 353
Des premiers des Césars la valeur indomptable
Estoit mai imitée, aitisy qu'inimitable;
Jule, Auguste et Trajan, en leurs nobles travaux,
Parmy leurs successeurs n'avoient plus de rivaux.
Tous ce; grands empereurs que l'histoire révère,
Tite^ Vespasian, Alexandre Sévère,
Le sçavant Marc Aurele et le sage Antonin,
Parmy leurs grands tombeaux gardoient leur grand destin.
Aucun nouveau phœnix ne sortoit de leur cendre.
Rome, au lieu de monter, achevoit de descendre.
Et plus loin :
L'aigle, qui fut longtemps plus craint que le tonnerre^ N'osoit plus s'eslever et voloit terre à terre. Et ce superbe oyseau, loing des essors premiers. Se cachoit tout craintif dessoubz ses vieux lauriers.
Sans nous arrêter à signaler dans chacun dés dix livres de VAlaric les beautés qu'on y peut facilement trouver, nous voulons du moins indiquer aux curieux, dans le dernier livre, une longe prophétie de la sibylle de Cumes : les prophéties ont de tout temps été une des principales machines épiques. C'est là que le poêle, aux éloges des héros suédois qui ont pris part à la guerre de Trente ans, joint les louanges de Richelieu, de Christine et du comte de La Gardie quil nomme, pour la mesure du vers^ de La Garde. Deux tables, dont l'idée appartient en propre à l'école anciennes, permettront de retrouver facilement ces passages: l'une est la table des descriptions, l'autre celfe des comparaisons.
Comme le roman de Cyrus, comme celui de Clélie qui suivit) et où Scudéry eut aussi quelque part, le poëme
254 GEORGES DB SCUBBRT.
d'il fane fut accueilli avec Taveur^ reçut les honneurs de plusieurs éditions fort rapprochées^ et fut publié dans tous les formats.
A sa vie littéraire si nous cherchons à réunir la vie privée de Scudéry, nous le voyons encore, à cette époque, gouverneur de Notre-Dame-de-la-Garde, où depuis longtemps il n'avait pas paru : c'est ce que nous apprennent Chapelle et Bachaumont, dans le récit du curieux voyage où ils ont pu, en 1656, visiter cette forteresse,
Gouvernement commode et beau, A qui suffit pour toute garde Un suisse avec sa hallebarde Peint sur la porte du château...
« Une description magnifique qu'on a faite autrefois de cette place S continuent les voyageurs, nous donna la curiosité de l'aller voir. Nous grimpâmes plus d^une heure avant que d'arriver à l'extrémité de cette montagne, où l'on est bien surpris de ne trouver qu'une méchante masure tremblante, prête à tomber au premier vent Nous frappâmes à la porte, mais doucement de peur de la jeter par terre, p Des gens qui travaillaient dans les environs leur apprirent que
Le gouverneur de cette roche.
Retournant en cour par le coche, A, depuis environ quinze ans, Emporté la clef dans sa poche.
' Noas avons parlé précédemment de la description faite par Scudéry du fort qu*il commandait, et à laquelle font allusion les spiriiueb touristes.
GBORGfiS DB SCUD^RY. 255
On dil bien vrai : A beau mentir qui vient de loin. Il n'y avait pas dix ans que Scudéry avait quitté son poste^ et la médisance disait quinze. — « La naïveté de ces bonnes gens, lit-on enfin^nous fit bien rire, surtout quand ils nous firent remarquer un écriteau que nous lûmes avec assez de peine, car le temps Favoit presque effacé :
Portion de gouvernement A louer présentement.
Plus bas, en petit caractère :
Il faut s'adresser à Paris Ou chez Conrart, le secrétaire.
Ou chez Courbé, Thomme d'affaire De tous messieurs les beaux esprits.
Cette raillerie, que Chapelle et Bachaumont, amis de Scudéry, ne se fussent pas permise s'il eût dû s'en fâcher, lui fut cependant fatale : elle n'amena pas sans doute pour lui la perte de son gouvernement, mais elle précéda de fort peu ce malheur, puisqu'en 1658, Scudéry n'avait plu? son emploi, au dire de Tallemant, et faisait vainement agir ses protecteurs, madame de Rambouillet, entre autres, pour le ressaisir. Scarron, cherchant la cause de sa disgrâce, l'attribuait à la publication du Cyrus :
L'auteur du fameux Artamène, A perdu son gouvernement Sans savoir pourquoi ny comment, Et son roman que Ton admire.
Peut-être ne sert qu'à lui nuire *.
1 Epttre chagrine à M. Rosieaa.— (Les û^um-es deM.de Scar* ron, édition 1700, l. I, p. 27.)
256 GEORGES DE SCUDBRT.
Nous n'avons pas à dire combien était peu fondée cette supposition^ si longtemps après la publication du Cyrus, auquel d'ailleurs on s'obstinait à lui attribuer une part moindre que celle qu'il y eut réellement. Trop pauvre alors sans doute pour faire figure à Paris, Scudéry prit bravement le parti de se retirer à la campagne, et passa quelques années en Normandie. Cependant il venait de temps à autre voir et ses amis et son libraire^ et ne se laissait point oublier. Le roman de la Précieuse, par Tabbé de Pure, fait de lui le plus grand éloge; Furetiêre ne l'oublie point dans sa Nouvelle allégorique des troubles arrivés au royaume d'Eloquence (1658). Enfln, en 1660, il revint se fixer à Paris, rapportant do province son roman à'Almahide, qu'il avait composé, parait-il, avec la collaboration de sa femme : c'est du moins ce qu'assure formellement Somaize dans son Dictionnaire des Précieuses ^
L'ambition, le besoin peut-être, après son retour à Paris, forcèrent Scudéry à rentrer dans la voie des sollicitations et des requêtes : sa femme d'ailleurs tenait ruelle, et, sans doute, non sans être obligée par là à quelques dépenses *. Un petit conte que rapporte Taile* mant nous le montre vers cette époque chez le roi, où la faveur du duc de Saint-Âignan l'avait fait admettre à présenter lui-même un placet à Sa Majesté. Louis XIV prit le placet a et le donna au duc pour Ten faire ressouvenir; puis, s'adressant à ce dernier : Vous vous ressemblez, lui dit-iL par la bravoure et par les lettres. — Ah! sire, répondit le duc, j'approche encore moins de sa bravoure que de sa poésie. M. de Turenne, qui
1 Nouv. édit., Paris» F. JanDet, t.], p. 24 3 (Bt6/totA. Elzévir.). * IM, au mol Ruelle.
GEORGES DE SCUDÉRT. ^57
entendit cela^ se mit de la conversation et dit : a Je donnerois volontiers tout ce que j'ai fait pour, la retraite que fit H. de Scudéry au Pas-de-Suze. o Bienheureux Scudéry! il avait trop bonne opinion de luimême pour ne pas croire sur parole et H. le duc de Saint-Âignan et H. de Turenne : quel souvenir il dut remporter de cette audience de Sa Majesté!
Scudéry n'eut pas seulement cette satisfaction d'un amour-propre trop facile à contenter. Grâce aux sollicitations du duc de Saint-Aignan, il obtint une pension de quatre cents écus.
Le généreux duc était pour H. et madame de Scudéry un ami sincère. Lorsque, au mois de juin i662, le poète, déjà âgé, fit baptiser son premier enfant, qui mourut abbé, Saint-Aignan fut le parrain et mademoiselle de Montpensler la marraine. Ce petit événement fit grand bruit, et la gazette de Loret n'oublia pas de faire connaître urbi et orbi la faiseur faite au
... Sieur de Scudéry,
Des Muses le cher favory,
Et dont, en toute compagnie,
On admire le beau génie.
Ce fut un grand bonheur pour luy.
Mais, comme on l'estime aujourd'huy
Un fort honnête et galant homme,
Et mesmement bien gentilhomme.
Chacun doit demeurer d'accord
Qu'il -est digne d'un si beau sort ^
11 semble qu'il y ait eu alors une sorte de recrudescence de gloire pour Scudéry et que sa femme ait été
> Muse historique*— Leiire du 47 juin 1662.
"358 GEORGES lit SCUD^RT.
son bon génie : du moins elle n'est pas oubliée près de lui. Chargé de présenter à Colbert un mémoire sur les gens de lettres dignes d'être pensionnés, Costar écrii^ait en 466S : aM.de Scudéry s'est marié avec une demoiselle de basse Normandie nommée mademoiselle de Martinvas (stc), qui n'écrit pas moins bien que mademoiselle de Scudéry... 11 a fait des romans admirables et qui sont écrits merveilleusement^ » et Tauteur ajoutait : ail est présentement dans une grande dévotion.» Chapelain, chargé de présenter, pour le même objets un travail semblable à Colbert, parle aussi de Scudéry avec éloge, mais sans rien dire d'une dévotion qui n'empêchait point notre poète de traduire du Hanzini le roman du Cdlloandre fidèle, de publier ses Harangues des femmes illustres, sortes d'héroîdes en prose^ et même d'écrire pour le théâtre, s'il est vrai qu'il soit Tauteur d'une tragédie d' Annibal /jouée au commencement de 1667.
C'est en cette année même qu'il mourut. 11 fut emporté, dit-on, par une apoplexie, le i4 mai 1667; mais sa mort subite força à retarder son inhumation, qui n'eut lieu que le 18, comme on le voit par son acte de décès, fidèlement transcrit par nous sur un registre des archives de l'état civil :
a Le mercredy 18 may 1667, messire Georges de Scudéry, gouverneur du fort de Nostre-Dame-de-]a-Garde> capitaine entretenu sur les galleres du roy, âgé de soixante-six ans, a esté pris rue de Berry^ porté et inhumé dans leglise; le service chanté à son intention, avec l'assistance de monsieur le curé^ et des prêtres du chœur ^ »
1 Extrait du Registre mortuaire de Végliee paroiseiale de SahU^
La mort de Scudéry fut pour sa veuve une occasion d'éprouver à quel point on estimait et son talent et son grand cœur, depuis surtout qu'il avait rejeté la forfanterie de sa jeunesse, et elle put mesurer toute la sympathie qu'elle inspirait. Elle reçut des consolations de toutes parts, «depuis le sceptre, dit-eile, jusqu'à la houlette. » Hais, toujours fidèle au souvenir de son mari, elle le pleura trois ans, — et ne se remaria pas.
NicoloB^des-ChampSf à Paris, commançatU au mercredy ler avrH 1665, du temps de vénérable et discrette personne^ maitre François Mommignon. docteur en théologie et curé de cette église.
MADEMOISELLE DE GOURNAT
J'ai toujours été frappé^ en lisant rtiistoire des personnages célèbres, de voir leur vie entière jugée par leurs derniers actes ou les faits les plus éclatants de leur eiistence. On nous fait des hommes tout d'une pièce, qui n'ont ni enfance ni vieillesse; dont le caractère immobile dès la première heure ne se dément jamais. Toutes leurs actions, toutes leurs opinions, tous les événements auxquels ils ont eu part semblent dominés par une même influence. S'agit-il de Hontausier? C'est de la tête aux pieds un homme maussade, grondeur, morose, comme s'il n'avait jamais eu vingt ans. S'agit-il de Racine? 11 a eu, enfant de treize ans. Tétourderie impudente de |X)rter un troisième exemplaire de Thiagine et Chariclée à Lancelot, son maître, qui en avait retiré deux de ses mains. Racine méritait le fouet, rien autre. Et cependant on nous raconte cela avec