‹ Précieux et précieusesChapitre 28 sur 86 · H4DEM0ISELLK DE GOURNAY · texte numérisé non relu

H4DEM0ISELLK DE GOURNAY

respect et Ton veut notre admiration^ comme s'il s'agissait d'une scène de Phèdre. Pour moi, si de tels détails m'intéressent, c'est à la condition d'être mis à leur date; en les donnant^ on se rappellera l'âge de l'enfant et non la gloire de sa vieillesse. Autrement comprise, une biographie n'est q'u'un long travestissement.

Ces réflexions me sont inspirées par la pensée d'une prévention de ce genre attachée au nom de mademoiselle de Gournay.

Comment, en effet, nous apparaît, entre toutes, mademoiselle de Gournay? Pour celle-ci, la jeunesse s'efface, et il semblerait que dans cette vie, dont le début est si lointain, la vieillesse paraissant d'abord, les années qui la précèdent s'y ajoutent, et l'augmentent d'autant plus que nous en sommes plus éloignés; c'est toujours vieille, toujours grondeuse qu'un premier regard nous la montre avant toute réflexion, et que l'opinion, l'instinct général plutôt, consent à la voir et à la reconnaître. Ce serait dérouter les lecteurs à qui son nom n'est pas étranger, d'en faire une belle jeune âUe^ ardente, sensible aux sentiments les plus délicats de rame humaine, et, dans sa jeunesse austère, accessible seulement à deux passions que l'âge développe en elle^ la passion du bien et la passion du beau. — Nous reprendrons cette vie un peu oubliée, et si notre respect est acquis à la noble fllle d'alliance de Montaigne, nous ne dissimulerons point pourtant quelques travers qui ne la laissent pas moins grande à nos yeux.

Marie de Jars de Gournay naquit à Paris, le 6 octobre 1565. Son père, Guillaume de Jars, était d'une ancienne famille qui tirait son nom et sa noblesse du bourg de Jars, ))rèsde Saneerre; la branche dunt il sortait, riche d'abord, avait été forcée de quitter la carrière des ar-

MADBMOISBLLK DK GOURMAT. 263

mes, moins lucrative que brillante^ et avait dû passer de la campagne à la ville^ de la tente au cabinet. Luimême eut une charge de trésorier du roi et fut gouverneur de Remij Gournay et Hoyenneville^ trois châteaux jadis bâtis par les Anglais.

Sa mère^ Jeanne de Hacque ville, était d'une noblesse sinon plus ancienne, du moins plus illustre, relevée par de glorieuses alliances, et soutenue par une grande fortune, qu'elle avait apportée à son mari. Celui-ci mourut jeune, laissant six enfants à une femme vertueuse sans doute, mais assez peu habituée aux affaires, trop faible pour son flls aine, soldat du roi, dont elle payait les dettes, et trop portée^ parait-il, à faire bâtir à crédit. Forcée, pour restreindre sa dépense, de se retirer à la canopagne, elle emmena ses quatre filles et son plus jeune flls à Gournay, en Picardie. Mademoiselle de Gournay était rainée de la famille. Que devint-elle dans ce lieu reculé, où les livres et la conversation utile des savants lui faisaient également défaut? Toute jeune, elle avait montré pour l'élude une ardeur invincible, et cette passion ne put être refroidie en elle ni par la difficulté de s'instruire, ni par le dédain, a Taversion » même que témoignait sa mère pour les choses de Tesprit. Hais que ne peut la volonté? A des heures mystérieusement dérobées à la surveillance maternelle, la jeune fille put apprendre les lettres, seule et sans secours, et le latin même sans grammaire, en confrontant seulement les traductions avec les originaux. On sait ce qu^étaieni alors les traductions : de verbeuses fiaraphrases où le sens de Tauteur n'était pas toujours respecté. Mademoiselle de Gournay n'en vint pas moins à son honneur, et, possé(lant à fond la langue latine, elle se tourna vers le grec qu'elle apprit à peu près, mais

264 UADEMOISELLB DE tiOtRNAY.

qu'elle abandonna depuis : l'étude des langues n'était^ du reste^ dans sa pensée^ qu'un premier pas dans la science de la morale.

Mademoiselle de Gournay comptait sans cet attrait puissant de Tétude et sans la curiosité capricieuse qu'elle développe vers les objets les plus opposés : un vrai savant ne Toit guère l'inconnu sans s'y arrêter, et ne s'y arrête pas sans essayer de le pénétrer. Ainsi fit mademoiselle de Gournay. Elle s'applique à la morale; mais la critique l'appelle^ la grammaire l'intéresse, la poésie la provoque, et il n'est pas jusqu'à la chimie, — ^l'alchimie, comme on disait alors, — qui n'occupe quelque temps son esprit et ne compromette même un peu sa fortune.

Esprit inquiet, marchant mal à l'aise dans une seule voie, fût-elle large comme la poésie ou étroite comme la morale, mademoiselle de Gournay se jetait avec passion dans toutes les études; elle aimait a exercer son esprit dans un cercle d'idées qu'elle élargissait et creu> sait à la fois, comme une mine dont tous les filons lui étaient également précieux. Ces tendances diverses devinrent en elle des aptitudes heureuses vers les objets les plus variés. Aussi dans son siècle, nul ne fut-il mieux préparé, quand parut le livre des Essais, à apprécier les mille questions qu'il soulevait, les hardiesses qu'il prodiguait, les erreurs accréditées qu'il remplaçait par d'audacieuses vérités.

C'est vers i 583 ou 1584 que mademoiselle de Gournay connut l'œuvre de Montaigne, dont les deux premiers livres avaient paru en 1580 et restèrent seuls jusqu'à la cinquième édition qui, en 1588, s'augmenta d'un troisième livre. N'est-ce pas un phénomène étrange de voir un tel ouvrage, Torgueil des philosophes, qu'au-

Page 1