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cune idée n'effraye^ qu'aucune expression n'arrête, aussi lieureux à deviner le dernier mot des questions qu'il se montre ingénieux à les soulever et libre dans la discussion^ rencontrer pour premier adepte une fille de dix-huit ou dix-neuf ans et réveiller l'enlhousiasme dans une jeune âme qui^ contre toute attente^ se trouve^ et par ses études et par ses hautes visées, en état de le comprendre et de le suivre? Laissons-la raconter ellemême ce fait capital de sa vie : <x Bien que les Essais, dit-elle, fussent nouveaux et sans nulle réputation encore qui pût guider son jugement, elle les mit nonseulement à leur juste prix, trait fort difficile à faire en tel âge et en un tel siècle si peu suspect de porter de tels fruito; mais elle commença de désirer la connoissance de leur autheur plus que toutes les choses du monde : tellement que, sur la fin du terme de deux ou trois ans qui se passa entre la première vue qu'elle eut du livre et celle de l'auteur^ ayant reçu, comme elle lui vouloit écrire^ un faux avis qu'il étoit mort, elle en souffroit un déplaisir extrême : lui semblant que toute la gloire^ la félicité et Tenrichissement de son ftme étoient fauchées en herbe par la perte de la conversalion et de la société qu'elle s'étoit promise d'un tel esprit. Soudain^ ayant un contraire avis suivi de Theureuse arrivée de lui-même à la cour et à Paris, où pour y lors, suivant sa mère^ elle étoit venue passer quelque / temps^elle l'envoya saluer et lui déclarer l'estime qu'elle faisoit de sa personne et de son livre. 11 la vint voir et remercier dès* le lendemain, lui présentant TaiFection et l'alliance de père à fille : ce qu'elle reçut avec tant pins d'applaudissement de ce qu'elle admira la sympathie fatale du génie de luy et d'elle, s'étant de sa part promis en son cœur une telle alliance de luy depuis la
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première inspection de son livre^ el cela sur la proportion de leurs figes et l'intention de leurs âmes et de leurs mœurs ^n
Cet élan si naturel qui nous porte vers l'auteur d'œuvres que nous admirons, celte vague prévision du lien affectueux qui devait attacher Tun à Vautre le grand philosophe et sa jeune admiratrice^ cette piété enfin du souvenir qui survit à une éternelle séparation, ce sont des sentiments vrais, qu'une plume ingénue et loyale, comme celle de mademoiselle de Gournay^ est faite pour exprimer avec vérité. Huit ou neuf mois dura le séjour de Montaigne à Paris; mademoiselle de Gournay ne cessa de le voir; rillustre philoRophe^ en retour^ lui accorda toute son amitié et Tappela sa fille d'alliance : alliance toute spirituelle dont le nom exprimait seulement la force et la pureté de leur attachement. Ainsi Nerveze, vers le même temps^ parlait de sa sœur d'alliance et de son maître d'alliance, et leur dédiait ses œuvres comme frère ou comme valet; et quant au titre que prenait mademoiselle de Gournay, il a été consacré par Montaigne lui-même, qui, dans le dix-septième chapitre du second livre des Essais^ s'exprime ainsi :«ray pris plaisir à publier en plusieurs lieux Tesperance que i'ay de Marie de Gournay le Jars, ma fille d'alliance, et certes aimée de moi beaucoup plus que paternellement, et enveloppée en ma retraite et solitude comme l'une des meilleures parties de mon propre estre. Je ne regarde plus qu'elle au monde. Si Tadolescence peut donner présage, cette ame sera quelque» jour capable des plus belles choses... Le jugement qu'elle fit des premiers Essays, et femme, et en ce siècle, et si jeune, et
* Vie de mademoiselle de Gournay , par elle-même.
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seule en son quartier^ et la bienveillance qu'elle me voua sur la seule estime qu'elle en print de moy longtemps avant qu'elle m'eust veu, sont des accidens de très-digne considération ^ »
Pleine d'attention pour ce père qu'elle s'était choisi et qui l'acceptait pour fille avec une affectueuse admiration, nous la surprenons occupée à le distraire et à charmer une longue promenade où elle l'accompagnait par un de ces contes qu'il n'aimait guère à taire^ et qu'il écoutait d'elle avec indulgence. Le Promenoir de M. de Montaigne est un petit récit romanesque qu'elle écrivit en 1589^ après l'avoir raconté à Montaigne luimême. Elle avait alors vingt-trois ans. A cet âge, son cœur pouvait parler; mais, absorbé tout entier dans un culte enthousiaste, il avait dit son dernier mot le jour où le hasard lui avait présenté l'œuvre de Montaigne : a Semble-t-il point, dit-elle dans le Promenoir, que l'amour qui est je ne sçay quoy doibt sourdre aussi de je ne sçay quoy? » — Le livre de Montaigne avait été pour elle ce je ne sais quoi^ et avait éveillé en elle un sentiment qui suffit à remplir sa vie entière. Dès ce temps, elle avait sur l'amour une opinion qui sert d'excuse à ce qu'elle en dit dans son roman : a Les discours qui précèdent et qui suivent sur l'amour ne m'échappe* roient point, dit-elle, vu mon sexe, quelque modestie qui les accompagne, s'ils ne tendoîentàspiritualiserses passions et son commerce hors le mariage, autant qu'il est en mon pouvoir, puisqu'on ne peut espérer de les bannir du tout. Or, suivant mon fil, il y a plus de fruit à cueillir en la pratique anioureuse pour l'esprit que
t L'édilîon de 1652, et déjà celle de 1635, ont beaucoup modifié le lexte de rédilion de 4595, la première qu*ait donnée mademoiselle de Goarnay, et la première aussi oii se trouve ce passage.
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pour le corps. » — Sphilualiser la passioun puisqu'elle peut exister hors le mariage^ telle est donc sa pensée. Mais loin d'elle ces minauderies contre le gros mot mariage, qui effraya si sottement les pecques, comme dit Molière, de la période suivante. Le mariage est une sainte institution qu'elle admire, et personne mieux qu'elle ne comprenait le doux charme de la maternité et des familières caresses de Tenfance : ainsi elle dit à Chrysante, dont la Qlle relève d'une maladie : « Embrassez mille fois ce nouvel ange en douceur, en innocence, en beauté, qu'un autre ange envoyé de Dieu vous ramène par la main. Pleurez d'aise sur ce tendre visage, à cette heifTe sur les traits du père, à cette autre sur les autres, puis sur les uns et les autres mêlés ensemble. Demandez-luy auquel des deux le premier elle voudroit sauter au cou, si ce bon pèreétoit présent avec vous. II me semble que j'entends sa petite prudence vous répondre qu'elle a deux bras pour vous contenter également l'un et l'autre, et qu'elle ayme papa parce qu'il ayme maman, et maman parce qu'elle ayme papa. »
Il serait facile de trouver d'autres traces dans les livres de mademoiselle de Gournay de ces sentiments qui semblent si mal s'accorder avec la réputation prématurée de vieille fille insensible qu'on veut trop tôt lui donner.
Deux événements funestes vinrent coup sur coup lui apporter un deuil qu'elle conserva toujours. En 1591 mourut sa mère, et, en 1593, la mort prématurée de Montaigne, enlevé à soixante ans, lui laissa a un regret incomparable, d Elle avait alors vingt-sept ans; libre d'elle-même et de sa fortune, elle quitta la province et vint chercher à Paris ce qui lui faisait tant défaut à Gournay, deb livres et une société lettrée.
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Quelle était donc, au moment où elle entrait pour ainsi dire dans la vie active, la situation d'esprit de mademoiselle de Gournay^ son caractère, ses ressources? Elle-même s'est chargée de nous l'apprendre. Après la mort de sa mère, il fallut, pour payer les dettes que celle-ci avait contractées, vendre deux maisons à Paris et quelques meubles; tout réglé, il resta a à trois copartageants environ deux mille cent livres de revenu par tête. » A ces trois copartageants, qui sont mademoiselle de Gournay, une jeune sœur et un frère dont elle fut chargée, il faut ajouter un frère aine, sieur de Neufvic, une sœur mariée au sieur de Bourry, et qui renonça pour huit mille écus à son droit de succession, et une autre sœur religieuse àChanlelou De ses deux pupilles. Tune fut demoiselle chez la maréchale d'Amboise, et finit par se marier à Cambrai avec le sieur de La Salle; le second fut placé comme page chez H. de Balagny.
Un peu éblouie par la libre disposition d'un revenu qui, au taux actuel, représenterait environ six mille livres, et qui fut triplé quelque temps par celui de ses deux pupilles, mademoiselle de Gournay fit assez légèrement quelques dépenses qu'elle eut à se reprocher dans la suite, a Ma bonté trop confiante, dit-elle, m'a coûté cinq cents écus, et la vanité de jeunesse cinq cents autres, quoique toutefois elle se soit tenue dans les bornes de ma condition , que je reconnois fort médiocre. Je le dy, parce que je say qu'il y a certains esprits qui m'ont supposé des badineries à me rendre ridicule, et non plaignable en mes infortunes, par l'excès d'une vaine piaffe. Les uns ont publié que j'avois un page; les autres, de riches meubles; les antres, que je tenois table; les autres m'ont attribué deux demoiselles :
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choses autant et publiauement fausses Tune que l'autre, excepté que j'eus une fois à mes gages une fille de ceste estofPe, avec celle qui m'estoit ordinaire et nécessaire^ à cause que celle-là jouoit du luth et que je désirois apprendre d'elle à toucher quelques airs^ joint que son harmonie me faisoit besoin un temps pour m'aider à charmer quelque importune tristesse; et Tayaot gardée huit mois seulement, je la rendis à sa mère. J'ay eu parfois deux laquais, et recognoisquc c'étoit trop d'un; mais aussy ay-je advoué que la vanité de jeunesse m'a coûté quelque chose...
tt Quant au reste, appellent-ils tenir table de traiter parfois, rarement et sobrement, une ou deux personnes familières? A quoy j'ajouteray que non-seulement Tentretien de ma personne a toujours été plein de frugalité ménagère^ comme j ay représenté, mais aussy mon logement, mon vivre et mon meuble. Je n'eus jamais qu'un lit de laine en toute saison, la tapisserie légère et le reste à l'avenant. Pour le regard du carrosse que j'entretenois, cela est né avec les femmes de ma qualité, toute simple que je Taie reconnue, oui mAme nécessaire par la longueur et saleté du pavé de Paris... Puis l'exemple général et tyrannique du siècle rend la honte du manquement d'un carrosse si grande^ qu'il n'est pas permis à celles qui veulent vivre avec quelque bienséance du monde de consulter s'il coûte trop ou non '. »
A ces dépenses, ajoutons les frais que lui causa son goût pour Talchimie^ non pas cet art creux qui donnait à ses adeptes « la folle espérance de millions de millions, x> mais cette science dont nous avons fait la
* Àjpologie^T U demoiselle de Goumay.
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chimie^ où sa curiosité trouvait un inépuisable sujet d'études. Elle y dépensa d'abord « quelque somme non méprisable s dans la première année^ puis^ en sepfou huit ans^ environ neuf cents écus. a Depuis ce temps, deux écus d'ordinaire et parfois un troisième me défrayent par an pour cet égards d écrivait-elle a dès le bas âge du roi Louis XUI. »
Au temps où nous l'avons laissée^ quelques années avant la publication de son Apologie, elle avait vingtsept ans; elle n'avait pas perdu encore cette fleur de jeunesse qu'on appelle la beauté du diable; elle était de taille moyenne, avait les cheveux châtains^ les yeux un peu saillants et très-vifs; son visage^ qu'elle dit rond- Nos deux esprits sont ronds^ et ronds nos deux visages ',
— présente, sur ses portraits, un ovale allongé '. Sans être belle, elle ne pouvait être laide à repousser les galants, si son caractère avait pu les accueillir. Mais l'amour la trouva seulement facile autant que fidèle à l'amitié, et renfermée dans ce sentiment seul, qu'elle portait à une extrême puissance. C'est ce qu'elle dit ellemême dans un long poëme intitulé Peinture de mœurs, où elle trace ainsi son portrait moral :
Voicy donc mes défauts : je suis d'humeur bouillante; J'oublie à peine extrême une injure poignante; Je suis impétueuse et sujette à courroux...; J'avoue encore après, reprocliable à bon droit,
' Vers à madame de Ragny.
* Elle dit ailleurs, dans sa Vie : « Elle est née la uilie médiocre •t bien faite, le teint clair-brun, le poil castain, le visage rond, et qui ne se peut appeiler ny beau ny laid. »
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Qu'à servir le grand Dieu mon esprit est trop froid, Encore que mon cœur d'un zèle franc Thonore. Hé ! quel autre mortel d'un juste vœu Tadore? Le fini, l'Infini? Touvrage, son Auteur? Un atome, un néant, Tunique Créateur?
Pour m'estimer un peu, je ne mérite blâme : D'un appât si friand chacun flatte son âme. Je n'en crains les rieurs, si je me prise à point. Qui ne voit ses vertus, son vice il ne voit point. Je ne m'accuse pas du défaut de ménage : De ce reproche en vain le vulgaire m'outrage; Pour me voir sans moyen, sans ménage on me croit...
Mes bonnes qualités prendront icy leur place. Les loix de l'équité d'un saint respect j'embrasse. J'ay l'entre-gent modeste et de l'honneur j'ay soin... Ma science proscrit toute phœbuserie.
L'on ne remarque en moy nuH'cbarlatanerie...; Je ne drappe ou médis ; de léger je ne croy ; Je suis fort véritable et d'une entière foy..., Je n'abuse jamais la simplesse facile Par un mauvais conseil, quoyqu'il me fût utile. La vertu sans les biens, j'honore où je la voy. Pour moy je fay raison et la fay contre moy. J'ay le cœur noble et franc, je hay toute feintise; Je suis inviolable en l'amitié promise^ En fortune, en disgrâce, en la vie, en la mort. Du monde ny des ans ce vœu ne sent l'effort.
Avec un tel caractère, si bien connu, si bien tracé, mademoiselle de Gournay, tout élan et toute passioD, ne fut pas moins sensible à la mort de Montaigne que ne le furent sa femme et sa fille. Appelée par elles, pleine d'affection pour l'une, qu'elle respectait, et pour l'autre « qui la chérissoit plus que fraternellement, » elle se fit un devoir sacré d'aller près d'elles partager