‹ Précieux et précieusesChapitre 32 sur 86 · MADEMOISELLE DE GOURNAY · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE DE GOURNAY

nalité dans la manière même de les résoudre. Hais sont-ce là des mérites sufOsants pour qu'on la lise^ je ne dis pas a^^c plaisir, mais avec intérêt et avec proflt? Non, sans doute, et n'étaient ces heureux effets obtenus souvent par un style dont les boutades surprennent et percent pour ainsi dire ces nuages de vifs rayons, on ne serait pas dédommagé du temps qu'elle a pris.

C'est donc, et je le dis surtout pour ses écrits moraux, le langage employé qui nous a frappé plutôt que le sujet même, l'instrument plutôt que Tceuvre produite. Mademoiselle de Goymay a des bonheurs d'expression qui lui sont propres et dont, à cette époque, le chancelier dû Yair est seul à présenter de pareils exemples, ayec les mêmes caractères de fougue imprévue et de saine vigueur. On en jugera par quelques extraits :

a La vertu, dit-elle, est une habitude formée, universelle, constante et concordante au bien... Ny Dieu ny l'équité ne veulent estre servis par parenthèse. »

a L'âme ne sert au vulgaire que comme le sel au pourceau, pour l'empêcher de se -.orrompre. d

c Un honneste homme pardonne bien une bêtise; parfois et souvent, un sot ne pardonne guère une sagesse.

a Lorsque je considère les ordes taches et la néantise des hommes , il me vient parfois envie de croire que le dessein du Ciel n'a fondé chacune des grandes cités que pour dix Ames, et que toutes les autres sont forgées pour servir de lustre à ce petit nombre et de matière à leurs diverses vertus. B

a L'homme est bon ou n'est pas grand. »

Dans le traité Des Vertus vicieuses, après avoir parle

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du courage des sots, de la générosité des prodigues, l'auteur ajoute :

c Quel triomphe de chasteté peut prétendre une femme qui, par son ignorance ou sa pesanleur, ue connolt ni la qualité précise du vice qu'elle fuit, ni celle de la nerlu qu'elle suit, ni les charmes ou le prix des objets d'amour qui lui passent devant les yeux, ou bien qui, par sa sévérité aigre ou sévère, est hors d'échelle pour la pluspart des autres passions tendres, aussy bien que pour celle d'aimer : femme invincible au raal^ faut-il le dire, parce qu'elle l'esl au bien; qui vend sa vertu, mais chèrement, par une humeur insolente ou hargneuse, et qui mérite, pour le dire en un mot, qu'on loue sa continence et non pas elle. 9

Plus loin :

a Détestable ambition! Misérable ambitieux! E&-tu plus criminel ou plus fou? Te faut-il crucifier ou te lier? 0

Et enfin :

a Pour conclure ce traité, quiconque retrancheroit de l'homme toutes les vertus qu'il pratique par force, par intérêt, ou par hasard et par inadvertance, logeroit le genre humain plus près des bêtes que je n'ose dire, d

Cette manière de dire si neuve, si piquante, si personnelle, c'est la gloire de mademoiselle de Gournay et comme sa mesure. Elle a dit, en parlant du cardinal d'Ossat, qui ne cachait pas la bassesse de sa naissance m Le soleil, tout grand qu'il est, parott entier en une simple goutte d'eau : rhomme,souventen un seul trait,

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et des moins brillants de sa vie. » Ainsi, pour made* moiselle de Gournay^ son vrai mérite est tout entier dans ces phrases bien pensées et bien dites qui brillent dans son style comme sur la nappe d'eau les gouttes préférées de la lumière.

L'attrait que nous offrent ces jets vigoureux de la pensée ne nous fait point oublier ce qu'il y a de cha- ^rin, d'acéré et presque d'importun dans ces traits dont la brusquerie peut choquer les Philintes. Alceste en jupons^ mademoiselle de Gournay est, en effets d'une humeur toujours morose et grondeuse, et l'on peut, à bon droite lui reprocher de bâtir des moulins pour les atta^ quer; mais^ à côté de ces lieux communs, rachetés, ainsi qu^on l'a vu^ par des traits pénibles à chercher^ et dont le mérite inaperçu ne lui a jamais attiré ni blâme ni éloge, on trouve pourtant des idées fort justes, exposées avec succès dans tout leur long développement, et on est même surpris de les voir aborder et rendre avec tant d'audace par une femme à cette époque. Nous voulons parler de ses thèses sur la noblesse, sur les rapports du peuple et des rois, et, enfin, sur l'égalité des hommes et des femmes. Nous citerons encore quelques passages— qu'on nous le permette — qui feront connaître la portée et l'audace de son esprit : nous les choisirons tels qu'ils puissent bien résumer sa pensée.

Dans un temps où la noblesse avait presque seule la considération, les emplois et les honneurs, elle osait dire:

a II faut, il faut donner pour précepteur à ce médecin (le médecin de l'Etat, le roi) le Ris d*un gentilhomme, d'un homme nouveau, d'un citadin ou d'un paysan : n'importe si celui qu'on establil à la conduite d'un roi ou d'un grand est noble ou non, pourvu qu'il soit ce que les nobles doivent

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étre^ et qa'il soit utile aux rois et aux grands de le croire et de l'imiter \ »

a Quant à l'avantage des races^ de quoy s'enflent et se d(H rent ceux que ce chapitre regarde?... Il se trouve, en effel^ de nul ou de léger poids...; tous les hommes procédant d'une seule tige, les empereurs ont eu cent bouviers pour grands-pères, et les bouviers cent empereurs... La race noble^ au mieux qu'on puisse dire^ est celle de qui la roture s'est dissipée à la longue; l'ignoble aussy^ de qui la noblesse s'est ensevelie par la même voie : l'une et l'autre, conséquemment, selon la vicissitude de toutes choses, prête à passer en la place de sa compagne... Or, concédons qu'il y ait vraie noblesse et vraie roture aux souches des hommes, ce que non, l'on trouvera de plus grands et plus dignes enfants et des gestes plus glorieux en l'histoire de ceste-cy que de ceste-là *.

Le passage suivant se rattache à ceux-ci : nous demandons qu'on le compare à La Bruyère : c'est le portrait anticipé de Phidon :

a Le pauvre vertueux est une monnoie qui n'a point de cours; il est l'entretien des compagnies, l'écume de la ville, le rebut de la place et l'âne du puissant. Il mange le dernier, du pire et du plus cher; son teston ne vaut pas huit sous, ses sentences sont des folies, son accortise est une afféterie, ses avis sont des niaiseries, son bien appartient à chacun ; il est offensé de plusieurs et détesté de tous. S'il se trouve en conversation, il n'est pas écouté ; si on le rencontre, on le fuit; s'il donne un conseil, on s'en moque; s'il fait des miracles, il est sorcier; s'il vit sincèrement, c'est un hypocrite. Son péché véniel est un blasphème, sa seule pensée est punie comme un crime ; on ne luy garde point ses droits, et

* De V Education des enfanta de France, p. 4-29. < De la Néantiêe des communes^ vmUance de ce temps, et du peu de prix de la qualité de noblesse, p» 244-262.

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tout ce qu'il peut faire^ c'est d'appeler à l'autre vie du tort qu'il reçoit en celle-ci ^

Apologie heureuse de la pauvreté et de la roture^ bien digne de celle qui a écrit :

La vertu sans les biens j'honore où je la voy... ; Les foibles je respecte à l'ëgal des puissans.

La royauté même n'a pas pour mademoiselle de Gournay ce prestige qui éblouit^ cet éclat qui fait fermer les yeux : a Le peuple, dit-elle, est la gloire et la grandeur des rois, et non pas eux la sienne *. p Ailleurs %elle fait dire à un monarque : a Pensons-nous donc estre nés roys et libres ensemble? Certainement, chacun des sujets ne dépend que d'un seul prince, mais un prince dépend, et, pour mieux parler, est sujet de tous ses sujets... Orgueil à part, ma fille, nos sujets, le titre levé^ sont nos compagnons... De plus, tous les hommes étant nés sous les lois de l'égalité, chacun de ceux qui vivent sous ton sceptre à venir étoit capable d'être ce que tu es. » Ce sont là d'audacieuses paroles ; peut-être a-t-oa mieux aimé ne les pas entendre que les arrêter; aussi n'ont-elles fait aucun bruit et ont-elles pu passer inaperçues.

Il semble d'ailleurs que sur ces matières délicates on ait établi contre mademoiselle de Gournay une sorte de

* Apologie pour celle qui écrit, p. 594-634. — LWig'mal de ce morceau, traduit par mademoiselle du Gournay, est espagnol; mais le style est sien.

* Adieu de Vâme du roi à la reiiie régente^ Marie de Médicis (p. 49-80).

' Le Promenoir de M. de Montaigne.

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conspiration du silence; il ne se trouva personne pour signaler ou combattre ces fières pensées auxquelles RichelieU; plus tard^ n'eût pas pardonné. Il en fut de même quand elle entreprit la défense et la réhabilitation de la femme^on laissa à terre le gant qu'elle avait jeté^ et deux traités successivement publiés ne piurent émouvoir une indifTérence qui semblait calculée. Le dédain qui avait accueilli son Egalité des hommes et des femmes fat pour elle comme une attaque directe; irritée de cette blessure faite au moins à son amour-propre, elle revint sur le grief des dames et se moqua des hommes dont la lâcheté^ la fausse courtoisie ou Tesprit sottement railleur n'avait pas répondu à son premier traité. Là, elle n'avait pas demandé pour la femme la suprématie sur l'homme, mais seulement Tégalité. Qu'on ne reproche pas à celle-ci de n'arriver point au même degré de science : la faute en est à l'éducation dont les hommes ont soin de la priver : a Au surplus, ajbute-t-elle, l'animal humain n'est ni homme ni femme, à le bien prendre, les sexes étant faits non simplement pour constituer une différence d'espèce, mais pour la seule propagation : l'unique forme et différence de cet animal ne consistant qu'en l'âme raisonnable ; et s'il est permis de rire en passant chemin, le quolibet ne sera pas hors de saison, lequel nous apprend qu'il n'est rien plus semblable à un chat sur unefenêlre qu'une chatte.i» — Suit une longue liste de femmes célèbres dans l'Ëcriture sainte et dans l'histoire profane.

Il ne faudrait pas croire que mademoiselle de Gour-* nay, tout entière à ses spéculations philosophiques, vécût en dehors de son siècle ; activement mêlée à la vie commune, elle en a sui^i les événements et en a marqué la trace i>ar des écrits nombreux. Ainsi a-t-elle

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célébré la naissance des enfants de France, fourni un plan pour leur éducation, déploré le régicide de Fan I6i0; le siège de Rhé, l'attaque du Pas-de-Suze la trouvèrent plume en main, préparée à suivre le Roi à la guerre comme dans ces ballets pour lesquels elle fitdes vers, ou a la chasse dont elle lui reprochait d'abuser.

Ainsi attentive aux actions de la cour, mademoiselle de Gournay trouvait le temps aussi de vivre de sa vie propre, loin des tourbillons qui auraient pu Tempor*^ ter, la main tendue vers des amis qu'elle servait vaillamment et qui savaient la respecter^ montrant bec et ongles, résistant de toute sa faiblesse, sans jamais crier merci, aux ennemis qui la déchiraient.

Ses amis étaient ou avaient été — car, dans sa longue carrière, les affections purent se succéder — Montaigne, sa femme et sa fille madame de Gamacfaes, le cardinal du Perron et le cardinal d'Ossat, saint François de Sales, Juste-Lipse ; puis, dans un autre monde. Chapelain, Godeau, Maynard, Colletet, La Hothe Le Vayer^t le bon abbé de HaroUes; puis encore madame de Guerche?ille et madame de Ragny, M. de Liancourt, Eautru, Boi8*Robert et bien d'autres, qui tous étaient en France des mieux connus et des plus haut placés. Leurs noms paraissent fréquemment dans ses écrits; à ceux-ci les mêmes études, à ceux-là une sympathie de caractère, à d'autres la reconnaissance l'avait attachée. Elle dut ainsi à Bois-Robert, ce sollicUeur des musei affligées, une pension qu'il obtint pour elle du cardinal de Richelieu; celui-ci, qui la croyait aussi fidèle aux vieux mots de la langue que prompte à en accepter les véritables enrichissements, a lui fit, dit Tallemant des Réaux, un compliment tout de vieux mots qu*il avait pris dans son Ombre. — Vous riez de la pauvre vieille,

dii-elle; mais riez^ grand génie, riez; il faut que tout le inonde contribue à votre divertissement. »Le cardinal, surpris de sa présence d'esprit, lui en demanda pardon et dit à Bois-Robert : c II faut faire quelque chose pour mademoiselle de Gournay. Je lui donne deux cents écus de pension.— Mais elle a des domestiques^ dit Bois-Robert.— Et quels? reprit le cardinal. — ^Mademoiselle Jarayn, répliqua Bois-Robert, bâtarde d'Amadis Jamyn> page de Ronsard.^Je lui donne cinquante livres par an, dit le cardinal. — Il y a encore ma mie Piaillon, ajouia Boi&-Robert : c'est sa clialie.— Je lui donne vingt livres de pension, répondit TEminentissime, à condition qu'elle aura des tripes.— Mais, monseigneur, elle a chatonné, dit Bois-Robert.-— Le cardinal ajouta encore une pistole pour les chatons.... i»

Ses amitiés l'avaient prise jeune; la haine n'accourut qu'au bruit qu'elle fit.

C'est en i6l2 que nous la voyons pour la première foiratteinte par la satire. Elle avait manifesté une sympathie imprudente pour les jésuites, que la malveillance publique n'épargna jamais, et moins encore au temps du meurtre de Henri IV. Tous les adversaires du P. Cotton furent les siens; les uns attaquèrent ses mœurs, accusation vague, la première que fassent toujours a une femme ses ennemis; on lui reprocha aussi son âge, et on lui prêta cinquante-cinq ans : la vérité est qu'elle en avait quarante-cinq ans ^ ; enfin, le cardinal du Perron, son ami cependant, pour ne pas laisser perdre un bon mot, s'en serait même pris à son visage, c On attaque ses mœurs! aurait-il dit; qu^elle publie son portrait. »

* Bemerdement des heurrières de Parié au sieur de Cowrbouzon MmUffommery* Niort, 4640.

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Que prouve tout cela? La malveillance et non la faute. Plus tard; quand elle fut réellement vieille, et que rhumeur grondeuse ne la quitta plus, on lui fit d'autres reproches. Sans penser que la modicité de sa fortune ne lui permettait guère d'entreprendre, avec ses seules ressources^ une nouvelle édition de Montaigne, on la blâma de provoquer dans ce but des sortes de souscriptions qu'elle aurait employées à ses besoins. Chapelain, écho de ces bruits, écrivait à Godeau en avril 1635 : a La philosophie ne s'accommode pas avec la marchandise, et je n'aime pas que la fille du grand Montaigne publie qu*elle ne fait réimprimer ses Essais que pour honorer sa mémoire, et que néanmoins elle y cherche de l'intérêt, b Hais Chapelain a-t-il bien le droit déjuger le désintéressement dans autrui, lui qui fut le mieux rente de tous les beaux esprits ? J'ajoute que Chapelain est ici suspect de pariialité, car il ne Taimait pas; poli pour elle, s'il lui faisait des visites, c'était avec l'espoir de ne la point rencontrer *, et il désirait vivement en être a aussi bien débarrassé que Saint-Amant,» sans se porter aux mêmes grossières insultes *•

Attaquée publiquement par Saint-Âmant dans des vers qui seraient sans excuse si, tout en laissant trop deviner le nom, il n'avait pris soin de le taire, mademoiselle de Gournay, pauvre, âgée de soixante-dix ans, se vit aussi en butte aux insolences de je ne sais quel laquais versifiant et insultant. La fameuse Monamachie de Gaillard et de Bracquemard, mauvaise farce de Gail-

' Lettres de Chapelain, (Manuscrits appartenant à M. Sainte- Beave.)^Avril 4635 et 28 novembre 1632.

' Voy. notre édition des Œuvres de Sainl-Aniani, publiées pour la première fois complètes. Paris, P. Jannel, f 856. Biblioth. elzév, —T. I, p. 228-236.

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lard^ la met aux prises avec NeufgermaiD, ce poète ridicale qui se faisait appeler poète hétéroclite de monseigneur le duc d'Orléans.— C'était en 4634. ; Trois ans plus tard, l'Académie était fondée. A en croire Tabbé de Marolles^qui demeurait dans sa maison rue Saint-Honoré, en face de TOratoire, ce n'est pas dans les réunions de Conrart qu'il faudrait voir le germe de l'Académie, mais dans le modeste logis qu'occupait au haut de Fescalier mademoiselle de Gournay : « Ce fut, dit-il, chez cette honnête demoiselle où se conçut la première idée de l'Académie françoise, par tous ceux qui la Yisitoient tous les jours, où j'ai vu non-3eulement MM. Ogier, de La Mothe Le Yayer, L'Estoile, Cotin , Habert, abbé de Cerisy, mais encore trois frères de celuilà même; Jacques de Serisay, intendant de H. de La Rochefoucauld, et Claude de Malleville, Parisien, depuis secrétaire de M. de Bassompierre. »

L'auteur d'une vie manuscrite de G. GoUetet, P. Cadot, attribue aux réunions de celui-ci l'honneur d'avoir donné naissance à l'Académie; pour nous, loin de l'ôter à Conrart, à Colleté t ou à mademoiselle de Gournay, nous le laissons à tous les trois et à d'autres encore, persuadé que TAcadémie avait dû exister en fait et être presque entrée dans les mœurs avant d^étre consacrée plutôt même que fondée, par une loi. Quoi qu'il en soit, la part qu'avait pu prendre mademoiselle de Gournay aux travaux de la Compagnie, avant ou depuis son institution, n'a pas échappé aux auteurs des satires dirigées contre PAcadémie. Ainsi la voit-on figurer dans le Rôle des présentations aux grands Jours de Véloquence françoise, par Sorel ; dans la Requête des Dictionnaires y de Ménage; et dans la Comédie de l'Académie, œuvre de Saint-Evremond.

986 MADfiMOISBLLR M GOtTIIKAY.

Dans ces pièces, ses mœurs, son âge ou sa figure ne sont plus en jeu. Un seul grief lui est imputé, son culte passionné pour les vieux mots. Ainsi la comédie de Saint-Evremond l'introduit dans une salle où sont réunis Serisay, Bois-Robert et Silhon.

MAOBIIOISRLLB DI GOURHAT^ à SeflMy.

Je TOUS ai bien cherché, monsieur le président.

SBRISAT.

Baisses-vous^ Bois-Robert, et ramassef sa dent.

B018-R0BKBT,

C'est une grosse dent qui vous étoit tombée, Et qu'un autre que moi vous auroit dérobée.

SILHOIf.

Montaigne en perdit une âgé de soixante ans.

MADBMOISELLB DE GOURNAY.

J'aime à lui ressembler^ même à perdre les dents. Mais apprenez de lui que par toute la Grèce C'étoit comme un devoir d'honorer la vieillesse, Et le vieil âge en vous sera peu respeclé Si vous en U3ez mal dans la virililé.

Montaigne s'employoit à corriger ce vice, Et bien connoltre l'homme étoit son exercice t Il n'auroit pas cuidé pouvoir tirer grand los Du stérile labeur de réformer les mots.

Mademoiselle de Gournay continue ses reproches et fait ses réclamations; ôtez, dit-elle^

Otez moult eijaçoit, bien que mai à propos, Mais laissez pour le moins blandice, angùi$$e et lot.

madhioisbllk db gournat. 187

SEBISAT.

Tout ainsi qm Tesprit est vague et contoumablef De même le discours doit être variable. Les termes ont le sort qu'on voit au genre humain : Un mot vit aujourd'hui qui périra demain. L'usage parmi nous est fort ambulatoire,

UADBMOISBLLE DB 60URNAT.

Vous raillez sottement la vérité notoire. Il mourra^ tout atVut,que je vois mépi-isé; Mais devant luy mourront les vers de Serisaj ^

Malgré ce qu'il y a d'improbable à représenter comme hostiles à mademoiselle de Gournay des gens qui furent ses amis^ la scène n'est pas sans esprit^ surtout dans les dernières éditions qui s'en firent. Mademoiselle de Gournay n'ajoute rien après sa piquante réponse à Serisay^ et se retire sans avoir obtenu justice.

Tout le monde connaît aussi, grâce à Tallemanl des Réaux, au Menagiana, à la comédie des Trois Orontêi de Bois-Robert, et au Frandon de Sorel, la pièce que lui firent^ ou plutôt à Racan, Yvrande et le chevalier de Bueil. Ces pestes savaient* qu'elle avait envoyé son livre au poëte Racan^ sans le connaître, et que celui-ci l'en devait aller remercier : tous deux, gentilshommes du bel air, la furent visiter, l'un après l'autre, sous le nom de Racan; parut ensuite le poëte lui-même, hors d'haleine, bégayant et de mauvaise grâce. Dès qu'il se nomma, mademoiselle de Gournay, furieuse delà mys-

1 Voyez aussi, sur la part que put prendre mademoiselle de Gournay aux travaux de TÂcadémie, Tétude consacrée à cette savante fille par M. Léon Feugère.

288 MADKMOISBEXB DB GOORMAY.

tiûcation^ le chassa honteusement: <x Voyez, Jamyn, disait-elle^ le joli personnage I Au moins les deux autres étoient-ils plaisants^ mais celui-ci est un méchant bouffon.—Mademoiselle^ je suis le vrai Racan. — Je ne sais pas qui vous êtes^ répondit-elle, mais tous êtes le plus sot des trois. Hordieul je n'entends pas qu'on me raille 1... Depuis^ ils furent les meilleurs amis du monde, car elle lui demanda cent fois pardon, n

Une autre anecdote rapproche encore de Racan ma* demoiselle de Gournay. Les deux amis sont à dîner chez le médecin Delorme^ qui leur sert un potage un peu fade : — C'est un potage à la grecque, dit Racan. Il faisait allusion à ces épigrammes à pointe molle que composait mademoiselle de Gournay^ à la façon des Grecs, selon elle.

En effet, quoiqu'elle eût presque oublié la langue grecque, elle avait conservé pour les littératures classiques une admiration religieuse, qui la portait à traduire Virgile et à imiter V Anthologie; mais admiration sans fanatisme, telle même qu'elle attachait peu d'importance à l'étude des langues, et trouvait qu'un souverain a bien autre chose à faire qu'à apprendre le latin. Elle-même fait assez bon marché de ce qu'elle sait; elle semble viser plutôt à l'atténuer qu'à Texagérer, et ne l'avoue que pour en avoir le pardon. Si elle est savante, c'est une a savante qui ne peut cautionner nettement la mesure d'un vers latin : savante sans grec^ sans hébreu, sans faculté d'illustration sur les auteurs, sans manuscrits, sans logique, physique ny métaphysique, mathématique ny sa suite; disons après, sans vieilles médailles, puisqu'on loge assez souvent en leur possession Tune des principales suffisances de notre siècle. »

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Son principal soin^ c*étâit Tétude de la langue^ et^ jusqu'à la fin de sa vie^ elle y persista avec courage^ réformant son livre à chaque édition. Aussi en acceptaitelle toute la responsabilité, et recommandait-elle expressément à ses éditeurs futurs— qui ne se sont point présentés— de respecter son œuvre : a Si ce livre me survit, dit-elle, je deffènds à toute personne, telle qu'elle soit, d'y ajouter, diminuer ny changer aucune chose, soit aux mot& ou en la substance, soubs peine à ceux qui Tentreprendroient d'estre tenus aux yeux des gens d'honneur pour violateurs d'un sépulchre irmocent. »

Elle survécut peu à cette dernière a imprécation. »

Elle s'éteignit le 6 octobre i64[), à l'âge de soixantedix-neuf ans, neuf mois, sept jours, et fut enterrée à Saint-Eustache, selon Sauvai, ou plutôt à Saint-Eliennedu-Mont, comme l'affirment Hurtaut et Magny {Diction-naire historique de Paris), qui citent Tinscription gravée sur sa tombe. Sa mort fut un événement qui ne réveilla aucune haine> mais que ses nombreux amis ne laissèrent point passer inaperçu : on ferait un petit volume des sonnets, stances, épitaphes, notices biographiques dont son tombeau fut honoré.

C'est ici le lieu d'examiner la place occupée à cette époque par mademoiselle de Gourhay parmi les défenseurs du langage. Sans doute, on peut lui reprocher la forme acerbe de ses observations, qui semblent des attaques, et ses déclarations de principes, qui semblent des déclarations de guerre ; nous comprenons fort bien que, pour agacer sa susceptibilité pointilleuse et un peu aussi pour défendre la marche naturelle et le progrès heureux du siècle, on ait affecté de ne voir en elle que la protectrice arriérée d'un langage suranné. Mais si,

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pour la combattre, ses ennemis n'ont voulu voir que ses défauts, nous devons, facilement impartial au milieu de ces colères refroidies depuis deux siècles, envisager la vérité des deux parts et mettre les deux causes dans une égale balance.

Quelle est, en réalité, la prétention de mademoiselle de Gournay? Est-ce de revêtir la langue du xvii« siècle des habits du xvi*? d'affubler Malherbe de la défroque usée par Ronsard? Point : toute sa doctrine peut se ré* sumer dans ces deux formules :— Faire avancer la lan* gue sans qu'elle doive ou puisse reculer '; --conserver Tusagede la langue entière * : — c'est-à-dire,d'une part, ne laisser perdre aucun mot, et « louer et avouer aux occasions les mots qu'ils appellent vieux; » de l'autre, donner accueil à tous les termes nécessaires : <x c'est rimpropre innovation certes qu'il faut blâmer et non l'innovation aux choses qui, n'étant pas achevées, aspirent toujours au comble de leur perfection avec impatience; et on doit porter l'audace du parler inventif, industrieux, vigoureux et délicieux aussi loin que se peut étendre le besoin et la faculté d'amendement en ia langue. »

Jette aujourd'hui qui voudra la première pierre à l'auteur d'une si sage théorie. Pour nous aussi, ce serait le principal mérite d'un écrivain de conserver ce fonds précieux que nous ont laissé les anciens, et de l'augmenter selon nos besoins et nos progrès; nous voudrions que la langue étendît sa sphère sans se dé-^ munir au centre; que les procédés de style qui ont fait

* Défense de la poésie et du langage des poètes, 4 «' traité, pages 394442.

* De la Façon d'écrire de messieurs Véminentissime cardinal du Perron et Bertaut, illustrissime évéque de Sées, pages 733-773.

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la gloire de IVégnier^ de La Fontaine^ de Molière, de Bossuet remportassent sur ce système étroit d'exclusion soutenu et propagé par Malherbe, par Boileau^ par Racine ; il est peu de mots qui n'aient leur emploi naturel, logique, d'une nécessité permanente comme le motif qui les a fait adopter, peu de mots qui niaient encore leur raison d'être : Tart suprême consisterait à en connaître, à en régler l'emploi.

C'est parce qu'elle a soutenu ces principes que mademoiselle de Gournay nous a paru mériter une étude spéciale, etc*est parce que la littérature et la morale l'ont eu pour défenseur, que nous l'avons rangée, sur l'autorité de Somaize et de Jean de la Forge, parmi ces femmes dont les Précieuses invoquèrent le patronage. Nous n'avons point dissimulé les torts qu'on peut reprocher à sa fougue intempérante; mais n'était-ce pas justice de rendre hommage à un mérite méconnu, à une femme dont le génie vaut mieux que sa réputation ? Attaquée, mal défendue, sa cause était depuis deux siècles pendante devant la postérité : nous l'avons instruite et évoquée. Qu'on la juge.

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