‹ Précieux et précieusesChapitre 33 sur 86 · RENÉ LE PAYS · texte numérisé non relu

RENÉ LE PAYS

Dans tous les siècles il a paru de ces génies heureux^ dont la puissance a étonné leurs contemporains^ les a dominés^ dirigés peut-être, ou dontTélan a dépassé les esprits du vulgaire :— pour ceux-là^ le présent fut parfois ingrat; la postérité les a vengés.

Hais pour un^ deux, trois peut-être de ces hommes inspirés qu'a produits une même période^ le nombre n'est-il pas infini de ceux qui furent leurs rivaux^ et dont les noms, passés au crible du temps, ont maintenant disparu I

Parmi ces auteurs^ représentants fidèles d'une époque qui put facilement les mesurer, et qui leur paya comptant toute la somme de gloire qu'ils méritent^ est le poëto breton René Le Pays.

Presque tous les auteurs ses contemporains avaient l'honneur d'être Normands^ honneur envié, dont ils se

^4 RENE LB PATS.

montraient fiers ' ; Le Pays lui-même était d'une famille de Normandie, et voici à ce sujet des renseignements précieux que je dois à l'obligeance d'un petitneveu de notre poëte^ H. Le Pays du TeilIeuU de Fougères :

Noble homme % Denis le Paya, seigneur de la Brimonière^ né à la Hanecliëre, commune de Buays, diocèse d'Avranches^ et y baptisé le 9 novembre i60i^ se maria à Fougères, le 3 mai 1630^ avec demoiselle Marguerite le Fébure, et s'établit déflnitivement dans cette ville peu de temps après.

« Il eut, de mademoiselle le Fébure, six enfants, dont l'alné fut René Le Pays, d'abord sieur de la Qayais, puis du Plessis-Villeneuve, né à Fougères, le 28 décembre 1634. d

Ces paroles décisives, en même temps qu'elles prouvent que Le Pays n'est point né la même année que Boileau, comme l'avancent les biographies, enlèvent à Nantes une de ses rares illustrations littéraires, qui lui est justement revendiquée, on le voit, par Fougères,

Gomment passa-t-il ses premières années ? Nous n V vous d'autres détails sur ce point que ceux qu'ils nous a laissés lui*méme. C'est lui qui nous parle de ce précepteur si dur qui le frappait et le forçait à chanter : le pauvre enfant n^avait d'autre consolation, dit-*il, que de crier cent fois plus haut, et d'appeler sou précepteur

< Voy. la vu ie Conmlle, ptr M. J. Tatehereaa, édition do la BibliothèqtJte dsivirienniB^

* Noble^ En effet, lors de la réformalion de 1669, il put fournir des titres de noblesse qui sont maintenant encore entre les mains de M. Le Pays du Teilleul, notre obligeant correspondant. M. Le Pa\s nous renvoie au NeMiairê du Daupkiné de Ony Alard, p. t6t ; Cborier, 1. 111, p. 434 ; Moréri, édit. de 4707.

HBNÉ LE PAYS. 395

bourreau K Envoyé plus tard au collège si fameux que dirigeaient les Jésuites à la Flèche, il s'y fil un ami qu'il retrouva longues années plus tard» trè»-baut placéj et auquel il rappelle des souvenirs fort agréables de leur temps de collège :

a Quoique vous soyez dans une belle charge, vous vous souviendrez avec plaisir du temps que TaoKHir m'avoit fait si grand seigneur, que vous vous mettiez à genoux pour me demander les bonnes grâces d'une certaine Tiennette dont j'étois le maître. Vous vous souviendrez que nous étions fort égaux dans l'esprit de madame Urbane^ et que^ si je n'eusse eu chez Patan plus de crédit que vous, nous aurions souvent (ait fort maigre chère; car, sans vous déplaire, vous étiez aussi mauvais ménager que moy, et dans trois semaines vous aviez le malheureux talent de dépenser Targent de trois mois. Que madame votre mère die tant qu'il luy plaira que je vous ay débauché : dans Fâme, vous en savez la vérité, et si je n'étois pas le meilleur escolier de La Flèche, avant que vous y fussiez venu me corrompre '. »

Après des études faites avec assez de succès, paraitil, en dépit de ses petites fredaines. Le Pays, jeune encore, se rendit à Paris; peu aecammodéy ou ambitieux d'accroître sa fortune, il entra dans les finances; après avoir voyagé dans plusieurs provinces, il fut nommé intendant des gabelles à Nantes, d'où il passa en Gas-

^ NouoelUi Œuvres de Le Pays, t. II, p. 258.

'M. Carissao, professeur à TÊcoIe militaire de La Flèche, a bien voulu faire, à notre instance, des recherches que sa position lai rendak faciles. Il n*a pu nous donner aucun nouveau renseignement, parce que tous les registres du collège ont été détruits pendant la Révolution.

^5 RBNÉ LR PAYS.

cogne^ puis à Grenoble S avec le titre de directeur général.

Ce haut emploi permit à Le Pays de se livrer à la littérature. Il était jeune encore, d'un caractère aimable et enjoué, riche enfin ; il lui fut facile d'être aimé, et il chanta ses amours dans ces lettres dorées, ces vers go* lants ' que le succès de Voiture avait mis en vogue.

Quand parut, en i664, chez de Sercy, le livre des AmlieZy Amours, Amourettes^ Le Pays, âgé de trente ans, homme inutile, selon lui, sans grand souci de sa gloire, n'avait qu'un but,— il en fait le serment,— c'était de contribuer au divertissement de trois illustres conseillers du roi, les plus considérables de ses amis, qu'il ne nomme point et qu'il ne veut point nommer avant de savoir, par le succès ou la chute de son ouvrage, si le commerce qu'ils entretiennent avec lui n'est point une honte pour eux : il garde le secret sur eux comme sur ses maîtresses; peut-être son amourpropre trouvai tril moins de satisfaction à rappeler leurs noms obscurs qu'à divulguer le sentiment de leur intimité.

De ses contemporains, je né sache guère que Boileau et Chorier qui aient parlé de Le Pays, Tun pour faire son éloge, l'autre pour l'accabler d^un trait de ses satires. C'est donc dans ses œuvres mêmes qu'il faut se faire une opinion sur l'auteur. Le critique n'a que le livre pour appuyer ses décisions : c'est le livre qu'il faut examiner.

Les auteurs de ce temps ne daignaient rien publier

* Porlrait de M. Le Pays, dans les Amitiez, Amours^ Amouretteêp p. i20, 3« édit. Sercy, 1665, in-12.

* EpUre dédicatoire de Le Pays.

RENÉ LE Piurs. 297

par eux-mêmes; leurs ouvrages^ dérobés par d^ndiscrets amis^ qu'ils excusent d'ailleurs^ se sont imprimés à leur insu ; le public leur pardonnera des fautes qu'ils auraient facilement corrigées si l'impression ne les avait surpris. D'autres, comme un obscur marquis de Villennes^ craignent même que la foule de leurs lecteurs ne pardonne pas à la noblesse de leur condition d'avoir abaissé leur haute capacité jusqu'à l'occupation roturière de faire un ouvrage de cinquante pages ^; un autre, que nous connaissons^ permet bien qu'on trouve des fautes dans ses livres; — ce sont les œuvres d'un homme de guerre^ plus familier avec Tépée qu'avec la plume.— Mais, modérez vos expressions, critiques, je m'appelle Georges de Scudéry!

Le Paysihévité cet orgueil d'une fausse modestie^ et ces rodomontades de fanfaron du Parnasse : l'auteur s'est fait homme^ dans une préface animée d'une franchise enjouée, d'une naïveté pleine de grâce. Voici son début; jugez-le, il est là.

Au LECTEVR : — a II ne tient qu'à moy de vous dire icy, comme la pluspart de ceux qui mettent leurs ouvrages au jour, que Ton me fait autheur par force : que mes amis m'ont arraché des mains les lettres et les poésies que je vous donne, et que jamais elles ne se-

t Les élégies choisies des Amours d*Ovide, par M. le marquis de Villennes, gouverneur de Viiry-le-François. Paris, Barbier^ 4668, 4 vol. 10-42 : t On sVstonnera peut-estre qu*un homme de ma naissance et de ma profession se soit donné le loisir de s^attacber à cet ouvrage. Mais... n — Messire Nicolas Bourdin, chevalier seigneur de Villennes, est aussi Tauteur d*une traduction de Claude Ptolémée : VUranie, Paris, Besogne, 4640, în-48. — Son père était astrologue ; sa femme et sa fille, marquise de Goibermeny, se mêlèrent aussi de poésie.

398 RBMR LE PAYS.

roient sorties de mon eabinet sans la Yiolence que Ton m^a faite. Hais je suis trop sincère pour vous déguiser la vérité. Je veux bien vous dire la chose comme elle est. Il est vray que quelques-uns de mes amis m'ont conseillé de faire part au public de mes divertissements particuliers^ et que mesme ils m'ont flatté de Tespérance de quelques succès; mais il est vray aussy, qu'aucun d'eux ne m'a mis le poignard à la gorge^ et que si j'eusse voulu^ mes Amiliez, mes Amours et mes AmouretiM ne seroient point devenues des choses publiques. C'est de mon [iropre mouvement^ mon cher lecteur^ que je vous donne mes petits ouvrages, et par la seule démangeaison que j'ay de m'ériger en autheur. Je sçay assez que ce glorieux titre n'est pas trop bien deu à un homme qui n'a fait que des sonnets^ des madrigaux et des lettres^ et qu'après l'impression de ce volume on pourroit encore me le disputer sans me faire une grande injustice. Mais pourtant... j'ay cru que dans un temps où les titres sont à si bon marché^ dans un temps où chaque gentilhomme a nom Monsieur le Mar* quis> et chaque ecclésiastique Monsieur l'Abbé, je pourrois bien m'appeler Monsieur l'Autheur. J'ay cm enfin, que dans un pays où l'on souffre des marquis sans marquisats, et des abbez sans abbayes, on pourroit bien aussi souffrir des autheurs sans authorité. »

Ces derniers traits ne sont pas sans malice, mais ils sont charmants; ce ton dégagé d'ailleurs est bien plus de notre siècle que du dix-septième. Ces éclairs sont curieux à saisir dans une langue où l'emploi habituel des périodes, l'accueil fait aux participes présents et aux conjonctions, sans donner d'obscurité à la langue, lui ôtait pourtant cet éclat de vive légèreté qui parait aux époques suivantes.

HHNB LB PAfS. 399

Je continue ma citation :

a Quel honneur à mes neveux d'avoir un autheur pour parent? Dans cinq ou six siècles ils pourront avoir eu dans leur race dlllustres magistrats et de grands capitaines dont ils ne sçauront point de nouvelles: mais mon livre^ qui sera demeuré en quelque coin^ leur apprendra qu'ils auront eu un parent autheur. Ils me citeront à tous moments... J*ay mesme déjà quelques parentes qui n'auront garde de s'en taire^ et qui seront fières quand elles diront : ilfon frère Vautheur a fait un livre nouveau. Mon neveu F autheur mi'a écrit la pluê jolie lettre du monde. Mon cousin Vautheur fn*a envoyé de$ vers tout à faits galants. Après cela^ mon eher lecteur^ qui pourroit s'en défendre? Après cela^ ne m'excuserez-vous pas si j'ay fait mettre au jour mes poésies et mes lettres? »

L'auteur dit ensuite quels ont été ses modèles : c'est Bahac, dont il envie la force; c'est Voiture^ dont il voudrait avoir la douceur : il n'a pour lui que la nouveauté^ et la gloire a d'avoir suivy de loin deux guides ai illustres. ^ Ailleurs^ il cite «nos maîtres les Sarasins, les Harignis^ les Voitures. &

Cet aveu modeste de son imitation lui a attiré un mot piquant; on a dit qu'il était le singe de Voiture.

On raconte encore que le poëte^ivrogne Liqières, le mAme qui chansonnait Chapelain et qui dépensait au cabaret Fargent emprunté à Despréaux^ n'épargna pas plus un mouvement de vivacité de sa part que ses ensemis n'avaient épargné sa modestie. — Unières^ lui dit Le Pays^ vous êtes un sot, en trois lettres. — Et vous^ reprit Linières, dàùs les mille que vous avez compo-

A en juger par les œuvres de Le Pays, notre auteur

Page 1