RENE LE PAYS
n'a pa^ eu beaucoup de relations avec les littérateurs contemporains. Je trouve dans son recueil très-peu de lettres adressées à des écrivains connus : Tabbé de HaroUes^
Un de ces froids auteurs dont les vers sont en prose.
comme dit Tabbé de Villiers^ et dont le style n'est pas de ce monde; son cher ami^ M. Tallemant^ celui qui faisait perdre deux séances à TAcadémie pour lui prouver que ce n'est pas l'Océan qui entoure les terres, mais les terres qui environnent l'Océan ^ ; Tabbé de Montreuil; un de ses rivaux dans les vers galants et les lettres à l'eau de rose; enfin Thistoriographe du Daupbiné; Chorier^ plus connu comme l'auteur immoral^ mais élégant et spirituel^ de VAloïsia: voilà ses seuls correspondants littéraires^ correspondants à la façon de La Harpe^ dont les lettres au roi de Prusse n'ont point de réponses connues. 11 parait avoir été fort Hé aussi avec une femme d'un certain talent, mais d'une vertu fort équivoque, et dont les ouvrages seraient plus goûtés s'ils étaient moins nombreux, mademoiselle Desjardins, connue sous le nom de madame de Villedieu.
Dans une de ses lettres. Le Pays fait allusion à l'amour qu'avait la jeune fille pour ce chevalier de Villedieu qu'elle avait vu dans un bal, accueilli au sortir de cette fête, soigné dans une maladie, admis enfin dans sa plus familière intimité, et dont elle avait été aban* donnée. Peut-être Le Pays ne croyait-il pas si navrant pour le cœur de mademoiselle Desjardins ce coup qui
1 Facltm pour messire Aat. Furelière.
RENE LE PATâ. 304
ratteignail^ car il la raille sur les craintes qu'elle avait pour son amant, au temps de l'entreprise de Gigery, en 1664; et cependant mademoiselle Desjardins, qui se faisait appeler, mariée ou non, madame de Villedieu, empruntait trente pistoles sur la recette présumée de sa comédie de la Coquette, donnée à la troupe de Molière, et courait en poste à Avignon pour y voir son infidèle au passage.
Outre ces lettres écrites à des auteurs connus, et mille autres à des correspondants anonymes, nous devons rappeler celles qu'il adressait à un chevalier de La Peyrouse, conseiller du duc de Savoie ; à H. du Tiger, ambassadeur au Caire, qui a fait précéder les Amitiez, Amours et Amourettes d'assez mauvais madrigaux; à H. Du Gué, qui n'est autre que Dugué-Bagnols, intendant de Lyon, dont la fille aînée avait épousé M. de Coulanges, le spirituel chansonnier, cousin de madame de Sévigné * ; nous avons aussi sa correspondance avec une ou plusieurs abbesses qui lui avaient envoyé des confitures*, des conserves* et des pommes de reinette % qui le gâtaient enfin, comme ces pieuses personnes dont parle le P. Sanlecque dans ses satires, qui ne trouvaient jamais de bouillons assez succulents, de gibier assez délicat pour leurs directeurs. Ces dernières lettres ne sont pas les moins curieuses; — enfin, n'oublions pas ses épitres contre un précieux.
C'est une remarque curieuse à faire que les précieuses ont été tournées en ridicule de leur temps par nombre d'écrivains, dont nous regardons maintenant les œu-
I Mémoires sur madame de Sévigné, t. III, p, 295.
* AmitieZf AmourSy Amourettes, page 45.
* Même ouvrage, page 407.
^ Même ouvrage, page 357.
303 KKfi LS PATS.
vres comme le type de la préciOiiU K Croirait-on que Tabbé Cotin^ que Tabbé de Pure font fi des précieuses? que Le Pays lui-même a écrit une lettre contre un précieux 7^Distinguon8 les époques. Nous sommes arriTés à un temps où les réunions ont cessé dans la chambre bleue d'Arthénice ; mais on ne sait que trop leur maladresse à remplacer la pudeur par la pruderie, la pureté du langage par rafféterie, le savoir modeste par l'orgueil d'un pédantisme prétentieux : elles sont de* venues ridicules, et Molière les a traduites à la barre de son théâtre; l'abbé de Pute les a jouées sur la scène italienne; Ciotin, qui voit le fétu dons l'œil de son voisin, se moque d'elles, et Le Pays les gourmande de son style le plus sérieux. C'est alors qu'elles changent leur nom de précieuses pour celui d'illustres, qui ne leur est guère plus favorable. Lisez, en efTet, la lettre de Le Pays ; écoutez les reproches qu'il leur adresse dans la personne d^un précieux : « Lorsqu'il dit quelque chose, il seroit bien marry de la dire selon Tusage commun. Comme il est plus habile que le vulgaire, il affecte de ne le point suivre dans son langage. 11 recherche les grands mots et les expressions extraordinaires; il use toujours de métaphores; jamais il n'appelle rien par son nom, et jamais on ne l'a entendu parler comme les autres. Cependant il n'est rien qui choque tant l'esprit des honnêtes gens que cette singularité. Un homme qui ne parle pas comme les autres paroit aussi ridicule qu'un homme qui n'est pas vestu à la mode. A la ville, on porte présentement des habits tout unis, et Ton ne voit paroitre la broderie que sur le théâtre. S'il vouloit aussi parler tout uny parmy nous, s'il vouloit enfin
^ Ce mot est de Pabbi^ Colin. — Cniiffte 8vum,
Ktné LK PATS. 303
estre ud peu moins prétieux^ il seroit plus généralement estimé '. »
On voit quelle sagesse de style professe Le Pays; cette lettre n'est pas la seule où il ait exposé ses opinions en littérature ; je trouve ailleurs ces paroles : a Je ne me pique point de faire des vers^ et comme j'estime que dans la poésie la médiocrité même est un vice, je croy qu'un honneste homme n'en doit jamais faire profession^ s'il ne se sent d'une force à pouvoir égaler les plus illustres de ce métier. Gela n'empescbe pourtant pas que chacun n'en puisse faire pour son usage. Un galant homme qui est amoureux ne doit pas aller soN liciter son amy de luy faire un sonnet pour sa Philis. 11 est bon d'avoir chez soy une petite Muse domestique qui fasse des vers de ménage quand on en a besoin, o
Qui ne reconnaîtrait ici les idées d'Âlceste^ quand il permet de faire de mauvais vers à quiconque les vou* dra cacher ?
J'en pourrois par malheur faire d'aussi méchants^ Hais je me garderois de les montrer aux gens.
Plus haut^ on a remarqué aussi Tidée exprimée par ce vers de Boileau :
Qui ne vole au sommet rampe au plus bas degré*
C'est que Le Pays était un des amis de Boileau; il était enchanté de voir le fouet du satirique atteindre le mauvais goût partout où il se trouvait^ même dans ses propres œuvres à lui^ l'impartial Le Pays.
1 AmitieZf Amours , Amourettes^ p. 359.
304 KKNB LE FATS.
Despréaux avait dit :
Le Pays sans menlir est un bouffon plaisant^
Voici comment sa victime lui répondit K
Dans im voyage qu'il fit à Paris, Le Pays obtint Thonneur, qu'il enviait à M. du Tiger^ de voir Boileau ; il se présenta chez lui. Grand fut l'embarras du critique; il s'excuse : a Je ne vous ai pas fort maltraité; je vous avois entendu préférer à Voiture : je ne le pouvois souffrir. »
Le Pays accepta ces explications ou ces excuses (}e si bonne grâce^ se montra si enjoué et si spirituel que Despréaux lui tendit la main^ et que les deux écrivains, Toffenseur et Toffensé, devinrent les meilleurs amis du monde.
Il parait que la bonhomie de Le Pays fit des adeptes : il réprouva lui-même. Un jeune poète avait fait deux sonnets sur le mailage de H. le comte du Bouchage; Le Pays se déclara juge des deux sonnets; il les sacrifia sans pilié au bon goût, avec tous les considérants d'aune mordante raillerie et un style d'une jeunesse qu'on aime à apprécier. Si le poète veriis tous les plaisirs d'un amour ravissant, a ce grand mot de ravissant, dit le critique, ne ravira personne, si vous ne faites ressusciter Desportes, Ronsard ou du Bartas. C'est une épithète usée et moisie, dont les modernes ne se servent pas. »
Si Pauteur explique l'hymen de tout à Pheure
Par un coup de Tamour que nul autre n*égale.
Le Pays le renvoie a' au nouveau satirique,» à Philis^ en miracles féconde, etc.; le malheureux sonnet avait^
1 Tome IL p. 495.
RBNB LE PATS. 30.^
paraît-il; entrelacé les fleurs des grâces et les fenx de riiymen, et il avait dit :
Et ces fleurs et ces feux formeront leur couronne.
Il faut suivre le commentaire de Le Pays : — a Sans mentir, vous êtes un rare faiseur de couronnes ! En lisant les poëteS; j^ay veu des couronnes de toutes sortes de matières sans y avoir veu celle que vous avez employée. J'en ay veu de laurier sur la teste des empereurS; de cbesne sur celle des citoyens romains^ d'olivier sur la teste d'Aristophane^ et de pampre sur celle de Baccbus et des Ménades ; j'en ay veu d'or sur la teste d'Apollon^ d'argent sur celle de sa sœur^ et de pierreries sur celle de beaucoup de princes : mais vous êtes le premier chez qui j'ay veu des couronnes de feu. Croyez-vouS; en bonne foy^ que vos deux mariez vous sachent bon gré de vostre couronne? Hé quoy ! du feu sur la perruque de Tamant! du feu sur le front de l'amante! Passe encore pour la perruque... — ^Et encore puis- je vous assurer que le front de M. du Bouchage n'aspire point à la gloire de porter des rayons, d
Puis quittant l'œuvre pour l'ouvrier : — a Vous dites que vous estes jeune?— Je le croy...; et que vous ne faîtes que commencer? — 11 y paroist : mais pourquoy ne cachez-vous pas de si méchants commencements ? Quand on se sent né pour la poésie^ on peut laisser évaporer son premier feu^ barbouiller du papier et rimer à tort et à travers; mais il faut que le papier barbouillé et toutes les méchantes rimes demeurent dans le cabinet ^ » Cest ainsi que le bon sens s'exprime encore par la bouche d'Alceste.
» Nouvelles Œuvres, 1" partie, Paris, Sercy, 1680.— P. 266.
â06 RKKB LK FATS.
Croîrail-on que des duretés semblables^ écrites le 44 et le 45 mai 4665> soient suivies d'une lettre du 49 mai, intitulée: «Réconciliation^? » L'auteur des sonnets était fait pour devenir Tami du censeur : la critique exercée ou par Le Pays ou contre lui semblait lui porter bonheur et lui procurer des amis.
Quand Le Pays écrivit ces remarques^ il était sous l'impression de sa visite à Boileau, qui Tavait rendu sévère, et son caractère était aigri peut-être par la perte de mille écus qui lui étaient retranchés par ordre du roi- On sait qu'en 4664 le roi supprima un quartier des rentes constituées sur THôtel-de-Ville. De toutes parts s'élevèrent des plaintes; les sollicitations commencèrent, et Le Pays entreprit le voyage de Paris pour faire ses démarches en personne. En vain attaquait-on de tous côtés l'arbitraire; en vain un anonyme écrivait-il :
Louis ayant veu que Qément Retranchoit si facilement La morale de TÉvangile, Pour imiter sa sainteté A retranché de son côté Les rentes de l'Hôtel-de-Ville *.
Cette mesure était trop nécessaire pour que Louis XIV se laissât arrêter par des chansons ou des épigrammes; et quoi qu'en pussent dire les bourgeois pâlissants ou
« /6id., p. 293.
* Extrait de deux feuilles de pièces Mss de la bibliothèque d* Angers^ liasse n" 426. A la suite de répigramme que nous citons se trouvent ces vers :
Quand Louis nous réduit à la mendicité, Par le retranchement des rentes de la ville, Ah! de grâce, Clément, laisse-nous l'Évangile, Pour y prendre du moins l'esprit de pauvreté.
IlENÉ LU PATS. 307
les poètes plus désintéressés^ comme de Cailly S Tarrêt fut exécuté.
Le Pays descendit à Thôtel du comte de Lionne^
qu'il nomme son «cher ami » et qui était alors premier
écuyer de Sa Majesié. Mais il resta peu de temps à Pa*
ris^ et suivit la cour à Fontainebleau^ dans Tespoir d'y
trouver plus de facilité à faire écouter ses réclamations.
Il prenait mal son temps. C'était au mois d'août. Le
roi, qui recevait alors le cardinal Chigi^ légat à latere,
neveu du pape^ songeait avant tout à lui faire, d'une
manière brillante et toute royale^ les honneurs de son
palais et de la campagne. Molière et sa troupe avaient
été appelés pour jouer une comédie-ballet, la Princesie
éPElide. Une fête splendide avait été donnée le 2 août^
et le lendemain Jeudi, on avait fait représenter par les
comédiens de Thôtel de Bourgogne la tragédie nouvelle
de P. Corneille» Otkon, qui ne parut en public à Paris
que vers le 8 novembre *. Mais, comme il le dit, a le
retranchement de mes mille escus empoisonne tous
les plaisirs que je veux prendre; il ternit les yeux et le
teint de mesdames de Soubize, de Brissac et de Saint-
Géran, de mesdemoiselles de Lanois, de La Mark et de
Rouvroy; il efface l'éclat des tapisseries, les peintures
et les dorures des plus riches appartements ; il trouble
1 De Caîlly, plm oonna sous le nom d*Aceil]y, son anagramme :
De nos rentes pour nos péchés Si les quartiers sont retranchés, Pourquoi s^en émouvoir la bile?
Nous n'aurons qu'à changer de lieu :
Nous allions k rHdtel-de-Villa :
Kt nous irons à TUôtel-Dieu.
t Pour les détails, voir la Muze historique de I^oret, à Tannée 4664.
308 RRNK LE PAYS.
Teau des canaux, des fontaines et des cascades... Voyez, Monsieur, combien ce retranchement nuit à Fontainebleau, et demeurez d'accord que si le roy en estoit averty, il ne voudroit pas pour mille escus laisser détruire de si grandes beautés ^ d
On le Yoit, le style badin de Le Pays le suit partout. L'enjouement s'est posé chez lui à demeure. Ici je ne lui chercherai pas trop chicane» parce que, après tout, c'est de lui, c'est de ses mille écus qu'il s'agit; mais quand il parle de la peste * et qu'il rit, de la mort de sa grand'mère • et qu'il rit encore, on trouve que ce rire fixe, qui doit faire grimacer son visage, fait grimacer son style, et il impatiente. Je vais plus loin ; le dégoût prend quand il s^avance trop lui-même et qu'il remplace la gaieté par la bouffonnerie, la plaisanterie par la grossièreté.
Sans doute, de son temps, à part celles des précieuses qui avaient ce ridicule S on ne cherchait guère l'idée impure, cachée sous le voile d'un terme plus ou moins indécent. Cependant, nous devons le dire, dussions-nous, pour disculper Le Pays, rejeter la faute sur son siècle, il est des bornes qu'on ne peut franchir en aucun temps; aucune époque ne pourra souffrir un valet qui ronfle comme un cochon; aucune femme aujourd'hui ne lira sans étonnement le titre des vers qu'il adresse à une jeune religieuse, ou les plaisanteries qu'il se permet en écrivant à une dame la relation d'un de ses voyages.
Le Pays, qui savait plusieurs langues, fit plusieurs
* Nouvelles Œuvres, i" parlie, p. 323.
■ Nouvelles Œuvres^ I, 448.
» Ibid., I, 5.
* Voyez le Cfietrœana, et Kayle, Diftcours sur les obscénités.
RSNK LK PAYS. 309
voyages, même hors de France. Ainsi nous le trouvons en Angleterre^ où il est allé par les Pays-Bas. Une autre de ses lettres nous apprend qu'il a passé trois et même quatre fois les Alpes. Quand il descendait ainsi au sud* est^ c'est en Savoie ou en Piémont qu'il se rendait^ à la cour du duc Cbarles-Enrunanuel^ où l'attendait le meilleur accueil. Le duc de Savoie^ prince de Piémont, roi de Chypre, etc., lui écrivait quelquefois, recevait ses lettres avec plaisir, l'appelait auprès de lui : Le Pays ne pouvait résister à ses offres engageantes, et il se rendit plusieurs fois à Turin. 11 était de toutes les fêtes, assistait à tous les bals, ballets, concerts, opéras donnés par la troupe du prince, qui, à l'imitation des ducs de Brunswick et de Lunébourg, et de l'électeur de Bavière, avait une troupe française. On l'invitait aux cadeaux ou petits soupers, il avait sa chambre dans le palais, les chevaux du prince à sa disposition * ; bref, le marquis de Saint-Damien, grand prieur de l'ordre de Saint- Maurice de Savoie, signa à notre poêle un brevet de chevalier de cet ordre.
Le pape,' plus généreux que le duc de Savoie et plus fervent admirateur encore du talent de Le Pays, lui accorda une distinction d'autant plus flatteuse que, par considération pour son mérite, il retendit à d'autres membres de sa famille. H. Le Pays du Teilleuil possède encore dans ses papiers, sous la signature du duc de Duras, référendaire du saint-siége et protonotaire apostolique , des lettres patentes en date du i'' décembre 4672, conférant à :
loRené Le Pays, seigneur du Plessis -Villeneuve, chevalier des ordres de Saint-Maurice et de Saint*La*
zare;
* Nouwitles ŒuvreSi 11, ^71.
310 RBMtf LR FAIS.
^ Gilles Le Pays, seigneur de la Brimoniàre;
30 Julien Le Pays, seigneur du Plessis^ frères^ du dio* cèse de Rennes, à eux et à leurs descendants mâles et légitimes , le titre de aulœ Laieranensis miUies ac CO" mites palaiinos.
A quoi lui servaient tous ces tilres? S'ils ne gonflaient sa bourse^ du moins ils flattaient son amour-propre, et c'est aussi tout le profit qu'il retirait du Utre d'agrégé à l'Académie d'Arles» dont il fut nommé membre à trente-quatre ans. Dans le remerciment qu'il adresse à ses nouveaux confrères, il avoue, sans fausse modestie, qu'il se croit a quelque idée naturelle de l'éloquence.» Hais il se plaint des affaires qui ne lui « ont pas laissé le temp^ d'emprunter le secours de Tart pour aider la nature. »
C^était alors la mode des portraits. Dans les sociétés^ on se faisait un plaisir de tracer ou de voir tracer d'après nature les images de soi-même ou de ses amis.
Le Pays, homme du monde avant tout, homme aimable, s'exécuta de bonne grâce à la prière de la duchesse de Nemours; il envoya de Grenoble son portrait à la princesse, le % juillet 1664. Ces trente pages forment, après le roman maintenant oublié de 2ilotid0, et la Muse Amourette, l'ouvrage le plus important de Le Pays. Il avait à craindre le double danger, soit de laisser aller son amour-propre à se donner des louanges ' déplacées, soit, par un orgueil plus grand encore, de se dépeindre d'une façon grotesque. Il sut allier, en parlant de lui-même, la dignité à l'enjouement. En dépouillant son portrait des grâces du style dont il Ta revêtu, nous voyons dans Le Pays un homme de taille moyenne, gros du ventre, rond du dos, fort eu jambes.
RKNB' LE PATS. 344
les mains fines, les cheveux blonds, une barbe rare sur un visage ovale et bien rempli, grand nez, large bouche a bordée de lèvres charnues et suffisamment rouges, et meublée de belles et grandes dents. »
Après avoir donné ce signalement, sous lequel on reconnaîtrait Le Pays entre mille, l'auteur parle de ses indinations ; a J'en ay beaucoup pour les exercices du corps, et, parce que je les aime, je m'imagine y réussir; mais pour dire le vray, je trouve fort peu de gens de mon avis, et peu s'en faut que je ne sois seul à croire que je danse bien et que je joue passablement de la guitare. Ce n'est pourtant pas me faire plaisir que d'avoir un sentiment contraire; quand on me raille sur ce chapitre, je ris en apparence, et j'en enrage au fond du cœur* Mais, sans mentir, l'on ne m'offense pas lorsqu'on me dit que je chante mal; j'en demeure d'accord, et n'en disputeray jamais la belle méthode à Lambert oy à ses écoliers. Ha voix est tout à fait contraire à mou esprit; elle n'a aucune disposition à s'accorder avec les autres...
a Si ma voix ne s'accorde pas bien avec les autres, mon courage s'accorde encore plus mal avec le péril. Je ne sçay si ma personne vaut la peine d'être conser-» vée; mais naturellement je crains fort de l'exposer. Je puis dire, sur ce sujet, que je sens dans l'âme des sentiments fort chrétiens, puisque souvent je fais réflexion que )e suis un pauvre mortel que la mort^peut détruire a tous moments, et j'en suis si persuadé que je fuis avec beaucoupi de soin foutes les occasions où il y a quelque légère apparence de bazarder sa vie. Ce n'est pas que je ne sois fort brave en paroles, et que, quand j'y suis engagé, je ne fasse par honneur ce que les autres font par courage; et j'en use en pareilles rencon-
3lâ RKNÉ LK l*A¥S.
très avec tant de fierté^ qu'il n'y a guère que moy qui puisse connoistre ma foiblesse.
Cardans Toccasion je crie et je fais rage;
Si l'on me tient à quatre, alors^ plein de courage^
Je jure, je menace, et fais le fanfaron;
Si bien que d'un vaillant faisant le personnage,
Je suis seul à sçavoir combien je suis poltron.
« Voilà la seule chose où je suis dissimulé. En toute autre rencontre j'ay une franchise que Ton peut nom* mer excessive au siècle où nous sommes. Dans un temps où la bouche n'exprime plus les sentiments du cœur^ où chacun se pique de n'estre pas connu même de son frère et d'avoir un visage qui se démonte, j'ay encore Tingénuité des premiers siècles; mon âme est toute sur mes lèvres, et mon visage le véritable tableau de mes pensées. »
Cette nouvelle citation n'est pas d^un style moins moderne, moins pur, moins correct que les autres passages qui nous ont déjà paru dignes d'être transcrits; je ne sais si je me trompe :— en semblable matière il faut, pour décider, une autorité que je n'ai pas,— mais j^ose croire et dire que tout ce passage est du meilleur goût; il fait d'ailleurs connaître l'auteur mieux que je ne l'aurais pu faire, et si j'ai un regret, c'est de n'avoir pu le donner en entier.
Je voudrais encore rappeler une étude sur la poésie légère, où une véritable érudition se cache sous un spirituel enjouement,— je me répète, je le sais; mes termes sont peu variés; mais que ne varie-t-il lui-même son style? — Cette pièce, qui n'occupe pas moins de quatre-vingts pages du volume, est adressée a à monsei-
RBNÉ LB PAYS. 313
gneur Du Gué^ intendant de la juitice, police et finances, es provinces du Daupbiné, Lyonnois, Forez et BeaujoIois.D Elle fut composée à l'occasion de la grande réformation de la noblesse (1669). Le Pays, après avoir prouvé son titre de gentilhomme, veut donner aussi les titres de sa Huse, la Huse Amourette.
Je ne ferai point Fanalyse de cette longue lettre; rhistoire abrégée quMl y donne de la poésie chez les Romains et les Grecs n'a pour nous ni Tutilité que nous trouverions dans Schœl, ni plus de charme que les œuvres déjà citées de Le Pays. Mais je rappellerai en abrégé, pour le moins, tout ce qui a trait aux contemporains de Tauteur.
Après avoir défendu la noblesse, assuré qu'une Muse prouve sa filiation par sa ressemblance avec sa mère, que Tune peut naître des cendres de l'autre, fussent^ elles refroidies depuis deux mille ans; que Sapho est mère de mademoiselle de Schurman * en Hollande, de madame de La Suze et de mademoiselle de Scudéry en France; que Chapelain descend dHomère en droite ligne, et Brébœuf de Lucain, Le Pays affirme qu'une seule Muse peut avoir plusieurs mères, et donne pour exemple a la Huse du sublime Corneille, » fille des Muses de Sophocle , Sénèque et Lope de Véga; celle de « notre tendre Quinaut, d qui doit sa naissance à Euripide, Térence et Guarini ; celle enfin de a notre facétieux Molière, » qui lui a été transmise par Aristophane en passant par Plaute et Jodelle. Telle est Tex^iosition
^ On a de cette savante fille, si célèbre an xvii<» siècle, un volume polyglotte, imprimé à Leyde, chez Elzevier (2* édit.). 1650, in- 4 2, sous le titre de : Nobiliss. Virginis Annœ Mariœ à Schurtnan Opuscula hebrœa , grœca , UUina , gaUica : prosaïca et me- Irica,
3i4 HBNÉ LE PAYS.
de 86S priDdpes en matière généalogique; je ne sais si d'Hozier les eût approuvés : tels sont aussi les trois auteurs qu'il choisit dans le genre dramatique pour des* cendants de Sophocle, d'Euripide et d'Aristophane. Quinaut a usurpé la place que devait occuper Fauteur d*Andromaquej de Briiannicus et de Phèdre, et que Le Pays pouvait lui donner puisque son livre est de 4680. —J'arrive» sans discuter davantage, à la généalogie toute pure de la Muse Amourette.
Amourette a pour mère la Muse de Voiture, laquelle eut pour sœurs celles de Benserade et de Sarasin, et pour père Maynard. Celle-ci eut un grand uombre de parents qui inspirèrent Bois-Robert, Racan, Godeau, Malleville, Chapelain, Gombaud, Saint-Amant, Cerisy, Colleiet, Tristan, Rotrou, Desmarets, de L'Estoile, Scudéry et Tincomparable Corneille, a Toute cette nombreuse et docte famille avoit pour père le bonhomme Malherbe. Ça été ce père glorieux qui a élevé tant d'illustres enfants. C'est de ce maistre qu'ils ont appris à faire toutes les choses que nous avons admirées, et c'est de sa succession que sont venus tous les trésors dont ils ont enrichy le monde. 11 est vray que quand nous voyons dans ses œuvres le fonds d'où Ton a tiré tant de richesses, nous sommes estonnés de voir le peu d'espace qu'il occupe; nous sommes surpris que quelques sonnets et quelques odes soient la source de tant de poèmes différents. Hais ce fonds n'est pas d'une nature ordinaire; tout y est or, tout y est pierreries, et pour contenir de pareils thrésors, bien qu'ils soient immenses, il ne faut pas un grand espace. Avant que ce grand homme eût écrit, notre langue estoit dans un misérable estât; elle estoit stérile, mal cultivée et remplie de quantité d'expressions étrangères, qui eslouf-
foient peu à peu les uaturelles. Il entreprit de la dé&î* cher, et y travailla si heureusement qu'elle luy est (d>Hgée de la plusparl de ses grâces et de ses beautez.
« La Muse de Malherbe eut quatre sœurs dont elle estoit la cadette^ trois qui se rendirent célèbres en Italie^ Tasso^ Guarini et Harino... Mais en France elle eut une sœur qui ne fut pas moins célèbre, et qui fut beaucoup plus heureuse. Ce fut la Muse de Des* portes.
<x La Muse de Malherbe eut pour mère celle de Joacbim du Bellay, qui fui surnommé le peintre de la nature, et que Malherbe a souvent imité ; et pour tantes, les Muses du bonhomme Des Yveteaux et du fameux Bertaud. Cette Muse eut pour ayeule celle de ruiustre Ronsard. »
On peut juger par cet extrait de la tournure d'esprit, de la façon d'écrire de Le Pays : le reste de Pépitre est dans le même goût. Mais nous sommes obligés de nous arrêter ici, sans nous aller jeter dans les recherches érudites qui suivent et qui n'ont plus pour nous, comme le précédent extrait, le mérite d'une sorte d'actualité rétrospective.
Et si, somme toute. Le Pays est plus souvent simple et vrai que Voiture, jamais il n'atteint cette hauteur où s'est élevé, par une heureuse exception, l'auteur éloquent de la lettre sur la prise de Corbie ^ ; jamais non plus son style n'est aussi fourni, aussi riche de pensées, bonnes ou mauvaises, que celui de Voiture. Pinchesne, dans la vie de son oncle, dit que celui-ci a entendoit la belle raillerie, et tournoit agréablement en jeu les en-
tretiens les plus sérieux. x> C'est son défaut; mais ton-
^ Œuwes de Voiture, nouv, édit., 4681, 1. 1, p. 475.
316 HENÉ LE PAYS.
jours esl-il que si Texpression est légère^ la pensée peut avoir sa gravité, sa grandeur même.
Le Pays ne s'élève jamais plus haut que le bon sens, et ne descend jamais plus bas que Voiture. Comment lui demander d'ailleurs de faire du style sublime lorsquil écrit des nouvelles galantes sur le Traité des Py^ renies, quMl demande du quina'quina pour se guérir de la fièvre quarte, qu'il remercie Tabbé D. S. R. de lui avoir cédé sa maîtresse, et qu'il entretient correspondance avec Margoton ? Veut-on qu'il pindarise pour remercier Iris d'une bourse en broderie^ pour railler deux pédants, pour se moquer d'un grand parleur? Tout au plus pourrait-on lui demander, dans ce cas, de déployer l'extravagance sérieuse, les emportements bouffons, les franches rodomontades de Bei^erac ^ s'adressant aussi à je ne sais quel faux savant; mais ici encore la phrase de Le Pays est flasque et molle, et son style cède toujours et échappe à la critique, qui ne sait par où le saisir.
Son plus grand tort, cependant, ce n'est pas d'avoir été un bouffon plaisant, c'est d'avoir écrit tant de lettres, sans les soutenir par des faits ou par l'expression des sentiments intimes qui cachent l'auteur et montrent l'homme.
On lit madame de Sévigné parce que sa correspondance est l'écho de son cœur, l'image de la société qu'elle fréquentait, et qu'on y voit agir, parler, vivre chez eux et pour eux, ces mille personnages que l'histoire de cette féconde époque montre sur la scène, aux yeux du public, dans leur costume de théâtre et dans
* Les Œuvres diverses de M. de Cyrano de Bergerac, Paris, Sercy, 1663. 1 vol. in-lî, p. 454.
RSIIÉ LR PATS. 317
les rôles de leur emploi; parce que sa phrase est vivante^ parce qu'elle est elle-même et qu'elle est femme*
On lit les lettres du bonhomme Malherbe (je parle de lui comme Le Pays; mais j'ai plus de respect quand je parle de ses poésies), malgré ses solécismes, son jargon de proi^ince, son langage suranné, et un style que Texcellente prose de plusieurs auteurs de son temps fait trouver détestable, parce qu'il faut les lire, parce qu'elles sont un répertoire précieux pour Thistorien qui veut vivre de la vie des contemporains de Henri IV, de Sully, de du Vair, de Richelieu jeune homme et de Louis XIII enfant.
Hais Le Pays, quels titres a-t<il pour qu'on le lise? Ces titres sont peu nombreux, et si j'en parle si longuement, c'est pour qu'on puisse au moins, après avoir parcouru cette notice, ne pas le juger seulement sur la parole de Boileau, et savoir pourquoi ses lettres adressées à la postérité, comme on l'a dit de Pline, ne sont pas toutes parvenues à leur adresse.
Telles qu'elles sont, ce sont les souvenirs d'un homme aimable, d'un homme du monde; il eut assez de génie pour sentir le beau^ trop peu pour l'imiter, assez pour comprendre que la Muse Amourette n'aime pas les vieillards, qu'elle badinerait mal sous les rides, et pour cesser d'écrire avant d'être forcé au silence par la crainte du ridicule. Le dernier volume de Le Pays (iVbuvelles OEuvres) fut imprimé en 1680, avec privilège du 6 novembre 1676. Le Pays avait quarante-deux ans.
La vie de Le Pays, qui s'était écoulée si facilement, fut troublée, vers le soir, par un procès déplorable. Il avait pris un associé auquel il avait accordé, trop légè« rement peut-être, une confiance que- sa position offi-
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cielle rendait imprudente : il fat trompé, forcé de payer pour un ami insolvable une assez forte somme, et exposé sans doute à une disgrâce qui Tatteignait dans son crédit et peut*ètrc sa réputation.
Il adressa au roi à ce sujet deux placets où il avait essayé de sauver son amour-propre de solliciteur, et de prendre le sans-façon de Saint-Pavin; celui-ci^ appréciant la valeur des moments du roi à quatre mille écus par heure^ lui disait :
Ne pourrois-je obtenir^ Sire^ avant que je meure. Un quart d^heure de votre temps ?
Le Pays, à son tour, écrit à Louis XIV :
Mon petit bien n'est pas un fief impérial :
N'aUaques jamais de bicoque
Indigne d'un siège royal ^ Subjuguez tout le Rbin, la gloire en sera grande, La juslice le veut, votre droit le demande.
Ce sont des coups dignes d'un roi ; Prenez sur PEmpereur, prenez sur la Hollande, Mais, Sire, au nom de Dieu, ne prenez rien sur moi !
Après la perte de son procès, il adressa à Louis XIV les vers suivants :
Sire, je Tai perdu, ce procès si terrible.
Qui peut m'enlever tout mon bien :
Hélas ! ce tout n'est presque rien;
Mais ce rien m*ëtoit tout, et tout perdre est sensible.
Je le perds, et pourquoi? pour m'étre associé
D'un homme qui montroît de sages apparence<<.
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II a^ ce faux prudent, dissipé vos finances :
Pour lui dois-je être châtié?
D^un innocent ayez pitié; Votre âme, à la justice^ en tout temps est ouverte : Vous ou moi nous perdrons^ consultez votre cœur :
Qui de nous deux, dans un malheur^
Peut mieux supporter une perte?
Sous le coup peut-être de ces reyers qu'il semble prendre pourtant sans grand désespoir. Le Pays mourut dix ans après la publication de ses Nouvelles Œuvres, deux ans seulement après son dernier ouvrage, le Démêlé de respril et du c(Bur, qui parut en 1688. 11 mourut à Paris, le i3 ayril 1690 , et fut enterré à Saint-Eustacbe, dans la même église qui, par un singulier hasard, avait reçu déjà le tombeau de Voiture , et devait recevoir bientôt celui de Benserade ^
1 La famille de Le Pays compte encore quelques représentants en Bretagne; je citerai entre antres H. Le Pays du Teilleul, de Fougères, et le général Le Pays de BourjoUy.