MAITRE JEAN GRILLET
CtBMAlLLIUR DE LA RKTNE , NAQUERS BMAILLBUR DR8 DÉES8KS »
Qui n'a été frappé, en étudiant Thistoire privée des hommes célèbres, de voir d'où sont partis, pour s'élever au premier rang, des.personnages que leur naissance semblait condamner à une injurieuse obscurité? La noblesse, au dire de Pascal, mettait trente ans d'intervalle entre les hommes, Entre les hommes à mérite égal, nous l'accordons; mais le génie franchissait les distances, et, à défaut de génie, le talent parvenait tôt ou tard à les combler. Nous avons toujours suivi avec un intérêt particulier ces existences où la volonté humaine force des passages qui lui semblaient à jamais fermés, soit que des luttes victorieusement renouvelées, soit que des circonstances toujours heureuses aient amené des triomphes plus ou moins complets, plus ou moins méritoires.
3ââ MAITRE JEAN GRILLBT.
J'ai dit ailleurs * la vie d'un homme qui, sorti de parents obscurs et fils d^une terre étrangère^ était parvenu, en Francei à Tun de nos sièges épiscopaux les plus recherchés^ et avait obtenu à la cour^ outre Taffèctueuse déférence de Richelieu, la confiance éclairée d'une reine, et dans le monde tous les honneurs dus à un prélat respecté. J'aurais pu, restant au même point de vue, chercher quelle fut la naissance de maint artiste, de maint guerrier dont le nom, environné de son prestige glorieux, nous parait dans son vrai milieu parmi les plus aristocratiques personnages de leur époque. J'abandonne cette thèse facile, et négligeant aujourd'hui le génie dont l'ardente ténacité, dont la persévérance puissante a franchi d'un bond tous les degrés qui le séparaient du niveau le plus élevé, je veux rechercher dans la vie d'un simple artisan, d'un émailleur, maître Jean Grillet, jusqu'à quel échelon pouvait gravir, au-dessus de son point de départ, un homme dont le mérite n'était pas même dans un art libéral.
Il se trouve que Jean Grillet a fait des vers, qu'il a publié un volume comme mattre Adam. Mais loin de nous la pensée de le comparer au menuisier-poëte, tout surfait que soit le mérite de celui-ci ; les vers de Grillet sont franchement sane jraleur, et nous n'y chercherons que des renseignements autobiographiques.
Nous n^avons que son livre pour nous guider : il est intitulé :
a La beauté des plu$ belles dames de la cour, les ac-
I Philippe Cospeau, évéque d'Aire^ de Nantet et de Lisieux, sa vie et $t8 œuvres. Paris, Aharez, 1854. 1 vol. in— 12. A la fin du volume, nous avons reproduit le texte très-rare de l'éloquente oraison funèbre de Henri IV , prononcée par Ph. Gospeau, connu aussi en France sous le nom de Ph. de Cospéan.
MAITRE JEAN ORlLiET. 313
tions héroïques des plus vaillants hommes de ce temps, avec la rime heureusement rencontrée sur toutes sortes de noms^ et plusieurs autres pièces sur divers sujets gaillards et sérieux. Dédié à monseigneur le maréchal de Schomberg. «—Paris, R. Dehain, 1647,— in-4o.— [Privilège du 4 janvier: achevé d^ imprimer le 9 juillet 1647.)
L'auteur, on le voit, n'est pas même nommé au titre; mais le privilège indique, avec son nom, sa profession ; il est accordé à a Jean Grillet, émailleur ordinaire de la Reyne... »
Nous faisons bon marché du poète, avons-nous dit ; mais rhomme qui, par un talent manuel, parvint à approcher des plus grands de la cour, et de la reine elle-même, nous intéresse comme une des heureuses exceptions de son temps, et nous chercherons à le faire connaître.
A en juger par un portrait placé en tête de son livre, Grillet, à Tépoque de cette publication, devait avoir rage du siècle : il naquit sans doute vers le même temps que Corneille, caprice d'une date qui ne les rapprocha point. Où est-il né? où a-t-il été élevéf II n'en dit mot. De son éducation, plus ou moins négligée, il conserva le goût de la lecture peut-être; mais s'il apprit à connaître quelques auteurs» n'en soyez point dupe : il ne les a pas lus; et il arrive ainsi à faire de leurs noms l'emploi le plus divertissant. Prenant le Pirée pour un nom d'homme, il fait de Bucéphale un ami de Platon, de Pythagore et du vin :
A tort tu bois cet élément Duquel je lave mon écuelle,
$24 MAITRB IBAM GRILLBT.
Platon^ BucéfaI, Pitagore Et plusieurs autres fous encore Defféndaient à leurs museaux De jamais convoiter les ondes.
Qu'il tienne nous citer après cela Hésiode ou Pline^ nous comprendrons qu'il appuie leur nom d'une meil* leure autorité; c^est Guillot Gorju qu'il donne à Pline pour compagnon.
Buveur d'eau, tout bien débattu^ Quoy que disent nos Escalapes^ Le vin des plus communes grappes La passe toujours en vertu.
Comme étant d^essence plus noble.
Selon Pline et Guillot Gorju.
GriUet n'était pas riche; il vivait de la vente des pièces d'émail qu'il fabriquait; mais sa condition précaire lui était facile à supporter. Ainsi dit-il à Jeannetouy— Jeanneton, un nom de guerre, comme Pbilis ou Amaranthe,— c'est-à-dire à Marie-Rose, qu^ll est impatient d'épouser :
Et ne t'inquiète point si ma fortune est grande. On vit jusqu'au trespas
Les fous veulient beaucoup; Dieu, pour montrer sa gloire. Nous entretient de peu. Moy qui n'eus jamais rien Je vis assez gaillard.
Cette femme, qu'il rassurait ainsi sur sa position
MAiTAB JBAN GRILLIT. ^5
financière, l'épousa-t-il ? Je le crois^ car il est certain quil fut mariée et sa femine^
Une AuTergnaie violente Dont le tintamarre confond Ce que les pauvres Muses font,
ne lui aurait pas laissé imprimer des vers à Tadresse d'une rivale. Hélas ! le pauvre poëte^ il souffrait assez de sa dureté 1 Bonne ménagère^ connaissant le prix du temps et le prix de l'huile^ la valeur de Témail et la valeur des vers^ elle était sans pitié pour sa poésie. En vain il invoquait les muses ! La fille du mont Dor chas* sait les filles de THélicon.
Elles me vindrent sitost voir; Mais ma femme les chassa toutes!
La même pièce nous le montre oubliant pour la rime les soins matériels de son métier. Sa lampe est allumée; il active le feu nécessaire pour amollir le verre^ mais sa pensée est où volent les nuages, où fleurissent les rêves, où resplendit Tidéal; il s'isole du milieu grossier où il vit et cherche ailleurs les hautes pensées si nécessaires à l'âme humaine qui les peut comprendre. Mais hélas! pendant qu'il écoute a ses pensers plus qu'humains qui ne laissent agir que son âme, » la lampe éclaire et l'huile se consume, et sa femme est là toute prête à couper les ailes qui soutiennent le poète loin de la terre dans son vol inutile :
Ah! fou, l'huile ne cotCite rien !
Et il tombei le pauvre homme, de toute la hauteur
396 HAim IBAN GRlLLtT.
OÙ il s'était élevé.— Il Taimait pourtanti sa Marie-Rose;
c'était là sa compensation ; il était resté son amant après son mariage; il le dit en assez jolis vers :
Celle dont le nom se compose Du nom de Marie et de Rose Me vient tellement enflammer Que combien que je la possède^ Si faut-il toujours que je cède A ce beau nom qui fait aimer.
Bien que je la voy nuit et jour, * Je puis bien a? seurer rÂmour Que je n'ay pas sauvé mon âme Du mal que me faisoit sa flame.
Ayant l'heur d'estre son mary^ Je devrois en estre guary; Mais c'est bien une telle rose Que j'en suis encore étonné.
Et le ciel jamais n'a donné Au monde une si belle chose.
Sans doute, le sentiment si vif exprimé dans ces rimes sincères n'était pas sans écho dans celle qui l'inspirait; et en effet, paratt-il, Grillet n'était point un trop mauvais parti. Il criait misèroj parce que c'était l'usage aux poètes de le faire, et l'éroailleur se croyait poète; mais son métier était d'un revenu assuré; -ses goûts un peu épicuriens s'accordaient avec un caractère aimable et facile à tous; son portrait le montre avec de longs cheveux plats, une mouche et des moustaches épaisses^ l'air décidé et toute la mine d'un galant homme.— Ceux qui m'ont pu connaître, dit-il luiinéme :
HAITRB JBAN GRILLKT. 337
Voyant un ventre asses rond £t considérant mon étoffe^ Ont creu que j'estois philosophe, Poête^ ivrongne ou environ.
Souvent obligé de Tenir à Paris, il demeurait d'ordinaire à Essonne, entre Paris et Fontainebleau, dans le voisinage du palais que M. Hesselin, surintendant des fêtes, plaisirs et ballets de la cour, s'y était fait construire : ce palais, un moulin à poudre et enfin Grillet lui-même. étaient, comme il le dit ingénument^ les trois merveilles du lieu ; Tabbé de La RocbePozay, dans son voyage du Levant, n'avait rien trouvé qu'il y pût com* parer. Là, devant sa porte, il avait affiché ces vers ;
Vous pouvez voir souffler le verre Et faire des pièces d'émail; C'est le plus bel art de la terre.
Pour cent francs l'on voit ce travail* Mais je me trompe. Cet écrit Réduit mon gain à des oboles; Apolon trouble mon esprit :
J'ay dit cent francs pour cent pistoles. Toutefois si l'on ne le peut.
Il vous est bien permis de croire Qu'on en rabat tant que l'on veut.
Conclusion : il faut pour boire.
Si quelque personnage de qualité passait par Essonne, &riUet, à la façon des improvisatori italiens, ne manquait pas de leur faire fête', et célébrait m promptu M. l'abbé, H. Tambassadeur ou M. le conseiller. D'autres fois on le trouve dans le Nivernais, à Nevers, où il chante maître Adam et la princesse Ibrie
32S MAITRE JEAN GRILLBT.
(la reine de Pologne); à Pougues ou à la Charité, il fréquente
La mère Polie
Qui chasse la mélancolie.
Partout il avait ou savait se faire des amis. Quoiqu'il fréquentât le beau monde, comme nous le verrons bientôt, il était peu difficile sur la qualité. Par là, il se rattache aux classes d'où il est sorti, et c'est là un des contrastes singuliers de ses vers, d'admettre le maître sans dédaigner le valet. Maître Adam était plus fier : ni les cochers du prince de Condé, ni son valet de chambre, ni boulangers, ni marchands n'ont trouvé place dans ses Chevilles. Tels sont, au contraire, les familiers de Jean Grillet; sMl s'élève un peu, sans sortir de son cercle d'amis, il nous parle des musiciens de la chambre, de Champagne le coitTeur,— c'était une puissance, *^e maître Adam ou de ce pauvre fou Neufgermain, un poète aussi. Joignons-y Turlupin, Gautier Garguille et Gros Guillaume, à qui il se crut obligé de faire une épitaphe a à cause de la sympathie qui estoit entre eux et lui. »
Les goûts de ses amis étaient les siens; comme eux il aimait à chanter après boire, à jouer aux boules après diner. Un cuisinier languedocien avait inventé, paraitil, une sorte de ragoût exquis; il se nommait La Cassole, et le mets prit son nom, — son nom que nous avons vainement cherché dans tous les livresdu même temps^
1 Un ex-habitant de Casteloaudary, après avoir lu cette notice dans le Monitettr, a bien voulu nous écrire ce qui suit :
« La cassole, ou plutôt le cassolet, est un plat très-connu dans la petite ville de Gasteluaudarj, où Ton ne manque jamais de Tof-
MAITRE JEAN 6RILLBT. 329
Qui e6t cru qu'un mal de La Yarenne^ Técuyer de cuisine de H. le marquis d'Uxelles^ dût tomber dans un tel oubli ! Grillet semble le seul de ses contemporains qui ait pris soin de sa gloire. Bien mieux, le poëte enttiousiasmé nous a môme légué la recette du cuisinier :
Avant qu'elle Tint en France Du pays des Languedochiens^ Nous vivions dedans la souffrance Aussi maigrement que des chiens; Car pour composer )a cassole Et pour joindre la graisse à Tart, 11 faut une livre de lard -, On n'en rabat pas une obole...
Ouy, Ton y met beaucoup de ris.
Un chapon, de la bonne moelle.
Le jus d'un gigot de mouton, La cuisse de la mesme beste :
Cela fait branler le menton Comme qui diroit à la feste.
Cette cassole que chante le poète était un composé assez bizarre, on le voit : de chacun de ses éléments, lard, chapon, gigot et épaule de mouton, un moins gastronome eût fait un plat décent. Mais la mode était
frir aaz persoDnes étrangères à la localité^ comme une merveille gastronomique. On dit dans le Languedoc : le cassolet de Castelnaudary, comme on dit partout les pAlés de Strasbourg ou les biscuits de Reims. »
Il résulte de ce renseignement que le fameux La Cassole n*a peut-être pas donné son nom au mets aimé de Grillet, mais qu*il portait un nom de guerre qui rappelait un plat de son métier. ~ Concedo.
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aux ragoûts composés, ce qui n'empêchait pas le nombre infini des plats. Saint-Amant, Fauteur de YHoitel des RagousU, et certain gourmand illustre dont parle Guy Patin S l'ont bien prouvé.
Pour Grillet, comme pour ces héros a du plat et du pot, » c'était le bon vin qui faisait le bon repas; écoutez-le :
Garçon, que ce lopin est tendre!
Nous allons faire un bon repas*. • Ah ! ce goust ne feroit-il pas Revivre une personne morte!
Viande jamais de la sorte Sur mes appétits n'empira.
Je désire, avant qu'on la mange.
Dire deux mots à sa louange Pendant qu'elle refroidira.
Puisque je me donne la gloire D'exalter ce mets précieux, Je devrois commencer à boire, Afin de m'en acquitter mieux.
Le vin amène la parole ; Outre que, s'il n'est des meilleurs, Pour accompagner la cassole , Nous en pouvons chercher ailleurs ; Elle vaut bien qu'on la seconde.
Si l'on peut, du meilleur du monde, Et que le goust soit délicat Dans le pot comme dans le plat.
C'est encore par Grillet que nous savons sa passion pour le jeu de boule et ses droits sur M. Delisley qui avait perdu à ce jeu un déjeuner :
1 Voyez, dans les leures de Guy Patio, celle du 30 janvier 1653.
MAITRE fMàH GRILLBT. 331
Quoy! pensez-vous, mousieur Delisle, Qu'il ne soit pas bien difficile A des joueurs faits comme nous D'attendre si longtemps à boire?
Vous avez perdu pour tretous :
Hais n'en perdez pas la mémoire !
Gai compagnon, ami du Loup et du Renard, tous deux cochers de M. le Prince, de M. Eutrope le marchand, et d'autres manants et bourgeois^ Grillet se plaît à caqueter avec eux ; il est aux aguets de tous les bruits de la cour, l'écho de tous les commérages de la yille. Il connaît. la chanson de Hontaubanet Thistoire de ce chapelier que H. Ed. Fournier nous a récemment rendue S 6t il fait à souhait des canards du même genre : telle est son histoire du beurre yolé. Est-il question d'un impôt somptuaire sur les voitures; Grillet sera le premier à en jaser. Le duc de Créqui lest-il vainqueur sur le Tésin; Grillet le dira avant tout autre : rien ne lui échappe, surtout des événements populaires, la mort d'un âne ami ou les caprices de dames connues.
Ces mille riens qu'il rappelle avaient peut-être même de l'intérêt {tour d'autres que pour seS'pairs; on était si peu difficile, alors qu'il n'y avait pas de journaux ! On acceptait de si grand cœur tous les bruits, toutes les rumeurs qui pouvaient alimenter la conversation, même dans un monde élevé! car, grâce à son talent qui lui servait de patron et de protecteur, maître Jean Grillet, dont on oubliait sans doute les tendances poétiques, et qui d'ailleurs était officier de la reine^ à titre d'émailleur, comme Scarron à titre de malade,
* Variélés hi9tùr*0HiUéraire$, Paris, P. Janaet.
aux bre des
MAITIIK JKAN GBIIXBT. 333
Ailleurs^ Fauteur s'adresse a à des goinfres qui lui demandèrent des vers sur ce qu'il a^oii travaillé devant eux ; 0
N*{tiez-Tous pas au soir ravis De me voir^ en soufflant le verre, .
Imiter le bruit du tonnerre?
Vous avez creu que les démons M'aidoient à faire des babioles.
Surtout faisant ces grandes fioles Avec le vent de mes poumons
Monseigneur le comte de Hontéclaîr, qui était un de ses protecteurs, reçut un jour de Grillet, pour étrennes, un thermomètre. C'était chose encore nouToUe; car le thermomètre, inventé par Galilée qui en parle dès Tan 1603, était sans doute connu des savants; mais il ne pouvait être répandu dans le vulgaire, où l'usage n'accepte pas si vite des instruments toujours fort chers au moment de la découverte. Aussi Grillet, qui fait au comte un tel présent, lui en explique-t-il l'utilité; et ses vers sont trop curieux pour que nous puissions nous dispenser de les citer :
Par une raison naturelle.
L'eau qu'on voit dans cet instrument Monte, et se loge entièrement Dedans la boule quand il gèle.
Le froid qui fait resserrer Tair Cause qu'elle ne peut couler, La tenant comme suspendue, Et jamais elle ne descend Que ce ne soit lorsqu'elle sent Que la glace est un peu fondue ;
332 UAITRK JBAR GRILLBT.
était admis dans les cercles les plus aristocratiques. Sa lampe à la main, il se transportait où on le faisait demander, et il trayaillait en ville ajuste prix.
C'est ici le lieu de parler du travail même de Grillet, de ce titre qu'il avait à Testime de ses contemporains et qui ne nous est parvenu qu'à laide de ses vers biographiques.
L'émail est une sorte de verre coloré; il se travaillait au feu de la lampe, à Taide d'un soufQet, et mieux d'un petit tuyau par lequel on soufflait avec la bouche : c'est ainsi que procédait Grillet.
Il parle souvent de son art, et toujours avec enthousiasme. Ainsi, Tabbé de La Roche-Pozay, en passant par Essonne, l'a fait venir pour le voir travailler sous ses yeux; quand il eut congédié Tarlisan, il parla de lui à son valet de chambre. Grillet qui voulait connaître l'impression produite, écouta à la porte la conversation;
Et rayant diverty par ses vers et son verre,
il entendit surtout priser son talent d'émailleur : en effet, il ilous rapporte ce que dit Tabbé de son travail, mais non ce qu'il dit de sa poésie.
L'abbé de La Roche-Pozay a déjà admiré la maison de M. Hesselin, une jolie villageoise et une fabrique de poudre; mais, dit-il.
Mais son effect pourtant me semble moins subtil Que Touvrier qui s'en va, lequel a sans outil Découppé de l'émail dedans un trait de flame. Si délicatement qu'il a ravi mon âme... Sans outil dans le feu pouvoir faire une mouche !
MAITRB JBAN GRILLBT. 333
Ailleurs^ Fauteur s'adresse « à des goinfres qui lui demandèrent des vers sur ce qu'il a^oit travaillé devant eux ; »
N'étiez-Yous pas au soir ravis De me voîr^ en soufflant le verre, .
Imiter le bruit du tonnerre?
Vous avez creu que les démons M'aidoient à faire des babioles.
Surtout faisant ces ^andes fioles Avec le vent de mes poumons
Monseigneur le comte de Hontéclair, qui était un de ses protecteurs, reçut un jour de Grillet, pour étrennes, un thermomètre. C'était chose encore nouvelle; car le thermomètre, inventé par Galilée qui en parle dès Tan 1603, était sans doute connu des savants; mais il ne pouvait être répandu dans le vulgaire, où Tusage n'accepte pas si vite des instruments toujours fort chers an moment de la découverte. Aussi Grillet, qui fait au comte un tel présent, lui en explique-t-il Tutilité; et ses vers sont trop curieux pour que nous puissions nous dispenser de les citer :
Par une raison naturelle, L'eau qu'on voit dans cet instrument Monte, et se loge entièrement Dedans la boule quand il gèle.
Le froid qui fait resserrer l'air Cause qu'elle ne peut couler, La tenant comme suspendue, Et jamais elle ne descend Que ce ne soit lorsqu'elle sent Que la glace est un peu fondue ;
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L'air la fait aller à son gré;
Elle descend quelque degré Quand la chaleur le fait estendre; Qu'il se serre eu lâche d'un point.
Cette liqueur ne manque point.
Haussant ou baissant, de s'y rendre.
Lorsque le temps est tempéré, Que Ton n'est pas bien assuré Si le chaud passe la froidure.
Qu'on ne peut dire ouy ny non.
Cette eau qui marche par mesure S'arrête au milieu du canon.
Et quand le chaud a Tadrantage, Elle cherche lé bas estage, Selon qu^il est ou foible ou fort ; Mesme, au degré qu'elle se range.
C'est d'où jamais elle ne sort Sinon lorsque le temps se change.
Mais quand le grand chaud est venu Et qu'il fait bon aller tout nu, Seroit pourtant une merveille Qu'elle entrât dans l'autre bouteille ; Elle garde si bien ses lois Que jamais il ne l'y recule.
Si ce n'est que la maison brusie Ou ce petit morceau de bois *.
Grillet montre ensuite quels services peut rendre le thermomètre; et la table des degrés, dit-il, en parlant de l'observateur,
t C'est la table où sont les degrés. {Note du texte,)
MAITRK IRAN GRILLRT. 33a
Luj montre au matin
S'il doit beaucoup couvrir ses membres Ou ne guères charger son corps ; Car elle fait voir dans les chambres Quel est le temps qu'il fait dehors.
Le thermomètre sert encore
A trouver dans un logement Laquelle chambre est la plus saine.
Enfin, il est indispensable à un père de famille pour juger si ses filles sont ou ne sont pas encore bonnes à marier, d'après la chaleur de leur sang :
En le leur faisant manier^
Selon qu'il voit cette eau descendre^
11 sçait s'il les faut marier
Ou si l'on peut encore attendre.
On voit par ces citations que le thermomètre ancien^ déjà difierent du nôtre par Tabsence des poinis fixes qui commencent l'échelle à la congélation et la finissent à l'ébullition de l'eau , se posait aussi d'une tout autre façon : le récipient^ la boule, était en haut et le liquide^ qui s'étend par la chaleur et se resserre par le troid, descendait alors au lieu de monter comme dans rinstrument actuel. Ainsi, au moment où le soleil se couche, le thermomètre , qui baisse chez nous, étant alors renversé, montait du temps de Grillet, et le poète y voyait un élan du liquide vers la lumière qui, avant de disparaître, recevait ses adieux.
Nous avons vu déjà Grillet à l'œuvre, faisant des
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fioles, des mouches, des thermomètres; il parle aussi de pendants d'oreilles et de mille autres petits objets; il les fabriquait^ le plus souvent^ sous les yeux de personnes riches qui rappelaient, et à la cour même. Aussi se représente-t-il lui-même comme un autre Diogène, toujours la lampe à la main :
Et je porte toujours ma lampe.
Combien que ce soit en plein jour.
Cest grâce à son métier et à l'intérêt qu'inspiraient ses efforts pour rimer, tant bien que mal, qu'il dut d'être admis dans la plupart des maisons riches de Paris, à Thôtel de Rambouillet et à la cour même.
Ainsi chante-t-il madame Le Cocq, sans doute cette madame Le Gocq de Corbeville, dont le nom se trouve si souvent dans les écrits du temps, madame de Grammont, cette madame de Pienne qui devint ensuite comtesse de Fiesque, et si célèbre sous le nom deJa reine Gilette. Elle était ainsi nommée de son nom de fille^ Gilonne d'Harcourt; elle recevait très-nombreuse compagnie, et les courtisans, assidus auprès d'elle, qu'elle admettait dans son salon garni de moquette, prenaient le nom de chevaliers de la moquette. Citons encore parmi ses amis le comte d'Haréourt, ce brave Cadet La Perle, que les vers de Saint-Amant ont élevé aux nues et que la postérité a laissé retomber; le duc d'Usez^ dont le fils, parait-il, manquait souvent d'argent, et que Grillet se permet de solliciter au nom du pauvre enfant dépourvu. Voiture, qui le connaissait, je ne sais d^où, l'introduisit auprès de madame de Chavigny, la précieuse Chrysolis, dont Témailleur-poëte fit un portrait flatteur. Peut-être est-ce encore Voilure qui le présenta à l'hôtel de Rambouillet.
MAITRB JBAIf GRILLBT. 337
On a trop voulu Toir dans le cercle de la marquise une société de pédants prétentieux^ de coquettes affectées^ de précieux enfin de mauvais goût; on lui a retiré toutes les charmantes qualités^ l'abandon^ Taisance^ le laisser-aller méme^ dont n'abusaient pas les gens distingués familiers de Thôtei^ mais qu'ils aimaient à rencontrer. Grillet dut se trouTer parfaitement à Taise parmi tous ces gens qui ne demandaient que de faciles plaisirs et qui ne marchandaient pas Tadmiration. La plus ardente des protectrices qu'il y rencontra fut mademoiselle de Rambouillet (Angélique); le marquis de Grignan^ qui Tépousa^ la perdit jeune encore^ et se remaria avec la fille de madame de Sévigné.
Admis à Thôtel de la marquise^ Grillet^ sans prendre plus d'orgueil, pouvait parfaitement paraître à la cour. Il avait célébré la naissance du jeune roi; il avait chanté son précepteur^ Tabbé de Beaumont; parmi les gentilshommes le mieux en cour^ comme le marquis de Sourdis, le duc de Créqui^ et^ sans parler des autres femmes dont il avait vanté la beauté^ la duchesse de la Meille-* raye, la belle Claire-Clémence de Maillé; princesse de Gondé, et madame de Comminges^ il avait su se ménager des protecteurs puissants. Ajoutons quil avait entrée chez le capitaine des Tuileries^ ce marquis de Congis dont le nom a été connu de Somaize et figure dans son Dictionnaire des Précieuses ^
C'est chez M. de Congis, aux Tuileries mêmes^ que Grillet Témailleur eut un de ses plus beaux succès. Les vers du poète révèlent bien un peu la gloire qu'il acquis en ce jour.
> Voyeï noire édilion du Dictionnaire des Précieuses^ t I el H . — Paris» P. Jannel, Bihikothèque ^éwrienne,
338 MAlTftB JEAM GRILLKT.
Il avait fait un Cupidon de verre:
N'est-ce pas un enchantement, Une merveille sans seconde.
De faire un Dieu dans un moment :
11 faut six jours à faire un monde !
Que devint ce Cupidon et quel mérite avait-il? C'est ce que la table du volume nous apprend, par appendice: «Mademoiselle Destin le mit sur son giron et M. le baron de Livet^ prosterné devant^ confessa qu'il n'en pouvoit plus. »
Un brave et galant gentilhomme que ce monsieur le baron ! Il prenait un plaisir d'enfant à ces merveilles qu'improvisaient la lampe et le soufflet de Témailleur^ et maniait Tépée en homme de cœur, il mourut bien malheureusement, victime de sa bravoure. En allant des Tuileries à la rue Daupbine^ il fut attaqué au bout du Pont-Neuf par six voleurs; au lieu de se rendre au nombre^ il mit Tépée à la main^ blessa Tun^ blessa l'autre ; mais, surpris et désarmé^ il y laissa la vie.
Grillet; qui avait tant joui de ses applaudissements^ et qui sans doute en avait tiré une récompense digne de tous les deux, n'avait pas le même bonheur partout où il allait^ et trop souvent il lui arriva d'être assez mal rétribué.
Un jour^ entre autres^ il avait travaillé devant le roi. On sait dans quel incroyable dénûment le cardinalministre Hazarin le laissait volontiers^ même au delà de l'enfance, et La Porte, un valet mécontent et médisant, nous a conservé à ce sujet les plus étranges détails : le pauvre jeune Louis XIV eut fort grand'peine à trouver dé l'argent pour récompenser Tartidan. Date
MAITRB JEAN GRIWT* 339
mémorable ! C'était le 22 juin 1645 1 Sa Majesté avait sept ans, et Grillet^ qui en fait déjà un grand roi^ nous laisse le témoignage de cette misère plus vraie que vrai semblable :
Ëst-ii possible qu'un grand roy Ne trouve point d'argent pour moy Qui Tay ravy soufflant le verre!
Le sort perfide et déloyal M'accompagne-t'i) sur la terre Jusque dans un palais royal?
Une autre fois^ il devait vendre à je ne sais quel gentilhomme des pendants d'oreilles. Sa seigneurie^ qui les avait achetés^ les refusa ensuite. Grillet^ dont la muse servait les rares vengeances^ ne pardonna pas ce méfait; il ût à la honte de son débiteur cette épigramme que les contemporains, qui en connaissaient la victime, comprenaient mieux que nous : c'était du reste un avis au lecteur :
Ce gentilhomme avec son port Qui semble défier la mort^ Pensez-vous qu'il aime la guerre?
Pour moy, je m'asseure que non ; Puisqu'il se dédit pour du verre^ Tiendroit-il coup contre un canon ?
Grille! se montra toujours sans pitié pour tout manque d'égards; l'avarice de ceux qu*il honorait de ses visites lui était particulièrement odieuse : il était fait pour comprendre la générosité^ quand il en était Fob-
340 MAITRK JEAN GBILLBT.
jet. Écoutez comme H traite un seigneur qui^ Tayant fait travailler devant lui^ n'y songea plus :
Cet homme-là n'a rien de rare^ Sinon qu'il est le plus avare Qui, depais qu^on émaille en vain.
Ait jamais passé pour vilain.
II va jusqu'à l'ingratitude Et pour luy je n'ay point d'étude.
Était-ce haine de Tinjustice^ avidité^ besoin ou crainte d'être gourmande par Harie-Rose^ qui^ sans doute, le recevait d'autant mieux que meilleures étaient ses recettes? Nous croirions volontiers que son orgueil souffrait à n'avoir pas la preuve sonnante, trébuchante et convaincante de l'admiration causée par son travail ; en effet, il ne parait pas avoir été trop avide^ l'homme qui a dit que :
Qui se sert bien d'une rime N'a pas besoin de rien avoir.
Divine poésie! tu étais la consolatrice de ses mauvais jours, la vengeresse de ses déboires, le délassement de ses travaux :
Moy qui n'ay ny maison ny terre.
De qui le plus digne travail Consiste à manier l'émail, Et dans l'exercice du verre, Quand je me trouve en belle humeur, Je fais quelquefois le rimeur.
Il parait que ses moments de repos et de belle hu-
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nieur ont été assez fréquents pour donner loisir à Grillet d'écrire son volume^ un volume entier, dont nous allons maintenant dire quelques mots après avoir parlé de rhomme et de l'ouvrier.
A vrai dire, la poésie de Grillet n'est pas plus mauvaise que celle de tous les poêles secondaires de cette époque de transition qui va de Malherbe à Boileau. Si elle ne tombe guère, c'est qu'elle rampe et ne lève jamais la tète ; elle est assez correcte, elle est facile, mais elle a cette banalité déplorable qui agace et fatiguerait dès la dixième page si Ton y cherchait seulement des vers. On l'a vu, nous en avons fait des mémoires autobiographiques. Mais telle n^était pas la pensée de Grillet! Il s^était rappelé son métier; et pour assurer la gloire de son livre, il s'était attaché à «remailler de quantité de belles pensées. »
C'est ainsi qu'il s'exprime lui-même dans son Épltre dédicatoire à M. de Schomberg. Il ne sera pas sans intérêt de voir comment il parle là encore et ailleurs de son curieux volume.
Dans cette même Dédicace, il s'exprime vraiment en homme qui craint peu d'ofTenser le public, sûr d'avance d'un pardon qui ne peut manquer à ses boutades : « Je crains plus, dit-il au maréchal, vostre censure que celle de ces messieurs, qui, en matière de poésie, font extrêmement les délicats, et, néanmoins, sont si grossiers que quand il y auroit plus de chevilles dans mes vers qu'il n'y a maintenant de chenilles dans les bois, ils n'y en verroient pas une... Mais je vous fais icy une épistre qui pourroil servir d'avertissement au lecteur : je confonds les matières; une autre fois, je feray mieux. Ce sont ces maroufles qui en sont cause. Il leur faut des vers d'Académie; il leur faut le diable qui leur
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casse le cou. Où les prendrois-je? Je n'ay point d'antre Académie qu'un f^u de raison. »
A la fin de son Airis au lecteur, il ne parle pas d'un ton moins cavalier : «Je ne vous entretiendray pas de ma façon d'écrire; si elle est vieille ou nouvelle^ c'est à TOUS d'en juger; et quant à mon style^ s'il est haut ou bas, mesurez- le... Adieu! p
Cet avertissement méme^ il ne Ta pas écrit de son plein gré. Ses amis lui ont dit qu'il en fallait un à tout prix, et il leur fait cette concession , mais en quels termes! Jugez s'il n'eût pas mieux valu ne rien dire au public que de lui parler avec ce sans-géne : a Lecteur, quelqu'un de mes amis m'a faict la faveur de m'avertir qae quand on expose de nouveaux ouvrages au jour^ c'est la couskume^ en matière d'écriture, de vous faire un advertissement. J'oubliay de lui demander touchant quoy. Toutefois je croy qu'il se mocque de moy. De quoy vous averliray-je? Il n'y a point d'embuscade dans mon livre, et mes vers ne sont point de si dangereuses bestes; ils n'ont point de venin. »
Ce dernier mot, pour un homme peu entendu, comme se dit Grillet, est une transition fort adroite qui l'amène à parler un peu de son sujet tel que le fait connaître son titre plutôt que son livre; bien différent de Corneille qui, pressé par Gilles Boileau de lui envoyer des vers à la louange de feu M. le premier président, oublia son épître à Hontauron et répondit qu'il ne savait pas louer, Grillet proclame hautement que ses vers a jamais n'ont picqué personne ;— vous n'y verrez que des louanges, d ajoute-t-il; mais quelles louanges? S'esi-il donc, flulteur banal, fait l'apologiste insouciant du mal et du bien, de la beauté et de son contraire? Non pas; connaissez-le mieux. Il n'est pas de « ces autheurs
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assez lasches pour trouver des vertus où il n'y en eut jamais... Je ne sçay quel homme je sgis; je ferois conscience d'envoyer de la canaille à la postérité. »
Noble sentiment, sans doute^ et dont la postérité lui doit tenir compte puisqu'il est arrivé jusqu'à eUe^ après deux longs siècles d'oubli^ d'un oubli complet dont personne ne semble Tavoir tiré. Nous le pr^ntons à nos contemporains; il fut peut-être habile émailleur^ il ne fut pas bon poêle, mais il mérite un peu de cette sympathie qui s'attache à un brave homme quand on reconnaît en loi des sentiments comme celui-ci^ qu'on trouve en tête des éloges si fréquents dans son livre : « Un honneste homme^ avant toute chose^ en cette matière^ se doit satisfaire soy-mesme, et quand un bon esprit peut estre satisfait dans un honteux employ^ c'est une marque infaillible qu'il ne vaut rien du tout. »
Et maintenant^ combien de temps vécut Grillet? quand mourut-il? Lui seul n'a pu le dire; mais comme personne autre ne nous a rien laissé qui le concerne, nous sommes réduit à avouer que nous ne savons rien au delà de ce que nous avons dit sur cet a émailleur de la reine, naguère émailleur des déesses, mais toujours prince des poètes crottez et non crottez *. i>
^ Cest ainsi qu*il signe une de ses pièces.
François le Metel de Bois-Robert ou de Bois-Robert Metel,
Car il nSmporte guère Que Metel soit devant ou Metel soit derrière,
naquit à Caen, en 1592^ dans la paroisse de Notre-Dame de Froiderue \ Sa mère> qui était noble, ayait dérogé en épousant son père, huguenot converti et roturier, qui était procureur, mais qu'il nomme avocat. Celui-ci, qui voulait se ménager un successeur dans sa famille, éleva son fils dans sa profession, et Bois*Robert plaida au barreau de Rouen. Bientôt, les clients lut man-
^ Haet, Origmes de Caen^ et Hiêtoire du Théâtre-François, des frères Parfaict.
346 BOIS-ROBKRT.
quèrent-ils OU manqua-t-il aux clients? L'histoire n'en dit mot; le fait est qu'il signait^ en 1616^ un sonnet en rbonneur de frère Martin Lenoir^ augustin^ à l'occasion de son Uranoplie ou Navigation du lit de mari au port de vie^ publiée à Rouen^ et qu'il avait déjà quitté et son état et son pays.
De Caen à Rouen ^ de Rouen à Paris, c'est aujourd'hui l'affaire d'unadteti, je pars, à bientôt. Dans ce temps-là, c'était autre chose. On ne quittait point son pays sans motif 9 et, en se rendant à Paris, Bois-Robert, qui était encore jeune et inconnu, n'allait pas pour jouir de sa gloire. Cherchons bien; peut-être trouverons-nous dans la jeunesse de Bois-Robert quelqu'une de ces peccadilles que le coupable est le seul à se pardonner.— Nous y voilà .
Un jour qu'il plaidait à Rouen, une femme, — si vous saviez comme Tallemant la traite! — se présente ^ barreau, l'interrompt et lui parle. Est-ce une communication avantageuse à sa partie, un nouveau moyen de défense? Les juges attendent. Bois-Robert reprend sa plaidoirie, parle, parle, cite grec et latin, oublie sa cause,— ainsi faisaient alors ses confrères, — et s'arrête. On va juger; nouvel incident. Une femme, la même, revient à la charge. Bois-Robert laisse là juges et dients et la suit. Qu'est-ce encore^? Soyez tranquille; son père n'est pas au lit de mort, un banqueroutier n'enlève point sa fortune ; mais c'est bien pis vraiment. Il y va de sa liberté ! Bois-Robert avait cajolé (c'est le mot du temps) je ne sais quelle fille, sa voisine, et en avait eu deux enfants. Une brouille survint; la dame voulut une vengeance et ne trouva rien de mieux que d'attaquer Bois-Robert en justice. Mais, averti à temps et justement effrayé, il quitte Rouen, court à Paris et se
donne au cardinal du Perron. Protégé par ce prélat^ Bois-Robert, tranquille sur son sort^ parut à la cour. Il 7 ût la connaissance de Tévêque de Luçon et se mit à adorer le soleil levant : a Gardez-moi près de vous, lui disait-il un jour^ je -vaux bien un chien pour manger vos miettes. f> Une autre fois^ il le vit essayer un chapeau. L'évêque en choisit un : a Me sied-il bien, Bois-Robert? — Oui^ mais il vous siérait encore mieux, s'il était de la couleur du nez de votre aumônier, b Or, le nez de mous Mulot était rouge comme le chapeau d'un cardinal. L'é\êque rit beaucoup, mais guère son aumônier. Richelieu, qui ne Taimait pas encore, ne pouvait déjà se passer d'un courtisan de si belle humeur.
Bois-Robert n'avait pas attendu que le duc de La Rochefoucauld dit que les rois font des hommes comme des pièces de monnaie, pour savoir qu'ils les font va- . loir ce qu'ils veulent. On connaît ce conte d'un gentilhomme ruiné qui pria Richelieu, pour toute grâce, de lui frapper familièrement sur l'épaule en public. On le crut favori du ministre, on lui fit la cour , et bientôt sa fortune fut rétablie K Bois-Robert employa un moyen semblable, etSorel raconte longuement ce trait au cinquième livre de Francien.
Je sais dans le Roman bourgeois de Furetière un passage satirique qui s'applique merveilleusement aussi à Bois-Robert, et qui explique la rapide considération dont il a joui. <r La plus nécessaire qualité à un poète pour se mettre en réputation, c'est de hanter la cour ou d'y avoir été nourri. Car un poète bourgeois ou
1 L*abbé de La Roche, Commentaire siir tes Maximes de La RochefwtcauU.
vivant bourgeoisement y est peu considéré. Je voudrais qu'il eût accès dans toutes les ruelles^ réduits et académies illustres... Je voudrais qu'il écrivit aux plus grands seigneurs^ quMl fit des vers de commande pour les filles de la reine et sur toutes les aventures du cabinet... Le meilleur serait qu'il eût assez de crédit pour faire les vers d'un ballet du roi, car c'est une fortune que les poêles doivent autant briguer que les peintres font le tableau du mai qu'on présente à Notre-Dame. »
C'est là, tracée d'avance et mot pour mot, Thistoire de Bois-Robert. Dès son arrivée à Paris, il eut des vers à faire pour le ballet des Bacchanales (1623), dont il est le principal auteur.
La cour entière briguait -alors l'honneur de paraître dans les ballets, et les poètes qui se signalaient à en composer pouvaient tout espérer de la libéralité des acteurs pour lesquels ils écrivaient.
Dans le ballet des Bacchanales, dansé au Louvre, le 26 février 1623, Bois-Robert fut secondé par Théophile, Saint-Amant, Duvivyer et Sorel. Bois-Robert écrivit pour ce ballet le récit des esclaves conduisant le triomphe de Bacchus, le récit de Bacchus, des vers pour un coupeur de^ bourses, pour le Grand Prieur, représentant un coureur de nuits, pour M. de Longueville et H. d'Elbeuf, représentant des donneurs de sérénades, et enfin pour le duc de Montmorency, représentant un débauché pour les mascarades. Nous n'avons rien à citer de ces pièces, toutes très-faibles, mais qui ne laissèrent pas de rendre à Bois-Robert de très-grands services. Il n'était pas homme à en ;jouir longtemps.
Bois-Robert était à la tête légère; il s'ennuya de ia France comme il s'était ennuyé de Gaen, et partit
BOIS-ROBBRT. 349
pour TAngleterre avec M. et madame de Chevreuse^ qui deyaient assister au mariage de la princesse Henriette de France avec le prince de Galles, depuis Charles l^.
Il 7 allait^ dit Tallemant> pour attraper quelque chose. Le roi lui envoya un jour trois cents écus. Ce fut un précieux dédommagement de toutes les mésaventures qu'il eut à subir. Il fut victime de plus d'un mauvais tour et vit tous les rieurs contre lui, dans plusieurs circonstances^ le jour^ par exemple^ où madame de Chevreuse lui Ùi contrefaire le comte Hollande et cacha derrière une tapisserie le roi et le comte HoUand lui-même. Le pis est que le lendemain madame de Chevreuse lui avoua cette méchanceté.
Avant de partir pour la France^ il acheta quatre haquenées et obtint du duc de Buckingham^ alors grand amiral; un passe-port gratuit^ qui lui permettait d'emmener quatre chevaux^ a pour le tirer d'autant plus vite de ce climat barbare. » Ces mots étaient une allusion à un vers d'une élégie qu'il avait faite en Angleterre^ et quMl eut la douleur de ne pas voir passer inaperçue.
Bois- Robert resta peu de temps en France. Vers i630^ il partit pour l'Italie. Ce voyage lui profita. Il vit à Rome le pape Urbain VIII et obtint de lui un petit prieuré en Bretagne. Comment il put gagner les bonnes grâces du saint-père, je ne saurais le dire ; mais ce ne fut pas par l'entremise des cardinaux. L'un d'eux^ le cardinal ScagUa, qu'il avait rencontré et saluée ne lui rendit pas sa politesse. Bois-Robert^ un Français, qui avait deux estafiers à sa suite^ être ainsi dédaigné! Il rencontra une autre fois le même prélat, ne le salua pas et le regarda effrontément. Le cardinal en colère
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fait courir après lui. Il se sauve dans une église... Il fallut capituler, et il en fut quitte pour saluer à Tavenir Son Eminence fort humblement.
A son retour^ il devint chanoine de Rouen. Avec ce titre si sérieux, il trouva moyen d'amuser toute la ville, moins le chapitre; ses imprudentes railleries irritèrent ses collègues, et le facétieux abbé fut obligé de faire, en présence de tous les chanoines, une sorte d'amende honorable, des excuses, des promesses qui l'humilièrent fort.
Au milieu de ces petits chagrins qu'il s'attirait, il avait, sans parler de son heureuse humeur, de grandes consolations. Le chancelier Séguier, protecteur de tous les gens de lettres, aimait Bois-Robert, et donna au père, en faveur du Qls, le titre d*écuyer : Bois-Robert nous l'apprend lui-même dans une épitre au chancelier :
... Tu me fis mon pcre gentilhomme A mon retour du voyage de Rome...
Avec chagrin j'ai souvent vu ma mère.
Noble de sang, reprocher à mon père Qu'il n'était pas d'esgalle qualité...
Je te pressay, tu lu y fus favorable : D'un advocat tu fis un escuyer.
Bois-Robert, à cette époque, n'était pas moins en crédit auprès de Richelieu. Il connaissait la passion malheureuse du cardinal pour les pièces de théâtre, et avait composé, dès 1633, une pièce de Pyrandre el Lyiiméney dédiée à Monsieur de Cahusac, un des ancêtres, sans doute, de l'auteur du traité intéressant, mais mal écrit, sur la danse ancienne et mo» derneé
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Nous n'avions guère eu encore, sur notre théâtre ^ que les pièces innombrables de Hardy, celles de Billard de Courgenay, Pyrame et Thisbéy puis Ptuiphaé^ de Théophile, quelques-unes de Hairet^ entre autres, la Sylvie (i&^), et Sophonisbe (1629)^ qui n'est pas sans mérite, et enfin, la même année, la Mélite, de P. Corneille. Il ne faut donc pas demander à Bois-Robert ce que nous serons en droit d'exiger de lui quand le Cid aura paru et fixé les règles essentielles de la tragédie moderne; l'unité de lieu, de temps et d'action, la convenance du dialogue, la simplicité de Tintrigue, sans parler du génie dramatique.
Pyrandre et Lysiméne est, comme le Cid S une tragicomédie, c'est-à-dire une pièce qui tient de la tragédie par la noblesse des personnages, tous rois, princes et princesses, et de la comédie , par la part faite dans le drame à l'élément comique. C'est un fait à remarquer que, dans le premier âge de notre tragédie, on avait compris la nécessité du contraste qui naît de la diffé. rence des situations, des caractères et des rangs. Corneille, Racine, Voltaire, ont négligé cette source facile d'intérêt, et c'est à Técole moderne que nous en devons l'introduction constante et la règle.
Cette pièce, ses poésies déjà publiées, son crédit auprès de Richelieu, faisaient de Bois-Robert un personnage considérable.
Ami de CoUetet, il voyait nombre de savants et d'hommes lettrés se réunir dans la maison que ce poète avait achetée des héritiers de Ronsard, dans le faubourg Saint-Marcel; sans doute, ils y trouvaient
^ Le Cidf dans le» premières éditions, portait le titre de tragieomédieî sans doute ^ cause de la scène du soufflet.
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plus d'agrément que dans les greniers où l'opinion place les logis de savants. Voici en quels termes en parle Colletet :
Je ne yoy rien icy qui ne flatte mes yeux ; Cette cour du ballustre est gaye et magnifique; Ces superbes lions qui gardent ce portique Adoucissent pour moi leurs regards furieux.
Ce feuillage animé d'un vent délicieux Joint au chant des oiseaux sa tremblante musique; Ce parterre de fleurs^ par un secret magique Semble avoir desrobé les estoiles des cieux.
L'aimable promenoir de ces doubles allées, Qui de profanes pas n'ont point esté foulées Gai*de encore^ ô Ronsard ! les vestiges des tiens.
Bois-Robert Yit; chez son ami^ plusieurs écrivains en prose et en vers qu'il retrouva ensuite chez Conrart, et c'est lui qui donna au cardinal l'idée de fonder, à la gloire de notre littérature, l'Académie française. Luimême en fut un des premiers membres; et, comme il y avait grande influence, il y fit entrer, dit-on, dans son ardeur à rendre service, beaucoup de passevolants S mouches du coche qui faisaient nombre, recevaient pension, ne disaient rien ou parlaient mal, et n'écrivaient point. On les appelait les enfants de la pitié de Bois-Robert ; c'étaient ceux-là sans doute que Furetière, comme Pierre Corneille, appelait jeton-
* Comparses à Tusage des capiutnes qui, les jours de reTue, les employaienl pour compléler leurs compagnies. Une ordonnance de 4668 les condamne à être marqués k la joue avec un fer rouge par le bourreau, et confisque leurs équipages.
niers; parce qu'ils étaient assidus à rAcadémie^ plutôt pour y gagner des jetons, dit-il, que pour servir le public.
Le roi donnait aux académiciens présents quarante livres par séance^ à se partager entre eux. Quelquesuns des membres, qui venaient, paralt-il, en vue de ces jetons, entravaient plutôt qu'ils ne servaient les discussions relatives au Dictionnaire dont Chapelain avait proposé la rédaction à l'Académie ^
Aussi, Bois-Robert ne se faisait aucun scrupule d'attaquer ses confrères. Il dit dans une épître à Balzac :
Divin Balzac, père de rëloquence....
Tu me choisis entre tes favoris Pour te mander ce qu'on fait à Paris... Or, commençons par notre Académie.
Quoyque toujours puissamment affermie, Elle ne va qu'à pas lents et comptez Dans les desseins qu'elle avoit projetez Sous Richelieu, l'ornement de son âge.
Qui luy donna crédit, force et courage. Le grand Seguier qui marche sur ses pas. Par ses bienfaits entretient ses appas.
11 lui tesmoigne une tendresse extrême; Mais il faudroit que le Roy Qt de mesme. C'est là qu'on voit tous ces graves esprits Qui du beau style ont emporté le prix. Séparément, ce sont autant d'oracles; Tous leurs escrits sont de petits miracles ^
* 2" factum pour messire Ânt. Furelière. — Voyez aussi notre édilioo de V Histoire de V Académie française^ par Pellisson et d^OHvet.
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Leur belle prose avecque leurs beaux vers
Portent leurs noms au bout de l'univers.
Pour dire tout enfin, dans cette épître,
L'Académie est comme un vrai chapitre.
Chacun à part promet d^ faire bien.
Mais tous ensemble ils ne tiennent plus rien;
Mais tous ensemble ils ne font rien qui vaille.
Depuis six ans que sur l'F on travaille^
Et le destin m'auroit fort obligé
S'il m'avoit dit : Tu vivras jusqu'au G.
Tout impitoyable railleur qu'il fût pour l'Académie, il obligeait volontiers les académiciens. Il se nomme lui-même, dans une épitre à Bautru,
Solliciteur des muses affligées
Appliquant tous ses soins à les voir soulagées.
Personne ne lui contesta ce titre, et moins Gombauld que tout autre.
Ce pauvre Endymion -Gombauld fut toujours incommodé et besoigneux. En 1660, au moment où Costar . présenta à Mazarin la liste des écrivains les plus dignes de ses bienfaits, il n'avait «pas plus de deux cents écus de revenu, b et cependant nul en France ne tournait mieux le sonnet ou n'aiguisait mieux Tépigramme. Peut-être était^ à Bois^Robert qu'il devait tomt ou partie de cette pension, car c'était Bois-Robert qui avait forcé le cardinal de Richelieu à entendre la lecture qu'il lui fit lui-même du panégyrique composé par Gombauld, à l'occasion de la promotion de Son Emi^ nence à Tordre du Saint-Esprit (44mai 1633).
Hairet, l'auteur de la SophonisbCy sans ressources après la condamnation si sévère^ mais trop méritée,
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du duc de Montmorency, son protecteur, était dans la' nécessité de mourir de faim ou d'implorer Bois-Robert dont il avait bafoué les pièces de théâtre; il chargea Chapelain et Conrart d'intercéder en sa faveur. Bois- Robert, toujours généreux, s'adressa au cardinal et obtint pour son ennemi deux cents écus de pension ; « Mairet l'en vint remercier et se mit à genoux devant lui *. »
Mademoiselle de Gournay ne dut pas moins à Bois- Robeiiy qui la présenta à Richelieu et obtint pension pour elle, pension pour Jamyn, sa gouvernante, pension pour ma mie Piaillon^ sa chatte, et jusque pour les chatons, fils de ma mie Piaillon.
Et le niaréchal de Vitry, embastillé pour avoir bâtonné l'archevêque de Bordeaux (Escoubleau de Sourdis), et... Mais ce qui précède suffit pour montrer de quelle influence il jouissait sur l'esprit du cardinal, et de quelle façon généreuse il en usait.
Son crédit ne fit que s'accroître lorsqu'il participa, avec les sieurs CoUetet, Rotrou, l'EstoilIe et Corneille, à la composition de ces pièces dont le cardinal donnait le titre et le plan *, et se réservait l'honneur, et il eut tous les ennuis d'un favori.
Cinq-Mars, si intéressant depuis sa mort sur l'écha-^ faud, et surtout depuis le beau livre de M. de Vigny, avait, sinon une méchanceté d'esprit habituelle^ incompatible avec son caractère faible, du moins des emportements d'enfant qui nuisaient parfois à ses
^ Tallemant des Réaux.
* Les principales sont V Aveugle de Smyme et la comédie des Tuilerieêt toutes deux représentées en 4638, et enfin, en 4641, Miramei pour laquelle Richelieu fit plus de cent mille écus dé frais.
amis et les compromettaient; c'est Thistoire de toute sa vie et surtout de ses relations avec son malheureux ami M. de Thou.
La Chesnaye, espion du cardinal^ avait desservi M. le Grand auprès de Richelieu. Cinq-Mars voulut le perdre lui et ses amis; mais il fallait les connaître. Bois-Robert, pensat-il^ m'a quelquefois adressé des vers; il voit tous les jours le cardinal et sa cour :— « Bois-Robert^ je vous ai toujours aimé, et mon grandpère aussi; renseignez-moi : quels sont mes ennemis chez le ministre? i>
Bois-Robert est fort touché de cette déclaration d'ar mitié; il ne dit pas oui, ne dit pas non^ se tire d'affaire comme il peut, fort désolé d'avoir vu M. le Grand, et jurant qu'on ne Ty reprendra plus. Cinq-Mars le cherche-t-il? Il se cache. Cinq-Mars n'eut plus d'autre ressource que de discréditer à l'avance son confident^ en cas d'indiscrétion. Si bien il fit que le roi daigna parler de Bois-Robert^ et dire qu'il déshonorait la maison de son maître.
Pauvre Bois-Robert ! que deviendra-i-il ? lui^ autrefois si fêté^ si adulé !
J'ai veu comme tu vois des grands à mon lever. Plusieurs de tes suivants ont mesme esté des nostres^ Et je pense avoir fait le fat comme les autres.
Il n'eut guère moins d'amis après sa disgrâce qu'avant^ et ne resta pas longtemps dans ses abbayes ou à Rouen; il dit lui-même comment il vivait au prieuré de la Ferté :
Je suis vers Chaumont airêté.
Au prieuré de la Ferté,
BOI8-aOBSRT. 367
Situé sur les rives de l'Aube,
Où je me lève avant Taube...
Je n'ay toit^ grange, ny pressoir
Qui ne tombe ou qui n'aille cheoir...
Tout me desplaist et tout me choque ;
Dans cette maudite bicoque^
Nos plus honnêtes officiers
Portent des clous à leurs souliers...
Mes moines sont cinq pauvres diables...
On conndt moins dans leur canton
Le latin que le bas-breton }
Mais ils boivent, comme il me semble,
Mieux que tous les Cantons ensemble.
J'oy braire icy matin ut soir
Cinq paysans vêtus de noir^
Et de ces ignorantes bestes
Je n'ay que plaintes et requestes.
Dignes moines d'un tel abbé. M. de Coupeauville^ abbé de la Victoire, ne parlait pas mieux de lui : c I«a prêtrise, disait-il, en la personne de Bois-Robert, est comme la farine aux bouffons, et cela sert à le rendre plus plaisant. »
Le reproche que fait ici à Bois-Robert Fabbé de la Victoire fait assez entendre qu'il partageait les vices de ces moines dont il se moque. Heureux s'il n'avait eu que ceux-là ! Mais Ménage lui en prête bien d'autres, au temps même que le cardinal de Richelieu l'avait éloigné de lui à cause de ses débauches.
Jeune encore, il souffrait déjà de la goutte, — il n'en jurait pas moins,— et jamais mieux que dans ses accès il n'appréciait le mérite de Citois, son ami, médecin de Son Eminence.
Citois et Bois-Robert étaient tous deux puissants sur
358 BOIS-ROBBRT.
Tesprit du cardinal, qui les honorait de son amitié. Aussi, que de jalousies se dressèrent contre eux ! Persuadés que l'union c'est la force, ils avaient fait, pour résister à leurs envieux et consenrer leur protecteur, une alliance qui fut utile à Tun et à l'autre.
Quand BÔis-Robert fut exilé^ par exemple, ce fut Citois qui obtint son rappel, a Recipe Bois-Robert, d prenez deux drachmes de Bois-Robert, ajoutait-il au bas de toutes ses prescriptions; et le cardinal bien persuadé d^abord qu'il était l'idole du pauvre proscrit, puisque son médecin savait fort bien le remède qu'il lui fallait, fit revenir Bois-Robert. Mazarin était déjà un des protecteurs du bon abbé, et ce fut lui qui donna jour à son client pour venir se jeter dans les bras du cardinal, s'efforcer de pleurer, paraître ému jusqu'à étouffer et se faire saigner; utile hypocrisie, qui lui gagna le retour des bonnes grâces de son maître.
Dans le temps des persécutions contre le Ctd, Bois- Robert se prêla^ comme Scudéry, à la mesquine rancune du cardinal, et parodia quelques scènes de cette tragédie. C'était faire au poète un chagrin sensible. Corneille ne pardonna pas plus tard à Racine, son rival, mais son admirateur, ce vers des Plaideun, emprunté au Cid :
Ses rides sur son front ont gravé ses exploits.
Il dut ôtre bien plus humilié de voir ce trait :
Rodrigue as-tu du cœur?
— Tout autre que mon père L'éprouverait sur Theure...
B01SK0BERT. 359
devenir sous la plume de Bois-Robert :
Rodrigue as-tu du cœur?
— ^Je n'ai que du carreau.
Poul* comble d'outrage, Tauteur eut le tort nouveau, dii-on, de faire jouer cette parodie par des laquais et des marmitons^ et, jusqu'où la jalousie de métier entra!* nait-elle Son Eminence ! devant le cardinal lui-même.
Personne, mieux que Bois-Robert , ne saisissait le côté plaisant des objets ; personne n'avait plus de sagacité pour démêler les intrigues galantes, de mémoire et d'entrain pour citer les histoires graveleuses de Beroalde de Verville et deBonaventure Desperriers; c'est à tous ces mérites, sans doute, qu'il dut l'abbaye de Cbâtillon et le titre, sinon les fonctions, de conseiller d'Etat. Halleville, le poète souvent gracieux, qu'on s'obstine à tort, selon nous, à négliger entièrement, expliquait d'autre façon la fortune de Bois-Robert. Il décocba contre lui ce joli rondeau :
Coiffé d'un froc bien ratfiné.
Et revestu d'un doyenné Qui lui rapporte de quoy frire.
Frère René devient messire Et vit comme un déterminé.
Un prélat riche et fortuné, Sous un bonnet enluminé.
En est pour ainsi dire Coiffé.
Ce n'est pas que frère René D'aucun mérite soit orné»
Qu*il soit docte ou qu'il sache écrire^ Ny qu'il dise le mot pour Vire; Mais c'est seulement qu'il est né Coiffé.
Il est clair ou que tous les commentateurs se sont trompés^ en Toyant Bois-Robert dans frère René, ou que MaUe\ille ne le connaissait pas. Lui refuser le mot pour rire I mais c'est retirer son foudre à Jupiter, à Hercule sa massue 1
Si Bois-Robert n'aTait pas le talent de plaire à Claude de Malleville, il avait celui de charmer, à tort ou à raison, tous ses contemporains. D'ailleurs, il savait fort bien se consoler de Tenvie, et se donner les louanges dont ses rivaux le sevraient : Qui ne sait, écrit-il à Conrart, que mes vers
Par leur naïfve et nette liberté
De mon récit prennent force et beauté.
En récitant, de vray je fay merveilles.
Je suis, Conrart, un grand duppeur d'oreilles;
Par ce talent j'aurois de Mondory
Gomme d'Armand esté le favory.
Il disait vrai dans ces derniers vers. On l'a vu faire assaut de talent comme acteur avec Mondory, et tirer des larmes au plus célèbre comédien, peut-être, qui ait été depuis Roscius, dit Tallemant. Aussi, les plaisants disaient-ils, en faisant allusion à ce mérite, que Tabbé Mondory irait quelque soir prêcher à Thôtel de Bourgogne.
Sans doute, comme plus tard Racine, qui forma le jeu de la Charopmeslé, Bois-Robert dictait à ses acteurs
BOIS-ROBBRT. 964
les intentions de ses pièces. Car il ne s'en était pas tenu à Pyrandre et Lyiimèney et à sa part de collaboration dans les pièces du bureau dramatique de Richelieu. Le catalogue du duc de la Vallière cite^ de Bois-Robert, dix-neuf pièces de théâtre^ dans la plupart desquelles il loue la conduite et rinlrigue, et quelquefois le style.
Une des meilleures est le Couronnement de Darie^ Mais quand on songe que cette tragédie parut douze ans après le Cid, neuf ans après Horaee et Cinna, il faut se rappeler que Corneille fut une exception jusqu'à Racine^ pour trouver encore quelque mérite à Tœuvre de Bois-Robert.
J'aime mieux parler de la Belle Plaideuse, comédie qui parut douze ans eLYaniV Avare (1655-1668); Molière^ qui retrouva dans le Pédant joué, de Cyrano de BergeraCi la scène de la galère, reprit, car c'était aussi son bien, dans la pièce de Bois-Robert, la scène où le père et le fils se trouvent en présence, Tun pour emprunter, l'autre pour prêter à usure.
Cette scène, d'ailleurs^ n'appartenait ni à Molière ni à Bois-Robert; elle était au public^ et^ pour la cour comme pour la ville, ce n'était ni Amidor ni Harpagon qui étaient en jeu^ c'était le président de Bercy et son fils.
A cette comédie^ je préférerais peut-être celle qu'il avait donnée en 1653^ la Folle Gageure ou la Comtesse de Pembrock, Qu'on me permette de m'arrêler quelque temps sur le théâtre de Bois-Robert. C'est là^ et avant tout ce qu'il y a de piquant et d'original dans sa vie privée, un de ses titres à la rapide étude que je lui ai consacrée.
Madame la comtesse de Pembrock n'est point une parente de madame la comtesse de Pimbesche; elle est
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de la famille des précieuses, non des ridicules précieuses que Molière a dislinguies, comme Beaumarchais distingua Marin, mais de celles qu'aimaient madame de Rambouillet, madame de Sévigné, madame de Lafayettç. Le Barsamon du Dictionnaire des Précieuses-^c'e&i Bois-Robert,— ne raillait point les femmes d'esprit.
La comtesse, malade depuis longtemps, se distrait dans la compagnie d'honnêtes gens de toute qualité qui, autour d'elle, s'entretiennent de vers, de musique et d'amour; Lidamant et Télame sont ses principaux alcovistes. Lidamant fait et lit des vers; Télame, qui a fait autrefoi%des bouts-rimés, des ballades et des rondeaux, genres de poésie, l'un créé du temps de Voiture par ce fou de Dulot^ les autres renouvelés par lui, avoue qu'il n'en fait plus,
Car a ces ou%rages-là ne sont plus à la mode. »
C'était eii 1653. Voiture, qui en fit toute sa vie avec succès, mourut en 1648. Cinq ans avaient donc suffi pour diminuer la vogue de ces ballades et de ces rondeaux dont la mode avait été si répandue.
Mais j'oublie Lidamant, Télame et la comtesse.
Un autre personnage lit des stances où il parle de la beauté immortelle dont il est épris. Immortelle! dit la comtesse:
Hé ! quoy, voyons-nous pas
Que la vieillesse suit la jeunesse à grands pas; Que le temps, affamé de ses propres ouvrages, I>évore et détruit tout jusqu'aux plus beaux visages?
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La conyersation roule sur des vers; on donne une énigme^ enfin on pose cette question : Quelle est la chose la plus 'difficile? — ^De plaire^ même avec du mé^ rite sans noblesse^ dit Tun. — ^D'inspirer de Famour par Tamour qu'on témoigne^ dit un autre. — Pour moi, dit Lidamant :
Pour moi^ ce que je trouve encor plus impossible Est qu'une belle femme^ à Pamour insensible^ Le puisse être aux langueurs, aux soupirs, aux présents. Aux vers, à la musique, aux soins des courtisans.
Télaroe se récrie; Lidamant soutient son dire; Télame, rimprudent! prend un exemple de femme insensible,—sa sœur ! Sa sœur, qui ne peut voir personne, être connue de personne. Lidamant se pique d'honneur; s'il réussit^ à lui Diane, la sœur de Télame, et de plus mille jacobus qui sont en jeu. Il a recours à Philippin, un valet dont Figaro n'aurait pas dédaigné l'amitié. Philippin connaît la sœur de Télame, la préfère, c'est fort heureux vraiment! à Astérie, pauvre femme abusée par Lidamant et qui l'attend le soir même. Le drôle veut être berné S
S*il n*endort chien, valet, et servante et maîtresse.
Le second acte s'ouvre par une scène entire Télame et
< Je crois nécessaire de dire que berné signifie souvent moqué, joué, raillé, depuis que Tauteur d^one récente histoire littéraire, à propos de Voiture, qui dit avoir été bernée a cru devoir s^élever contre le manque de dignité des littérateurs du temps.
son vieux serviteur Tomire, à qui il avoue son |>ari et dont il demande le secours. Il sort. Diane^ sa sœur, a quelque défiance, et cherche à connaître de Tomire le sujet des inquiétudes de son frère; Tomire se trouble^ donne de mauvaises raisons ; Diane lui prodigue les caresses; ses reproches affectueux sont charmants :
Mais quelque autre sujet que ta bouche déguise. Montre que tu n'as plus pour moi cette franchise, Ces repects innocents, cette douce amitié Dont tu m'as retranché la plus douce moitié! Qu'ai-je fait à Tomire? et pourquoi sa maîtresse N'a-t-elle plus de lui ces marques de tendresse? J'ai vu que sans réserve ainsi que sans regret^ Ta bouche de ton cœur m'ouvroit tout le secret. Ai-je abusé, dis-moi, de cette confiance? Est-ce que j'ai perdu ma première innocence ? Non, non, c'est bien plutôt, et j'en meurs de douleur^ Que Tomire a perdu sa première chaleur. {A parQ II pleure, je ie tiens.
TOMIRE.
Ah! plût à Dieu, madame^ Que votre œil pût percer jusqu'au fond de mon âme, Je sçay qu'il y verroit les mêmes sentiments. Et Dieu qui les voit tous connoît bien si je mens. Mais la fidélité que je dois à mon maître M'engage (et vous savez que je ne suis pas ti*aitre) A suivre, malgré moi, des mouvements jaloux Que souvent, sans sujet, il conçoit contre vous.
Pauvre vieux serviteur! il aime tant sa jeune maîtresse! Comment lui laisser croire que sa tendresse pour elle se refroidit! si encore elle promettait de lui
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garder le secret^ il lui dirait tout! Et il lui dit tout; à savoir que Lidamaot^ un cavalier accompli^ a parié contre son frère quMl se ferait aimer d'elle.