CHAPITRE IV
LÉSIONS DE SÉCRÉTION
Lorsqu'on détermine dans une artère une irritation quelconque, soit en l'aplatissant fortement, soit en y introduisant un corps étranger solide , soit en injectant un liquide irritant dans une portion d'artère comprise entre deux ligatures, après qu'on l'a préliminairement vidée du sang qu'elle contenait, on ne tarde pas à voir ses parois devenir le siège d'altérations diverses (i). En môme temps que ses tuniques s'injectent , se tuméfient, se ramollissent, elles deviennent le siège de trois sécrétions morbides principales: 1° une sérosité limpide infiltre les parois artérielles; 2°une couche de substance plastique s'étend en pseudo-membrane à la surface interne de ces parois; 5" du pus s'amasse soit entre les diverses tuniques, soit à l'intérieur même du vaisseau. S'il est resté plein de sang, celui-ci se coagule, et s'altère par son mélange avec les liquides qu'exhale la membrane interné.
Ces divers produits de sécrétion morbide ont été également trouvés chez l'homme. M. Bouillaud a vu
(•) Gcndrin , IJUloirc analoni,(]uc des infammalions , lom. II.
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Taorte tapissée par une pseudo-membrane des mieux caractérisées au-dessous de laquelle la surface inlerne du vaisseau était rouge. J'ai trouvé une fois la membrane interne de Taorte soulevée par une demi-douzaine de petits abcès égalant chacune le volume d'une noisette, et ayant leur siège entre la membrane interne et la moyenne ; le pus contenu dans ces abcès ressemblait au pus ordinaire du phlegmon; il n*y avait dans l'artère aucune rougeur. Quelquefois aussi <xn a rencontré du pus à l'intérieur de certaines artères : tantôt ce pus y est mêlé avec le sang dont il altère l'aspect , et qu'il tend à coaguler, tantôt îl n'y a dans l'artère que du pus seul. Chez un individu dont plusieurs lobules pulmonaires semblaient comme infiltrés de pus, je me suis bien assuré que cet aspect était particulièrement produit par du pus qui remplissait la plus grande partie des rameaux de l'artère pulmonaire.
Ce n'est pas du pus que l'on rencontre le plus ordinairement au-dessous de la membrane interne des artères 5 maïs bien une matière spéciale, qui n'a exactement son analogue en aucun point de l'économie , et que l'on a long-temps décrite sous le nom de matière athéromateuse. Elle a la consistance du suif ou d'une bouillie épaisse ; elle laisse le plus souvent sous le doigt une impression de gras, et bien souvent, en l'écrasant, on reconnaît qu'elle est mêlée aune certaine quantité de matière saline qu'on sent sous le doigt comme de petits grains de sable. D'autres fois cette matière saline est plus abondante , elle l'emporte sur la quantité de matière grasse ; ailleurs elle reste seule , et il en résulte la présence ^
3 Sa PRÉCIS
au seÎQ de l'artère, d'uQ certain nombre de concret tioas dores qui ressemblent plus à du plâtre qu'à de la eubstance osseuse. Ces concrëlions , qui varient beaucoup dans l'ensemble de leurs propriétés physiques , sont une des altérations les plus fréquentes que l'on trouve dans les artères : occupons-nons de leur his^ toire.
Les concrétions ossiformes des artères sont tellement fréquentes à une époque avancée de la vie, que, d'après Bichat , sur dix individus âgés de plus de soixante ans, on en trouverait sept qui présenteraient ces concrétions. Suivant Baillie , Tossification des artères est chez les vieillards un état plus commun que l'état normal de ces vaisseaux ( i ) . Cependant les autres âges n'en sont pas exempts : ainsi Young a trouvé l'artère temporale ossifiée chez un enfant qui n'avait que quinze mois. Le docteur Wilson a vu l'aorte ossifiée à l'âge de trois ans. J'ai rencontré plusieurs plaques ossiformes chez une petite fille de huit ans ; je l'ai trouvée quatre à cinq fois parsemée de plaques semblables chez des sujels qui avaient de dix-huit à vingt-quatre ans; enfin j'ai constaté l'existence d'une ossification considérable de l'artère mésentérique supérieure chez un individu qui n'avait pas trente ans.
(i) Il est toutefois des individus qui parviennent à un âge très-avancé, sans que leurs artères s'ossifient. Ainsi chez une femme âgée de plus de quatre-vingts ans, morte à l'hôpital Gochin , pendant que j'y faisais ie service , je n'ai trouvé aucune trace d'ossification dans le système artériel non plus que dans le cœur. Ce fait est d'autant plus remarquable , que ch«2 cette femme un autre système s'était ossifié : en effet, les dernières ramifications bronchiques étaient transformées en canaux durs, inllexi-^ bU's, à parois cartilagineuses ou osseuses, sur la description desquels je reviendrai plus tard.
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Aucun fait ne démontre que la membrane interne des artères ait été jamais le siège des concrétions ossiformes ; mais souvent on la trouve ou soulevée par elles ou moins distincte, et alors les concrétions sont en contact immédiat avec le sang. Nous avons déjà vu que la tunique moyenne subit quelquefois une véritable transformation osseuse; ce cas doit être distingué de celui dont nous traitons maintenant, et où c'est entre cette tunique moyenne et l'interne qu'apparaissent , comme le résultat d'un simple dépôt, les concrétions ossiformes. Si dans ce lieu l'on cherche à saisir leur origine et leur mode de formation , on trouvera qu'elles prennent naissance, i®. au sein de la matière athéromateuse précédemment décrite, qu'elles semblent parfois remplacer, comme dans le poumon une concrétion calcaire peut remplacer un tubercule; 2^ dans des taches blanches, dont la nature est encore inconnue , et qui semblent n'être autre chose qu'un dépôt de matière albumineuse entre les tuniques interne et moyenne; 5°. dans des plaques cartilagineuses qui ne paraissent être que les plaques précédentes à un degré plus avancé de formation.
En même temps que s'accomplissent ces dépôts calcaires dans les parois artérielles, il arrive à la tunique fibreuse des artères ce qui arrive à tout tissu au sein duquel s'opère un travail de sécrétion morbide : tantôt cette tunique s'hypertrophie et a sa part dans répaississement considérable que présentent les parois de l'artère , tantôt cette tunique s'atrophie, et la place qu'elle occupait est en grande partie envahie par les concrétions. C'est une semblable atrophie
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cjue, dans ce cas couime dans beaucoup d'autres , on a prise souvent pour une transformation.
L'aspect des concrétions ossiformes des artères est très-variable : tantôt elles apparaissent comme des grains disséminés à la surface interne du vaisseau ; tantôt ce sont des plaques plus ou moins irrégulières, dont l'épaisseur ne varie pas moins que l'étendue ; il y a des cas où dans une certaine longueur l'artère , encroûtée par ces concrétions, représente un tube inflexible : il y a d'autres cas où en pressant l'artère oa sent dans ses parois une foule de petites pièces dures, mobiles , qui jouent les unes sur les autres , et qui semblent comme articulées. Elles peuvent laisser libre le calibre de l'artère , ou bien on les voit faire dans la cavité du vaisseau une saillie assez considérable pour oblitérer à-peu-près complètement Tarière. Peuvent-elles ainsi être une des causes de la gangrène sénile? Nous avons déjà agité cette question. Peuventelles se détacher, tomber dans la cavité de Tartère , être portées avec le sangdansdes artères plus petites et les obstruer? C'est ce qu'on peut admettre comme possible, sans qu'on l'ait encore suffisamment démontré.
L'analyse chimique a montré que les concrétions ossiformes des artères étaient formées de phosphate de chaux, uni à une certaine quantité de matière animale. Brande y a trouvé ces deux matières dans la proportion suivante :
Phosphate de chaux . 65,5.
Matière animale 54, 5.
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Si l'on compare les différenles artères sous le rapport de la fréquence de leur ossification, on trouvera qu'elles ne sont nulle part plus communes que dans l'aorte. Il n'est aucune de ses branches qu'on n'ait d'ailleurs trouvée ossifiée. Ainsi les artères coronaires le sont assez fréquemment, non seulement dans leurs troncs j mais encore dans un grand nombre de leurs divisions ; on les sent alors se dessiner à travers le tissu cliarnu du cœur, et elles pourraient facilement en imposer pour un os développé au milieu de la substance du cœur. On arapporté, sans le prouver , à l'ossification des artères coronaires l'angine de poitrine , l'atrophie du cœur, un certain nombre d'asthmes et plusieurs morts subites. Les gros troncs qui naissent de la crosse de Taorte présentent souvent, à leur origine , des espèces d*arêtes osseuses qui s'avancent dans l'intérieur de l'artère, et qui sont peut-être une des causes qui rendent, chez un certain nombre de vieillards , le pouls différent des deux côtés. Chez ces vieillards il est encore très-commun de trouver remplies de plaques blanches, d'aspect cartilagineux ou osseux, les parois des artères de grand et de petit calibre qui distribuent le sang dans le cerveau. Dans un mémoire rempli de faits curieux , M. Bouillaud a récemment démontré la liaison qui existe chez beaucoup d'individus entre les hémorrhagies cérébrales et l'ossification des difî*érentes artères qui se distribuentaiï cerveau (i). Les diverses branches qui se détachent de l'aorte abdominale n'ont pas toutes une égale tendance à s'ossifier : ainsi cette ossification est très -commune
(0 Mémoires de la SocUiù médicale d'ému lai ion y tom. IX^
ilans l'arlère spiéuique ; elle est très-rare , an contraire, dans les artères hépatique et coronaire stomachique. A l'origine des iliaques primitives existe souvent une arête osseuse semblable à celle qui souvent aussi obstrue l'orifice des carotides ou des sousclavières. Je n'ai trouvé signalée l'ossification des divisions principales de l'artère hypogastrique que par Haller(i). Quant à l'ossification des artères des membres , tout le monde sait qu'elle n'est pas très- rare. Quel est le médecin qui , en tâtant le pouls d'un certain nombre de vieillards, n'a pas constaté plusieurs fois l'ossification de la radiale?
La plupart des lésions de sécrétion que nous venons de passer en revue ont été trouvées dans l'artère pulmonaire comme dans l'aorte et ses divisions, mais seulement beaucoup plus rarement. Pour ma part j'ai trouvé quelquefois la surface interne du tronc de l'artère pulmonaire parsemée de taches blanchâtres, qui produisaient, là où elles existaient, une saillie légère à l'intérieur du vaisseau. Une fois j'y ai rencontré deux ou trois petites plaques cartilagineuses , et une autre fois enfin , non loin de sa bifurcation, une petite lame osseuse qui soulevait légèrement la membrane interne. L'ossification de l'artère pulmonaire est donc seulement un fait très-rare, mais n'est pas impossible , comme l'avait dit Bichat.
Chercherons-nous maintenant à rattacher à un lien commun toutes ces altérations de sécrétion que nous venons d'étudier? Dirons-nous que sous le rapport de la cause qui les a produites, il n'y a aucune différence
(i) In hypof^astricis arlerlis sqiiaraas fréquentes vidi (opuscula patho» togica , obs. S9. In pcnis arlciiis sqtiamas osseas vidi (ibid.)
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entre le pus et la lymphe coagulable qui s'épanchent dans les artères , et la matière calcaire qui se dépose entre leurs tuniques? Attribuerons-nous à l'irritation tous ces produits morbides? Ici encore , comme pour toute altération de nutrition ou de sécrétion , cette irritation peut être une cause occasionelle , mais elle n'est ni nécessaire ni constante ; et dans la plupart des cas où l'on trouve les artères ossifiées, il serait > je crois, tout-à-fait impossible de démontrer l'existence de cette irritation, soit par les symptômes qui ont lieu, soit par les lésions concomitantes. Invoquerez-vous la rougeur qui existe parfois au dessus ou autour des ossifications? Mais cette rougeur est le plus souvent, alors, un phénomène cadavérique; les irrégularités de la surface interne de l'artère , là où elle est ossifiée , en favorisent singulièrement la production; quand même elle aurait eu lieu pendant la vie, il resterait à démontrer si elle n'est pas consécutive à l'ossification , et si enfin elle est le produit réel d'une irritation. Conclure, en eflfet, qu'une partie quelconque ne peut être rouge que parce qu'elle a été«timulée, c'est bien souvent ne faire qu'une hypothèse; car combien est- on loin de cor^naître toutes les causes qui dans les réseaux capillaires peuvent ou augmenter ou diminuer la quantité de sang qui ordinairement les parcourt? Pour démontrer cette irritation, invoquera-t-on encore, indépendamment de la rougeur, les solutions de continuité que présente quelquefois la membrane interne au dessus du dépôt calcaire? Mais tout me porte à penser que ces solutions de continuité ne sont que consécutives. Parlera-fe-on des lésions diverses qui précèdent l'ossiû-