DE L HYPERTROPHIE
Introduite depuis peu d’années seulement dans le langage de la science, cette expression n’a été d’abord employée que pour désigner l’augmenta- 1 7
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tion anormale de nutrition du corps thyroïde, du cœur, et des muscles de la vie de relation. Cependant il n’est aucun tissu, aucun organe qui, plus ou moins fréquemment, ne puisse devenir le siège de cet excès d’activité dans son mouvement nutritif, de telle sorte que l’hypertrophie doit être maintenant considérée comme une des altérations de nutrition les plus communes, comme une de celles qui peuvent donner lieu aux désordres fonctionnels les plus variés. Toutefois , ce n’est pas par le seul fait de son existence , comme on l’observe dans divers cas de diverses sécrétions morbides, que l’hypertrophie d’un organe exerce sur le reste de l’économie une influence nuisible ; cette influence ne se manifeste que lorsque l’hypertrophie vient à déranger des fonctions qui ne sauraient être impunément troublées. Ainsi l’hypertrophie n’est pas une maladie dans un muscle de la vie animale ; dans le cœur, elle devient un état morbide des plus graves.
Ce serait d’ailleurs abuser de l’expression d’hypertrophie , ce serait la détourner du seul sens qui doive lui être attribué , que de l’appliquer , comme on l’a fait quelquefois , à des lésions où , dans le tissu augmenté d’épaisseur, il y a autre chose qu’une augmentation de quantité des molécules de ce tissu. Le mot d’hypertrophie ne doit être employé que pour les cas où un tissu, augmenté de volume, conserve la même organisation, la même structure que dans l’état normal.
L’hypertrophie peut être étudiée 1° dans les divers tissus élémentaires; 2° dans les organes que ces tissus constituent par leur assemblage.
Sous l’influence de causes que je chercherai à apprécier à la fin de cet article, on voit assez fréquemment s’hypertrophier les diverses parties du tissu cellulaire interposé entre les différents organes. Cette sorte d’hypertrophie est annoncée par des changements plus ou moins remarquables dans quelques-unes des qualités du tissu cellulaire. Là où ce tissu n’a normalement que peu de consistance, où il semble n’être qu’une sorte de mucosité inorganique, il prend plus de densité , il devient plus résistant. Là où il est naturellement assez dense, on voit ses lames et ses filaments s’épaissir, se confondre, acquérir une couleur d’un blanc mat ou d’un gris comme demi-transparent, et opposer une assez forte résistance à l’incision du scalpel. Alors entre les organes, ou entre les diverses parties d’un même organe, apparaissent des lignes, des stries, des couches blanchâtres, des tumeurs de forme et de grandeur variables , et si on les suit dans leur formation, on voit quelles sont constituées par des portions de tissu cellulaire qui se condensent de plus en plus, et finissent par représenter une masse homogène, comparable , suivant sa couleur et la condensation plus ou moins grande de ses molécules, tantôt à l'a coupe d’un navet, avec ses stries d’un blanc mat sillonnant un parenchyme grisâtre, tantôt à du lard, tantôt au tissu cartilagineux imparfait, tel qu’on l’observe dans les premiers temps de la vie fœtale.
Ces diverses nuances de l’hypertrophie du tissu cellulaire me paraissent avoir été rapportées à tort à l’existence d’un tissu de nouvelle formation, sans analogue dans l’état sain, créé de toutes pièces au sein des tissus de l’état normal ; elles ne sont souvent que l’indice d’un développement inaccoutumé dans la nutrition du tissu cellulaire, hase primitive et commune de toute organisation. C’est ce tissu cellulaire hypertrophié, disposé en stries, en couches, en lames ou en tumeurs, qu’on a appelé tissu squirrheux , lorsqu’il était gris et comme demi-transparent, et tissu encéphaloïde , lorsqu’il était d’un blanc mat , en raison de la ressemblance grossière qu’on a cru trouver entre ce tissu dit encéphaloïde , qui a subi certaines altérations que nous étudierons plus tard , et la substance du cerveau. Il m’est d’ailleurs démontré que c’est bien vainement que l’on a cherché à établir une distinction réelle et tranchée entre ces deux tissus accidentels ; sans cesse, sur le cadavre, on les voit se confondre. Comment peut-il en être autrement, puisque tous deux ne sont que de simples nuances d’une même altération morbide, savoir, de l’hypertrophie du tissu cellulaire, tantôt seule, tantôt unie à un produit de sécrétion morbide qui s’est effectuée dans les écailles du tissu cellulaire?
La variété de tissu cellulaire, qui, étendue en membrane, constitue le tissu séreux, n’a pas encore été vue dans un état d’hypertrophie ; maison a souvent constaté une exubérance de nutrition dans le tissu cellulaire, à mailles lâches ou serrées, qui double la pellicule mince, sorte d’épiderme inorganique, appelée membrane séreuse.
Les tissus tégumentaires (muqueux et cutané) sont souvent frappés d’hypertrophie. Mais tantôt tout le tissu est hypertrophié; tantôt l’augmentation de nutrition n’a son siège que dans quelques-uns de ses éléments anatomiques. Ainsi dans les membranes muqueuses on peut observer l’hypertrophie isolée, 1° du corps muqueux lui-même; 2° de ses villosités ; 3° de ses papilles ; 4° de ses cryptes. Ainsi, dans la peau, l’hypertrophie peut porter soit sur le derme proprement dit, soit sur les follicules qu’il recèle, soit sur les papilles qui s’élèvent de sa surface, soit sur les diverses couches dont l’ensemble compose le corps muqueux de Malpighi. Il est certains états morbides qui, produisant l’hypertrophie de quelqu’une de ces parties de la peau , servent merveilleusement à en mettre l’existence hors de doute età en faire mieux connaître la nature; tel est le cas suivant :
Une femme, âgée de soixante-quatorze ans, succomba, à la Charité, dans les salles de M. Lerminier ; elle était phthisique : plusieurs excavations tuberculeuses existaient dans ses poumons. Cette femme avait eu anciennement un ulcère à la jambe droite. Depuis treize ans la cicatrisation s’en était opérée ; mais le membre, siège de cet ulcère, avait pris un développement insolite. La jambe droite était tuméfiée, dure, et la peau, rugueuse, y présentait, dans la plus grande partie de son étendue, une couleur d’un
brun fauve assez analogue à celle qui existe sur le bord cubital de la main de la plupart des nègres ; en quelques points cette couleur était d’iin brun plus foncé et se rapprochait du noir- Je procédai sur le cadavre à l’examen de ce membre. Les artères non plus que les veines ne m’offrirent aucune lésion appréciable, soit dans la texture de leurs parois , soit dans la disposition du sang qu’elles contenaient. Le tissu cellulaire sous-cutané et intermusculaire était remarquablement développé , et même induré; on lui trouvait la plus parfaite ressemblance avec le tissu cellulaire sousmuqueux des parois gastriques , lorsque celui-ci, induré et infiltré d’albumine concrète, a subi la dégénération dite squirrheuse. Toutefois, il contenait encore en certains points un assez grand nombre de pelotons graisseux. A mesure qu’il se rapprochait du derme , il devenait de plus en plus dense ; ce derme lui-même avait considérablement augmenté d’épaisseur, et en plusieurs points il était impossible d’établir Une ligne de démarcation précise entre le derme épaissi , les filaments aponévfotiques qui s’y terminaient , et le tissu cellulaire induré qui touchait sa surface interne ; toutes ces parties semblaient être des degrés divers d’uné même organisation. Le derme n’était d’ailleurs ni injecté, ni modifié dans sa couleur.
Au-dessus du derme* nous trouvâmes à étudier, l°le corps papillaire* remarquablement développé en plusieurs points , et qui , se confondant ordinairement avec le derme , semblait ici s’en séparer et prendre une existence indépendante ; 2° immédiatement au-dessus des papilles , trois couches , qui toutes étaient plus ou moins distinctes, suivant les points où l’examen était fait; 3° l’épiderme.
Le corps papillaire ( bourgeons sanguins de M. Gautier ) n’avait en plusieurs points que ses dimensions accoutumées; mais ailleurs les petits corps cellulo-vasculaires qui le constituent avaient subi un alongement tel, qu’on lés eût pris facilement pour ces filaments blanchâtres qui hérissent la membrane muqueuse linguale et buccale de beaucoup d’oiseaux- Entre ées filaments réunis par groupes était interposé un tissu plus blanc et plus dense qu’eux, qui* d’une part, se prolongeait dans le derme, et, d’autre part, se terminait â une couche blanchâtre que nous allons tout à l’heure décrire, laquelle établissait une ligne de démarcation entre le corps papillaire du derme et les parties de la peau plus superficiellement placées (corps muqueux de Malpighi et épiderme). En quelques autres points on ne voyait plus de filaments , mais seulement une couche rugueuse, qui semblait encore constituée par ce même corps papillaire dont les bourgeons tuméfiés et groupés avaient cessé d’être distincts. On la séparait facilement du chorion proprement dit, qui, au-dessous d’elle, offrait un aspect remarquablement lisse.
Il suit de ces faits que le derme est composé de deux parties , qui , ordinairement confondues. n’ont pas cependant une existence tellement
dépendante l’une de l’autre , que dans certains états pathologiques on ne puisse parfaitement bien les isoler. Ces deux parties sont le derme et son corps papillaire. C’est ainsi que, dans l’intestin, les innombrables villosités qui en hérissent la face interne forment au-dessus de la membrane muqueuse un plan qui, dans certaines maladies, s’en détachent de plus en plus, et qui, dans d’autres, peut être enlevé sans qu’il y ait cependant solution de continuité du corps même de la membrane muqueuse.
Au-dessus de ce corps papillaire, entre lui et l’épiderme, existaient trois couches bien distinctes les unes des autres, et que, d’ailleurs, on trouvait très-inégalement développées, suivant les points où l’examen était fait. La première couche, en procédant de dedans en dehors, se présentait sous forme d’une ligne blanche, très-peu épaisse, s’enfonçant dans les intervalles que laissaient entre eux les bourgeons du corps papillaire, et revêtant ainsi un aspect ondulé ; aucun vaisseau ne s’y ramifiait, et elle semblait constituée par un tissu cellulo-fibreux. Elle n’était pas partout également distincte. Cette couche me paraît être bien évidemment l’analogue de celle qui a été décrite dans la peau du talon du nègre par Mi Gautier, sous le nom de couche alhide profonde, et que M. Dutrochet a appelée couche épidermique des papilles.
Immédiatement au-dessus de la ligne ondulée que je viens de décrire ou bien immédiatement au-dessus du corps papillaire, dans les points assez nombreux où cette ligne n’était point distincte , apparaissait une autre couche qui en différait d’abord par sa couleur grise, brune ou noirâtre, suivant les points. Yue par une coupe faite verticalement suivant l’épaisseur de la peau, cette couche paraissait homogène , on y distinguait une matière colorée de diverses nuances, et rien autre chose. Mais si, à l’aide d’un rasoir , on coupait en dédolant, de manière à ce qu’elle fut vue un peu obliquement par sa face supérieure, alors cette couche colorée se présentait sous un autre aspect : elle s’offrait à l’observateur comme un réseau composé de filaments noirâtres infiniment déliés, qui s’entrecroisaient en mille sens différents , laissant entre eux des intervalles transparents qui laissaient voir les parties blanches subjacentes. Cette couche réticulaire était bien évidemment l’analogue de la couche colorée des nègres; et, dans ce cas d’ailleurs , il me fut impossible de la voir composée , comme le dit M. Gautier, d’une série de petits corps contigus en forme de segments de sphère, et qu’il a appelés gemmules. Je le répète, je ne vis rien autre chose dans cette couche, d’ailleurs très-distincte, qu’un réseau toutà-fait semblable à celui qu’offrent certaines feuilles desséchées privées de leur parenchyme. Ce n’était pas, d’ailleurs, la première fois que je constatais l’existence de ce réseau chargé de matière colorante : je l’ayais déjà vu très-distinctement à la surface d’un vésicatoire appliqué sur le thorax d’un nègre. Les filaments qui constituent ce réseau par leur entre-
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croisement , et qui sont seuls colorés , doivent-ils être considérés comme des vaisseaux qui, existant normalement chez le blanc comme chez le nègre, ne se chargent qu’accidentellement , chez le premier, de matière colorante ? Sonl-ce ces mêmes vaisseaux qui , dans les cas d’ictères , se remplissent d’une matière colorante jaune , etc. ? Ce qu’il faut d’ailleurs bien savoir, c’est que la sécrétion de la matière colorante noire n’est pas tellement attachée à une disposition spéciale d’organisation, qu’on ne la retrouve que là où , chez le nègre , existe normalement dans l'épaisseur de la peau une couche colorée, et où elle peut se produire morbidement chez le blanc. En effet , peu de jours après avoir examiné la peau qui fait le sujet de cette note, j’eus occasion d’examiner une portion de peau appartenant à un autre individu, laquelle était parsemée à sa surface d’un grand nombre de petites taches noires ; je trouvai que celles-ci étaient dues à l’existence d’une matière colorante interposée entre le derme et l’épiderme , et manifestement indépendante de l’un et de l’autre. Mais , de plus, de semblables taches dues à la même cause existaient éparses, soit dans l’épaisseur même du derme, soit dans le tissu cellulaire sousdermique, comme si, par cela seul qu’une sécrétion de l’état sain est devenue un fait de l’état pathologique , cette sécrétion n’est plus astreinte à paraître seulement dans le lieu où normalement elle doit s’accomplir. Ainsi, c’est dans tous les tissus qu’on a vu chez l’homme de la race blanche s’accomplir de semblables dépôts de matière colorante. Quoi qu’il en soit, la description précédente démontre, chez un blanc, l’existence d’une couche colorée accidentelle précisément dans le même lieu où l’on a dit qu’elle existait chez le nègre. De plus, c’est de la matière qui remplissait cette couche que dépendait la coloration partielle de la peau dans le membre affecté d’éléphantiasis.
En plusieurs points l’épiderme paraissait recouvrir immédiatement la couche que je viens de décrire ; il s’en séparait par la putréfaction sans être en aucune façon coloré; mais, en d’autres points, apparaissait une nouvelle couche qui s’interposait entre la couche colorée et l’épiderme , et qui, suivant les endroits où on l’examinait, avait des aspects différents. Tantôt ce n’était qu’une simple ligne blanche analogue à la couche épidermique des papilles; tantôt elle avait une épaisseur plus considérable ; elle acquérait en même temps une couleur grisâtre , une grande dureté , une véritable consistance cornée , et en quelques points elle était constituée par une série d’écailles superposées et comme imbriquées. Là où cette dernière disposition existait, on trouvait ordinairement l’écaille la plus profonde médiatement soutenue par des papilles très-dé veloppées. Nul doute, d’après ces détails , que cette troisième couche , au-dessus de laquelle n’existait plus que l’épiderme , ne fut l’analogue de celle qui , chez le nègre aussi, a été trouvée par Gautier, et appelée par lui couche oAhide superficielle ; c’est cette même couche qui, rudimentaire chez
l’homme et se développant chez les animaux pour donner naissance aux divers produits cornés , a été en conséquence plus scientifiquement désignée par M. Dutrochet, sous le nom de couche cornée.
Ainsi donc se trouve démontrée par l’anatomie pathologique la disposition compliquée de cette partie de la peau interposée entre le derme et l’épiderme, que Malpighi signala le premier à l’attention des observateurs sous le nom de corps muqueux et réticulaire . Cette partie avaiUsurtout fixé son attention comme siège de la coloration de la peau du nègre ; il avait vu dans la couche colorée cet aspect de réseau que j’ai dit aussi avoir trouvé, et à la surface du vésicatoire d’un nègre, et dans l’une des couches de la peau de l’individu affecté d’éiéphantiasis dont il vient d’être question.
Depuis Malpighi jusqu’à nos jours , les recherches en restèrent à peu près au point où il les avait laissées. Le beau travail de M. Gautier ajouta de nouveaux faits à ceux qu’avait connus l’anatomiste italien. Le fait pathologique dont je viens de rendre compte me semble démontrer l’exactitude des résultats annoncés par M. Gautier. D’après ce fait, je crois qu’on ne peut plus révoquer en doute que la peau de l’homme de la race blanche, comme la peau du nègre et des animaux, est composée des diverses parties qu’il a surtout constatées chez le nègre , parties qui , suivant les espèces, ou acquièrent leur maximum de développement, ou restent tellement rudimentaires , que ce n’est plus que sous l’influence de quelque circonstance pathologique qu’ elles grandissent et deviennent visibles. ♦
Fréquemment aussi on voit s’hypertrophier les différentes portions du tissu fibreux ; cette hypertrophie se manifeste tantôt par une simple augmentation de volume ; tantôt par le développement insolite de ce tissu en des points où, ordinairement rudimentaire, il ne peut être reconnu que par une attentive ou minutieuse dissection , et où même on ne l’admet souvent que par des inductions tirées de l’anatomie comparée.
L’hypertrophie du tissu cartilagineux est peu connue ; celle du tissu osseux, très-communément observée, présente un grand nombre de variétés dont la description appartient à celle des maladies de l’appareil locomoteur.
Ici, non plus, je ne dois qu’indiquer l’existence de l’hypertrophie du tissu nerveux, hypertrophie qui a été surtout bien constatée dans ses centres (soit encéphale, soit moelle épinière).
L’hypertrophie du tissu musculaire doit être considérée , 1° dans les muscles de la vie de relation ; 2° dans le parenchyme eharnu du cœur ; 3° dans les plants contractiles qui revêtent les membranes muqueuses gastro-intestinale et vésicale ; 4° enfin en plusieurs autres points où, sous l’influence d’un état morbide, on voit apparaître du tissu musculaire qui,
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dans l’état normal, n’y est pas apparent , ou n’y est qu’infiniment peu développé (trachée-artère, bronches , vésicule biliaire , etc.). Et ici encore il faut remarquer que ce tissu musculaire, qui chez l’homme constitue l’état pathologique, est chez d’autres animaux l’état normal.
Il arrive quelquefois que les petits vaisseaux, qui charrient le sang dans la trame des tissus, viennent à prendre un développement insolite ; ils semblent comme végéter, et peuvent former, par leur nombreux assemblage, des tumeurs plus ou moins volumineuses, qui tantôt s’élèvent audessus d’une surface , et tantôt restent cachées dans la profondeur des parenchymes. Ces vaisseaux peuvent former à peu près exclusivement la tumeur , soutenus seulement par du tissu cellulaire lâche ou serré , rare ou abondant. Ils peuvent aussi n’exister que comme accessoires dans une tumeur formée par d’autres éléments anatomiques , telle qu’une portion végétante de membrane muqueuse. J’ai trouvé une fois , dans l’intestin , un corps mou et rougeâtre, du volume d’une noix , tenant à la surface intestinale par un assez large pédicule. Ce corps était composé, 1° de la membrane muqueuse peu altérée ; 2° du tissu cellulaire sous-muqueux , qui était singulièrement épaissi et induré ; c’est de lui que dépendait le volume de la tumeur ; 3° de nombreuses veines qui , vers l’extrémité libre de cette tumeur , se groupaient en franges violacées , de manière à ressembler à des tumeurs hémorrhoïdales gonflées de sang. Dans ce corps, du nombre de ceux qu’on appelle végétations ou polypes, nous ne voyons autre chose qu’une hypertrophie de quelques-uns des tissus normaux de l’intestin.
En même temps qu’en augmentant de volume ils paraissent aussi augmenter de nombre, ces vaisseaux subissent quelquefois dans leur texture des modifications telles, qu’il en résulte la formation d’un tissu qu’on ne saurait mieux comparer qu’au tissu de la rate. On voit, en effet, comme dans la rate, des aréoles nombreuses , remplies de sang , communiquer librement d’une part entre elles, et d’autre part avec de grosses veines dont les parois, criblées de trous, se divisent à leur terminaison, ou pour mieux dire, à leur origine , en simples filaments qui se confondent avec le tissu aréolaire. Dans ces veines et dans ces aréoles circule ou stagne du sang dont la quantité variable produit dans la tumeur des changements rapides de consistance , de forme , de volume. Souvent même ce sang s’échappe au-dehors , et d’abondantes hémorrhagies prennent naissance.
Le sang qui séjourne dans les aréoles présente dans son aspect, dans sa consistance, dans sa couleur, les mêmes variétés que le sang épanché dans les cellules de la rate. Ainsi ou le trouve, soitdans diverses tumeurs, soit dans les différentes parties d’une même tumeur, décoloré, rouge pâle, grisâtre, semblable à de la lie de vin , ou noir comme le pigmentum de la choroïde ; on le trouve tout-à-fait liquide , consistant comme de la
gelée de groseille bien prise, dur comme un morceau de muscle ; tantôt il est impossible de le séparer du solide qui le contient; tantôt on l’en exprime aisément par le lavage et par la pression, et le parenchyme qui le contenait se présente alors comme un tissu aréolaire ; il rappelle entièrement l’aspect, la texture du parenchyme splénique.
Telle est l’altération qui a été appelée fungus hématode , tumeur sanguine, et plus récemment tissu érectile accidentel. Au sein de ce développement vasculaire il peut arriver que d’autres lésions de nutrition ou de sécrétion viennent à se produire; c’est ainsi que dans plus d’un fungus hématode l’on a trouvé , avec le réseau vasculaire très-remarquable qui en constituait la base , diverses productions morbides , des masses fibreuses , des squirrhes , du pus , de la mélanose , etc. De pareilles tumeurs se développent assez souvent soit dans l’épaisseur même de la peau, soit plus fréquemment encore dans le tissu cellulaire sous-cutané et intermusculaire. On en rencontre dans les muqueuses, ainsi que dans les tissus qui leur sont subjacents. Parmi les tissus parenchymateux , le testicule est celui qui' paraît en être le siège le plus commun; elle constitue dans cet organe une variété du sarcocèle. J’ai vu à la Charité de nombreuses tumeurs érectiles développées dans les poumons d’un individu qui, plusieurs mois auparavant, avait subi l’ablation d’un testicule, dont l’intérieur était occupé par une tumeur également de nature érectile. Les tumeurs du poumon, au nombre de cinq ou six , avaient chacune le volume d’une noix ; elles étaient comme enchatonnées au milieu du poumon, demeuré sain autour d’elles ; là où elles existaient, on eût dit que le parenchyme splénique avait remplacé le parenchyme pulmonaire. Dans un autre cas, qui m’a été communiqué par M. le professeur Marjoliu, une tumeur, dont je ne saurais donner une idée plus exacte qu’en la comparant à un morceau de rate, fut trouvée dans le cerveau d’un homme dans le testicule duquel avaLfeeté également rencontré ce genre d’altération; il avait été opéré d’un sarcocèle comme le malade de la Charité.
Considérée dans les organes, l’hypertrophie doit être distinguée en celle qui en envahit toute la masse, et en celle qui ne s’est emparée que de quelques-uns des éléments anatomiques qui entrent dans leur composition. Il peut arriver , par exemple, que le tissu cellulaire qui existe dans tout organe s’hypertrophie assez pour devenir, dans cet organe , l’élément prédominant, et pour qu’en même temps, par une sorte de balancement de nutrition , les autres tissus diminuent de volume, s’atrophient, et tendent plus ou moins à disparaître. D’autres fois , lorsqu’un organe est composé de plusieurs tissus propres, on voit un seul deceûv-ci être hypertrophié, tandis que les autres ou ont conservé leurs dimensions normales, ou en ont acquis une moindre. En général, toutes les fois qu’un organe s’hypertrophie , ses vaisseaux acquièrent un excès de volume : il n’est pas prouvé qu’il en soit de même de ses nerfs.
Les organes hypertrophiés peuvent être modifiés à divers degrés dans leur volume, dans leur forme, dans leur texture apparente. Leur volume peut être ou augmenté, ou conservé le même que dans l’état normal, ou diminué. L augmentation de volume de l’organe hypertrophié est le cas le plus commun. Les deux autres cas peuvent arriver soit parce qu’en même temps qu’il y a hypertrophie d’un des tissus de l’organe, les autres se sont atrophiés, soit parce que l’organe est creusé d’une cavité, et que son hypertrophie s’est effectuée par accumulation de substance du côté seulement de celle de ses faces qui limite cette cavité. Alors cette dernière se trouve ou rétrécie, ou même complètement oblitérée. D’autres fois, au contraire , l’hypertrophie d’un organe creux coïncide avec un notable agrandissement de sa cavité ; d’autres fois, enfin , celle-ci n’est ni diminuée ni augmentée. L’hypertrophie isolée de quelques-uns des tissus d’un organe (soit tissus communs, soit tissus propres) en modifie quelquefois l’aspect à un tel point qu’il n’est plus réellement reconnaissable. Alors on peut le prendre facilement pour une production accidentelle , ou bien l’on peut croire son tissu normal remplacé par un tissu de nouvelle formation, lorsqu’il n’y a eu véritablement d’autre modification dans sa texture, qu’un accroissement insolite de nutrition d’un ou de plusieurs de ses éléments anatomiques.
L’hypertrophie peut exister seule ou coïncider avec d’autres altérations dans le tissu ou dans l’organe où elle a lieu. Ainsi il peut y avoir en même temps hyperémie et hypertrophie ; ailleurs, loin qu’il y ait augmentation de la quantité de sang en circulation dans la partie hypertrophiée , elle en reçoit au contraire moins que de coutume ; elle est pâle, anémique ; dans cet état se rencontrent assez souvent certaines portions de tissu cellulaire en hvpertrophie. L’hyperémie a pu alors précéder l’hypertrophie; mais elle a disparu. Ainsi donc on trouve les parties hypertrophiées tantôt avec leur couleur accoutumée, tantôt rouges ou brunes, tantôt décolorées et comme exsangues. Quant à leur consistance , il y a des cas où elle n’est pas modifiée; d’autres fois elle est augmentée, et c’est même là le cas le plus commun ; d’autres fois enfin elle est diminuée, et le tissu hypertrophié est en même temps ramolli.
Si de la simple observation du phénomène de l’hypertrophie nous passons à l’étude de ses causes , que saisissons-nous ? Penserons-nous que nous aurons expliqué la formation de cet état par un afflux de sang, plus considérable que de coutume, vers la partie qui doit s’hypertrophier ? Cette congestion sanguine peut sans doute être conçue comme jouant un rôle dans la production de l’hypertrophie. Mais, théoriquement parlant, elle ne me paraît en être la condition ni unique , ni même nécessaire. Elle n’en est pas la condition unique : car vainement y aurait-il appel insolite de sang vers un organe, il ne ferait qu’engorger celui-ci, sans se changer en son tissu, s’il n’y avait dans l’organe lui-même augmentation
D’A NA TOMIE PATHOLOGIQUE.
de la force assimilatrice ordinaire ; alors, si je puis ainsi dire, cette force travaille plus activement les matériaux que le sang lui apporte, et, pour qu’il les entraîne dans son tourbillon nutritif en quantité surabondante, qu’est-il besoin de supposer que plus de sang lui arrive dans un temps donné ? Mais cet excès de force assimilatrice est-il lui-même nécessaire à la production de toute hypertrophie, et ne peut-on pas concevoir des cas où, cette force restant la même, il y a diminution de cette autre force, dite désassimilatrice , en vertu de laquelle les molécules des solides s’en séparent sans cesse pour rentrer dans la masse du sang d’où elles avaient été tirées? Est-ce parce qu’il en est quelquefois ainsi que, dans plus d’un cas, des hypertrophies, vainement combattues par les émollients, par les émissions sanguines , ont disparu sous l’influence de substances stimulantes ( iode, mercure, etc.)? De ces considérations théoriques arrivons à l’observation des faits. De ceux-ci peuvent être tirées les conséquences suivantes :
1° Plusieurs hypertrophies se produisent par le seul fait d’un surcroît d’activité habituelle dans l’exercice des fonctions des organes.
2° D’autres hypertrophies ont lieu à la suite d’un travail non douteux d’hyperémie active, soit aiguë, soit surtout chronique. Dans ce cas on observe que tantôt l’hypertrophie n’existe que dans le tissu même qui a été irrité et hyperémié , et que tantôt, après le retour de celui-ci à son état normal, ce sont les tissus voisins qui, lentement modifiés dans leur nutrition, restent malades et s’hypertrophient. C’est ce qu’on peut constater dans beaucoup de cas de phlegmasies des membranes tégumentaires internes et externes.
3° Il est enfin des hypertrophies pour la production desquelles on ne peut plus admettre que par analogie avec les cas précédents l’existence d’un stimulus, ou physiologique ou pathologique, dans l’organe qui en est le siège. On dit alors. qu’il y a dans cet organe irritation nutritive; mais pourquoi ne dirait-on pas aussi bien qu’il y a diminution d’activité dans son mouvement normal de décomposition? Dans ces deux opinions, je ne vois également qu’hypothèse. S’il en est ainsi , n’appuyez exclusivement la thérapeutique ni sur l’une , ni sur l’autre de ces opinions ; mais prenant cette hypertrophie comme un fait, cherchez expérimentalement s’il est des moyens de la combattre et de la détruire. Ainsi a été trouvé l’iode pour détruire l’hypertrophie du corps thyroïde. Ainsi a été trouvé le mercure pour détruire certaines exostoses, véritable hypertrophie du tissu osseux.
D’ailleurs , parmi ces hypertrophies , dont il n’est pas démontré que la cause soit une stimulation antécédente ou actuelle de l’organe qui en est le siège, les unes ne consistent qu’en une affection purement locale, les autres semblent intimement liées au mouvement nutritif général ; ils ne sont, si l’on peut ainsi dire, qu’une des expressions saillanles qui révèlent
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les modifications profondes qu’a subies dans toute molécule du corps ce mouvement nutritif. Dans ce cas sont les scrophuleux. Parmi les divers groupes de phénomènes morbides que présentent ces individus , qui n’a pas remarqué 1 hypertrophie simultanée que subissent chez eux le corps thyroïde , le cerveau , plusieurs parties du système osseux , le foie , la langue, la lèvre supérieure? Il nous paraîtrait bien peu physiologiste celui qui , dans chacune de ces modifications de la nutrition , ne verrait qu’une affection locale et ne chercherait à combattre qu’elle,
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