DE L’ATROPHIE
Parmi les organes dont se compose le corps de l’homme et des animaux, il en est un grand nombre qui n’ont leur entier développement que jusqu’à une certaine époque , après laquelle ils ont une vie moins active , puis se flétrissent et disparaissent. Pour quelques-uns , c’est dès les premiers temps de la vie intra-utérine que survient cette atrophie; ainsi s’efface promptement la vésicule ombilicale dès qu’elle n’a plus de fonctions. Pour d’autres, c’est au terme de cette vie intra-utérine que commence leur détérioration : alors se flétrissent le thymus, les capsules surrénales, le lobe droit du foie, un certain nombre de vaisseaux ; puis, à mesure que l’être avance dans la carrière qu’il lui est donné de parcourir, on voit encore , à chacune des périodes de son existence , quelques organes se flétrir : ainsi , dans la vieillesse , les ganglions lymphatiques ne sont plus visibles, les ovaires sont réduits à leur enveloppe fibreuse extérieure , quelquefois même on a peine à en retrouver des vestiges au milieu des replis péritonéaux qui les enveloppent ; le parenchyme des poumons se raréfie singulièrement, l’agrandissement de leurs cellules est chez le vieillard le résultat manifeste d’une atrophie plus ou moins grande du tissu bronchique , et , suivant ces degrés d’atrophie , l’on voit un remarquable rapport s’établir entre le poumon de l’homme arrivé à la fin de sa carrière, et l’appareil respiratoire , soit des chéloniens , soit des batraciens, Ces phénomènes d’atrophie sont encore plus remarquables chez certains animaux qui , dans le cours de leur existence , doivent une ou plusieurs fois subir diverses métamorphoses. Ainsi, chez le têtard qui va devenir grenouille, la queue s’atrophie et disparaît, les bronches se fl Prissent , et sont remplacées par des poumons qui étaient restés rudimentaires , tant que l’animal , à l’état de têtard , ne devait respirer que dans l’eau.
L’atrophie, considérée sous le point de vue précédent, est donc un grand
phénomène physiologique, qui s’opère chez les animaux dans tout organe dont les fonctions deviennent moins actives ou nulles. L’atrophie est alors assujettie à des lois qui , dans les mêmes circonstances , la reproduisent toujours identique. Mais, d’autres fois, ce n’est plus comme conséquence des lois physiologiques, c’est au contraire parce quelles ont été enfreintes, que survient l’atrophie ; elle produit alors divers désordres fonctionnels, et constitue un état morbide. Lés circonstances au milieu et sous l’influence desquelles elle apparaît sont spécialement les suivantes :
1° Une diminution dans la quantité du sang qu’une partie doit normalement recevoir.
2° Une diminution de l’influx nerveux local*
3° La suspension des fonctions d’un organe ou leur moindre activité.
4° L’état incomplet de l’hématose diî à une maladie chronique des poumons ou des autres organes élaborateurs. Dans ce dernier cas , plusieurs organes peuvent être simultanément frappés d’atrophie, et dans tous elle résulte des mauvaises qualités du sang qu’ils reçoivent.
5° L’irritation qui le plus ordinairement ne détermine qu’indirecte* ment l’atrophie d’un tissu en produisant à côté de celui-ci une nutrition plus active. Dans ce cas, il arrive que l’excès de vitalité d’un tissu entraîne dans le tissu voisin une vitalité plus faible, et ce dernier s’atrophie (l).
L’atrophie produit , dans les parties où elle existe , un certain nombre de modifications communes* Ainsi le volume de ces parties devient moindre , d’où résultent pour les membranes un amincissement de leur tissu , et pour les parenchymes une diminution de leur masse. Il y a toutefois des cas où il peut y avoir atrophie considérable d’un organe, sans que son volume paraisse être moindre; ces cas sont ceux où le tissu de l’organe atrophié vient à se raréfier , ainsi qu’on l’observe, par exemple , dans le poumon et dans les os. Assez souvent aussi l’organe atrophié perd sa consistance accoutumée, d’où résultent , suivant les degrés, ou une flaccidité insolite de son tissu, ou une résistance moindre que de coutume à la déchirure, ou enfin un véritable ramollissement. Sa couleur est également modifiée, et en général il a une pâleur plus grande que dans son état normal. La texture d’une partie atrophiée n’éprouve pas moins de changements que son aspect extérieur : le volume de ses artères diminue, et par suite moins de sang lui est apporté ; son tissu propre tend à devenir de moins en moins évident , on n’en trouve plus souvent que quelques dé-
(1) J’ai vu une atrophie complète de la vésicule du fiel suivre un état de suppuration de cette partie. Chez un homme de moyen âge un abcès se forma dans l’hypochondre droit , et des calculs en sortirent semblables à ceux que l’on trouve dans la vésicule. L’abcès guérit plusieurs mois après. Cet homme succomba à une affection organique du foie. On ne trouva plus de vestige de la vésicule , du tissu cellulaire en occupait la place. Le docteur Nacquart a rapporté un fait semblable.
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bris au milieu d’une grande masse de tissu cellulaire; et enfin , il y a des cas où il est tout entier réduit à ce tissu cellulaire, à cet élément commun d’où part toute organisation , et où on la voit revenir , lorsque l’organisation tend de nouveau à se simplifier. En même temps qu’un organe s’atrophie, il arrive souvent qu’autour de lui se dépose une quantité surabondante de graisse, dont l’activitéde sécrétion semble être alors en raison inverse du développement de l’organe. Dans la série des animaux, on voit le même phénomène se reproduire ; on voit également, à mesure qu'un organe décroît en volume , de la matière grasse s’accumuler autour de lui; c’est ainsi, par exemple, qu’une substance huileuse abondante remplit le vide considérable qui, chez les cachalots, chez les poissons, existe entre les parois de leur crâne et leur petit encéphale.
L’amincissement des tissus membraneux , suite de leur atrophie , la disparition graduelle de leurs molécules, avec ou sans diminution de leur consistance , peuvent être portés à un tel degré , que , dans certains points de leur étendue , une complète solution de continuité vienne à s’opérer dans ses tissus, et alors on pourra voir survenir, comme un simple résultat d’atrophie , soit des ulcérations , soit des perforations. Ainsi donc il s’en faut que la seule existence de ces solutions de continuité doive être constamment regardée comme la preuve qu’un travail inflammatoire a eu lieu là où on les rencontre. Dans l’état actuel de la science, il doity avoir au moins doute à cet égard; et loin qu’il me paraisse démontré que toute ulcération ou perforation reconnaisse une irritation antécédente comme cause unique et nécessaire , je crois que dans plus d’un cas en ayant égard aux circonstances au milieu desquelles se développent ces lésions , à l’état anatomique des parties où on les trouve, on est plus fondé à admettre quelles résultent d’une diminution de vitalité, d’un retrait du sang, d’une atrophie , en un mot, semblable à celle, par exemple , qui normalement produit la perforation de l’iris , une fois révolus les sept premiers mois de la vie intra-utérine. Ainsi donc, de même que nous avons vu des désordres fonctionnels souvent identiques se produire également, soit qu’il y eût dans un organe hyperémie ou anémie , de même il semble que des altérations de texture, également identiques, peuvent aussi survenir, soit qu’antécédemment il y ait eu , dans la partie qui en est le siège , ou congestion de sang ou retrait de ce liquide.
ARTICLE III
DE L’üLCÉRATION.
Lorsqu’au milieu d’un tissu s’opère une résorption telle de ses molécu-
les que , là où a lieu cetle résorption insolite, le tissu disparaisse , il en résulte une solution de continuité , qu’on appelle ulcération. Nous en ignorons complètement le mécanisme; tout ce que nous pouvons saisir, ce sont les lésions qui la précèdent ; ceslésions sont les suivantes :
1° État d’hyperémie , sans altération dénutrition ou de sécrétion.
Le plus souvent cette hyperémie est sthénique ; tantôt elle occupe une grande étendue , et en divers points du lieu où elle règne , apparaissent , comme disséminées , des ulcérations plus ou moins nombreuses ; tantôt l’hyperémie est circonscrite , elle se présente comme une petite plaque ou une tache rouge , qui , après être restée plus ou moins long-temps dans le même état, finit par présenter à son centre une solution de continuité qui , lentement ou rapidement , s’étend à sa périphérie , et , à la place qu’occupait la tache, on trouve une ulcération. La grandeur de celle-ci peut rester proportionnée à celle de l’hyperémie toute partielle qui l’a précédée ; d’autres fois elle ne reste plus en rapport avec cette hyperémie ; une fois commencée , elle s’étend indéfiniment.
L’ulcération peut aussi être précédée par un véritable état d’hyperémie asthénique, ou même par une simple hyperémie mécanique : c’est ainsi que chez les vieillards dont les membres inférieurs deviennent le siège de congestions sanguines passives, chez les hommes de tout âge employés dans des manufactures où ils se tiennent continuellement debout, en même temps qu’ils sont exposés à plusieurs causes de débilitation ( air humide , non renouvelé , sans insolation ) , les jambes deviennent fréquemment le siège d’ulcérations dont l’apparition ne paraît avoir été précédée d’autre chose que d’une stase de sang veineux , ou au moins d’un ralentissement de son cours , stase ou ralentissement annoncé par la coloration brune ou violette de la peau. Il est d’ailleurs vraisemblable qu’en pareil cas l’ulcération ne survient que lorsque le sang veineux , accumulé outre mesure dans les vaisseaux capillaires, y a produit par sa présence une stimulation semblable à celle qu’y déterminerait la présence d’un corps étranger.
2° Diverses altérations de nutrition. Il n’en est aucune qui, après avoir duré pendant un temps variable, ne puisse devenir le siège d’un nouveau travail morbide , dont le résultat sera la production d’un ulcère. Quoi de plus dissemblable en apparence que le travail pathologique qui donne naissance à l’hypertrophie, à l’épaississement, à l’induration d’un tissu, et celui qui en opère l’ulcération ! cependant l’ulcération est la terminaison assez fréquente de ces divers états. Dans beaucoup d’affections dites cancéreuses , on ne voit autre chose que la succession de ces diverses lésions dans une même partie. Beaucoup de tumeurs appelées squirrheuses ou cancéreuses ne semblent être que des masses de tissu cellulaire induré, qui finissent par se transformer en une ulcération qui, s’étendant rapidement ou lentement, en superficie et en profondeur, s’empare successivement de tousles tissus voisins. Certains boutons de la peau qui sont
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le résultat d’une simple augmentation d’épaisseur et de densité d’un point de la peau, persistent, pendant un grand nombre d’années, sans éprouver aucun changement dans leur forme, dans leur grandeur, ou dans leur nature , puis , soit spontanément , soit après avoir été fréquemment irrités par d’imprudents attouchements, ils deviennent le siège d’une hyperémie d’abord passagère, et enfin permanente; puis on les voit se transformer en une ulcération, dont la vaste étendue et les effrayants progrès ne sont en rapport ni avec le très-petit volume , ni avec l’état long-temps stationnaire du bouton primitif. Un grand nombre d’ulcérations des membranes muqueuses ont leur point de départ dans des follicules , qui , avant de se détruire, ont présenté un état plus ou moins long d’engorgement et d’induration.
3° Sécrétions morbides. Toutes les fois qu’une de ces sécrétions s’est opérée dans la trame d'un tissu, il y a tendance dans ce tissu à l’accomplissement de la loi en vertu de laquelle tout corps étranger formé ou déposé au sein des parties vivantes doit en être éliminé. Pour cela, plus ou moins long-temps après qu’existe dans un tissu un produit quelconque de sécrétion morbide (pus, tubercule ou autre), les molécules organisées aveclesquelles ce produit est en contact commencent à devenir le siège d’un travail d’irritation , qui se t ermine par la résorption de ces molécules; il en résulte une solution de continuité , un ulcère qui se cicatrise, reste stationnaire ou s’étend, après que le produit de sécrétion morbide a été porté au-dehors , soit à travers des voies naturelles (tubercule pulmonaire , se faisant jour dans les bronches) , soit à travers des voies accidentelles d’élimination ( divers trajets fistuleux). Si le produit de sécrétion morbide est solide, tel qu’est le tubercule, le travail d’ulcération est précédé d’un travail de suppuration , dont le produit se mêlant à celui de la sécrétion morbide le fait paraître comme ramolli; il n’y a autre chose en pareil cas qu’un mélange de molécules de pus nouvellement formées avec les molécules de l’ancien produit.
A0 Gangrène. Certaines portions de peau, de membranes muqueuses , de parenchymes , du parenchyme pulmonaire en particulier , frappées de gangrène et détachées en escarres , laissent à leur place des ulcérations plus ou moins susceptibles de cicatrisation. Dans le poumon, il en résulte une cavité dont la véritable origine a été long-temps méconnue, et qui sera décrite dans la seconde partie de cet ouvrage. Les ulcérations , par escarres , des membranes muqueuses sont beaucoup plus rares qu’on ne l’avait long-temps pensé ; on a pris souvent pour telles , soit des pseudomembranes grises et fétides qui se détachaient sans que la muqueuse fût lésée dans sa continuité , soit , dans l’intestin , les plaques agminées de Peyer, tuméfiées, excoriées, colorées en un gris sale par les matières fécales, ou en noir par certains degrés d’irritation.
Quelle que soit la lésion qui ait précédé l’ulcération , il ne faut pas ou-
blierque sa formation, bien que liée à un travail de stimulation aiguë ou chronique , ne dépend pas de cette stimulation seule ; car en variant les degrés de celle-ci , on n’ulcère pas un tissu à volonté : l’ulcération reconnaît comme causes des conditions spéciales , qui ne résident ni dans l’intensité ni dans la durée de l’irritation dont elle est constamment ou précédée ou accompagnée. Souvent, c’est à la suite d’une irritation trèslégère , très-courte , à peine appréciable , qu’une vaste ulcération prend naissance; d’autres fois, une stimulation des plus intenses, telle que celle que produit sur l’estomac l’ingestion d’acides concentrés , ou bien une stimulation de longue durée , telle que celle qui existe dans le tube digestif d’un individu atteint d’une ancienne diarrhée , ne déterminent la formation d’aucune ulcération. Il est d’ailleurs plus d’un cas où l’ulcération ne saurait être considérée comme le simple résultat d’une affection locale ; comme beaucoup d’autres lésions de circulation , de nutrition ou de sécrétion , elle n’est qu’un des modes de manifestation d’un état morbide général, dont l’existence se révèle par les lésions locales les plus diverses sous le double rapport de leur siège et de leur nature apparente. Ainsi, en même temps que chez les scorbutiques le sang a perdu la faculté de se coaguler, et que des hémorrhagies ont lieu de toutes parts, on voit de nombreuses ulcérations parsemer l’enveloppe cutanée , et souvent aussi s’établir sur la membrane muqueuse buccale. En même temps que chez les scrophul eux toute nutrition et toute sécrétion sont si remarquablement modifiées , chez eux aussi on voit des ulcérations se former sur la peau , sur les muqueuses et jusque dans les os. Qui ne sait qu’en beaucoup de points de l’économie des ulcérations sont encore le résultat de l’abus du mercure , qui d’autres fois les guérit !
Parmi les ulcérations, les unes s’étendent surtout en superficie, les autres en profondeur. Ces dernières s’emparent successivement des différents tissus dont l’ensemble compose la paroi de la cavité dont elles occupent la surface interne ; chaque tissu constitue tour à tour le fond de l’ulcération ; et enfin , il arrive un moment où tous ayant été détruits , il survient une perforation qui peut offrir l’un des deux cas suivants : l°par cette perforation, la cavité dont les parois se sont perforées vient à communiquer avec une autre cavité naturelle ou accidentelle ; 2° avant que la perforation n’ait eu lieu, des adhérences se sont établies entre l’organe qui s’ulcère et les organes voisins ; et lorsque la perforation s’effectue, ces organes bouchent le fond de la perforation, suppléent aux parois détruites, et les liquides ne sortent pas de leur cavité normale.
L’hyperémie , qui paraît précéder toute ulcération , peut persister en donnant lieu à diverses nuances de coloration , ou disparaître complètement, et, alors, on trouve complètement exsangues non-seulement les environs de l’ulcération , mais encore son fond et ses bords ; en pareil cas, l’on ne saisit d’autre altération que la solution même de continuité»
PRÉCIS
Les membranes muqueuses offrent d’assez fréquents exemples de ces ulcérations parfaitement blanches , qui souvent en criblent la surface.