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MODIFICATIONS DE NUTRITION

RELATIVES Aü CHANGEMENT DE CONSISTANCE DES MOLECULES QUI DOIVENT NOR- MALEMENT CONSTITUER LES DIFFERENTS SOLIDES.

Les différents tissus qui entrent dans la composition des organes sont loin d’avoir chacun une consistance tellement déterminée, quelle ne puisse varier suivant plusieurs circonstances, telles que l’âge, le sexe, la constitution, et de plus, dans la série animale , suivant chaque espèce. Ainsi, par exemple, le tissu cellulaire de l’embryon, mou, pulpeux, semblable à de la mucosité ou à de la gelée, est bien différent du tissu cellulaire de l’adulte et surtout du vieillard ; le cerveau ferme et sec de celuici diffère du cerveau sans consistance de l’enfant , et surtout du cerveau encore tout-à-fait liquide de l’embryon à une certaine époque de son existence. Suivez , dans les diverses phases de leur développement , les tissus cartilagineux et ligamenteux, ils sont d’abord autant liquides que solides. Sans cesse , dans les différents animaux , on voit , suivant les espèces, un même tissu présenter les plus grandes variétés de dureté ou de mollesse. Ainsi , suivant ces espèces , une même portion de tissu cellulaire , tantôt reste molle et éminemment extensible, tantôt, perdant cette dernière propriété, acquiert une consistance fibreuse ou cartilagineuse. Simplement ligamenteuse chez l’homme , la sclérotique tend à devenir cartilagineuse ou osseuse chez les oiseaux. L’épithélium, qui tapisse certaines portions de la membrane muqueuse digestive , si mince , si peu visible , si délicat, si pulpeux chez les carnivores, devient d’une dureté beaucoup plus grande chez les herbivores , chez le cheval en particulier ; chez les oiseaux à estomac musculeux , il forme à la surface interne du gésier une membrane d’une grande résistance, rude au toucher et comme demi-cartilagineuse. €hez un même animal , une simple différence de régime et de manière de vivre peut amener dans plusieurs de ses tissus de nombreuses variétés de consistance: ainsi la chair molle et décolorée de plusieurs de nos animaux de basse-cour ne ressemble guère à la chair ferme et noire de ces mêmes animaux à l’état sauvage. Examiné dans ses nombreuses nuances de tempérament originel ou acquis , l’homme présente encore plus de variétés dans la consistance de sa peau, de son tissu cellulaire et adipeux, de l’ensemble de son système musculaire. Enfin , il est des cas où , par l’accom-

plissement d’une fonction , on voit certaines parties vivantes se ramollir momentanément , pour reprendre leur consistance accoutumée , pour la reperdre encore , si de nouveau le même acte physiologique se présente à remplir. Ainsi se ramollit chez certaines femelles d’animaux le fibrocartilage inter-pubien, à l’époque de chaque parturition.

Ainsi donc, dans l’ordre physiologique, des causes nombreuses, plus ou moins appréciables , font varier sans cesse la consistance des divers solides ; plusieurs de ces causes agissent même sur les liquides , et peuvent également en augmenter ou en diminuer la cohésion; de telle sorte que, de même qu’on trouve , suivant les individus , la fibre musculaire ou plus molle ou plus ferme , de même on peut trouver les plus grandes variétés dans la consistance de leur sang. Parmi ces variétés de consistance , soit des solides , soit des liquides , les unes sont tout-à-fait physiologiques , et coïncident par conséquent avec un parfait état de santé; les autres ne sont pas encore morbides , mais cependant elles commencent déjà à ne plus appartenir à l’état normal ; elles se trouvent liées, chez l’individu qui les présente , à une certaine constitution , à certaines conditions d’hématose et d’innervation , et, si une maladie vient à se déclarer chez lui, elle aura dans ses symptômes , dans sa marche , dans sa terminaison , quelque chose de spécial , que pouvait faire prévoir la considération du degré de consistance, en plus ou en moins, de la peau, des muscles, du tissu cellulaire. Voyez, par exemple, combien est souvent différente la physionomie, si je puis ainsi dire , des phlegmasies des membranes muqueuses chez deux individus, dont l’un a, comme l’on dit vulgairement , les chairs molles , et dont l’autre présente une disposition contraire.

Mais ce n’est pas toujours comme accomplissement de simples lois physiologiques, ou comme lié à certains de ces états généraux, qu’on appelle des constitutions ou des tempéraments , que se montrent dans les solides les divers degrés de consistance dont je viens de donner quelques exemples. Souvent ils sont le produit d’un véritable état morbide, et ily a alors trouble plus ou moins marqué dans les fonctions de l’organe dont la consistance s’est modifiée ; elle peut l’être d’ailleurs, soit en plus, ce qui constitue 1 induration, soit en moins, ce qui constitue le ramollissement. Quelle est, d’ailleurs, la cause de ces deux états opposés? cette cause est-elle unique ? dépendent-ils constamment, par exemple, d’une irritation , ou en d’autres termes , d’une augmentation de l’action organique de la partie qui en est le siège? S’il était permis en médecine de résoudre une question à priori, je répondrais volontiers par la négative: je rappellerais ce qui vient d’être dit sur les causes très-variées qui , dans l’ordre physiologique , changent la consistance des organes ; je demanderais s’il y a quelque chose de commun entre la plupart de ces causes et le phénomène de l’irritation , si même plusieurs d’entre ces causes ne paraissent pas avoir une action précisément opposée. Or si, dans ces différents cas, il

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faut admettre plusieurs causes qui , suivant les circonstances , peuvent également produire un même phénomène , j’aurai droit de m’enquérir si , dans l’ordre pathologique , celui-ci ne peut pas également reconnaître plus d’une cause : c’est ce qui sera discuté dans les deux articles suivants.

ARTICLE PREMIER

DE L’iNDURATION.

L’induration consiste dans une augmentation de la consistance normale des tissus , sans autre altération de leur texture. Dans cet état, ils ont une densité plus grande que de coutume; ils résistent davantage à la pression, à la déchirure , à l’incision ; percutés , ils rendent souvent un son tout particulier; divisés par l’instrument, ils font entendre un bruit insolite, une sorte de cri sous le scalpel , bruit qu’on a mal à propos regardé comme caractérisant le squirrhe.

L’induration des tissus peut être divisée en deux espèces , suivant qu’elle est produite par une modification même dans la nutrition des molécules solides de ces tissus, ou par un changement, soit de quantité, soit de nature , des liquides exhalés dans leur trame.

Dans la première espèce peuvent encore s’établir les divisions suivantes :

1° L’induration normale de plusieurs tissus par les progrès de l’âge; il en a été question plus haut.

2° L’induration à une époque peu avancée de la vie , soit qu’elle se montre dans les tissus qui normalement doivent s’indurer chez le vieillard, comme certaines portions des tissus cellulaire, musculaire, fibreux, cartilagineux , osseux, soit qu’elle ait son siège dans d’autres parties, qui dans la vieillesse n’acquièrent pas ordinairement plus de consistance. Ainsi on trouve quelquefois les parois du cœur tellement fermes et dures, que par la pression elles ne se dépriment pas; il semble que ses cavités soient distendues par un fluide élastique , qui s’oppose à l’affaissement des parois. Laennec a remarqué que si l’on percute un cœur ainsi induré , il rend un son tout particulier, assez semblable au son que l’on produit en frappant sur un cornet. Cet endurcissement du tissu du cœur peut d’ailleurs exister avec ou sans son hypertrophie ; ce sont deux altérations de nutrition que, dans le cœur comme partout ailleurs, il faut se garder de confondre. Le foie, le corps thyroïde, le pancréas, les ganglions lymphatiques, les ovaires, présentent aussi assez souvent une induration très-prononcée de leur parenchyme , sans que celui-ci ait d’ailleurs subi aucune autre espèce d’altération.

Dans la seconde espèce d’induration , la partie solide du tissu ou de l’organe conserve son aspeet ordinaire ; et son augmentation de consistance est uniquement due à une modification des fluides, modification qui peut exister ou dans le sang , ou dans les liquides émanés du sang. Dans les cas, par exemple, de pneumonie aiguë, le sang qui engorge les parois des vésicules bronchiques produit, en tuméfiant ces parois, l’effacement de la cavité aérifère ; aucun fluide élastique n’y pénètre plus , et la consistance du parenchyme pulmonaire semble être alors singulièrement augmentée : mais ce n’est là qu’une apparence ; car , si alors le poumon a perdu sa mollesse , il a acquis une grande friabilité ; la pression ou la traction la plus légère suffit pour le déchirer ouïe briser. Il n’en est plus de même dans d’autres cas où, par suite d’une congestion sanguine prolongée, la trame solide du poumon a elle-même augmenté de consistance ; alors il y a induration réelle, et ce n’est plus que très-difficilement qu’on peut opérer dans le poumon ainsi induré une solution de continuité. La dureté insolite que présentent certaines rates est aussi uniquement due à l’augmentation de la densité du sang qui en remplit ordinairement les eellules.

Il existe chez les enfants nouveau-nés une maladie qui leur est propre, que l’on connaît sous le nom d 'endurcissement du tissu cellulaire , et dans laquelle, comme pour l’endurcissement de la rate, il n’ÿ a d’altération que dans les qualités du liquide exhalé par ce tissu cellulaire. On en trouve les aréoles remplies, distendues par une matière albumineuse concrète. Mais ce n’est pas tout : si l’on examine le sang de ces individus, on trouve qu’il n’est plus dans son état normal. Le sérum de ce sang contient en abondance une matière spontanément coagulable , bien distincte du caillot fibrineux , qu’on voit se prendre en gelée , et qui a une identité parfaite avec la matière à laquelle le tissu cellulaire doit son induration apparente (Chevreul). Ainsi, dans ce cas eomme dans beaucoup d’autres , la maladie ne réside pas seulement dans le solide dont nous trouvons la forme modifiée , elle a également lieu dans le sang ; et la matière morbide, produite ou au moins contenue dans celui-ci, est aussi celle qui , épanchée dans le tissu cellulaire , y devient cause de maladie. Qui aurait osé prévoir un pareil résultat, il y a encore bien peu d’années, alors que l’on considérait comme la cause constante de l’endureissement du tissu cellulaire, tantôt une affection organique du poumon ou du cœur, tantôt une inflammation aiguë ou chronique du tube digestif, etc.? Oserai-je, maintenant, prévoir une des conséquences possibles d’un pareil fait? oserai-je demander si dans certaines tumeurs dites squirrheuses , dans lesquelles on ne trouve autre chose en définitive que du tissu cellulaire dont les mailles sont remplies par une matière albumineuse concrète, il n’y a pas aussi, comme dans l’induration générale du tissu cel-. lulaire des nouveau-nés , altération concomitante du sang ? Ne serait-ce

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pas du sang que pourrait provenir celte matière du squirrhe, qui apparaît à la fois, comme un dépôt, dans une foule de points du corps, qui se reproduit là où elle a été une fois enlevée , que ne précède souvent aucune altération appréciable de texture dans les parties qui en sont le siège ? Sans doute ce n’est là qu’une hypothèse ; mais si elle rend raison de plus d’une circonstance de la production des tumeurs dites squirrheuses , qu’on ne peut pas expliquer autrement ; si , de plus , on y est conduit par voie d’induction , cette hypothèse me semble devoir être mise au nombre de celles qui méritent quelque examen. Les conjectures doivent être nécessairement nombreuses dans toute science qui n’est point encore achevée. Un bon esprit ne doit accepter comme vrai que ce qui a été démontré comme tel par l’expérience ; mais là ne se borne pas sa tâche ; il doit s'enquérir avec soin de tout ce qui n’étant encore que probable peut un jour être élevé au rang des vérités ; combien de ces dernières n’ont pas été longtemps de simples vraisemblances !

11 est des cas dans lesquels on trouve réunies les deux espèces d’induration qui viennent d’être signalées, et où l’on peut suivre le passage de l’une à l’autre : si, par exemple, on observe quel est l’état du tissu cellulaire autour d’anciens ulcères, on découvre dans ce tissu plusieurs espèces d’altérations qui ne sont manifestement que des degrés d’une lésion de même nature : ainsi, le plus près possible de l’ulcère , le tissu cellulaire, considérablement induré, ne présente qu’une masse solide homogène d’un blanc mat (tissu lardacé) ; un peu plus loin la consistance diminue , elle n’est plus uniforme ; l’aspect lardacé n’existe que par points isolés , et dans les intervalles qui séparent ces points, on trouve un tissu jaunâtre, encore mou , mais sans extensibilité, d’où la pression exprime un liquide comme gélatineux , assez consistant , demi-concret. Plus loin encore de l’ulcère, on rencontre ce mêmeliquide, mais moins consistant ; ce n’est plus que de la sérosité qui infiltre un tissu cellulaire pâle, extensible , semblable à celui que l’on retrouve dans une partie simplement œdématiée.

Les parties frappées d’induration présentent dans leur aspect des variétés nombreuses : les principales de ces variétés sont relatives à la couleur, au volume, à la forme , et enfin à l’absence ou à la présence d’autres espèces d’altérations organiques.

Un tissu induré conserve rarement sa couleur normale : tantôt il est remarquablement décoloré, soit que moins de sang le pénètre réellement, soit que cette décoloration ne soit qu’apparente , et quelle résulte de la présence de la matière albumineuse concrète , à laquelle le tissu cellulaire doit souvent son induration. Tantôt la partie indurée n’est pas plus pâle, mais elle est autrement colorée. Ainsi, elle est souvent d’un rouge plus ou moins intense ; ailleurs, elle est grisâtre, jaune, brune, et enfin d’un noir foncé semblable à celui de l’ébène. Ces diverses colorations dé-

pendent bien manifestement , ainsi qu’il a été dit plus haut , soit de la stase plus ou moins prolongée du sang dans la partie indurée , soit de l’exhalation de diverses matières colorantes dans cette partie. Chez les enfants dont le tissu cellulaire est induré, nous trouvons souvent un exemple frappant d’un semblable dépôt de matière colorante. Chez plusieurs de ces malades , en effet, la sérosité concrète qui produit l’induration sous-cutanée est teinte par deux principes colorants, l’un d’un rouge orangé , l’autre bleuâtre ; et, chose remarquable, ces principes, de même que la sérosité concrète , se retrouvent dans le sang , comme l’a constaté M. Chevreul.

Ainsi , sous le rapport des diverses nuances de couleur qui l’accompagnent, l’induration peut être distinguée 1° en induration avec décoloration notable de la partie (induration blanche) ; 2° en induration avec coloration insolite (induration grise , jaune , noire ; ces trois principales nuances pouvant d’ailleurs se subdiviser en beaucoup d’autres). L’induration blanche ou grise constitue des tumeurs, qui ont été désignées par les auteurs sous le nom de squirrhe ; l’induration noire a été mal à propos regardée comme formant un tissu accidentel particulier , qu’on a désigné sous le nom de mélanose. Je reviendrai plus bas sur la valeur de ces mots et sur la véritable interprétation qu’il convient, selon moi, dé leur donner.

Le volume des parties indurées ne varie pas moins que leur couleur. Il y a d’abord des cas où ce volume n’est ni augmenté ni diminué. Ailleurs il est augmenté, et ce cas est même le plus commun de tous; ailleurs enfin , on observe que l’organe induré a subi dans son volume une diminution réelle. Cela peut dépendre de plusieurs circonstances : 1° Bans certains organes parenchymateux, plusieurs de leurs éléments anatomiques s’atrophient quelquefois , subissent une sorte de retrait , et ceux qui restent acquièrent en même temps une grande dureté : dans ce cas se trouve le foie , dont un des tissus peut augmenter de volume et s’indurer , en même temps que l’autre s’affaise et tend à disparaître. Dans ce même cas se trouvent encore les ovaires, dont l’enveloppe fibreuse s’indure souvent de plus en plus, à mesure que leur parenchyme proprement dit se réduit à n’être plus qu’un peu de cellulosité que parcourent quelques vaisseaux. 2° Lorsque l’induration d’un organe dépend de la condensation plus grande des liquides qui entrent dans sa composition , il peut encore en résulter pour la masse totale de l’orgatie une notable diminution de volume : c’est ainsi que certaines rates très-dures sont en même temps très-petites. 3° Un autre cas peut être celui où la partie liquide de l’organe devient de moins en moins considérable, à mesure que survient une augmentation plus grande de consistance dans la partie solide. Une fois , par exemple, j’ai trouvé la rate singulièrement diminuée de volume , ayant à peine la grosseur d’une noix , et uniquement constituée par une sorte de coque

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fibreuse extrêmement dure et épaisse, dont l’intérieur ne présentait autre chose qu’une cayité séparée en plusieurs compartiments par quelques cloisons fibreuses ; entre celles-ci existait un peu de sérosité rougeâtre , qui ne ressemblait plus en aucune façon à la matière ordinairement contenue dans les cellules de la rate. L’artère splénique était ossifiée, et son calibre tellement diminué , qu’un stylet fin pouvait à peine y être introduit; la veine, à partir du point où elle sort de la rate, avait ses dimensions accoutumées , et ne présentait rien d’insolite dans sa structure.

Les modifications de forme que peut subir une partie indurée sont les mêmes que celles qui existent dans les cas d’hypertrophie ou d’atrophie ; je renvoie donc à cet égard aux deux articles qui traitent de ces altérations.

L’induration des organes ne se forme jamais que lentement, si ce n’est dans les cas où elle dépend d’un changement dans les proportions ou dans la consistance de la partie liquide de ces organes ; alors elle peut s’effectuer dans un très-court espace de temps. Ainsi chez l’animal vivant, sous le couteau de l’expérimentateur, on voit souvent la rate acquérir tout-àcoup une fermeté insolite, consécutivement à de grands troubles dans la respiration et la circulation , soit d’ailleurs qu’en même temps qu’elle durcit , elle augmente ou diminue de volume ; car ces deux cas se présentent également.

Quelles sont les causes sous l’influence desquelles s’indure un tissu? Voici à cet égard ce qu’apprend l’observation.

Dans un grand nombre de cas l’induration apparaît dans une partie où ont long-temps existé tous les signes d’une hyperémie active ; plusieurs portions du tissu cellulaire, les membranes muqueuses, le parenchyme pulmonaire , nous en offrent de continuels exemples. Mais ce qu’il ne faut pas perdre de vue, c’est que, bien que, dans ces cas, un travail d’irritation ait précédé l’induration et l’ait produite, il peut arriver un moment où cette irritation n’existe plus : une fois augmentées de consistance, les molécules organiques continuent à se nourrir et à vivre avec cette nouvelle condition ; et il n’est pas besoin, pour que celle-ci persiste, qu’une plus grande somme de sang et de vitalité continue à être portée vers l’organe induré. Loin de là, il y a des cas où ce sang, où cette vitalité deviennent moindres dans cet organe qu’avant que sa consistance ne fût augmentée , et c’est alors qu’on le voit se décolorer, et manifester si peu de phénomènes vitaux, que dans un organe partiellement induré, les parties, dont la consistance s’est accrue , semblent être parfois comme des masses étrangères, inertes , déposées au milieu de cet organe. Ces particularités sont très-importantes à connaître : elles expliquent comment il se fait que, dans un grand nombre de cas , l’on est parvenu à rendre à leur consistance primitive certains tissus frappés d’induration, en y produisant une hyperémie artificielle, soit par des irritants locaux,

soit par l’introduction dans l’estomac d’un certain nombre de substances propres à exciter, à placer dans des conditions nouvelles, d’une part , l’innervation , et, d’autre part, les différentes circulations capillaires.

Si bien souyent l’on ne peut douter que l’induration d’un tissu n’ait été précédée d’un accroissement de son action organique , est-ce à dire qu’il en soit toujours ainsi? A cet égard interrogeons encore les faits : ils nous montreront plus d’un cas où , dans une partie indurée, aucun signe n’a révélé pendant la yie l’existence d’une congestion sanguine, antécédente ou actuelle, et où rien ne la démontre non plus sur le cadavre , de telle sorte qu’en pareil cas ce n’est que par analogie qu’on peut admettre une hyperémie active comme cause de l’induration. Mais, d’abord, connaissons-nous assez les lois qui régissent le mouvement nutritif de tout tissu, pour être fondé à établir que ce tissu ne peut changer de consistance , sans avoir été primitivement irrité , ou en d’autres termes, sans que les lois qui président à son double mouvement de composition et de décomposition n’aient'pris un surcroît d’activité ? Dans l’état actuel de la science, tout ce que nous pouvons affirmer, c’est que l’induration des tissus est souvent précédée ou accompagnée de leur stimulation ; mais rien ne nous autorise à poser en principe que celle-ci soit la cause indispensable , nécessaire de tout accroissement de consistance des molécules organiques. Si nous ne voulons pas sortir de la stricte observation des faits , nous devons nous contenter de dire que cette stimulation est un des éléments fréquents de l’accomplissement du phénomène. Si l’on dit qu’elle en est le premier et l’indispensable élément, je demanderai encore ce qui le prouve, si ce n’est une analogie qui peut être trompeuse. En tout cas, cet élément ne saurait en aucune manière expliquer le phénomène : car, dans la plupart des altérations de nutrition, on le retrouve, sans qu’on puisse rapporter la différence de chacune de ces altérations à des différences dans le degré ou dans la durée de la stimulation. Dira-t-on qu’il y a dans celle-ci différence de mode ou de nature ? mais ce n’est encore là qu’une hypothèse. Reçue dans la science , cette hypothèse a fini par être regardée comme la simple expression des faits, tandis qu’elle n’est en réalité qu’une manière toute conjecturale de les interpréter. Que si l’on cherchait à se rendre autrement compte de ces faits, que si, par exemple, on établissait que, dans beaucoup de cas où un tissu s’indure, il y a diminution d’activité de la faculté absorbante, retard dans la désassimilation, stagnation insolite des liquides dans les aréoles du tissu cellulaire, et par suite condensation, augmentation de consistance des molécules organiques ; que si l’on disait encore que, dans certains cas d’induration , il y a retard dans la circulation veineuse de la partie qui s’indure, et par suite dépôt de sérosité qui se concrète dans le tissu cellulaire, on ne ferait non plus que des hypothèses; mais, comme l’hypothèse de l’irritation, elles auraient aussi des

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analogies en leur faveur, et, pour tout esprit placé hors de l’inüuence des doctrines actuelles, elles seraient tout aussi acceptables. Amonavis, nous ne connaissons en aucune façon la cause première, nécessaire, qui produit l’induration des tissus , pas plus que la cause qui produit toute autre altération de nutrition; tout ce que nous savons, c’est que cette cause manifeste très-souvent ses effets à l’occasion d’une stimulation antécédente ; mais , selon moi , rien , absolument rien ne prouve qu’il soit nécessaire que cette stimulation précède toujours le changement de nutrition. Qui oserait dire qu’un os qui se sature , outre mesure, de phosphate calcaire, et qui passe à l’éburnation, a été préliminairement un os irrité ou enflammé? Si vous n’osez l’affirmer pour ce cas, pourquoi l’affirmerez-vous pour une portion de tissu cellulaire ou de membrane muqueuse? Si ces vues ont quelque justesse, elles doivent être méditées; car elles ne sont pas indifférentes sous le rapport de l’application thérapeutique. Pour ramener à son type de nutrition normale une partie indurée, cherchera-t-on seulement à la stimuler ou à l’affaiblir? non, sans doute; et il ne sera pas déraisonnable de chercher empiriquement dans la matière médicale des substances qui , portées dans le torrent circulatoire , mises en contact avec les éléments de tout solide et de tout liquide , pourront modifier ou détruire la cause inconnue sous l’influence de laquelle s’est accomplie l’induration d’un tissu.

En résumé, considérée dans ses rapports avec le grand phénomène de l’irritation, l’induration se présente avec les variétés suivantes :

1° L’irritation peut être le premier phénomène apparent ; elle précède manifestement l’induration, et persiste après que celle-ci s’est établie.

2° L’irritation ayant existé au début , comme dans le cas précédent , plus tard elle cesse, de telle sorte que le tissu induré continue de l’être, bien qu’il ne soit plus irrité.

3° Dans plusieurs cas, il n’est pas démontré que l’induration d’un tissu ait été précédée de son irritation. ,

4° Soit qu’au début il y ait eu ou non irritation , il peut arriver une époque où, dans un tissu induré , il y a retrait du sang, et où la somme de vitalité devient moindre que dans l’état normal de ce tissu.

3° Dans un tissu induré il faut distinguer l’irritation primitive qui a précédé l’induration , et en a été une des causes au moins occasionelles, d’une autre irritation , qu’on peut appeler secondaire , et qui survient plus ou moins long-temps après que l’induration s’est établie. Par cette irritation secondaire s’opère quelquefois le retour de la partie indurée à son état normal; mais plus souvent elle produit, là où existe l’induration , des changements funestes : on voit alors l’organe frappé d’induration tendre à se détruire , s’ulcérer , devenir le siège de diverses sécrétions morbides , et en même temps des symptômes graves annoncent ces nouvelles modifications de nutrition. En cela consiste , par exemple, la transformation du

squirrhe en cancer , suivant l’ancien langage chirurgical ; ou dans le langage de l’école de Bayle, le passage du squirrhe de l’état de crudité à l’état de ramollissement.

Plusieurs indications thérapeutiques se déduisent des faits précédents , soit pour prévenir l’induration, soit pour la détruire.

Ces faits étant bien conçus, on comprend, en effet, comment des mé* thodes opposées de traitement ont pu également réussir suivant les conditions dans lesquelles se trouvait l’organe malade , conditions qui , d’après ce que j’ai établi précédemment, sont loin d’être toujours les mêmes. Ainsi il est des cas où l’on ne doit s’occuper d’autre chose que d’éloigner la congestion sanguine ou d’en empêcher lei| retours ; la méthode antiphlogistique plus ou moins activement employée , est la seule à laquelle il faut alors avoir recours. Que si, au contraire, on croit que l’organe frappé d’induration se trouve dans cet état signalé plus haut où il a réellement moins de sang et de vie que dans son état normal , il faut essayer une autre méthode : c’est en pareille circonstance que des stimulants plus ou moins énergiques , appliqués sur le lieu malade , ou même administrés à l’intérieur, peuvent être rationnellement essayés; ce précepte est loin d’être un simple résultat de la théorie ; celle-ci ne fait que justifier , légitimer en quelque sorte une pratique dont on a, sans doute, beaucoup abusé, mais qui ne compte pas moins en sa faveur d’incontestables succès. Qu’estil d’ailleurs besoin de dire que cette pratique exige une grande prudence de la part de celui qui l’emploie ? jamais en effet il ne doit perdre de vue que si, par la méthode stimulante, il peut, dans quelques cas, ramener à ses conditions de nutrition normale un tissu induré , il peut aussi , parune semblable méthode, ou augmenter l’irritation, si elle persiste , ou faire naître cette irritation secondaire dont plus haut j’ai signalé les fâcheux effets. Enfin, à côté de ces méthodes également rationnelles , quoiqu’opposées , on pourrait concevoir , dans le traitement de l’induration , une autre partie purement empirique : il s’agirait de rechercher par l’observation s’il n’est pas des substances qui , mêlées au sang , auraient la faculté de modifier la nutrition , de manière à rendre aux molécules des tissus indurés leùr consistance physiologique; ces substances existent-elles? Je l’ignore ; mais , pour tout médecin qui a vu le mercure faire disparaître des exostoses , ou cicatricer des ulcérations , de pareilles recherches ne peuvent pas être un objet de dédain.

Il est d’autant plus important de bien établir ce que l’on peut tenter dans les cas d’induration , qu’il est des cas où l’on a vu des parties indurées, extérieurement situées , revenir à leur état tout-à-fait normal. Ce retour des tissus à leur consistance accoutumée a été en particulier bien observé dans des portions de tissu cellulaire frappées de cette espèce d’induration connue depuis long-temps sous le nom état lardacé ; on les voit successivement perdre leur grande consistance, arriver bientôt à présen-

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ter , au lieu d’un tout solide , un tissu aréolaire encore assez dense , infiltré d’une sérosité jaune ou blanche ; plus tard enfin ce tissu aréolaire devient de plus en plus mince et extensible ; la sérosité devient de moins en moins abondante , et il prend toutes les qualités du tissu cellulaire dans l’état sain. Dans quelques cas on observe un autre genre de travail: l’induration ayant disparu comme dans le cas précédent , le tissu cellulaire , qui en était le siège , subit une véritable atrophie , et dans une partie naguère plus volumineuse que de coutume , on observe une sorte de retrait dû à l’absence de la quantité normale de tissu cellulaire et adipeux ; d’autres fois , enfin , la diminution de volume que présente une partie naguère tuméfiée et indurée , ne dépend pas de cette simple atrophie du tissu cellulaire ; elle est due à l’état des muscles qui , comprimés , atrophiés par la masse de tissu cellulaire induré , restent tels , après le retour de ce tissu à son état physiologique. Si le tissu cellulaire qui entoure d’anciens ulcères , extérieurement situés , peut ainsi perdre son état lardacé, reprendre sa consistance physiologique , ou subir une atrophie , qui doit être regardée comme un autre mode de guérison , ne peut-il pas en être de même pour le tissu cellulaire plus intérieurement situé , pour celui , par exemble , qui double les membranes muqueuses , et dont l’induration constitue, dans l’estomac , la plupart des tumeurs dites squirrheuses de cet organe ? Dans ces différents cas , il y a analogie d’organisation comme de maladie : pourquoi n’y aurait-il pas analogie dans les voies de guérison?

ARTICLE II

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