ALTÉRATIONS DE LA BILE
Aucun rapport ne saurait être établi entre les altérations du foie , telles que l’anatomie nous les découvre , et les altérations de la bile appréciables par nos divers moyens d’investigation. Ainsi , dans la plupart des cas où le foie présente une des lésions nombreuses ci-dessus décrites, la bile qui remplit les canaux et la vésicule ne paraît altérée ni dans sa quantité, ni dans ses qualités. Dans d’autres cas , au contraire , où l’anatomie ne montre dans le parenchyme hépatique aucune trace d’altération, on trouve la bile soit plus abondante ou plus rare que de coutume, soit avec des qualités différentes de celles qui constituent son état normal. J’ai été quelquefois frappé de l’énorme quantité de bile qui distendait le tube digestif, dans des cas où une légère hyperémie existait à peine dans ce tube, et où le foie ne paraissait en aucune façon altéré. .
Pourquoi cette absence de lésion de l’organe sécréteur, dans les cas de lésions du liquide sécrété? C’est que dans le foie , comme dans tout organe destiné à séparer du sang un liquide quelconque, les altérations de texture, les plus graves en apparence, ne sont pas celles qui exercent toujours sur l’acte de la sécrétion la plus grande influence ; la lésion de cette sécrétion semble liée surtout à d’autres lésions qui nous échappent, et de plus, dans le foie comme dans tout autre organe sécréteur, c’est souvent dans d’autres lésions que dans celles de l’organe sécréteur lui-même qu’il faut chercher la cause du vice de la sécrétion. Ainsi il est démontré, par les expériences de M. Magendie, qu’en modifiant la nourriture d’un animal, on modifie à volonté la composition de la bile. Voilà un cas bien tranché où il y a modification de la bile, parce qu’il y a eu d’abord modification du sang.
Les altérations que la bile est susceptible d’éprouver dans ses qualités peuvent être reconnues, 1° par la simple inspection; 2° par les expériences physiologiques; 3° par l’analyse chimique.
Des expériences faites sur les animaux vivants ont depuis long-temps appris que, de différentes biles prises sur divers cadavres, il en est qui, introduites dans le corps vivant, ne produisent d’autre inconvénient que celui d’une irritation peu considérable, tandis qu’il est d’autres biles qui déterminent des accidents beaucoup plus graves et causent une mortplus ou moins prompte. Il est certaines biles que l’on peut impunément toucher et goûter; il en est d’autres qui déterminent sur la langue et sur les lèvres des pustules, d< s ulcérations, etc. Ainsi voilà dans la bile des
altérations graves, dont la connaissance ne saurait nous être donnée par l’anatomie.
Les altérations de qualité que la simple inspection nous fait découvrir dans la bile se réduisent à des altérations de couleur et de consistance. Ainsi, on la trouve avec toutes les nuances de couleur, depuis le noir le plus foncé jusqu’à une teinte blanchâtre à peu près transparente, semblable à celle d’une eau légèrement trouble. Sa consistance est aussi très-variable : tantôt on la prendrait pour une poix épaisse ; elle est gluante et visqueuse tantôt elle coule comme de l’eau. D’ailleurs, ces différentes va. riétésde bile se rencontrent avec tous les états morbides possibles, et jusqu’à présent il n’a pas été possible de les rattacher soit à des états spéciaux du foie, soit à certains groupes de symptômes.
L’analyse chimique a montré que les différents principes qui entrent normalement dans la composition de la bile varient beaucoup en proportion. Il est des cas où l’on n’a trouvé à peu près autre chose dans la bile que de l’eau et de l’albumine ; c’est ce qui a été souvent observé dans les cas de foie gras. D’autres fois c’est ou la matière jaune, ou la résine, ou la cholestérine qui est le principe prédominant. Les causes qui font ainsi varier la composition de la bile restent à découvrir.
C’est d’un changement dans la proportion des principes qui composent ordinairement la bile que résulte la formation des calculs biliaires. Ces calculs peuvent exister en trois lieux principaux : 1° à l’intérieur même du foie, où ils sont contenus dans les ramifications du conduit excréteur de la bile; 2° dans les trois grands canaux d’excrétion (hépatique, cystique et cholédoque ) ; 3° dans la vésicule. Ce dernier réservoir peut contenir de nombreux calculs, sans qu’il en résulte aucun accident appréciable; au contraire, un seul calcul situé dans les canaux hépatique ou cholédoque peut, par l’obstacle qu’il apporte au cours de la bile, produire l’ictère, que ne déterminent pas les lésions isolées de la vésicule.
Le volume des calculs biliaires est très-variable : les uns ressemblent à des grains de sable ; les autres égalent la grandeur d’une noix ou d’un petit œuf de poule. Leur nombre est en général en raison inverse de leur volume. Des formes diverses qu’ils présentent, la plus remarquable est la forme à facettes, qui existe toutes les fois que plusieurs calculs existent à la fois dans la vésicule. On en trouve quelquefois qui sont hérissés de nombreuses aspérités, et qui sous ce rapport ont de la ressemblance avec les calculs de la vessie formés d’oxalate de chaux. Ils offent trois couleurs principales, une blanche, une jaune et une noire. Il est très-commun de voir des calculs biliaires, noirs à l’extérieur, être jaunes intérieurement. Quelques-uns ont une cassure brillante et demi-transparente.
Considérés sous le rapport de leur composition chimique, les calculs biliaires présentent cinq variétés.
Une première variété de calculs est composée de la matière jaune de 2 13
PRÉCIS
la bile; une seconde, de la matière résineuse; une troisième, de cholestérine; une quatrième, de picromel (l) ; enfin une cinquième variété comprend les calculs formés de phosphate de chaux. J’ai trouvé deux fois de semblables calculs dans la vésicule ; mais c’était dans des cas où l’oblitération du canal cystique ne permettait plus depuis long-temps à la bile d’arriver dans la vésicule ; c’était au milieu du mucus quelle contenait que s’était formée une concrétion de phosphate calcaire.
Au lieu de bile ou de matières formées aux dépens de la bile, ou a trouvé dans les voies d’excrétion de ce liquide, 1° du mucus et du pus, nous en avons déjà parlé ; 2° du sang ; 3° des entozoaires qui tantôt nés dans le tube digestif, se sont introduits dans le foie (ascarides lombricoïdes), et qui tantôt ont pris naissance dans les canaux biliaires eux-mêmes (douves du foie).
Dans les cas où la matière jaune de la bile constitue par sa présence dans la plupart des solides et des liquides, la maladie connue sous le nom d’ictère, existe-t-il toujours dans les canaux biliaires un obstacle à l'écoulement de la bile dans le duodénum ? celte opinion ne peut plus être soutenue aujourd’hui. Bien des fois en effet on a trouvé ces canaux parfaitement libres chez des individus morts avec un ictère (2). D’ailleurs rien n’est plus variable que l’état dans lequel on trouve le foie en pareil cas : des nombreuses altérations que l’anatomie y découvre, il n’en est aucune qui ne puisse être accompagnée d’ictère ; mais il n’en est non plus aucune qui le produise d’une manière constante : il est même des cas où, sur des cadavres d’individus ictériques, on ne trouve dans le foie et ses annexes aucune sorte de lésion appréciable; et dans plusieurs de ces cas il est permis de douter que le foie ait joué quelque rôle dans la production de l’ictère. Il s’en faut, du reste, que la coloration jaune de la peau doive être considérée comme ne pouvant reconnaître pour cause que la présence des matériaux de la bile dans le sang. Dans plus d’un cas la teinte ictérique de la peau ne paraît être que le produit d’une suffusion sanguine dans son tissu. Telle paraît être surtout la nature de l’ictère des nouveaunés. On peut voir alors la teinte rouge de la peau se transformer peu à peu en une teinte jaune qui s’efface à son tour, et est remplacée enfin par la couleur naturelle de la peau. On n’a trouvé dans le foie des nouveau-nés aucune lésion constante qui put rendre raison de ces ictères. Chez de petits enfants morts ictériques, l’on dit avoir rencontré le foie gorgé de sang ; mais on l’a trouvé au moins aussi souvent dans cet état chez des enfants qui n’avaient pas d’ictère.
(1) Le professeur Orfila a prouvé le premier qu’un certain nombre de calculs biliaires étaient essentiellement composés de picromel.
(2) Clinique médicale.