‹ Précis d'anatomie pathologiqueChapitre 157 sur 175 · RÉC1S · texte numérisé non relu

RÉC1S

souleva le mésocéphale , on fut tout étonné de voir que le prolongement rachidien qui en part ne tenait à rien. Depuis le bord inférieur du mésocéphale jusqu’au bas des pyramides, une matière tout-à-fait liquide, qui ne ressemblait plus à la substance nerveuse, occupait la place du bulbe rachidien; il n’y avait plus même, dans toute cette étendue , ni arachnoïde ni pie-mère.

Le ramollissement des centres nerveux est loin d’être toujours identique sous le rapport de la couleur. Il peut exister, l°avec un état normal de la couleur de la substance nerveuse ; 2° avec diverses teintes de cette substance ; 3° avec sa décoloration.

La conservation de la couleur normale a lieu surtout dans les cas où le ramollissement a son siège dans la substance médullaire. J’ai trouvé plus d’une fois réduits en pulpe diffluente les parois des ventricules latéraux, l’enveloppe extérieure des couches optiques, le corps calleux ou la voûte à trois piliers, sans que la couleur ordinaire de ces diverses parties fût altérée en aucune façon.

Les teintes insolites que peut prendre la substance nerveuse ramollie sont spécialement les suivantes, que l’on voit sans cesse se nuancer et se confondre les unes avec les autres : teinte rosée, rouge amaranthe, rouge brun, lie de vin, violet, jaune, jaune verdâtre, gris clair, gris foncé.

Enfin la substance nerveuse, en même temps qu’elle se ramollit, peut se décolorer ; elle présente alors une teinte d’un blanc mat, semblable à celle du lait; elle a parfois une sorte de brillant remarquable.

On peut trouver dans ces parties ramollies, 1° des épanchements de sang, qui tantôt sont très-peu considérables relativement au ramollissement au milieu duquel ils sont disséminés, et qui tantôt sont beaucoup plus considérables que ce ramollissement lui-même ; 2° du pus, qui peut y être infiltré ou rassemblé en foyer. M. Lallemand pense que dans tous les cas de ramollissements blancs, cette teinte est le résultat d’une infiltration purulente. Je ne saurais partager cette opinion, qui n’est pas non plus celle de M. Rostan, car dans plusieurs de ces ramollissements blancs l’inspection ne fait rien découvrir qui ressemble à du pus. Y a-t-il du pus dans les membranes d’un estomac dont les parois sont en même temps ramollies et décolorées?

Le plus ordinairement inodore, le ramollissement des centres nerveux présente quelquefois une odeur de gaz acide hydrosulfurique, qu’avaient probablement constaté les anciens auteurs, dans leurs observations de gangrène du cerveau. M. Billard a observé cette odeur chez un enfant de trois jours, mort avec un endurcissement du tissu cellulaire. La pulpe cérébrale était réduite en une pulpe rougeâtre et floconneuse qui s’écoulait de tous côtés lorsqu’on incisait l’arachnoïde, et qui répandait une odeur d’hydrogène sulfuré très-prononcée. Ce ramollissement s’étendait jusqu’aux ventricules latéraux, où se trouvait une assez grande quantité

de sang épanché ; le reste du ceryeau était ramolli et d’une couleur viola- . cée; mais il était loin d’être diffluent comme la partie des hémisphères supérieure aux ventricules (l).

Il n’est aucune partie des centres nerveux dans lesquelles n’ait été observé le ramollissement : toutefois les points où on le rencontre le plus souvent sont les mêmes que ceux où l’hémorrhagie est aussi la plus commune (couches optiques, corps striés, et environs de ces deux ganglions). Bien plus souvent aussi il existe dans la substance grise que dans la substance blanche.

Dans les hémisphères cérébraux le ramollissement peut frapper :

1° La substance corticale qui unit les circonvolutions, la substance qui est au-dessous d’elle restant intacte. Ce ramollissement partiel mérite d’autant plus d’être signalé, qu’il échappe facilement à l’investigation, lorsqu’on n’est pas prévenu de la possibilité de son existence ; il accompagne fréquemment l’hyperémie active des méninges. Lorsque ce ramollissement existe, la substance corticale s’enlève avec la pie-mère, qu’on cherche vainement à en détacher; Cette substance est en même temps plus rouge, et quelquefois, au contraire, plus pâle que de coutume.

2° Une partie plus ou moins étendue de la masse de substance nerveuse, située au-dessus des ventricules latéraux. Cette masse peut être ramollie dans sa totalité , ou elle peut n’avoir perdu sa consistance qu’en quelques points très-petits, et isolés les uns des autres. Plus d’une fois, pour expliquer des symptômes très-graves, on n’a trouvé autre chosedans le cerveau qu’un ramollissement qui occupait à peine la place suffisante pour contenir une fève ; les symptômes qui coïncident a\ec cette légère lésion étaient cependant les mêmes que ceux qui coïncident dans d’autres cas avec le ramollissement de tout un lobe. Lorsqu’un hémisphère est ramolli non loin de sa surface extérieure , il arrive souvent que les circonvolutions sont déformées, aplaties, et quelquefois même elles semblent comme fluctuantes.

3 0 Les parois des ventricules latéraux. J’ai trouvé quelquefois une couche de substance nerveuse, ramollie et diffluente, étendue sur ces parois en même temps qu’un liquide trouble occupait la cavité ventriculaire.

4° Les couches optiques . Tantôt elles sont seulement ramollies à leur surface extérieure : l’écorce blanche qui les enveloppe , réduite à l’état d’une pulpe diffluente, n’existe plus qu’en débris, et en beaucoup de points elle laisse voir à nu la substance grise intérieure ; tantôt c’est dans cette substance grise que le ramollissement a spécialement son siège. Dansuncas oùavaitlieu ce ramollissement, M. Lallemand a vu une pseudomembrane, semblable à une couenne molle, large de cinq à six lignes.

(1) Oper. cit., pag. 60 t.

qui, étendue sur la surface de la couche optique ramollie, allait adhérer

au septum lucidum ( 1 ).

5° Les corps striés.

6° Les parties situées au niveau et en dehors des deux ganglions précédents.

7° La corne d’Ammon et le renflement qui se voit à l’intérieur de la cavité digitale des ventricules latéraux.

8° Les commissures des hémisphères ( corps calleux, voûte à trois piliers, septum lucidum ). Le ramollissement de ces parties est souvent tel, qu’à leur place on ne trouve plus qu’une bouillie blanchâtre. Le corps calleux peut avoir conservé sa consistance accoutumée, dans des cas où la voûte s’enlève comme une pulpe de la surface de la toile choroïdienne. Ses piliers sont ordinairement moins ramollis que son corps. Le pilier antérieur surtout conserve souvent une grande consistance, bien que le reste de la voûte n’existe réellement plus, et on suit très-bien ce pilier, comme de coutume, jusqu’aux tubercules pisiformes. Le ramollissement de la voûte et du septum coïncide souvent avec l’existence d’un épanchement séreux dans les ventricules. Souvent alors la substance nerveuse de la voûte a tellement perdu sa cohésion, qu’on ne trouve plus à sa place que des molécules qui flottent éparses au milieu de la sérosité.

Le ramollissement des autres parties de l’axe cérébro-spinal est moins fréquent que le ramollissement du cerveau proprement dit. Cependant on l’a observé dans le mésocéphale, dans les diverses portions du cervelet, et enfin dans la moelle épinière.

La moelle épinière a été vue quelquefois ramollie dans toute son étendue ; mais le plus souvent elle ne l’est que dans quelques-unes de ses parties. Ceux des points de la moelle épinière qui, en raison des symptômes spéciaux qui peuvent en résulter, doivent être distingués sous le rapport de leur ramollissement, sont particulièrement les renflements qui la terminent supérieurement, ses parties antérieures et postérieures, et enfin ses portions cervicale, dorsale et lombaire.

De plus, les deux substances qui entrent dans la composition de la moelle épinière peuvent se ramollir isolément. Quelquefois, par exemple, on a vu ce ramollissement porter spécialement sur la substance grise intérieure , et par suite de la liquéfaction de cette substance on a vu se produire dans l’intérieur de la moelle des canaux accidentels , qui avaient la situation et la forme de la substance grise , dont ils occupaient la place. J’ai disséqué avec M. Reynaud deux moelles épinières ainsi creusées de canaux qui avaient remplacé toute la substance grise. M. Chambeyron a consigné dans sa thèse une observation de ramollisse-

(1) Observations de maladies cérébrales , par A. M. Chambeyron. (Thèses de la Faculté, 1826, n° 205.)

ment de la moelle épinière , qui avait aussi donné lieu à la formation de cavités accidentelles remarquables par leur disposition. Sur la face postérieure de la moelle ,ditM. Chambeyron, se trouvaient deux fentes longitudinales, parallèles, situées chacune sur un des faisceaux latéraux , commençant à un pouce au-dessous des pyramides, et s’étendant trois ou quatre pouces plus bas. En pénétrant dans ces fentes, on découvrait deux cavités également longitudinales et parallèles, occupant les deux tiers inférieurs de la région cervicale. Au niveau de la première vertèbre dorsale , ces deux cavités n’en formaient plus qu’une seule, qui, située sur la ligne médiane, envahissait le tiers supérieur de la région dorsale. Le tout ensemble constituait une cavité continue, en forme d’Y, d’un diamètre égal à celui d’une plume d’oie, divisée supérieurement par une cloison médiane. Les parois de cette cavité étaient formées par la substance grise, ramollie, comme pullacée, offi^nl une couleur nuancée de blanc, de rouge et de jaune.

Le ramollissement des centres nerveux peut exister en un seul point ou dans plusieurs points à la fois. Dans les hémisphères il peut être double ; enfin, il peut s’être formé, soit à la fois, soit successivement, dans le cerveau proprement dit, et dans les autres parties de l’axe cérébro-spinal.

Au lieu d’être partiel, ce qui est le cas le plus ordinaire, le ramollissement peut être tellement général, que les centres nerveux, dans leur totalité, ne représentent plus qu’une bouillie ou une pulpe presque liquide, où aucune trace d’organisation n’est plus apparente. Ce ramollissement général est rare chez l’adulte, où cependant il a été quelquefois observé ; il est plus commun chez l’enfant naissant. Sur trente cas de ramollissement pultacé de la pulpe cérébrale, M. Billard a trouvé dix cas dans lesquels ceramollissement existait en même temps dans la totalité du cerveau et de la moelle épinière. Dans ces dix cas, le ramollissement coïncidait avec une odeur d’hydrogène sulfuré. Les enfants chez lesquels fut rencontrée cette altération avaient vécu quelques jours. Tous avaient eu une respiration pénible et incomplète ; leurs membres étaient restés flasques et immobiles, les battements du cœur et du pouls avaient été à peine perceptibles. Du reste, chez ces petits enfants, on ne trouve que très-rarement la moelle épinière ramollie, sans que le cerveau le soit aussi ; au contraire, le cerveau est souvent le siège d’un ramollissement très-considérable sans que la moelle y participe.

Le ramollissement des centres nerveux se montre à tous les âges. Il est très-commun chez les vieillards, ainsi que le démontrent les recherches faites sur ce sujet par M. Rostan à la Salpétrière : dans cet établissement le ramollissement du cerveau se présente, d’après M. Rostan, plus souvent que l’apoplexie sanguine (1). Les faits rassemblés par M. Lallemand,

(1) Recherches sur le ramollissement du cerveau, par Léon Rostan, 2« édition, pag. 155.

PRÉCIS

et ceux qui depuis ont été publiés par divers observateurs, prouvent que chez l’adulte aussi le ramollissement du cerveau est une maladie fréquente, quoiqu’elle le soit moins que dans la vieillesse. J’ai recueilli à la Charité quelques cas de ramollissements cérébraux sur des sujets âgés de dix-sept à vingt ans. De deux à quinze ans, le ramollissement des centres nerveux devient de nouveau plus fréquent, ainsi qu’ont pu s’en assurer tous ceux qui ont suivi l’Hôpital des enfants. Enfin, les travaux même de M. Billard montrent que dès les premiers jours qui suivent la naissance, les centres nerveux sont susceptibles de se ramollir, et qu’alors même ce ramollissement est plus considérable et plus général qu’à aucune autre époque de la vie. Il est vraisemblable que dans plus d’un cas il commence même avant la naissance.

Quelle est la nature et quelles sont les causes du ramollissement cérébral? Pour qui n’a lu que l’ouvrage si remarquable du professeur Lallemand sur cette maladie, il paraît démontré que le ramollissement des centres nerveux est le résultat constant et nécessaire d’une irritation aigue ou chronique de ces centres. M. Lallemand a fait ressortir avec un rare talent les cas nombreux dans lesquels on peut suivre de l’œil et du toucher, en quelque sorte, les degrés divers d’irritation delà pulpe cérébrale; il l’a montrée tour-à-tour d’abord simplement injectée, puis injectée et ramollie , puis infiltrée de pus , puis enfin creusée de foyers purulents. Dans tous ces degrés ce sont les mêmes désordres que ceux qui, partout ailleurs, se succèdent ou coïncident, lorsqu’une partie quelconque devient le siège d’une irritation plus ou moins vive. Lorsqu’après avoir médité ces faits, on en vient à l’observation de la nature, on reconnaît souvent toute la fidélité du tableau tracé par M. Lallemand, et avec lui l’on ne peut se refuser à admettre que le ramollissement des centres nerveux, produit d’un travail d’irritation, peut être précédé de divers degrés d’hyperémie, et suivi d’épanchement de sang ou de formation de pus. Mais cette théorie est-elle dans tous les cas l’expression de la vérité, ou n’embrasset-elle qu’un certain ordre de faits? Étudiez l’ouvrage de M. Rostan, méditez sur les faits nombreux qui y sont consignés, sur les réflexions pleines de sens et de sagacité qu’il y a jointes, revenez de nouveau à observer la nature, et, vous dépouillant de toute idée préconçue, demandez-vous s’il reste pour vous démontré que tout ramollissement du cerveau soit le résultat d’une irritation decetorgane : vous resterez au moinsdans le doute. Dans beaucoup de cas, vous ne trouverez aucune trace de congestion sanguine, il n’y aura non plus aucune infiltration de pus, aucune sécrétion morbide ; une diminution de consistance, voilà tout ce que vous observerez. Or, ce n’est que par hypothèse qu’on admet un lien nécessaire entre le ramollissement et l’irritation. Est-ce d’après la nature des symptômes que vous admettrez l’existence constante et nécessaire de cette irritation avant tout ramollissement cérébral? Mais nous l’avons déjà vu bien des

fois : des désordres fonctionnels identiques ne sauraient prouver l’existence d’une lésion identique. Ce n’est donc plus que par analogie qu’on peut établir dans tous les cas que le ramollissement de l’encéphale est un produit de l’irritation de cet organe ; mais de l’analogie, comme l’a fort bien dit M • Rostan à propos de ce ramollissement, il ne peut naître tout au plus que des probabilités , et des probabilités , dans aucun cas , ne sauraient être des preuves. Au reste, dans l’état actuel de la science il serait fort difficile de dire, sans émettre à son tour une hypothèse, quelle est la cause du ramollissement des centres nerveux dans les cas où il ne paraît pas succéder à une irritation. C’est là encore un de ces cas où il faut reconnaître une perversion de l’acte nutritif, et où certainement la dichotomie brownienne ne peut rien expliquer qu’en faisant une supposition. Ce n’est en effet qu’une conjecture qu’a faite M. Rostan, lorsqu’il a dit que le ramollissement du cerveau lui paraissait être une destruction sénile, offrant la plus grande analogie avec la gangrène de la vieillesse. Mais certainement cette hypothèse pourrait être souvent tout aussi bien soutenue que celle dans laquelle on attribue toujours le ramollissement à une irritation.

ARTICLE IY.

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