INDURATION DES CENTRES NERVEUX
Les centres nerveux présentent quelquefois, soit dans toute leur étendue, soit seulement en quelques points, une augmentation remarquable de leur consistance accoutumée.
Cet accroissement de consistance présente plusieurs degrés.
Dans un premier degré, la substance nerveuse se montre semblable, sous le rapport de sa consistance, à un cerveau qu’on a maintenu plongé pendant quelque temps dans de l’acide nitrique affaibli.
Dans un second degré , la substance nerveuse est ferme, comme de la cire, ou comme un morceau de fromage de Gruyère.
Dans un troisième degré , elle acquiert la consistance et l’élasticité d’un fibro-cartilage.
Dans les deux derniers degrés , la substance nerveuse contient généralement peu de sang; elle est , au contraire, remarquable par sa blancheur comme nacrée. Dans le premier degré , elle est souvent aussi peu injectée , et même exsangue ; mais d’autres fois , elle est, au contraire , le siège 2 20
PRÉCIS
d’une hyperémie assez considérable, et de nombreuses gouttelettes de sang s’en écoulent lorsqu’on l’incise.
L’induration des centres nerveux est générale ou partielle.
L’induration générale n’a été vue jusqu’à présent que sous la forme du premier degré. Tout l’encéphale est remarquable , en pareil cas , par sa grande fermeté. Cependant cette fermeté n’est pas égale dans tous ses points. Ainsi elle est ordinairement peu prononcée dans la substance corticale des circonvolutions; elle est, en général, plus marquée dans la substance blanche que dans la grise ; elle est très-remarquable dans les parties blanches centrales du cerveau , ainsi qu’à l’origine des différents nerfs. Dans certains cas, l’injection sanguine n’existe qu’en quelques points, et hors de ces points la densité de la substance cérébrale est aussi considérable, bien qu’on n’y retrouve plus aucune trace d’hyperémie.
L’induration générale du cerveau a été trouvée particulièrement chez quelques individus morts avec tous les symptômes de la fièvre dite ataxique (l). Je l’ai aussi observée chez deux individus qui maniaient le plomb, et qui succombèrent dans un état de convulsions générales.
La moelle épinière peut, comme le cerveau , présenter dans toute son étendue une notable augmentation de sa consistance. M. Billard a trouvé une fois cet endurcissement si prononcé chez un nouveau-né, qu’il put soulever avec la moelle privée de ses membranes, un objet qui pesait à peu près une livre. L’enfant avait eu des convulsions des membres ; des pseudomembranes épaisses tapissaient les méninges. L’endurcissement de la moelle, comme cplui du cerveau , a spécialement son siège dans la substance blanche , et le plus ordinairement la substance grise centrale n’y participe pas.
L’induration partielle des centres nerveux a été le plus souvent observée sous la forme du second et du troisième degré (2); c’est une affection chronique, tandis que l’induration générale paraît être le plus souvent une affection aiguë.
Cette induration partielle a été vue dans différents points des centres nerveux. Les circonvolutions cérébrales en sont quelquefois atteintes. Sur une petite fille de trois ans environ , j’ai trouvé ces circonvolutions devenues semblables à du fromage de Gruyère ; elles en avaient la couleur et la consistance. Le reste de l’encéphale ne présentait aucune lésion. Quelquefois les circonvolutions de la convexité des hémisphères sont intactes, et ce sont celles de la base qui sont le siège de l’endurcissement.
(1) Gaudet, Recherches sur l’endurcissement général de V encéphale, considéré comme l’une des causes matérielles des fièvres dites ataxiques. (Thèses de la Faculté , 1825 , n° 91.) — Bouillaud, Observations sur l’induration générale de la substance du cerveau, etc., ( Archives de médecine, tom. VIII, pag-. 477.)
(2) Oper. cit., pag. 614.
Pour peu que cette induration soit considérable, la substance grise disparait, ou du moins à peine la distingue-t-on de la substance blanche. Toutefois , dans un cas cité par M. Lallemand , l’induration n’existait que dans la substance corticale de quelques circonvolutions, cette induration occupait seulement l’étendue d’une pièce de trente sous , et au-dessous d’elle la substance blanche était notablement ramollie (l).
On a yu une induration semblable dans le centre même de la substance médullaire des hémisphères cérébraux. Ainsi, chez une femme morte dans un état de démence, M. Sc. Pinel a rencontré au milieu de ces hémisphères, non loin du ventricule, un endurcissement de la substance médullaire, qui, dans ce cas, lui a paru semblable à du blanc d'œuf durci, mais plus résistant. Chez le même individu existait dans tout le contour du bord postérieur et inférieur du cervelet un endurcissement presque fibro-carlilagineux de la substance. La partie endurcie était jaunâtre, extensible, élastique; on l’eut volontiers comparée à un morceau de cuir d’un blanc jaunâtre. M. Payen (2) a trouvé , chez une fille de six ans, vers le tiers postérieur de l’hémisphère gauche du cerveau, une dépression due à une circonvolution beaucoup plus dure que de coutume, comme ratatinée ; elle ressemblait à de la cire pressée entre les doigts ; elle était rosée à sa surface, un peu jaunâtre dans son épaisseur, et enfoncée entre deux autres circonvolutions saines. Ainsi, dans ce cas, l’endurcissement d’une circonvolution coïncidait avec une diminution de son volume. L’observateur exact qui rapporte ce fait n’a pas manqué de noter que les membranes qui recouvraient la circonvolution endurcie étaient épaissies, blanches, et en marquaient le trajet. Cette fille, d’un caractère triste, mais d’une intelligence très-développée , avait depuis sa naissance une contracture du poignet et du pied droit, avec atrophie légère et hémiplégie incomplète de ce côté. Dans un cas rapporté par Jœger, l’induration était bornée aux parois de la corne postérieure des ventricules latéraux ; là la consistance du cerveau était telle qu’on avait peine à la couper.
L’induration partielle des centres nerveux coïncide souvent avec d’autres altérations de ces centres : c’est ainsi qu’on trouve quelquefois notablement endurcies des portions de substance nerveuse qui forment les parois d’anciens épanchements sanguins , ou celles qui existent autour d’un certain nombre de productions morbides.
Les causes sous l’influence desquelles les centres nerveux augmentent de consistance aux degrés divers que nous venons de signaler, sont encore obscures. Toutefois lorsqu’on réfléchit que l’induration générale au pre-
(1) Oper. cit., pag. 26.
(2) Dissertation inaugurale. Cette thèse, pleine de faits remarquables sur les maladies du cerveau considérées chez les enfants, est due à un des anciens internes les plus distingués des hôpitaux de Paris, aujourd’hui médecin à Orléans.
PRÉCIS
mier degré, soit de l’encéphale, soit de la moelle, est le plus souvent accompagnée pendant la vie de tous les symptômes qui caractérisent une irritation des centres nerveux, et que, déplus, après la mort on trouve souvent des traces d’irritation des méninges, et enfin une injection plus ou moins vive de la substance nerveuse elle-même, on est porté à penser que cet endurcissement est aussi un résultat de l’irritation de cette substance, ou, si l’on veut, un degré d'encéphalite (l).
Quant à l’induration partielle, elle peut être, comme l’induration générale , un résultat d’irritation. L’existence de cette induration autour des anciens foyers apoplectiques ou de plusieurs productions morbides, l’état des méninges , qu’on a trouvées épaissies et infiltrées près des points indurés , pourraient en être donnés comme des preuves. Du reste , dans le plus grand nombre des cas d’induration partielle observés jusqu’à présent, ce n’est que par hypothèse que peut être admise , comme sa cause, une irritation antécédente. Ici encore nous nous bornerons donc, jusqu’à plus ample informé, à rapporter l’induration partielle du cerveau à une perversion de l’acte nutritif, tout en reconnaissant que l’irritation peut être un des éléments de sa production , comme elle peut concourir au développement de toutes les altérations possibles de nutrition ou de sécrétion.
M. Lallemand a émis l’opinion que l’induration partielle du cerveau doit être considérée dans quelques cas comme un mode de guérison des ramollissements cérébraux (2). C’est là un point à éclaircir par de nouvelles recherches.
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