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CHAPITRE IV

LÉSIONS DE NUTRITION

RELATIVES AU CHANGEMENT DE NATURE DES MOLÉCULES QUI DOIVENT NORMALEMENT COMPOSER LES DIFFÉRENTS SOLIDES.

Les modifications de nutrition décrites dans les chapitres précédents ne nous ont présenté autre chose que des altérations de forme , de volume , de consistance , de continuité ; nous allons maintenant nous occuper d’autres cas , dans lesquels la nutrition d’un tissu se modifie de telle manière , que , changeant réellement de nature , il devient un tissu nouveau.

La transformation des tissus les uns dans les autres est un des faits les plus généraux que présente à étudier l’histoire des êtres organisés. Cette transformation est un des grands phénomènes que nous présente le développement de l’embryon , et plusieurs de ses tissus n’acquièrent leur état parfait qu’ après avoir été successivement un ou deux autres tissus. On voit également s’accomplir cette loi de transformation dans la série des animaux , où , suivant les besoins de chaque espèce , tel tissu disparaît pour être remplacé par tel autre : ainsi, par exemple, se remplacent continuellement , chez les différents animaux , les tissus fibreux blanc , fibreux jaune, et musculaire (1). On retrouve enfin cette loi de transformation chez un même animal , chez l’homme en particulier, soit comme simple fait physiologique à diverses époques de son existence extrà-utérine, soit comme fait pathologique , dans plusieurs des maladies dont il peut être atteint.

Les tissus nç se transforment pas tous les uns dans les autres avec une égale fréquence et de la même manière. Ils sont assujettis, dans leurs transformations morbides , à un certain nombre de lois qui peuvent se résumer dans les suivantes :

A. Tous les tissus de l’état normal peuvent morbidement se produire aux dépens du tissu cellulaire , qui , pour les constituer , se transforme en chacun d’eux : du moins existent-ils à la place qu’il occupait. Ainsi c’est dans ce même élément cellulaire , canevas commun de tous les autres tissus chez l’embryon, que chez l’adulte tous ces tissus peuvent encore se développer accidentellement.

B* Le tissu nerveux ne peut se former ainsi aux dépens du tissu cellulaire que dans les points mêmes où il existe normalement , lorsque, dans un de ces points, il a éprouvé une perte de substance. Béclard a vu de la sorte les nerfs divisés se reproduire. Les autres tissus peuvent se former indifféremment en tout lieu où il y a du tissu cellulaire.

C. En même temps que se métamorphose ainsi en un autre tissu letissu cellulaire qui entoure les organes ou qui en occupe l’intérieur , ces organes eux-mêmes ne subissent dans leur tissu propre aucune transformation: tantôt ce tissu propre reste intact, tantôt on ne le trouve plus qu’en

(1) Le plan musculaire longitudinal du gros intestin de l’homme est remplacé chez le cheval par un plan fibreux ; les parois de la veine cave inférieure , simplement cellulo-fibreuses chez l’homme, acquièrent près du cœur l’apparence charnue chez plusieurs grands mammifères. Les ligaments suspenseurs du fourreau, fibreux dans le cheval , sont musculaires dans le bœuf; la membrane moyenne des artères, fibreuse chez l’homme , également fibreuse chez le cheval , est musculaire chez l’éléphant. (Cuvier.) Le fascia superficialis abdominal , formé chez l’homme par le tissu fibreux blanc , devient chez le cheval du tissu fibreux jaune ; et chez les didelphes, cette expansion, changée dans ses dimensions et dans ses formes, change encore de texture, et va former une enveloppe charnue autour de la poche propre à ces animaux.

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débris, parce qu’il s’est atrophié en même temps que s’est développé le tissu accidentel.

D. La nature des transformations du tissu cellulaire est déterminée , dans certains cas , par la nature même des fonctions qu’il peut être accidentellement appelé à remplir : ainsi , là où vient à s’exercer un frottement insolite, il devient tissu séreux ; là où il y a nécessité accidentelle d’une action d’élasticité , il devient tissu cartilagineux ; là où il y a nécessité de protection des parties vivantes contre un corps étranger, il devient un tissu tégumentaire plus ou moins parfait ; là où une tête d’os se trouve accidentellement portée, il se transforme à la fois en plusieurs tissus qui s’arrangent de manière à constituer une cavité articulaire plus ou moins analogue par sa forme et par sa texture à la cavité articulaire normale, etc. (1),

E. Lorsqu’un tissu a subi une solution de continuité, le tissu cellulaire par lequel elle se répare est assujetti à éprouver dans sa nutrition une modification telle , qu’il se transforme en un tissu tantôt exactement analogue au tissu divisé, et tantôt semblable seulement à un autre tissu par lequel ce dernier se trouve normalement remplacé chez plusieurs animaux. Ainsi les muscles coupés se réunissent souvent par un tissu fibreux, et ce dernier est précisément celui que l’on voit souvent aussi dans les animaux remplacer le tissu musculaire. De même encore, une substance cartilagineuse s’interpose parfois entre les fragments d’un os fracturé, ou bien une virole osseuse maintient en contact les deux pièces d’un cartilage rompu, et dans la série animale nous voyons, suivant les espèces , les tissus osseux et cartilagineux être aussi remplacés l’un par l’autre.

F. Les tissus, autres que le tissu cellulaire , susceptibles de se transformer, sont seulement ceux qui, dans le cours de la vie embryonnaire, ou dans la série animale , présentent également des transformations constantes. (Tissus musculaire, fibreux, cartilagineux, muqueux, cutané.)

G. Les transformations accidentelles que ces tissus peuvent subir sont de la même nature que les transformations normales qu’ils éprouvent, soit chez l’embryon humain, soit chez d’autres animaux adultes. Ainsi le cartilage peut se transformer en os , mais il ne devient jamais du tissu muqueux ; le tissu muqueux peut devenir du tissu cutané, et vice versa. Le tissu musculaire peut se métamorphoser en tissu fibreux. Mais là se bor-

(1) Ces changements de nutrition, déterminés par . les changements de fonctions, se retrouvent également dans le règne végétal. Ici ce n’est plus seulement un tissu, c’est un organe entier qui se transforme : ainsi la branche devient racine par cela seul qu’on l’enfonce dans la terre. Dans ce même règne, sous la seule influence «l’une nourriture plus abondante , une autre métamorphose s’accomplit : les étamines deviennent des pétales. Dans le règne animal, la même cause peut changer les sexes. C’est ainsi qu’en variant les proportions de nourriture desjeunes abeilles, on crée à volonté des abeilles mâles, femelles ou neutres.

nent ces transformations , beaucoup moins étendues que celles dont est susceptible le tissu cellulaire.

H. Les tissus qui, chez l’embryon ou dans la série animale , ne subissent pas de transformation connue, n’en présentent pas non plus dans les „ cas morbides. Dans quelques cas où l’on pourrait croire que cette transformation a eu lieu , ou bien elle s’est effectuée dans le tissu cellulaire voisin, ou bien il y a eu simple développement de parties rudimentaires, comme dans le cas , par exemple , où la peau de l’homme se recouvre de productions cornées.

I. Tout tissu qui s’atrophie tend à subir une transformation commune; il revient à l’état de tissu cellulaire. Aipsi ce dernier tissu, après avoir préexisté au développement de tous les autres éléments organiques, se retrouve de nouveau seul , tel qu’il était au principe de la formation de l’ètre, lorsque ces autres éléments viennent à disparaître. Il est curieux de voir chez les animaux certains tissus se résoudre aussi en tissu cellulaire, à mesure qu’ils cessent d’être utiles: tel est le cas du ligament cervical postérieur, dont les fibres très-prononcées, chez le cheval et surtou t chez le bœuf, deviennent moins élastiques chez le mouton, le chien , le porc, n’existent plus qu’en rudiments chez le chat, et chez l’homme enfin ne sont plus que du tissu cellulaire. Mais chez l’homme même les anatomistes retrouvent des traces de ce ligament cervical postérieur sur les cadavres des individus qui ont exercé fortement les muscles de la partie postérieure du cou, ou dont la tête , poussée habituellement en avant et en bas par de lourds fardeaux , avait besoin d’être retenue par un ligament semblable à celui qui, chez les animaux, remplit cet office.

Quelle est la cause prochaine du grand phénomène de la transformation? peut-on dans tous les cas le regarder comme la suite d’un travail d’irritation, manifeste ou latent ? Dans un grand nombre de cas nous pouvons, à la vérité, saisir comme premier phénomène une stimulation avec afflux sanguin plus ou moins abondant, dans la partie où s’opérera la transformation ; mais d’autres fois nous n’observons plus rien de semblable. Par induction même, ou par analogie, nous ne pouvons pas toujours rigoureusement l’admettre ; et en tous cas d’ailleurs, ici encore plus que pour toute autre modification de nutrition, la stimulation, l’irritation, la congestion sanguine ne peuvent être considérées que comme donnant lieu à un trouble quelconque de la nutrition ; mais par elles ne saurait être expliquée la spécialité de la modification. Plus on médite sur les causes des transformations de tissus, plus on reste convaincu qu’on ne doit voir en elles que des résultats d’une aberration de la nutrition normale, précédée souvent, mais non constamment , ni nécessairement, par un travail d’irritation ; on a droit de dire que celui-ci n’est ni constant ni nécessaire, si, dans un grand nombre de cas, ni l’observation des symptômes, ni l’étude des causes, ni l’ouverture des cadavres, n’en démontrent l’existence; si

de plus la connaissance des lois de l’embryogénie , et de celles qui président à la nutrition des différents êtres organisés, nous porte à concevoir la possibilité de toute transformation de tissu, sans nécessité d’une stimulation antécédente. Est-ce parce qu’il y a eu stimulation que chez le fœtus se produit une variété dans l’origine d’une artère? Si, chez l’être qui se forme , ce changement de lieu dans le dépôt des matériaux nutritifs peut être conçu sans le concours d’une stimulation antécédente , pourquoi , dans l’être formé, voudrait-on quelle fût nécessaire à tout changement , non plus dans le lieu , mais dans le choix de ces matériaux nutritifs ? est-ce parce qu’il y a un degré de plus dans leur action nutritive que les cartilages costaux s’ossifient chez le vieillard? que la sclérotique des oiseaux est osseuse dans sa partie extérieure ? que chez tel animal le tissu fibreux devient muscle , et vice versa ? etc. Les poissons osseux ont-ils une plus grande activité de nutrition que les chondroptérygiens ? Dans tout cela , que voyons-nous ? telle série de molécules nutritives déposée à la place de telle autre série ; nous n’en savons pas davantage : nous voyons une différence dans le mode de nutrition , mais la différence de mode n’implique en aucune façon nécessité de la différence de degrés. Créez une irritation: faites affluer artificiellement du sang vers un tissu; tourmentez-le par toutes les variétés possibles de stimulation , soit en intensité, soit en durée : excepté dans les circonstances où peuvent s’accomplir les lois précédemment posées , vous ne produirez que par hasard des transformations de tissus ; ce hasard coïncidera-t-il avec telle variété d’intensité ou de durée du travail d’irritation ? en aucune façon. Ce hasard annoncera l’existence de nouvelles conditions de nutrition que vous n’êtes pas maître de produire, comme vous avez produit l’irritation , mais qui ont pu se développer à propos de celle-ci.

La transformation d’un tissu en un autre crée , là où elle a lieu , un tissu accidentel plus ou moins exactement analogue au même tissu considéré dans les points où il existe normalement. Nous allons nous occuper, dans les articles suivants, de tracer l’histoire de chacun de ces tissus accidentels.

article premier.

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